‹ Du c dans les langues romanesChapitre 174 sur 220 · V. pi. haut p · texte numérisé non relu

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3. Le développement du son tch au commencement do ce mot semble avoir amené le passage de c^ à s au milieu.

Les formes quien, quieuoo, etc., que nous avons vues précédemment, nous donnaient un des termes de la série des transformations du c vélaire pour arriver à c ; il n'est pas rare d'entendre aussi le son c ou fi, ce qui complète la série, et on a ainsi pour casis par exemple :

casis quieux Meux tcheux.

Les trois formes de ce mot en particulier s'entendent presque indifféremment dans le Bessin.

J'arrive maintenant à l'examen des transformations du c palatal, moins bien connues que celles du c vélaire. Tandis, en effet, que quelques linguistes ont constaté la persistance du c vélaire dans le normand, jusqu'ici — fait surprenant, — aucun que je sache n'a reconnu comment le c palatal a été en réalité traité dans ce dialecte. Cela tient sans doute à ce qu'on a cherché trop exclusivement à trouver les caractères du normand, comme ceux du picard, dans les anciens monuments poétiques de la langue ; or nous avons vu que les premiers qu'on rencontre, l'Alexis, le Roland, le Psautier, etc. , paraissent avoir traité le c palatal comme le français ^ ; ce sont aussi des formes françaises qu'offrent en général, — aujourd'hui du moins, — les noms géographiques de la Normandie et les noms propres de personnes n'en connaissent aussi presque pas d'autres ; on comprend dès lors qu'un examen superficiel ait pu faire croire que les transformations de la palatale avaient été les mêmes en normand qu'en français ; cependant sans parler de l'état actuel de ce dialecte qui montre de la manière la plus évidente qu'il a changé le c palatal en ch comme le picard, il ne manque pas non plus d'anciens monuments, même en vers, qui eussent dû faire découvrir plus tôt quel traitement la palatale j avait subi. Nous avons vu, en effet, que ch, forme normande du c palatal transformé, apparaît déjà dans le petit poème dévot publié par M. Gaston Paris, et qu'à partir de cette époque, c'est-à-dire du commencement du xif siècle, on le rencontre dans la plupart des monuments regardés comme étant d'origine normande. Impossible dès lors de supposer que c'est là un fait purement accidentel ou un caprice du copiste, puisque les textes qui présentent le plus de traces d'altération sont aussi en général ceux où les gutturales ont pris la forme française. D'ailleurs en voyant le normand traiter la

1. Il ne faut pas oublier ce que j'ai dit page 250 de cette ressemblance apparente.

vélaire comme le picard, on aurait dû par là même, ce semble, être déjà amené à supposer, à cause de l'espèce de solidarité qui, dans les idiomes de la langue d'oïl, existe dans le traitement des deux gutturales, qu'il avait aussi donné la même forme que ce dialecte à la palatale. C'est la conclusion à laquelle m'a conduit, malgré toutes les exceptions qu'ils présentent, l'examen des monuments dont je viens de parler ; l'étude des actes, comptes et chartes du xiif et du xiv^ siècle et l'état actuel de la langue viennent entièrement confirmer cette manière de voir. Par contre les noms propres ne nous offrent que peu de secours ; la forme actuelle des noms anglais d'origine romane ne donne aussi que peu de renseignements à cet égard ; à quelque époque qu'ils aient été introduits dans l'anglo-saxon, ils ne connaissent en général que la valeur ç pour le c palatal. Cependant ch paraît s'être conservé au commencement des mots dans cherry (cerasum), cher fil (chaerefolium), chisel (fr. ciseau), chives (cepas), à côté de cives, etc., au milieu dans scutcheon (scutionem), à la fin dans pitch (picem), partrich (perdricem), devenu plus tard partridge ; enfin il s'est affaibli en sh (1) dans shingle (cingulum) ^ Mais ces exemples sont en définitive peu nombreux ; aussi sans m'y arrêter davantage je passe à l'examen des chartes, actes, etc., qui m'ont servi à prouver la persistance de la vélaire.

