Cf. Jahrbuch. IX
2. La ressemblance entre le picard et l'italien dans le traitement des gutturales a déjà été signalée par A. Dinaux {Mémoires sur les Trouvères Cambrésiens, dans les Archives du Nord de la France), cité par Fallot, Recherches sur les formes gramm. de la langue française, p. 463.
3. En voici une qu'on est surpris de trouver dans un auteur d'ordinaire aussi judicieux que Fallot : « Ces deux idiomes, dit-il {Recherches etc., p. 463), —il s'agit du picard et de l'italien, — dans leur harmonie propre
Quant au changement du c palatal en ch, si l'on se rappelle ce que j'ai dit des transformations de cette lettre dans les idiomes romans, on y verra l'affaiblissement de la forme c que prend d'abord ce son en se modifiant, affaiblissement que nous retrouvons en particulier dans le toscan et dans plusieurs autres dialectes italiens ou ladins. Toutefois Diez a proposé une autre explication : suivant lui la palatale aurait d'abord eu en picard — il ne parle pas du normand — la même forme ts ou s qu'en français, puis se serait ensuite épaissie en ch. Mais ce n'est là, il faut le reconnaître, qu'une supposition gratuite qu'aucun fait ne vient appuyer, et qu'au contraire contredit la théorie même des transformations du c. D'abord on ne voit pas si cet épaississement s'était produit après l'affaiblissement de ts en s, affaiblissement qui a eu lieu pour la spirante sonore presque dès les premiers temps de la langue, pourquoi 1'^ étymologique n'en aurait pas été affecté ; si on suppose, au contraire, qu'il est antérieur à l'affaiblissement de ifs en 5, il faudrait montrer comment ce son ts a pu donner ch, tandis que partout où j'ai constaté sa présence véritable, nous l'avons vu, soit persister, soit s'affaiblir en s ou en 6, mais jamais en s. Il faut donc admettre que ch, transformation de la palatale en picard et en normand est non un épaississement des, mais l'affaiblissement de tch, tout comme ch modification delà vélaire en français. Cela étant, pourquoi ces deux dialectes ont-ils préféré cette forme de la palatale? La réponse à cette question me paraît on ne peut plus simple, et je n'hésite pas à voir dans ce fait le résultat delà persistance de la vélaire, nouvelle preuve, s'il en était besoin, que cette persistance est la forme primitive du c suivi de a en picard et en normand. Il semble que le son ch {c puis s) était nécessaire dans une certaine mesure aux dialectes de la langue d'oïl ; le français l'ayant donné à la vélaire transformée, a pu affaiblir la palatale successivement en tch, ts et en s ; le picard et le normand ayant, au contraire, conservé à la vélaire sa valeur gutturale ont dû garder, pour faire en quelque sorte compensation, à la palatale la valeur tch ou ch.
Reste donc à expliquer pourquoi la vélaire a persisté en normand et en picard, tandis qu'elle s'est transformée en ch en fran-
pour cet ordre de sons et par suite pour plusieurs autres, sont d'un ton plus élevé que le français et ont leurs voyelles harmoniques à un degré plus haut. Ainsi fc est à ch ce que ch est à ce », etc. Par bonheur on n'est pas obligé de comprendre.
la solution est plus difficile, et le plus simple serait peutêtre de constater le fait sans chercher à en rendre compte ; mais puisqu'on a essayé de le faire, il faut au moins dire un mot des explications qu'on a proposées de ce fait de phonétique si curieux. On a prétendu, et Diez en particulier, que la transformation du c vélaire était due à une influence germanique ; le c se serait, comme cela a eu lieu dans le dialecte franc, changé d'abord en spirante x, laquelle se serait à son tour transformée en c. Cette explication repose, je crois, sur une confusion et sur un rapprochement sans fondement entre ■/ et c ou s que Diez a regardé comme des aspirées de même valeur. Le c vélaire s'est parfois dans les dialectes italiens changé en /, mais alors il n'est pas allé plus loin, et on ne voit pas qu'il eût pu devenir dans ce cas autre chose que y ^ Telle n'est point, nous le savons, la marche que la vélaire a suivie dans sa transformation en ch ; elle s'est, au contraire, modifiée d'abord en palatale c, laquelle à son tour a donné le son tch, aflaibli ensuite en ch.
