‹ Du c dans les langues romanesChapitre 99 sur 220 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

TRANSFORMATION DU C PALATAL EN ESPAGNOL ET • EN PORTU- GAIS. — SON CHANGEMENT EN 0 ET 0 DANS LES DIALECTES PROVENÇAUX ET LADINS.

Dans l'afiaiblissement de ts, issu de la transformation du c palatal, il peut se faire que le i ne disparaisse pas seulement, mais encore que la spirante qui subsiste, d'alvéolaire ou de dorsale qu'elle était et qu'elle est restée en provençal et en français, devienne dentale proprement dite 0 ou S, son qui prend naissance comme nous avons vu, quand la pointe de la langue, au lieu de s'appuyer contre le palais ou les gencives supérieures, vient se poser contre les dents, ou mieux entre les dents. Cette transformation du c palatal, la dernière qu'il nous reste à étudier, comme elle est aussi la plus extérieure et par suite la plus récente, s'est produite en espagnol, dans le savoyard, dans quelques dialectes de la Suisse romande et de l'Italie septentrionale, ainsi que dans plusieurs dialectes ladins.

L'absence d'anciens monuments ne nous permet pas de suivre dans ces derniers idiomes les modifications successives de la spirante sortie du c palatal latin, mais il n'en est pas de même en espagnol et en portugais, c'est l'historique de ces di^'ers changements qu'il me faut d'abord faire.

P Du c palatal transformé en ancien espagnol.

L'espagnol n'a aujourd'hui que deux signes pour représenter le c palatal transformé, c devant e et ^, z devant les autres voyelles, ou devant les consonnes; il n'en était pas de même dans l'ancienne langue, qui distinguait, grâce à des notations différentes, des sons originairement différents, mais aujourd'hui confondus.

Le plus ancien monument authentique de la langue espagnole de quelque étendue « El misterio de los reyes magos » , qu' Amador de los Rios suppose être du xi° siècle, n'a que deux signes, du moins d'après l'édition de Lidforss, pour la palatale transformée c ei z^\ c apparaît seul au commencement des mots, ainsi

t. Jahrb., XII, 46-52. Dans l'édition donnée par Amador de los Rios il y en a quatre : c, ç, z et s.

certas v. 24, celo v. 37, cilo v. 43, etc. Au milieu on trouve à la fois c et ^, <? dans nacida v. 4 et 95; nacido v. 5, 15, 24, 30, 40, 48, 56, 80, 86, 96, 135; pace\. 25 et 87; facienda V. 34 ; acenso v. 70 ; encenso v. 74 ; occidente v. 27 ; ofrec{e)remos v. 70; pertenecera v. 14: percibida v. 103; face V. 96; Jace v, 127 ; enfin décides v. 81 et decidme v. 83 ; :; ne se trouve que dans jo/<2^6? v. 129, et dans la conjugaison de decir, ainsi c^^^?^ v. 53 et 134, dizeremos v. 77 et 92, dizen V. 84, dezivN. 127, et dezhnos v. 147. Dans tous ces mots z semble bien désigner une sonore ; mais comme on trouve décides et decid écrits avec un c, on voit que la distinction entre c et ^ n'était point encore tranchée ou du moins n'a point été observée par le scribe. De même c étant toujours dans ce texte suivi de e ou de ^, et ç n'étant point dès lors nécessaire, on ne peut conclure de son absence qu'il n'était point encore connu ; il apparaît dans tous les autres monuments.

Le premier en date que nous trouvons, « El poema del Cid », dont le texte actuel est probablement de 1245 \ nous montre le c palatal ou ti transformé représenté, quelle que soit la voyelle suivante, ordinairement par p, — quelquefois aussi par c, quand il a la valeur d'une spirante sourde, par^, au contraire, en général dans les mots où elle paraît avoir dû être sonore ; ç est d'ailleurs d'un usage bien plus fréquent que z ; c'est lui seul qui apparaît au commencement des mots, et au milieu on le rencontre encore dans le plus grand nombre de cas ; à la fin des mots, au contraire, on ne trouve que z. Nous voyons là, à part la difiérence de signes, la plus grande analogie de transformation avec ce qui se passe en français et en provençal. Ainsi, dans les cinq cents premiers vers, avec ç initial : Cid, 6, 7, etc. ; çerrada 32, 39 ; çinxiestes 70, 439 ; çinxo 58 ; çerca 76, 212 ; çientos 135, 147, 206 ; çinco 187, 240 ; çielo 217, 330, 330, 331 ; çiego 352; çcnado 404 ; çevado 420, 429 ; çelada 437, 438, 441, 464 ; çega 449, 452, 455, 583 ; etcipdad 397 avec c. Au milieu des mots, ç se trouve dans cabeça 2 ; uços 3 ; meçio 13 ; alhriçias 14 ; fuerça 24 ; 'Goçes 35 ; graçia{s) 50, 248 ; coraçon 53, 276 ; oraçion 54 ; arlançon 55 ; naçido 71 ; preçio 11 ; lançalQ; palaçio{s) 115, 184; ganançia{s) 130, 165, 465, 474, 478, 480 ; esforçados 171 ; rançal 183; 7nereçedes 194 ;

1. Poetas castellanos anteriores alsiglo xv, p. p. Janer, col. Rivanereida. Per Abbat le escribio en el mes de maio En era mill e ce. xlv anos. v. 3743-44.