Tandis que les actes de 1' « Histoire du château de Saint-Sauveur » ne nous ont offert presque aucun renseignement au sujet de la persistance de la vélaire, ils nous donnent un certain nombre d'exemples de la transformation de la palatale en ch ; ainsi :

adrechant{es) (1347, Caen. — 1361, Bayeux).

aranchonner (1369, Cherbourg). — aranchonnement (id.).

avanchement (1362, Saint-Vaast).

Cachecerf [id'hi, Valognes).

Cherisy (1370, Dessin).

chinq (1345, Neuville. — 1368, Saint-Sauveur).

chine (1361, Saint-Sauveur).

chinquante (1351, Valognes), deux fois

comnenchant (1370, Caen), deux fois.

drechiez (1370, Caen).

forter esche (1362, Saint-Vaast).

1. Cf. Koch, Hist. Grain, der englischen Sprache, I, 131. Je chercherai plus loin à expliquer comment le c palatal a pu prendre en anglais le son ç dans les mots d'origine romane.

fortelesches (1369), deux fois.

Le Norrichon (1350, Valognes).

parroiches (1370, Saint-Sauveur).

Pinchon (1350, Valognes).

ranchon (Saint-Sauveur). — raenchon (1370).

Vauchis (Pont-l'Abbé).

La forme ch se rencontre encore bien plus fréquemment dans les chartes des « Etudes » ; ainsi on la trouve dans les mots :

bachin[s) (1307, Caen. — id. Courtval. — Daubeuf.)

chi (ci), cheu (cel), dieux (ceux) (1312, Garf® de Troarn.

cheluy (celui), deux fois ; cheles (celles, id. id.).

che (ce) (1291, Périers.) — chel (Darnetal).

comenchent, comenchant (1409, Gaillon).

forche (1312).

Francheis (Tourville).

geniphes (1307, Caen. — Id. Breteville).

{h)erche (1291, Périers. — Daubeuf).

hercheour (1291, Périers).

herchier {Timhexxî. — 1307, Breteville).

mâchons (Mesnil-Ogier, Mauger).

Montpinchon (Pays d'Auge).

parchoniers (Roncherolles. — 1291, Périers).

pieches (Quievreville. — Bouquelon).

pelichon (1307, Courtval, inventaire du temple).

perchie (1307, Caen, inventaire du temple).

plache (1291, Périers).

pouchins (Daubeuf).

pourcheaux (1307, inv'^ du temple de Caen et de Breteville).

porchel {iSOl , id. id.).

recheu (Roncherolles).

ronchin (1307, inventaire du temple de Caen).

tierche (Saint-Martin du Bosc, v. 1260),

vechy (voici) (Neuville).

veiche (vesce) (1307, inventaire du temple de Breteville).

Les renseignements donnés par les « Actes normands » ne sont pas moins précieux ; dans la plupart des cent premiers dont j'ai relevé les formes dialectales, quel que soit d'ailleurs le lieu de la Normandie où ils aient été faits, pays de Gaux, Lieuvain, Bessin ou Cotentin, etc., on trouve, sinon toujours, du moins très-souvent ch substitué à c suivi de e ou de i, ou à ti, suivi d'une autre voyelle; dans un certain nombre d'actes aussi, comme dans les précédents d'ailleurs, cette substitution n'a point

eu lieu, ce qui montre de quelle liberté orthographique jouissaient alors les scribes, ou quel arbitraire régnait déjà dans le choix des sons ch et ç. Voici les mots des cent premiers actes où l'on rencontre ch dans ces actes :

hachinez 49 (1336). — 60 (id.) — 43 (1337).— 44 (id.), etc.

cauchie 18 (1331). — 83 (Rouen, 1337).

cauchier 83 (Rouen, 1337).

ches 53 (1336). — 49 (id.) — 60 (id.) — 61 (id.) — 76 (1337), etc.

cKest 53 (1336), 2 fois. — 59 (id.) — 63 (1337), etc.

cheste 53 (1336). — 59 (id.) — m (1337J, etc.

chen (ce), 53 (1336). — 59 (id.), — 60 (id.) — 71 (id.) — 66 (1337), etc.

cheus 79 (Pont-Audemer, 1337).

chent 43 (1336). — 65 (1337), 2 fois. — 76 (id.), 2 fois.

c/^mg 39(1333). — 53 (1336), 3 fois. —65 (1337). —87 (1338), 2 fois. — chine 39 (Saint-Pierre d'Arthenay, 1333).

chinquante 39 (Saint-Pierre d'Arthenay 1333).

c/^^■^;^eVe84(Caenl338).

enforchier 83 (Rouen 1337).

fauchilles 39 (Saint-Pierre d'Arthenay, 1333).

forter esche 84 (1338, Caen), 3 fois.