D'ailleurs, si la transformation du c vélaire en ch était due à l'influence germanique, comment l'expliquer dans le domaine provençal, dont certaines contrées l'ont si peu subie ? Comment se ferait-il aussi que cette- influence ne se fût pas fait sentir de préférence sur les mots d'origine germanique , dont un bon nombre cependant ont conservé la vélaire, tandis que les mots d'origine latine presque sans exception l'ont changée en ch? comment encore peut-il se faire que, parmi les dialectes français et ladins, ce soient précisément ceux, — si l'on excepte le lorrain et le wallon^, — où l'influence germanique a été la plus puissante, comme dans le picard, le normand et le roumanche de l'Oberland, qui aient conservé la vélaire, tandis que les autres l'ont transformée? Il semblerait même d'après cela, si dans une question aussi obscure on pouvait hasarder une explication, qu'il fallût renverser les termes du problème et voir dans cette prédominance des éléments germaniques, au moment de la formation de la langue, le contraire de ce qu'on lui attribue, c'est-à-dire la conservation de la vélaire dans les dialectes dont je viens de parler. La transformation, sans aucun doute récente, du c primitivement vélaire en c dans un certain nombre de mots de ces
1. Il est vrai, y s'est parfois changé en chuintante, mais c'est à une sonore, non à une sourde, qu'il a donné naissance, quand il n'est pas précédé d'une explosive sourde.
2. Au reste dans ces idiomes même la vélaire persiste parfois; voir plus haut, p. 219.
dialectes montre bien au moins que cette modification est un développement naturel et spontané de la langue, et que si elle ne s'est pas produite plus tôt, c'est qu'une cause latente, agissant au moment de sa formation, a conservé à la gutturale sa valeur primitive.
Si l'on admettait que cette cause est l'influence germanique, on aurait là peut-être un moyen de fixer la date de la transformation de la vélaire dans le français. Dans cette hypothèse, en effet, celle-ci n'aurait pu se changer en tch qu'après que cette influence aurait cessé de se faire sentir, c'est-à-dire probablement dans le courant du ix^ siècle ^ : c'est la conclusion à laquelle m'avait amené déjà l'étude des premiers monuments de la langue. D'ailleurs cette circonstance que, sur trois des principaux dialectes français, deux ont conservé la gutturale vélaire, ne permet pas de reporter loin de leur époque de formation sa transformation dans le troisième ; si cette transformation n'avait eu lieu que beaucoup plus tard on ne voit pas pourquoi elle ne se serait pas produite alors simultanément dans les deux autres, comme elle y a eu lieu isolément dans la suite. Or c'est au ix° siècle que le français commence à se dégager des langes du latin et à prendre une physionomie qui lui soit propre, je crois donc que c'est à cette époque aussi qu'il faut reporter le changement de la vélaire en chuintante ch ou du moins en palatale é, sa transformation en cette dernière ayant pu d'ailleurs commencer plus tôt, et ce son intermédiaire ayant pu aussi, suivant les localités, persister plus ou moins longtemps.
Ainsi le c vélaire a persisté d'ordinaire en normand et en picard, le c palatal s'y est transformé en ch ; dans les dialectes français du centre et de l'Est, au contraire, le c vélaire s'est transformé en ch, le c palatal en ts puis en s : tels sont les résultats généraux auxquels je suis arrivé ; ils sont incontestables pour le français et généralement admis aussi pour le picard, mais les anciens monuments semblent les contredire, en partie du moins.
