Man. fonds français 375 (anc. 6987), fol
2. Id. fol. 243, 1, 2. Bartsch dans la première édition de la Chrestomathie avait mis, sans doute par analogie avec les formes roce et acroce, boce et toce; dans la seconde il a corrigé et mis boche et toche.
3. Ainsi si le texte précédent au lieu d'être tiré d'un poète français était l'œuvre d'un poète normand ou picard, il faudrait lire dans le vers Ail plus tôt... roque et au vers suivant aa-oque. 11 est même probable que c'est ainsi que prononçait le scribe de ce poème dont la copie présente — du moins dans son consonnantisme — des traces évidentes du dialecte normand ou picard, ainsi careie, cier, etc. De même pour les vers
si grant doel a, ne set qu'il face,
li leus s'enfuit et il le cace, il faut au second vers substituer chace ou chasse à cace; mais si le texte était picard ou normand il faudrait mettre au premier vers fâche et au second cache.
tions dans la Picardie, l'Artois et la Flandre française ; il comprend le picard proprement dit, qui est l'idiome des deux premières de ces provinces, et le rouchi particulier à la troisième. Les caractères qui distinguent le vocalisme picard sont la prédilection qu'il affecte pour la diplithongue oi — ce qui lui est commun d'ailleurs avec le français proprement dit — et pour la diphthongue ie substituée à a long ou bref accentué ou à <? en position, — ce qui lui est particulier. — Son consonnantisme, comme je le montrerai, a pour caractère distinctif la persistance de la gutturale vélaire suivie de a, laquelle se change, comme nous avons vu, en ch dans le français, et la transformation en s de la gutturale palatale, laquelle se change au centre et à l'Est de la France en ç. Ce double caractère lui est commun avec le normand. Enfin;, et cela lui appartient exclusivement en propre, le picard ne connaît qu'une seule forme pour l'article féminin et masculin singulier, celle du second de ces deux genres, li, le ^ Ceci posé, voyons, par l'étude comparée des anciens textes et de la langue actuelle, comment cet idiome a traité les gutturales.
Les monuments du dialecte picard sont presque innombrables. Arthur Dinaux, qui a consacré trois volumes, sans l'épuiser, à l'histoire des trouvères d'une partie seulement de la région où le picard est parlé, n'en a pas compté moins de dix pour le pays de Cambrai, trente-deux pour le Tournésis et soixante-quinze pour l'Artois. Le nombre des trouvères brabançons, hainuyers, liégeois et namurois ^, dont bon nombre ont écrit dans le dialecte picard, est encore plus considérable, et dans cette énumération ne sont pas compris les écrivains picards proprement dits. Heureusement il n'est pas besoin d'étudier les œuvres de tous ces poètes, dont une grande partie est d'ailleurs inédite, pour arriver à la connaissance de l'idiome dans lequel ils ont écrit ; quelques textes» suffisent pour cela; j'en choisirai quelques-uns d'origine artésienne ou flamande, et j'y joindrai l'examen des Chartes d'Aire, publiées en 1870 par M. Natalis de Wailly, et celles encore plus curieuses d'Auchy, que de Bétencourt a fait connaître dès 1788 ; enfin pour le picard moderne je me servirai
1. La seule différence qu'il y ait entre les deux articles, c'est que l'article masculin peut se contracter en du au génitif, en au au datif, tandis que l'article féminin reste de le, à le.
2. Trouvères, jongleurs et ménestrels du Nord de la France, 3 vol. in-8% Paris 1837-1843.
3. Trouvères brabançons, hainuyers, liégeois et namurois, 2 vol. in-8», Paris 1863.
du dictionnaire assez exact qu'a fait de cet idiome l'abbé Corblet.
Les textes picards les plus importants du xii'' et du xiii** siècle publiés jusqu'ici sont le « Lai d'Ignaurès >>, par Renaut « le Roman de la Violette » ou de « Girart de Nevers » par Gyrbers ou Gibers de Montreuil, « Eracle » de Gautier d'Arras, « Barlaam et Josapliat » par Gui de Cambrai, également auteur d'une des branches du « Roman d'Alexandre », le « Jeu de Saint Nicolas » par Jehan Bodel, le « Jus Adan le Boçu » par Adam de la Halle, des Fragments plus ou moins considérables des poèmes d'Adenès le Roi, et d'Herman de Valenciennes, etc. Tous ces textes n'ont point sans doute la même importance phonétique et ne méritent pas également dès lors d'attirer l'attention ; mais leur comparaison peut servir à éclairer les différents points de la question, voilà pourquoi je les soumettrai tous à un examen au moins rapide. Je commence par l'œuvre de Gibert de Montreuil, le « Roman de Gérard de Nevers ou de la Violette. »