Franche 60 (1336) . — Franchez 59 (1336).

geniches 39 (Saint-Pierre d'Arthenay, 1333). — 84 (Caen, 1338).

lanches 59 (1336). — 60 (id.) — 63 (1337). — 75 (Amfreville, 1337), etc.

larrechins 43 (Rouen, 1335), 3 fois.

machon 18 (1331), 2 fois. — 83 (Rouen, 1337). — 84 (Caen, 1338).

machonnerie 18 (Andelys, 1331), 4 fois. — 83 (Rouen, 1337).

par roche 4 (Arques, 1329) .

pièche{s) 39 (Saint-Pierre d'Arthenay, 1333). — 74 (Neufchâtel, 1337).

recheu 63 (1337). — 64 (id.) — 76 (Rouen, id.) — 79 (Pont- Audemer, id.) — 82 (id. Rouen). — 87 (1338), 3 fois.

redrechier 84 (Caen, 1338) 3 fois.

renforchié id. (id. id.) 2 fois.

Ainsi au xiv^ siècle, la substitution de ch au c palatal transformé était encore d'un usage général et reconnu dans toute la Normandie, bien que souvent aussi ch eût complètement fait place à la forme française c. Au siècle suivant, au contraire, ch

n'apparaît plus qu'exceptionnellement dans les actes publics ; je ne l'ai pas rencontré du moins , pas plus, il est vrai, que la vélaire, dans les actes faits en 1417 et 1418 à l'époque de la conquête de la Normandie par les Anglais, pour la reddition d'Harcourt, d'Hambye, du Hommet, du château d'Ivry, de Creully, d'Evreux, de Cherbourg, deCaudebec, de Honfleur, etc. *. Déjà, comme aujourd'hui, la langue officielle était exclusivement le français, le normand était tombé àl'état de patois, et n'avait plus droit de servir aux relations sociales.

Cependant, tout déchu qu'il était déjà à cette époque, le normand n'en persista pas moins avec ses caractères distinctifs dans la mémoire du peuple ; et tout dédaigné qu'il était des savants, il se trouva, nous avons vu, quelques esprits curieux qui ne craignirent pas de l'employer dans leurs vers ; c'est ce qu'ont fait en particulier, en plein xvif siècle, l'auteur de 1' « Inventaire général de la Muse normande » David Ferrand, et celui de la « Muse normande » Louis Petit, dont j'ai déjà parlé ; ces deux recueils de poésies en patois nous montrent ch substitué au c palatal ou à ti transformé dans presque tous les cas ; ainsi dans la « Complainte des habitants de Saint-Nigaise sur la perte de leur Boise», de David Ferrand, on trouve : che, chez {ces), chens, ainchin, chinq, braches (brasses), adrechirent , aperchut^ fâche, fachon, neuches (noces), tnouchel (monceau), mouchiaux^, prononcher, Puchelle. De même dans les trois premières pièces de la Muse de Louis Petit nous trouvons les mots : ainchin, héchon (boisson), cauche, che, chais (ces), chen (ce), chest (c'est), chy (ci), chite (cette), chu (ce), chendre, chent, chinquante, chainture, chervelle, délivranche, fâche, fachon, Fleuranche, glachons, inochent, indiferanche , panche,panchue, renoncher, sentenche, traché, véchi{\oiQ>ï).

On le voit, depuis le commencement du xii* siècle, nous rencontrons dans les monuments normands ch comme forme du c palatal transformé, et il est d'autant plus fréquent que ces monuments ont un caractère plus populaire ; par conséquent ch est bien la modification de la palatale propre à ce dialecte. Cette conclusion trouve sa confirmation dans l'état actuel de cet

t. CoUect. Bréquigny. Mém. de la Soc. des Antiq. de Normandie, 1858 3« série, Jll, 7 et suiv.