1. Les Gloses de Reichenau et de Gassel donnent partout ca, au commencement comme au milieu des mots; le c vélaire persistait donc encore devant a au moment de leur rédaction, c'est-à-dire au vin° siècle; il y a plus, l'orthographe keminada (p. 68 tr.) montre que devant e, provenant de a, il était encore resté sans modification; nous avons donc là une limite inférieure pour cette transformation, le fragment de Valcnciennes en donne une supérieure; c'est entre elles, dès lors, c'està-dire entre la fin du mii" et celle du ix' siècle, qu'il faut placer la transformation du c vélaire en ch.
pour le normand. Dans l'Alexis, la Chanson de Roland, le Charlemagne, le Psautier d'Oxford, le c palatal transformé est représenté comme en français par c ou même par s, j'ai déjà eu occasion de remarquer qu'on ne pouvait pas conclure de cette orthographe que le c n'y avait point la prononciation ch (s) ou tch [c) devant e ou i étymologique, puisqu'on trouve écrits avec un simple c des mots dans lesquels ce ou ci devait se prononcer che ou chi. D'un autre côté l'étude comparée des monuments normands du Moyen Age et de la langue actuelle nous montre le son s se substituant bien plutôt au son ch que celui-ci ne prenant la place du premier, raison de plus, si on n'y était déjà amené par la théorie, pour voir dans ch la forme primitive en normand du c palatal latin transformé. Quant au c vélaire, nous l'avons trouvé persistant le plus souvent dans les plus anciens monuments de la langue; les mots où il est remplacé par ch étaient-ils usités par les écrivains normands, ou bien l'adoption de la forme ch est-elle due à un caprice des copistes ? Il est difficile de répondre d'une manière entièrement satisfaisante à cette question, quoique la seconde supposition, d'après ce que nous savons des caractères du normand et des altérations apportées aux anciens textes par les scribes, soitde beaucoup la plus vraisemblable. Toutefoisi] est certain que d'assez bonne heure le c vélaire s'est changé en ch dans un certain nombre de mots en Normandie ; on trouve le nom de Radulfus Clinchamp dans une charte latine de 1165 environ, d'après M. Léopold Delisle\ et ce nom est encore aujourd'hui celui d'une commune voisine de Gaen et d'une famille normande ; nous avons vu aussi que dans un certain nombre de noms de lieu ch s'est substitué au c vélaire, ainsi : Avranches, Chet'bourg (m.), Chamboy {o.), Clinchamps (c), Chanteleu{E.), Neufchâtel (s.-i), etc., et si, comme on doit le supposer, la gutturale >^ y a précédé la chuintante ch, nous savons que sa transformation en cette dernière remonte à une époque reculée. Il est donc permis aussi de supposer que dans des textes incontestablement normands d'origine les gutturales étaient souvent traitées comme en français ; et, tout en admettant que les scribes ont parfois falsifié les textes qu'ils nous ont transmis, on peut croire aussi que certains monuments poétiques ont bien, comme les chartes que j'ai étudiées, présenté à la fois des formes normandes et des formes françaises ; mais comment expliquer le mélange de ces formes dialectales si différentes dans le langage parlé et surtout
Hist. de la commune et du château de St-Sauveur, p. 72.
écrit en Normandie? Pour s'en rendre compte, il suffit de se reporter aux événements historiques dont cette province a été le théâtre.
Le normand;, comme je l'ai dit, est la langue propre à l'ancienne Neustrie ; l'isolement où se trouva cette contrée par suite de la conquête de Rollon, — conquête qui eut lieu au moment où les divers idiomes français commençant à se former devaient commencer aussi à prendre leurs dififérences dialectales, — dut favoriser la conservation des caractères distinctifs du dialecte qu'on y parlait ; la conquête de l'Angleterre vint bien mettre la Normandie en rapport avec un pays nouveau ; mais si, au contact de l'anglo-saxon, l'idiome des conquérants dut se modifier, ce ne fut que plus tard et quand il fut parlé par le peuple conquis, que cette altération se produisit ; elle ne dut d'ailleurs se faire sentir qu'en Angleterre et ne put exercer aucune influence sur le normand du continent. Il n'en fut pas de même d'un événement tout pacifique qui eut pour la puissance du royaume anglo-normand les conséquences les plus importantes ; je veux parler de l'avènement des Plantagenets au trône d'Angleterre.
