Le Roman de Brut, 2 v. in-8°, Rouen
Cette transformation du c palatal en ch reparaît dans le texte du Roman de Rou, surtout dans certains manuscrits ; l'importance grammaticale de ce document, tout altérée qu'en ait été la langue primitive, exige queje m'y arrête quelque temps. Dans les mille premiers vers de l'édition donnée par PluquetS j'ai compté vingt mots où le c vélaire persiste et cinquante-lmit où il se change en ch ; il me semble qu'on peut dans la plupart de ces derniers voir un effet des rajeunissements dont le poème a été l'objet 2. Cette supposition est d'autant plus vraisemblable que dans le manuscrit 375 fonds français de la Bibliothèque nationale, le c vélaire persiste plus souvent qu'il ne fait place à ch, que Va suivant ait été conservé d'ailleurs ou changé en e, peu importe. Ainsi on trouve dans le récit de la bataille d'Hastings les mots ce^nise, ceval, mance, blance, etc. , dont les trois premiers sont encore aujourd'hui quemise, quevaou g'va (à côté de cheva ouf'cà), manque, et dont le dernier nous est donné par un vocabulaire hébraïque-français dont je parlerai tout à l'heure. Mais ce n'est pas dans le traitement de la gutturale vélaire que gît l'importance de ce texte, mais dans la manière dont la gutturale palatale s'y trouve représentée. Jusqu'ici il n'y a que le Saint Brandan parmi les textes que j'ai étudiés qui offre un nombre appréciable d'exemples de la substitution de ch à ce {ci) ou ti transformé ; dans le Roman de Rou, bien que c suivi de e ou de i, ou substitué à ti suivi d'une autre voyelle, se rencontre encore très-souvent, et même le plus souvent, ch apparaît un très-grand nombre de fois ; ainsi dans les deux mille premiers vers j'en ai compté soixante exemples dans des mots différents et trente-deux pour le seul mot Français, écrit toujours Francheis, tandis que France y a son orthographe habituelle. Voici ces mots où ch se substitue au c palatal ou à ti :
recheurent v. 94, 1786 ; rechu v. 247 ; rechoivre v. 569; 1455 ; rechevront v. 571, 1022, 1741 ; rechoiz v. 1880.
chent V. 315, 507, 511 ; chenz v. 376, 1693.
Franchdz v. 110, 119, 1240, 1272, 1277, 1302, 1478, etc. (trente-trois fois) ; franchoise v. 1305 ; Franchois v. 1308.
raanchon v. 456, 1090.
t. Le Roman de Rou et des ducs de Normandie, 2 v. in-4°, Rouen, 1827.
2. Ces rajeunissements ne portent pas d'ailleurs exclusivement sur les gutturales ; on les remarque encore dans la substitution de la diphthongue oi à ei; dans la quatrième branche que Pluquet a donnée surtout d'après le manuscrit du Musée britannique, ei est bien plus souvent conservé ; au contraire le manuscrit 375, qui contient également cette quatrième branche, substitue encore souvent oi à ei.
lechon v. 502, 504.
acacha v. 546.
maleichouY. 685, 759; maudichonz v. 1472; beneichon V. 1620.
apercheu v. 719 ; aparchut v. 1376 ; apercheit v. 1506, 1515 ; aparchurent 1784.
comenche v. 37; comencha v. 1035; comanchement \ . 1250 ; comenchie v. 1302.
/brcAe V. 790, 1650, 1953; — fortelesche v. 801.
^ec/îa V. 883, 1858, 1898.
manachié v. 1081, 1482.
mercMv. 1130, 1213,1818.
menchonge v. 1286.
perechouœ v. 1373.
guenchi v. 1532.
encachier v. 1538 ; encachent v. 1644 ; cachier v. 1877.
ocM V. 1547.
ac^^>r (acier) v. 1738, 1752.
aconchurent Y . 1788.
fâchons. 1857.
dreschaY. 1905.
muchier v. 1977 ; mucha v. 1977, 2009.
Dans la quatrième branche, au contraire, c^ se substitue bien moins souvent à c suivi de e ou de i ou à ^z ; dans les miUe premiers vers je n'ai trouvé de cette orthographe que les quatre exemples drescha v. 5475, s'aparcheut v. 5628 ; recheut v. 5913 et machues v. 6048 ; il semble bien qu'à cet égard le texte primitif a été modifié, hypothèse qui n'a rien que d'admissible si l'on fait attention que le manuscrit 375 de la Bibliothèque nationale et celui du Musée britannique, d'après lesquels surtout le texte a été constitué par Pluquet, sont le premier du xiv® siècle , le second plus ancien sans doute, mais probablement d'origine anglo-normande.
Quoi qu'il en soit, l'étude du Roman de Rou nous a, comme nous le voyons, fait faire un pas considérable dans la connaissance des transformations de la gutturale palatale en normand ; le résultat auquel nous sommes arrivés se trouve d'ailleurs pleinement confirmé par l'examen de la « Chronique ascendante des ducs de Normandie », attribuée également à R. Wace, et publiée par Pluquet dans le premier volume des « Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie » \ d'après un manuscrit