2. Nous avons ici déjà Ja forme moderne du dérivé normand de monticellum; elle nous montre le changement affectionné par le patois actuel, de «suivi d'une consonne en m.

idiome , qui nous présente ici encore, comme dans le traitement de la vélaire, l'accord le plus complet entre le picard et le normand. Commençons par la comparaison des noms propres.

Nous n'aurons pas ici toutefois la même abondance d'exemples que nous en offriront tout à l'heure les noms communs ; non sans doute qu'on ne rencontre des noms propres où la forme ch ne puisse se trouver, et se trouve réellement, mais l'influence française semble s'y être plus fait sentir que sur les noms communs ; ce qui s'explique assez facilement, les premiers étant à la fois du domaine des lettrés et des ignorants, les seconds n'étant que du domaine populaire. J'ai relevé plus haut quelques noms géographiques où se trouvait autrefois la chuintante ch, comme Cherisy, Coutanches, Francheis, Montpinchon, etc. ; mais c'est à peine si on les entend aujourd'hui ; en tous cas ils ne se sont pas imposés à la langue qui leur a substitué les formes françaises Cerisy, Coutances, etc. De même en picard Valenchiennes, (n), Vauchelles (a), etc., formes indigènes, ont fait place à Valenciennes , Vaucelles, etc. Cependant si la forme dialectale ch du c palatal a été souvent rejetée, elle s'est aussi imposée, moins fréquemment cependant quelecvélaire, qu'on rencontre si souvent et dans tant de noms orthographiques. Cela tient sans doute à ce que dès le xiv" siècle, époque où se fit définitivement le mélange des dialectes, le français commençait à adopter les formes en ca sans les modifier, tandis qu'il n'a admis que beaucoup plus tard, au xvi^ siècle, dans les mots empruntés à l'italien, la forme ch, affaiblissement detch, pour le c palatal. On comprend dès lors l'inégalité qui s'est manifestée dans l'adoption des formes picardes ou normandes des deux gutturales. En effet, tandis qu'un nombre considérable de noms de villes ou de villages ont conservé dans les pays de langue normande ou picarde la vélaire initiale ou médiale, il n'en est presque pas qui aient changé la palatale initiale en ch ; cette gutturale n'a pu prendre cette forme qu'au milieu des mots, dans des terminaisons qui n'étaient point faites pour contrarier les habitudes françaises et presqu'exclusivement encore dans des noms de petites localités, qui ont pu ainsi en quelque sorte échapper à l'influence littéraire. Amsi Coutanches, Couchi/, Valenchiennes, Vauchelles (a.), etc. sont devenus Coutances, Couci, Valenciennes, Vaucelles, mais Cauchois (Calcensis) a conservé son ch, peut-être grâce à la persistance du c vélaire initial ; il en a été de même dans Acheux (Som.), Chicourt (Som.), Roncherolles (S. L), Vauchelles (Som.), Vironchaux (Som.) Cette conservation du ch a

eu lieu en particulier dans les dérivés picards ou normands des noms de lieu en dacum, quoiqu'elle soit loin d'y être générale. En voici quelques exemples :

Arganchy c.

Canchy c.

Ranchy c.

Achy

Auchy P.C.

Canchy s.

Cauchyv. c.

Oberchies n.

Assé May.

Argancy m.

Aussy

Chaussy s. o.

Rancy s. l. etc.

Les noms de personnes donneraient lieu aux mêmes observations ; ainsi j'ai signalé dans les actes normands précédemment étudiés des noms comme Pinchon, Pouchin, Vauchy, etc., lesquels ont pris les formes françaises Pinson, Poussin, Vaussy, etc. Cependant, il faut le dire, c'en est là en quelque sorte la forme officielle, la prononciation populaire est restée Pinchon, Pouchin, pour les deux premiers, de même j'ai entendu ordinairement dire Rachine pour Racine. Mais malgré cette francisation des noms de personnes, le ch s'est maintenu à la place de la palatale dans quelques noms, par exemple :

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