Depuis la conquête les souverains anglais, — le dernier, Etienne de Boulogne, excepté, — étaient originaires de Normandie ; le dialecte de cette province devait donc être resté naturellement la langue de la cour, comme la langue officielle. La réunion en 1154 de la Normandie et de l'Angleterre sous la domination de Henri II Plantagenet vint modifier cet état de choses. Henri, avant d'être duc de Normandie et roi d'Angleterre, était comte d'Anjou, du Maine et de Touraine, pay^ dont le dialecte ressemble bien au normand par son vocalisme, mais en diffère essentiellement par le traitement des gutturales qui s'y sont modifiées comme dans le français proprement dit. Ainsi tandis que les pays de langue picarde restaient isolés politiquement du reste de la France, la Normandie, en passant sous le sceptre des Plantagenets, se trouvait, au milieu du xii^ siècle, réunie à des. pajs dont le dialecte difiérait profondément du sien par leur consonnantisme ; il est impossible que ce rapprochement d'idiomes différents n'ait point influé sur le normand, au moins sur le normand littéraire. Des trouvères, comme Wace, qui florissait déjà à l'avènement des Plantagenets, continuèrent sans doute à écrire dans le dialecte normand et purent voir encore leurs poèmes accueillis des nouveaux souverains ^ ; mais il
1. Rou V. 10455. Par Deu aïe e par li rei, Altre fors li servir ne dei.
se forma bientôt une autre génération de poètes qui dédaignèrent certains des caractères essentiels du normand proprement dit et n'en durent plaire peut-être que davantage aux monarques angevins ; comment d'ailleurs ceux-ci n'auraient-ils point préféré des formes qui leur rappelaient l'idiome de l'Anjou et de la Touraine ? Si l'on pouvait être sûr que les poésies de Richard I n'ont point été altérées par les copistes, on j trouverait la confirmation la plus directe de ce que j'avance, puisqu'elles n'ont aucun des caractères du normand^.
Quoi qu'il en soit, il est incontestable — et c'est avec les altérations apportées aux textes par les copistes une des causes qui jettent tant d'incertitude sur la langue des poèmes normands de cette époque et en rend le rétablissement impossible — qu'à partir de la seconde moitié du xif siècle , il y eut dans l'étendue du royaume anglo-normand des trouvères qui, soit qu'ils ne fussent pas d'origine normande, soit qu'ils le fissent à dessein, employèrent non les formes propres au dialecte parlé en Normandie, mais à celles du dialecte de l'Ile-de-France. Le désir de plaire aux princes de la nouvelle dynastie, mais plus encore l'importance chaque jour croissante de la littérature des pays de langue française et la renommée de leurs poètes, en furent la cause. Après avoir fait ses premières études à Caen, Wace avait vécu un temps assez long dans les pays soumis à la domination des rois de France ^ et il n'est pas impossible déjà qu'il n'y ait appris, pour les adopter peut-être plus tard, cer-
Me fut donnée, Dex li rende, A Baieues une provende.
Cependant Wace lui-même ne tarda pas non plus à être négligé par les rois anglais et il s'en plaint amèrement : De dons e de promesses chacun d'els m'asoage ;
Mez besuing vient, qui tost sigle e tost nage, E suvent me fet mètre li denier el gage.
1. Le Roux de Lincy, Recueil de chants historiques français, I, 56 et 65. Toutefois on trouve dans la seconde
« Dalfln, jens voil deresnier »
les mots castels et cal ; mais si le premier peut être à la fois provençal et normand, le second n'est que provençal, la forme normande étant calt ou caut, on peut donc supposer que castels est aussi provençal et qu'on a là la traduction d'une chanson écrite primitivement dans l'idiome des troubadours, ou copiée par un scribe provençal, ce que semblerait indiquer le tz des mots voletz 2, 53, troveiz 5, 3.