DU C VÉLAIRE ET DU C PALATAL TRANSFORMÉS DANS LE PICARD ET LE NORMAND
En parlant de la transformation du c vélaire en c ou s dans le français, j'ai déjà fait remarquer qu'il n'en était point de même dans tous les dialectes de cette langue. Le c vélaire, en effet, persiste en général dans le picard et souvent dans le normand. Mais le fait de la conservation de la vélaire n'est pas le seul caractère qui distingue le consonnantisme de ces deux dialectes de celui du français proprement dit, tandis que dans cet idiome la gutturale palatale s'est changée en ç, s ou z, elle est devenue ch toujours dans le picard et le plus souvent dans le normand, toutes les fois qu'elle n'a point donné naissance à une spirante sonore ; il y a là dans le traitement qu'ont subi les deux gutturales dans ces dialectes une espèce de solidarité qui ne permet point d'en séparer l'étude.
L'histoire des dialectes français est encore à faire ; heureusement, pour la question particulière que j'examine , la connaissance approfondie n'en est pas nécessaire. En 1839 Fallot, dans ses « Recherches sur les formes grammaticales de la langue française et de ses dialectes au xiif siècle, » a le premier, je
i. Celte prononciation de la g, de la j et de la x régna longtemps en France ; sur un exemplaire de la grammaire d'Oudin, édition de 1659, que possède la Bibliothèque nationale, un lecteur — du temps à ce qu'il semble — a figuré par ch la prononciation de ces trois lettres, On trouve aussi le mot Xérès écrit Cherèz dans une lettre adressée à Dubois (Aubertin, Es2)rit public au XVIII""' siècle, p. 103). L'on sait également que le vin produit parle territoire de cette ville, le Xeres, a pris le nom de Shernj en anglais.
crois, essayé d'en établir la classification et d'en faire la géographie, mais l'ignorance des textes non encore publiés et surtout une mort prématurée ont empêché ce philologue si bien doué de donner à ce sujet tous les développements et l'exactitude désirables. C'est lui cependant qu'on a suivi le plus souvent, sans le contrôler ; c'est ainsi que l'auteur de la « Grammaire de la langue d'oïl et des dialectes français au xif et xiii'' siècle, » Burguy s'est borné à le copier, sans rien ajouter d'essentiel à ce qu'il avait dit. Fallot reconnaît dans le français trois dialectes principaux : le bourguignon, le picard et le normand. Burguy a accepté cette division comme le reste et Diez lui-même, qui a repris la question avec sa compétence et sa supériorité ordinaires , ne repousse point cette classification. Cependant deux ans après la publication de l'ouvrage de Fallot, en 1841, M. Le Roux de Lincy dans l'introduction des « Livres des Rois » combattait cette division artificielle et arbitraire et lui en substituait une en cinq dialectes : le normand, le flamand, le bourguignon, le lorrain et le poitevine II est incontestable que la classification de l'éditeur du Livre des Rois, sans être irréprochable, est préférable à celle de Fallot ; mais peu importe d'ailleurs au point de vue de l'étude des gutturales ; dans le traitement qu'ils leur ont fait subir, on peut, en effet, diviser les dialectes français en trois groupes, le picard, c'est-à-dire le dialecte de la Picardie et de l'Artois, auquel se rattache le rouclii ou dialecte de la Flandre française, lesquels gardent la gutturale vélaire et changent la
l. P. 59. M. Littré a, dans le premier chapitre de son Histoire de la langue française (I, 12), adopté la classification de Fallot et de Burguy. c'est-à-dire la division de la langue d'oil en trois dialectes principaux ; dans Y Introduction qu'il y a jointe, il en reconnaît (p. 43), au contraire, quatre : « le bourguignon ou langue de l'Est ; celle du Centre ; celle de l'Ouest ou normand ; celle du Nord ou picard. » Le traitement que le normand proprement dit a fait subir aux gutturales'ne permet pas de le réunir aux idiomes des autres provinces de l'Ouest, qui les ont traitées comme les dialectes du Centre et de l'Est; il faut donc diviser le groupe d'idiomes propres à cette partie de la France au moins en deux, ce qui nous ramène à peu près à la classification de Le Roux de Lincy. L'objection que je fais à la division adoptée par M. Littré s'applique bien plus encore à celle que paraît proposer M. Gaston Paris (Al., p. 41), lequel réunit dans un même groupe le normand et le dialecte de l'Ilede-France et de la Champagne ; j'espère montrer qu'il faut nécessairement isoler le normand du dialecte des provinces voisines, et en faire, comme le picard, un dialecte à part. L'incertitude où l'on est encore sur cette question me servira peut-être d'excuse si j'y insiste si longuement.
palatale en spirante ch ; le normand, parlé dans la province à laquelle il doit son nom, et dans lequel le c vélaire persiste le plus souvent et le c palatal se change d'ordinaire en ch comme dans le picard ; enfin les autres dialectes français se rattachant plus ou moins étroitement au bourguignon et au langage de l'Ile-de-France, lesquels changent la vélaire en ch et la palatale en ç, s on z. Le lorrain présente bien quelques cas de persistance de la gutturale, mais ils sont trop peu nombreux pour être considérés autrement que comme des exceptions ; quant au wallon que cette classification ne comprend pas, si dans un certain nombre de mots il a conservé aussi la gutturale vélaire, le plus souvent pourtant il la traite comme le français * ; la modification de la gutturale palatale n'offre d'ailleurs rien de particulier dans ces deux dialectes, je puis donc les passer sous silence et me borner à parler du picard et du normand, les seuls dont le consonnantisme guttural diffère à cet égard essentiellement du français. Quant aux causes qui ont pu faire que dans ces trois grandes régions de la France du Nord, les deux gutturales et en particulier la vélaire aient été traitées d'une manière si différente, j'en ai déjà parlé et j'y reviendrai plus tard en finissant cette étude ; mais avant de la commencer il me faut encore donner quelques explications préliminaires sur les difficultés qu'elle présente ^.
