‹ Du c dans les langues romanesChapitre 158 sur 220 · Théâtre français au Moyen Age, p · texte numérisé non relu

Théâtre français au Moyen Age, p

nationale, que l'éditeur suppose avec beaucoup de raison avoir été altérée, ca latin est représenté constamment par ch, ci et ti par c {s) ; on a donc là évidemment un texte francisé. La seconde version, empruntée, vraisemblablement comme celle de Bartscli, au manuscrit 1490 du Vatican, conserve presque partout le son guttural ca et change toujours le son ci {ti) en ç {s) . Enfin la troisième version, tirée du manuscrit 2736 de la Bibliothèque nationale, fonds Lavallière, nous montre ci (ti) représenté partout par c^, — excepté peut-être p?ocon, — ce qui est évidemment la leçon du poète picard ; ca, au contraire, conservé fréquemment, est cependant représenté par ch dans un certain nombre de mots où le manuscrit du Vatican a gardé la gutturale primitive; ainsi dans les mots chascuns [cascuns V.), marchié {inarkié Y .) , blanche {Manque V.), à côté de Manque conservé huit vers plus loin, bouche {bouque Y .), fr esche {fresque Y.), char {car Y.), manches {mancesY.), chemise {quemise (Y.). On ne peut douter dès lors que ce ne soient là des altérations du copiste, et que le manuscrit du Vatican, d'accord en cela avec ce que nous connaissons déjà du picard, ne donne la bonne leçon pour les mots où se trouve un son dérivé de ca latin, comme le manuscrit du fonds Lavallière pour tous ceux où c est suivi de e ou de i. En même temps la comparaison de ces manuscrits et du n° 7218 nous montre comment les textes ont pu être modifiés par les scribes et les différences dialectales effacées ou confondues ^ L'examen des autres œuvres d'Adam le Bossu confirme entièrement cette conclusion. Les pièces de vers, insérées par M. Monmerqué dans la préface mise en tête du « Jus Adan » dans le sixième volume des Mélanges nous montrent partout, excepté dans le mot péchié, c suivi de a, conservant sa valeur gutturale, et c suivi de e ou i représenté, ainsi que ti par ch; les textes du « Jeu du pèlerin » et du « Jeu de Robin et de Marion », publiés par le même éditeur, donnent lieu à la même observation ; le son guttural de c suivi de a y persiste le plus souvent ; ce et ci se changent en che ou chi, à part de rares exceptions, qu'on peut presque toujours regarder comme des négligences du copiste. On peut et on doit, je crois, conclure de là que les textes picards les plus authentiques sont ceux qui nous

t. La Chanson des Saxons de Jehan Bodel, à en juger du moins par le texte tel qu'il a été rétabli par M. Fr. Michel, montre la même altération du texte primitif, évidemment picard par son origine, mais francisé par les copistes.

montrent la persistance de la gutturale vêla ire et la transformation de la gutturale palatale en ch , et que ce double fait est caractéristique du dialecte dans lequel ils ont été primitivement écrits.

Ces conclusions trouvent leur pleine confirmation dans l'examen des chartes en langue vulgaire de la même époque. Mais avant d'en aborder l'étude, il me faut dire un mot des compositions en prose, écrites dans le dialecte picard.

Nous verrons plus loin qu'un certain nombre d'ouvrages en prose qui ont dû être écrits dans le dialecte normand, n'en présentent qu'imparfaitement les caractères; il n'en est pas de même de ceux qui appartiennent au dialecte picard ; ceux-ci ont conservé tous les caractères distinctifs de cet idiome. Je me bornerai à prendre pour exemple les « Estoires » de Robert de Clari, un de « Ghiaus qui conquisent Constantinoble », texte du commencement du xiif siècle. Nous y trouvons la langue dans presque toute sa pureté ; ainsi, dans les six premières pages, le c vélaire a été conservé dans les mots cachier, canoine, cascun, castelain, kiévetaine, markaandise, markiè, quémanda, rike, et dans les noms propres Canteleu, Caieu, Cavaron ; il ne s'est changé en ch que dans chevax, chevalier, mareschiax et preeschant , noms presque tous communs aux différents dialectes français et ayant dès lors le plus souvent la même forme dans chacun d'eux. Quant au c palatal, il a partout fait place à la chuintante, ainsi on a : che, chi, chiaux, chelui, chil, chist, Chistiax, comenchier, Côuchy, Franche, ichi, proesche, etc. J'arrive maintenant aux chartes picardes.

