La première (A) est de 1241, la dernière (S) de
Avant de répondre à cette question, ou plutôt afin d'y répondre plus sûrement, je vais passer en revue un certain nombre de chartes, dont il est surprenant que M. Natalis de Wailly n'ait pas parlé, et qui plus anciennes en partie, plus nombreuses et souvent plus correctes que celles d'Aire, nous montrent le dialecte picard presque dans toute sa pureté. Ces chartes sont celles de l'Abbaye de Saint Silvain d'Auchy en Artois, que de Bétencourt a publiées, je crois, en 1788 ; elles sont les unes en latin, les autres en picard, celles-ci sont au nombre de cinquantedeux , la première en date est de 1215, la dernière de 1297.
Dans la première le c vélaire a toujours persisté, excepté dans chief, chascun (2 fois) et chevalier (3 fois), mots dont les deux derniers au moins présentent toujours une grande incertitude orthographique. Le c palatal, au contraire, et ti suivi d'une voyelle sont toujours représentés par ch, c'est-à-dire plus de soixante lois ; on ne trouve écrit avec c que ceus et par t qu'mcarnation, mot dont l'emploi demi-savant peut expliquer la forme irrégulière. On voit donc qu'au commencement du xiif siècle les scribes substituaient déjà ch au c palatal, de même que le c vélaire persistait ordinairement. Les chartes suivantes donnent des résultats analogues ; cependant parfois on y trouve un nombre un peu plus grand de mots où le c vélaire est représenté par ch, ou bien le c palatal ou ti par c seul; une charte de 1256 même ne connaît que la transcription c pour le c palatal ou ti transformé ; par contre plusieurs, comme celles de 1242, 1257, 1259, 1262, etc., les remplacent sans exception par ch ; dans les autres, c comme signe de la palatale n'apparaît qu'exceptionnellement, ch en est la forme ordinaire ; la gutturale vélaire aussi n'est représentée par ch que dans un nombre restreint de mots, comme chastel (168), chartre (166), c/i05e(133, 144, 148, 161,166, 168, 178, 186, 190,219, etc.), chascun (148, 166, 193, 219, etc.), cheval (161), chevalier (66, 118, 126, 162, 172, 174, 199), cheville (161), à côté desquels on trouve castel (66, 148, 162, 172, 225), mr^re (66), cose {m, 133, 144, 146, 162, 166, 182, 189, etc.), cascun (144, 166, etc.), cevalier (127 et 128) ; dans tous les autres comme acater (66), acat (148), cans (148), canter (230), canteur (193), camp (146, 189), capons (144), cale7ige (146), escange (148, 168, 171), eskevin (66, 204), escape {QQ), kemin (217), Mikiel (209), peskerie (220), etc., le c vélaire a persisté.
Ainsi les règles que j'avais entrevues dans l'étude des
poèmes picards précédemment examinés sont entièrement confirmées ; le c vélaire persiste, à l'exception peut-être de deux ou trois mots, comme chevalier, pour lesquels la langue semble avoir hésité ; le c palatal est remplacé par ch ; souvent, il est vrai, on trouve aussi c pour le représenter, soit seul, comme dans certains poèmes dont j'ai parlé plus haut, soit le plus souvent en même temps que ch\ mais en examinant les chartes d'Auchy et d'Aire, on arrive à cette conclusion que dans tous les cas le c palatal devait avoir le son ch, quelle que fût la manière dont il était représenté ; et que l'irrégularité qu'on aperçoit dans sa représentation doit être attribuée seulement au copiste. Les premières chartes d'Aire nous montrent, il est vrai, souvent c à la place de ch, tandis que dans les dernières on trouve presque toujours ch ; mais dans le Cartulaire d'Auchy on voit tout le contraire ; dans la première qu'il contient le c palatal est représenté, comme je l'ai dit, par ch, un seul mot excepté, tandis que dans les dernières on trouve un certain nombre de mots écrits avec c seul : singularité qu'on ne peut expliquer que par le caprice ou par la négligence des scribes, et qui prouve bien que ch n'est point un épaississement du son antérieur ç.