J'ai déjà parlé à plusieurs reprises de l'incertitude que l'absence de signes déterminés jette sur cette question. Ainsi on rencontre, en particulier dans le Psautier d'Oxford, où
1. On trouve par exemple c persistant dans calengî, cangî, capeler, catl, eau (caulem), etc.; c s'est changé en ch, au contraire, dans chaive, champt, chapai, chape, char, charmer, charnale (carpinum), chdse (calceam), etc. Cf. Ch. Grandgagnage, Dict. élijm. de la langue ivallone.
2. Inutile d'ajouter que les différences dialectales que je signale, comme celles qu'on peut indiquer comme véritablement essentielles, ont dû apparaître dès les premiers temps de la langue; l'unité primitive d'idiome si chère à Génin, et qui n'était autre chose que la théorie de Raynouard apphquée à la langue d'oil, a été trop bien réfutée par M. Littré pour que je vienne la combattre à mon tour ; et je ne parlerais pas d'une opinion aussi arriérée, si je ne la retrouvais encore en 1872 dans la préface d'un livre qui a eu un certain retentissement. « Nous ne pensons pas, dit M. L. Gautier dans la préface de la troisième édition de la Chanson de Roland, qu'à l'époque et sous la plume de notre poète, le dialecte normand ait présenté exactement les mêmes formes que le dialecte français, comme cela avait lieu antérieur ement à la conquête de l'Angleterre^ » comme si le changement de la gutturale en chuintante n'avait point eu lieu déjà en français tandis que le normand l'ignorait.
ce mot se trouve à chaque page, chi (qui) écrit par ch ; or il est impossible qu'ici on ne lui accorde pas la valeur gutturale, et nous avons ainsi un exemple certain de ch figurant le son k ; mais dans le même texte nous trouvons c/i suivi de a ; faut-il dans ce cas lui accorder la même valeur ou lui donner comme en français le son s ou c ? Par contre c seul suivi de a peut-il prendre un son chuintant, ou faut-il toujours lui donner dans ce cas une prononciation gutturale ? Ces questions d'une solution déjà si difficile par elles-mêmes se compliquent encore par cette circonstance qu'on ne sait pas le plus souvent, étant connue la nationalité du poète ou de l'écrivain, quelle était celle du copiste ; aussi arrive-t-il bien souvent, comme nous le verrons par la suite, qu'on a un texte primitivement picard ou normand copié par un scribe français et réciproquement ; or dans ce cas, ou par négligence, ou à dessein^ , — on en a de nombreux exemples, — le copiste a changé le texte primitif qu'il nous a transmis, et nous nous trouvons en présence ou d'un texte picard ou normand remis, au moins pour son consonnantisme, en français et réciproquement, ou bien, et alors la difficulté est encore plus grande, d'un texte ayant en partie conservé sa physionomie primitive, en partie modifié. C'est ainsi sans doute qu'il faut expliquer souvent les doubles formes en ca et en cha, provenant de ca latin, en ce et en che, provenant de ce ou de ti assibilé, qu'on rencontre dans tant de textes originairement picards ; mais il peut se faire aussi, si le texte picard ou normand n'est point ancien, que la double leçon vienne d'une double forme connue de l'auteur. Fautil regarder les deux formes comme bonnes ou en exclure une pour ne garder que l'autre, et laquelle? Comment prononcer aussi la syllabe ce, provenant de ca ? faut-il lui donner le son assibilé ce ou guttural ke ou encore le son chuintant che ? On voit toutes les difficultés que soulève cette question. Quand l'origine des textes est connue, on peut la trancher sans trop de peine ; ainsi dans les textes évidemment français, si on a le même mot écrit par ca et cha, comme on sait d'ailleurs que ch est le son français normal, on peut, je crois, le donner dans tous les cas au mot et rétablir le texte dans ce sens ; de même que si un même mot est écrit par ce et par che, si Ve représente un a latin, la chuintante étant le son normal, on peut le donner au mot et l'écrire par ch.
1. M. G. Paris m'a dit avoir vu au mont Gassia un manuscrit du Barlaam, dont on s'était appliqué à changer les c (suivis de a) du texte primitif en ch.
Ainsi dans ces vers du Guillaume d'Angleterre de Crestien de Troie :
Au plus tôt qu'il pot vers laroce
Si k'a un rain del bos acroce *
on peut, je crois, changer roce et acroce en roche et acroche, d'autant plus que quelques lignes plus loin on trouve le mot roche.
Jusqu'à la roche ne s'arreste.
De même dans ces deux autres vers du même poème :
Li pent si près c'au nés li touce Et sa lèvre dusqu'à la bouce *
on peut remplacer touce par touche et changer bouce en bouche donné par un vers précédent :
Et li leus qui en sa bouche a.
Mais si, au lieu d'un texte français, on a un texte picard ou normand, dans quel sens se prononcer^? Car, on le sent, c'est dans l'interprétation même des signes employés par les copistes pour représenter le son issu du c latin que réside la solution du problème. On est ainsi presque renfermé dans un cercle vicieux, aussi a-t-on regardé comme à peu près impossible de débrouiller entièrement la question. Voyons cependant jusqu'à quel point on peut la résoudre. Je commencerai par le picard, le plus connu des deux dialectes que je veux étudier.
r Picard.
Le picard est le dialecte parlé avec quelques légères modifica-