Ce qui peut jeter de l'incertitude sur les résultats fournis par les poèmes attribués aux trouvères picards ou artésiens, c'est l'ignorance où l'on est de la nationalité, souvent aussi de l'époque, des copistes qui nous les ont transmis. Ici ces inconvénients disparaissent en présence de l'authenticité des documents, de là l'intérêt tout particulier qu'ils présentent. Une des collections les plus importantes que nous ayons en ce genre est celle qu'a récemment publiée M. Natalis de Wailly dans la Bibliothèque de l'Ecole des chartes S et qu'il a fait suivre peu après d'Observations grammaticales oii l'on retrouve sa compétence et sa sagacité bien connues 2. Ce recueil, tiré des Archives de la Collégiale

1. Recueil de chartes en langue vulgaire provenant des Archives de la collégiale de Saint-Pierre d'Aire, par M. Natalis de Wailly, Paris 1870.

'2. Observations grammaticales sur les chartes françaises d'Aire en Artois par M. Nat. de Wailly, Paris 1872.

de Saint-Pierre d'Aire en Artois nous offre un modèle incontestable du dialecte picard, puisque la province d'où il vient est peut-être celle où il s'est maintenu le plus pur, et que, la plupart des chartes qu'il renferme étant de la seconde moitié du xiif siècle \ la langue n'avait point encore été corrompue par le mélange de formes étrangères. Voyons quel en est le consonnantisme.

Comme dans les meilleurs textes picards que j'ai examinés jusqu'ici, le c vélaire suivi de a a presque toujours persisté dans les chartes d'Aire ; ainsi : car (j), canoine (l, m, n, o), concanoine (o, p), canter (a), acater (d), racat (m), racater (h), pourcachier {m, etc.), cape (a), capelain (a, p, q), capelerie (a, B, c, D, 0, p, q), capitle (a, etc.), capons (c), castelains (b, g), catens (s), eskevinages {p), frankement {u, n, o, p, q), kemin (q), kemisses (j), markié{n), Mikiel{Q, s), planke (g), toukeront (o) et toukier (j). Il faut excepter un très-petit nombre de mots où « a été remplacé par e ou ie, par e^em^le chevalier, qu'on trouve constamment écrit par ch, despeechier (l, p. 16), enpeechié {f, 1^.29); diemenches (a, p.l9; L,p. 2&),chartère (s, i) ; et quelques autres dont l'orthographe varie ; par exemple chier (j, k, o) et cier (b), chascun (s) et chescun (d) à côté de cascun (a, etc.) ou kaskun (k), chose (h, i, l, m) et cose (a, c, o, n), eschevin (g, o) et eskevins (r, s), soit que l'orthographe n'en fût pas fixée définitivement, soit que le son ch et le son k coexistassent ensemble. Quant au c palatal, il est, ainsi que ti suivi d'une voyelle, représenté le plus souvent par ch ; ainsi : apartenanches (g, m, n), chouvenenches (g), conissanch (h), fâche (j), fâchent (n), faich (c), flanchié {b), fianchiet (q), fianchièrent (f), lichons (a), parroche (m, n, s), parrochial (a), pourcachier (m), pourveanche (j), rechut (g, m), rechuch {m), rechurent (s), rechevoir (n, o, p, q, s), renonchié [s], renonchiet (q), renonchons (k), souplich (a). D'autres fois il est représenté par ch ou par c ; par exemple : anchisseurs (a) et anciseurs (g), dechiés (a, p, q) et dechès (s) à côté de deciès (j), justiches (g, p) ei justice (k, s), serviche (n, p) et service (a, e, F, h), et les adjectifs démonstratifs écrits tantôt c/^e, ches, chel, chil, cheli, cheus, chiaus, chest, chou, tantôt ce, ces, cel, cil, celi, ceux, ciaus, cest et co (b). Que faut-il conclure de cette double orthographe ? que c, tout en ne prenant devant e et i que le son ch, pouvait s'écrire che ou ce ? ou bien qu'on prononçait alors indifféremment ce ou che, cens ou cheus?

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