Tel que M. Francisque Michel l'a publié d'après les manuscrits 7595 et 7498 de la Bibliothèque nationale, le texte nous montre le plus souvent ch substitué à c suivi de a latin ; dans les cinq cents premiers vers, c ne persiste que dans les mots caut V. 269; canchon v. 130; canconnete, v. 200; cans v. 41, 313 ; cantans v. 174 ; cantes v. 109 ; canté v. 236, 327 ; cantoit v. 180 ; castelaines v. 86 ; buce v. 324 ; cief v. 276 ; ducoisey. 86, 107; c'est-à-dire quinze fois; partout ailleurs, au contraire, c'est-à-dire plus de quarante fois, il a fait place à ch, ainsi ; auchun v. 22, 23; chières v. 76, 77, 499 ; arche V. 89; chambre \. 96; chanter v. 119, 160, 197, 318, 436; chanconetey. 47, 137; chanconv. 103, 111, 116, 124, 184, 190, 233, 445 ; chanta v. 105 ; chant v. 106, 149, 199 ; chante v. 149 ; chantera v. 232; chevaliers v. 70, 251, 306 ; chiefY. 164, 330; chastelaine v. 134, 182; chastelain v. 331, 337, 341 ; chastieÏY. 330; chose v. 169, 407, 410 ; chascun V. 97, 271, 295, 297 ; cheuz v. 460 ; afiche v. 272; meschief V. 277 ; achievoit v. 473. Quant à ci ou ti, ils sont le plus souvent remplacés par ch; ainsi : scienche v. 21 ; semblanche v. 373; vaillanche v. 374, 427 ; Justichier 453; entechier v. 454; merchi v. 128, 372, 394, 396; tierche v. 160; fâche v. 384; anchois^. 307, 400; chou v. 11, 19, 62, 165, 174, 180, 187, 231, 240, 244, 260, 275, 336, 349, 403, 423, 463, 470 ; chcY. 288, 411, 420, 455, 479; chiv. 272; Couchi v. 127; chiel V. 401 ; serviche v. 64 ; sorchière v. 500 ; dreche v. 156; comencherai v. 45; comench v. 19 ; comenche v. 99,
123; comenchier \. 97; comenchie\. 143. On trouve c ou s, au contraire, substitué à ti ou au c palatal transformé dans comencieY. 116; comence v. 103; drece v. 330; ce v. 27, 367; cis V. 16, 462 ; cil v. 216, 227, 258, 484 ; cel v. 252; celle v. 111 ; cest V. 293, 444 ; decut v. 222 ; décevant v. 390 ; c?ecoivre v. 447 ; Besancon v. 101 ; certes v. 286 ; escient v. 292 ; damoisiele v. 327 ; maisielle v. 328 ; semonce v. 225 ; sospecon v. 446 ; pMc^eZe5 v. 76, 112; eichancon v. 102, 111, 183, 190, 233, 44b; chanson Y. 116; chanconete y. 41, 137, 200. Le son assibilé de c ou de if2 a été conservé près de quarante fois, — en tout trente-sept lois ; — il s'est changé en \ environ cinquante fois (quarante-neuf).
Quelle conséquence faut-il tirer de cette double représentation des deux gutturales ? Faut-il admettre que le c vélaire persistait ou se changeait en s, le changement en ch toutefois ayant lieu plus souvent que la persistance du c, et que le c palatal se transformait également plus souvent en 5 qu'en ç ? Cela est peu vraisemblable ; bien qu'il soit possible que les deux nous ca et cha, peut-être aussi ce et che, aient coexisté parfois, il est peu probable que la confusion ait été jamais portée dans la langue aussi loin que dans le texte que nous avons ici ; l'emploi des doubles formes ch et k, ce et ch, dans les mêmes mots, l'arbitraire qui préside à leur choix, tout fait croire que la langue du copiste et celle du poète ou du premier scribe n'étaient pas la même ; par exemple, s'il n'est pas absolument impossible d'admettre que Gibert de Mon treuil ait dit à la fois canchon et chancon, — quoiqu'il semble plus naturel d'attribuer au copiste les nombreuses confusions qu'on rencontre sans cesse entre c ei ch\ — il n'est pas vraisemblable que le mot chanchon, par exemple, qu'on trouve au vers 124 et dont la première partie est française et la seconde picarde, appartienne au texte primitif, et il ne faut voir là, je crois, qu'une des nombreuses altérations dont il a été l'objet; le scribe avait probablement sous les yeux le mot canchon, sans en modifier la fin, il a changé dans la première syllabe, comme il a lait sans doute dans tant d'autres mots, c en ch et a eu ainsi la forme barbare chanchon ^ . Il est difficile d'expliquer aussi, il me semble, autrement que par une altération du texte primitif le rapprochement à la fin des vers de cief et
1. On en trouve d'analogues, il est vrai, dans la Muse normande, mais l'origine récente de ce recueil de poésies et leur caractère savant leur enlèvent toute valeur phonétique.
meschief, ducoises et richoises, formes que le trouvère n'a pu vouloir faire rimer ensemble; enfin une preuve nouvelle des changements qui ont été apportés par le copiste au texte primitif, c'est la présence fréquente de l'article français la au lieu de la forme picarde le, que l'Artésien Gibert évidemment a dû seul employer.
Le « Lai d'Ignaurès » de Renaut , publié d'après le même manuscrit 7995 que le Roman de la Violette S nous montre comme lui les formes ca et cha, ce et che, coexistant ; mais ici la gutturale vélaire persiste plus souvent que dans le poème de Gibert ; ch aussi s'y substitue bien plus régulièrement au c palatal transformé ; or comme ce sont là les caractères mêmes du dialecte picard, il est évident qu'on a ici un texte plus correct ou moins altéré que celui du Roman de la Violette.
Le Roman de « Barlaam et Josaphat », par Gui de Cambrai 2, ojGfre cette particularité que, dans les 72 premiers vers, le c suivi de e ou i et ti sont constamment représentés par c, le c vélaire n'y ayant persisté que deux fois ; à partir du vers 72, au contraire, ce, ci et ti sont le plus souvent transformés ench, comme si le copiste, après avoir commencé à remettre en français le texte picard qu'il transcrivait, y avait ensuite renoncé pour revenir au texte primitif ; mais c suivi de a ne persiste toujours qu'exceptionnellement ^.
Le « Roman d'Alexandre^ » présente plusieurs des caractères du dialecte picard : la confusion fréquente de l'article masculin et de l'article féminin ^, son vocalisme, ne laissent pas de doute