— uo —

calças 189, 195 ; mereçer 197 ; reçibio 199, 215, 245 ; braços 202, 255, 275, 488 ; falleçiere 258 ; merçed 268 ; naçio 294; creçe 296 ; reçebir 297, 487 ; troçir 306 ; açerra 321 ; ifierf ero 331 ; encarnaçion 333 ; apareçist 334 ; offreçieron 338 ; carçel 340 ; esfuerços 379 ; alcançar 390, 492 ; calçada 400; c?M/fe 407 ; lanças 419; Garcia 444, preçia 475; e^perança 490 ^ On rencontre, au contraire, ;2; à la place de c palatal ou de ^z ou c?2 transformé dans vazias 4, dizian 19, c^ejszV 30 ; c?^>en 347, 436 ; faze 139, 433, 437 ; fdzeredes 233 ; fazer 252 ; /a^en 285 ; fezist 331, 332, 345, 351 ; ^îzû 428 ; fazed 452 ; aduzid 144 ; aduzes 263 ; plazo 212, 305, 309, 321, 396, 414 ; quinze 291, 472 ; jazer 393 ; razon 19 et ^o^o 385. On trouve à la fois p et ^ dans alzo 216 et «/po 355 et dezid 129 à côté de decildes pour decidles 389. Il semble qu'il y ait eu dans ces mots hésitation de la langue ou incertitude du scribe entre la sourde et la sonore. Si on compare, au contraire, les mots précédents aux mots analogues du provençal et du français, on voit que ceux où la palatale transformée est représentée par ç correspondent aux mots où elle s'est changée d'ordinaire en spirante sourde dans ces idiomes, et qu'à z espagnol y répond par contre une spirante sonore. Enfin, comme je l'ai dit, à la fin des mots, z s'est partout substitué à c palatal ou à ti assibilé, ainsi : plaz 191 ; solaz 218 ; cruz 358, 352; faz (faciem) 356; faz (* face) 365, etc.

Dans les poèmes de Berceo^, textes du xiii^ siècle, comme celui du Gid, nous trouvons, ainsi que dans ce dernier, la spirante provenant de la transformation du c palatal ou de ti représentée toujours par p ou c au commencement des mots, par ,2 à la fin. Ainsi dans les cinquante premières stances de la « Vida de Santo Domingo de Silos », on a avec ç initial : çepa 9, 1 ; çimiento 9, 3 ; çebo 16, 3 ; çierto 22, 1 ; çerca 22, 3 ; çielo 26, 3 ; çielos 31, 4 ; et avec c, cenidos 12, 3. Enfin nous trouvons z final dans diz 5, 1 ; faz 20, 1 ; luz 40, 4. De même dans la « Vida de San Millan » dulz 11, 1 ; feliz 15, 2; raiz, 18, 2, etc. Le c palatal transformé est donc absolument traité ici, au commencement et à la fin des mots, comme dans le poème du Cid. Au milieu des mots, au contraire, il offre quelques différences. Ainsi on le trouve représenté par p dans iJepmo 2, 2; diçen 3, 4; preçio 4, 2; laçerio 4, 3; serviçio 4, 4; deçir 8, 1; 12, 4; 33,

t. ç représente aussi s initial dans çervicio v. 69. 2. Poêlas anteriores al siglo xv, id.

4; conoçientes 13, 3; feçe 14, 4; façie 16, 4; 24, 4; 40, 3; deçie 17, 1; oraçiones 17, 3; peonçiello 19, 1; obedeçio 19, 3; reçïbrie 21, 2; 2/<^pe?r 21, 4 ; fiçieron 23, 3 ; gracia 25, 2; sacrifiçio 26, 2 ; /?p20 26, 3 ; o/?pzo 28, 4 ; pastorçiello 34, 1 ; monaçiello 36, 1 ; ^/apz'e 39, 3 ; bendiçion 40, 1 ; mançebio 40, 2; orapzon 46, 3; sentençias 31, 1; ahstinençias 41, 2; fallençias 41, 3; convenençias 41, 4 ; saçerdote 43, 1 ; no-yzpzo id,, o/îpz'o 43, 2; serviçio 43, 3 ; 'y2pzo43, 4; lacer o 44, 4; deçhnos 58, 1; cobdiçia 50, 3; enfin par c dans ^ermmaczone^ 28, 4. Le xr s'est substitué au c palatal transformé dans fizo 1, 1; 24, 2; razonidat 14, 4; razon 16, 1; razones 28, 1 ; sazon 24, 1 ; viltanza 29, 1; lanza29, 3; duhdanza 29, 4; comienzo 31, 3; fazannas 34, S;pereza, 39, 1, 43, 4; agudeza 39 , 2; jorot«eza49, 3; corteza 39, 4; mo^o 40, 1, 44, 1; corazon 40, 4; lozano 42, 2; enxalzada 45, 1. Dans quelques-uns de ces mots comme r^ï^on, sazon, etc., le ;2; représente évidemment une spirante sonore; en est-il de même dans tous les autres, par exemple dans dubdanza, lanza, etc. ? Cela peut paraître douteux. D'un autre côté il semble bien que ç représente une sonore dans diçen, veçino, etc. et non une sourde, comme dans reçibrie, mançebio, etc. Onle voit donc, dans ce texte, l'arbitraire le plus grand paraît avoir régné dans la représentation de la palatale transformée au milieu des mots. Il est surprenant au moins que, comme aujourd'hui où on ne distingue plus de spirante dentale sourde ou sonore, ç n'apparaisse que devant e ou i, z devant les autres voyelles.