On peut donc dire qu'au xiii® siècle le dialecte picard était caractérisé par la conservation du c vélaire suivi de a, persistant ou modifié, et par la transformation du c palatal et de ti en ch, avec cette restriction toutefois que cette dernière transformation n'a lieu que quand c ou ti ont donné naissance à une spirante sourde, et que dans le cas contraire ils se sont changés en s ou z comme en français ; ainsi damoisiele (Gér. Nev. 327), maisielle (id, 328), dousimes (H. 44), gisiés (id. QQ), plaisir (id. 79, 197, 216), proisier (id. 126, 137, etc.), luisant (id. 323) ; gisoit (Cléom. Chr. 345, 9, etc.), damoiseles (id. 348, 7), markaandise (R. Cl.), etc. Le picard a conservé ces caractères jusqu'à nos jours. Nous les retrouvons, fréquemment du moins, au commencement du xiv* siècle dans le « Roman de Raudouin de Sebourc », ainsi que dans les épitaphes-chansons composées, soit dans ce dialecte, soit en rouchi, au xv^ et au XVI* siècle, et que l'abbé Corblet a insérées au commencement de son Glossaire du patois picard. Les textes du xviii" et du xix^ siècle qu'il a donnés ofirent dans leur ensemble les mêmes caractères ; parfois sans doute on y rencontre quelques mots où la gutturale vélaire est changée en ch ; mais il ne serait pas difficile de les retrouver le plus souvent dans les plus anciens textes ; ainsi le mot chevalier a été de tout temps presque toujours écrit
dans les documents picards comme en français ; chier, qu'on trouve au siècle dernier dans une poésie de Don Grenier à son frère, se rencontre déjà dans la « Romance du sire de Créqui », écrite vers 1300, etc. On le voit ainsi, depuis près de sept siècles le consonnantisme du picard est resté le même, en ce qui regarde les gutturales. Les noms propres de pays et de lieu, dont je parlerai plus loin, viennent encore prouver cette fixité de caractères qu'on verrait certainement, si les monuments remontaient plus haut, embrasser un espace de temps encore plus considérable. J'arrive maintenant à l'examen des gutturales dans le dialecte normand.
jjo jsiormand.
Je donne le nom de normand à l'idiome parlé dans l'ancienne province de Normandie, et importé par la conquête en Angleterre, où il ne tarda pas à se modifier. Ce qui caractérise le vocalisme normand, c'est la prédilection qu'il a pour la diphthongue ei, employée partout à la place de é et de î accentués ou de e suivi d'une gutturale, tandis que le français et le picard leur substituent la diphthongue oi ; cette particularité, qui lui est commune avec la plupart des dialectes de l'Ouest, s'est conservée fidèlement jusqu'à nos jours *. Les anciens monuments de la langue paraissent employer aussi de préférence un simple u, là où le picard et le français mettent o, ou, eu \ à ei à accentués en latin y sont également représentés d'ordinaire par e; ie ne se rencontre régulièrement qu'à la place de â et après une chuintante ou une gutturale ; il en est encoredemêmeaujourd'hui^. Enfin un dernier caractère, qui n'est point toutefois aussi général qu'on le croit ordinairement, c'est le changement de la terminaison abam de l'imparfait latin de la première conjugaison en oue; mais cette forme, supposé qu'elle soit normande et non point seulement anglo-normande, a dû faire assez vite place à la terminaison eie, propre aux deux autres conjugaisons, et on n'en trouve point trace dans le patois moderne. Ces caractères du vocalisme normand sont assez bien connus ; il n'en est pas de même de son consonnantisme, par lequel il se rapproche à tant d'égards du picard ; comme ce dialecte, en effet, le normand conserve en général