CONCLUSION
Le groupe et est la dernière des combinaisons de consonnes dans lesquelles peut, entrer la gutturale c, et l'étude que je viens d'en faire termine ce que j'avais à dire de cette lettre. On trouvera peut-être que j'en ai exposé bien longuement les transformations : leur diversité, l'incertitude qui régnait sur quelquesunes d'entre elles, les questions multiples qu'elles soulèvent et que j'ai dû examiner, tout cela, je l'espère, servira à excuser les longueurs d'un travail que je n'ai pu faire plus court de peur de le laisser incomplet. Il est aisé de parler de sa peine ; parvenu au terme que je m'étais assigné, il me sera peut-être permis de rappeler quels efforts j'ai dû faire pour arriver sur tant de points encore obscurs à une solution qui me parût satisfaisante. Les transformations générales du c vélaire en g et en jot étaient assez bien connues, mais on avait à peine abordé ses changements successifs en la série é, c, s ; ts, s, z, G et S, ou f et v, dont plusieurs même étaient complètement ignorés. Que de lacunes aussi présentait l'histoire des transformations du c palatal ! Le point de départ en était controversé, sa double modification en spirantes sourdes et sonores dans les idiomes occidentaux à peine entrevue, et la naissance du son 0 et S considérée comme ancienne, alors qu'elle est essentiellement moderne. On n'avait pas non plus, que je sache, — sans doute faute d'avoir comparé ce qui s'est passé dans les langues romanes à ce que nous présentent les autres idiomes indo-européens, — rattaché à une même cause les transformations du c vélaire et du c palatal en chuintantes et en spirantes dentales, ce qui permet d'en expli-
quer si facilement la filiation. J'ai essayé de montrer qu'il n'y faut voir que le résultat du passage de la gutturale à la série dentale, passage dont l'état plus ou moins complet explique les divers degrés de transformation a, c ou ts, s, s, etc. On trouvera peut-être aussi que j'ai jeté quelque lumière sur la naissance tardive et si extraordinaire delà spirante gutturale en espagnol. Quant aux deux dialectes, le picard et le normand, dans lesquels j'ai cru devoir, comme complément naturel , sinon nécessaire, de ces recherches, étudier le traitement des gutturales, si les caractères du premier étaient déjà connus, ceux du second, à ce point de vue du moins, avaient été à peine soupçonnés ; il me semble avoir démontré d'une manière irréfutable qu'ils sont identiques à ceux du picard, connaissance qui sera peut-être de quelque utilité dans l'étude ou le rétablissement des textes normands.
Tels sont les résultats auxquels je suis, je crois, arrivé ; je voudrais espérer qu'ils pourront servir à l'avancement des études de philologie romane encore si négligées en France. Quoi qu'il en soit, avant de me séparer de ce travail, auquel je dois d'avoir pénétré plus avant dans des connaissances que je n'avais fait qu'entrevoir jusque-là, et qui pendant de longs mois m'a fait goûter une satisfaction qu'on serait peu tenté d'attendre de pareilles recherches, je me sens obligé de reconnaître encore une fois tout ce dont je suis redevable aux savants qui se sont occupés avant moi de la même question ; et si j'ai dû les contredire parfois sur quelques points, je n'en ai pas moins une crainte, c'est de n'avoir pas toujours, malgré mes efforts, peut-être assez bien su mettre leurs découvertes à profit. Au moins ai-je essayé, à leur exemple, de n'employer que des méthodes sûres et rigoureuses ; j'ai rejeté sans pitié tout ce qui était hypothétique, pour n'admettre que ce qui me paraissait démontré ou s'imposait à moi comme conséquence nécessaire défaits antérieurement établis. Si ce travail vaut quelque chose, ce sera par là qu'il pourra se recommander à l'attention et n'aura pas été peut-être complètement inutile.