DU C ROMAN
Nous avons vu qu'au v^ siècle de notre ère, le c vélaire et le c palatal latin avaient conservé leur valeur gutturale originelle; mais cet état de choses ne tarda pas à changer, et bientôt commença, différente pour chacun d'eux, — du moins dans presque tous les .cas, — une lente transformation qui se continua pendant des siècles. Le bouleversement politique et social, dont la destruction de l'empire fut l'occasion et la cause, eut son contre-coup dans le langage; le système phonétique du latin fut ébranlé et de nombreux changements s'j produisirent, d'autant plus grands que les idiomes où ils se firent avaient moins bien gardé les traditions de la langue mère. C'est ainsi, pour ne parler ici que du c, que par une série de modifications insensibles, cette lettre, qui avait jusque-là conservé fidèlement son caractère guttural primitif, se transforma, dans son passage du latin au roman, en presque toutes les explosives et les spirantes que nous offrent les langues indo-européennes.
Les deux c ont eu au reste, dans cette espèce de reconstruction de l'alphabet, à l'aide de la gutturale, en général, un rôle différent ; le premier, le c vélaire, a donné naissance aux sons de même ordre que lui, c'est-à-dire à la sonore g, aux spirantes vélaires et palatales ; il a été aussi parfois remplacé parles explosives et par les spirantes labiales, par t, par h et par les voyelles i — modification de la spirante palatale y — et m — affaiblissement de la spirante labiale v. — Enfin, nous le verrons encore
se transformer plus ou moins complètement en la série c, g, ts, dz, s, z, s (çj, 6 et S. Ce sont les sons de cette série qui ont ordinairement remplacé le c palatal, et ce n'est qu'exceptionnellement qu'il a fait place aux spirantes gutturales, encore plus exceptionnellement aux labiales.
Tels sont les changements multiples qu'a subis le double c dans son passage du latin au roman. Ce n'est pas à dire toutefois que ces changements se soient également produits dans tous les idiomes néo-latins, et nous verrons que chacun des trois groupes dans lesquels on peut les diviser ^ a le plus souvent modifié le c d'une manière qui lui est propre ; c'est ainsi, par exemple, qu'on chercherait en vain dans les langues du groupe oriental le changement du c vélaire en la série c, g, ts, s, G, qu'on trouve dans celles du Nord-Ouest, que 0 ou s représentent aujourd'hui, dans les langues du Sud-Ouest, le c palatal latin, auquel s'est, au contraire, substitué en général c dans celui de l'Est. Néanmoins, quand on embrasse dans son ensemble l'histoire des diverses langues romanes et qu'on les étudie dans chacun de leurs dialectes, on s'aperçoit qu'il est peu de modifications du c que l'une quelconque d'entre elles n'ait possédée à un moment donné de son développement phonétique ou en un point de son territoire ; ainsi, tandis que l'italien classique ne reconnaît que la transformation c et exceptionnellement ^ du c palatal, on trouve dans les divers dialectes de la péninsule les formes s, z, p et 5 qu'il a perdues ou ignorées. Il ne suffira donc point pour faire l'histoire complète du c roman de l'étudier dans les six principales langues néo-latines ; mais — et c'est même là une condition indispensable, le plus souvent, pour renouer la série interrompue de ses transformations — il faudra encore en suivre les modifications successives dans les différents dialectes entre lesquels se partage chacun des idiomes romans.
Quant à la marche que je me propose de suivre dans ce travail, elle est indiquée par la nature même du sujet que j'ai à traiter ;
I. Je rappelle, une fois pour toutes, que ces groupes sont le groupe oriental qui comprend le valaque ou roumain et l'italien, le groupe du Sud-Ouest qui renferme l'espagnol et le portugais, enfin le groupe du Nord-Ouest où l'on trouve le provençal et le français. Les dialectes ladins du Nord de l'Italie et du Tyrol avec le roumanche, parlé dans le canton des Grisons, forment un quatrième groupe, le groupe central, dont M. G.-J. Ascoli vient de faire l'histoire dans le premier volume (Saggi ladini) de ÏArcMvio glottologico , recueil consacré à l'étude des divers idiomes modernes de l'Italie.
de même, en effet, que le c se dédouble en quelque sorte en c vêla ire et en c palatal, de même ce travail se divisera d'abord en deux parties : l'étude des transformations générales du c vélaire latin, celle des modifications du c palatal ; ce sera l'objet du premier et du second livre. Dans un troisième, j'étudierai la transformation, propre aux idiomes du Nord-Ouest et à quelques dialectes ladins, du c vélaire en la série c, s, g, ts, dz, 6 (S), s, et je rechercherai ensuite ce que les deux gutturales sont devenues en particulier dans le picard et le normand qui présentent des difficultés non encore toutes résolues. Enfin, dans un quatrième et dernier livre, je passerai en revue les divers changements du c, soit vélaire, soit palatal, dans les différents groupes de consonnes où il peut entrer. Mais avant d'en commencer l'étude, je place ici le tableau synoptique des transformations du c ; on en saisira mieux l'ensemble et la diversité.
en O a, o
^ en
Gutturales
Composées .
vélaires.
Dentales.
palatales. ( c, g^ f is dz
Labiales \ p {b)
sfç) z
LIYRE PREMIER.
TRANSFORMATIONS DU C VELAIRE
Tandis que le c palatal n'a persisté — le sarde logoudorien excepté — dans aucune langue romane, le c vélaire est, au moins dans certains cas, resté dans toutes; mais non moins souvent et, dans certains idiomes, plus souvent encore, il s'est modifié ou complètement transformé. Sa conservation et les transformations qu'il a subies ont d'ailleurs dépendu d'une double circonstance : de la place qu'il occupait dans le mot latin où il se trouvait, de l'idiome qui a emprunté ce mot à la langue mère. Tandis, en effet , qu'il persiste dans le plus grand nombre de cas au commencement des mots, dans tous les idiomes romans ; au milieu, s'il persiste encore souvent dans le groupe oriental, dans le groupe du Sud-Ouest il se change toujours en sonore, et dans le groupe du Nord-Ouest, en même temps qu'il éprouve la même modification, il s'atténue le plus souvent en i ou même disparaît complètement. On voit par là à quel point la place de la gutturale et l'idiome auquel appartient le mot qui la renferme peuvent influer sur sa transformation ou sa conservation définitive. Aussi dans l'étude des modifications du c vélaire, comme d'ailleurs dans celles du c palatal, je le considérerai successivement au commencement, au milieu et à la fin des mots, en même temps que je suivrai son histoire dans chacune des langues romanes où il apparaît. Comme le c vélaire persiste parfois, il y aura d'abord lieu d'examiner les cas où cette persistance a lieu ; ensuite, je passerai successivement en revue ses diverses transformations, d'abord son changement en g, puis son afiaiblissement en i, sa suppression complète, enfin son remplacement par ^ et 5^
1. 11 ne s'agit ici, comme je l'ai dit, que des modifications générales du c. vélaire ; sa transformation en la série c, g, tz, dz, s, d, 8, devant faire l'objet du livre troisième.
1. Je n'examinerai le remplacement du c vélaire par les labiales p, b.