Dans la « Vida de Santo Domingo de Silos », on trouve z médial devant e et z, ainsi faziese 22, 4; luzerio 33, 4 ; mais ç ne se trouve, du moins dans les cinquante premières stances, jamais devant a o\iu, c'est toujours z qu'on rencontre dans ce cas même dans des mots où comme esfuerzo 29, 3; rezaba 33, 1, etc., la spirante semble bien être sourde. Par contre ç se trouve dans certains mots, comme façie 8, 4; 12, 4; 37, 1, yaçie 11,2, etc., où il représente probablement une sonore. Ce texte offre donc encore, nous le vojons, la plus grande incertitude ortliographique dans la représentation de la spirante dentale médiale. Il en est tout autrement dans « Del sacriâçio de la Missa ».

Dans les vingt-cinq premières stances de ce poème, ç médial ne paraît représenter que la spirante sourde, et on le rencontre indifféremment devant toutes les voyelles, ainsi ençierto, 2, 3 ; sacrifiçio{s) 3, 4; 4, 2; adoçien 5, 2; offreçien 7, 2; offregio

18, 4; hraços 8, 3; bocaça 9, 3; saçer dotes 9, 4; sacerdotal

19, i\ preçiosa 11, 4; significança 18, 2; ençierra 24, 4. A l'exception des mots comienzo 1, 2 et de vezerra 16, 4, dont la spirante est d'une nature douteuse, z représente évidemment dans tous les autres une sonore, ainsi fazer 2, 4 ; fazie 3, 4 , fazien 5, 1 ; /«;2:e 20, 1; 20, 3; 23, 2\jazie 7, 4:jazia 16, 1; 17, 4 ; dize 17, 2; c?«^e?2 17, 3. Nous sommes donc ici en présence d'un texte d'une orthographe plus sûre que les deux précédents ; mais, comme on le voit, il n'y a de différence entre ces diiSérents textes que pour la -représentation du c médial, tous s'accordant à le représenter par ç au commencement des mots, par z k\a fin. Il en est de même encore dans les monuments que j'ai à examiner, je ne m'occuperai donc que du c médial.

Dans « El libre de Alexandre », texte du xiv'' siècle d'après Sanchez, du xiii'' d'après Amador de los Rios ^ ç apparaît comme signe de la spirante sourde, z en général comme celui de la sonore ; ainsi nous trouvons avec ç : serviçio 1 , 1 ; pHnçepe 6, 1 ; vençio 6, 3 ; naçemiento 11, 1 ; creçiendo 12, 3; coraçon 14, 1 ; 17, 3; 18, 2; 18, 4; 20, 2; nous avons, au contraire, avec z : clerezia 2, 2 ; plazer 3, 2;- fazer 4, 1 ; reziente 10, 2 ; franqueza 12, 2 ; (J)azie 14, 2 ; criazon 14, 3; razon 14, 4; 18, 2; fazie 17, 2; sazon, 22, 1 ; dezia 24, 3. Nous arrivons donc à la même conclusion que pour « El sacrifiçio de la Missa » .

L'orthographe de « El libre de Apollonio » au contraire, poème qu' Amador de los Rios croit antérieur de quelques années au poème d' Alexandre, mais dont le texte est évidemment de la même époque, témoigne d'une grande incertitude de la part du copiste dans la représentation de la spirante médiale, à laquelle il donne pour signe assez indifféremment ç ou z : par exemple diçian 20, 4 avec ç, et dizen 45, 2 avec z; de même fizo 3, 3 avec z et fiço 6, 3 avec ç, etc. Un fait plus surprenant c'est de trouver, comme en provençal, tz à la place de c final, dans ditz 17, 3 ; mais, on le voit, ce texte ne permet pas de rien conclure de certain sur la valeur de p et de 5: comme signe du c palatal transformé ; il en est de même de la « Vida de Santa Maria egyptiaca » et de « La adoraçion de los santos reyes » qui se trouvent dans le même manuscrit que «El Romance de Apollonio ». Tout autre est l'importance du texte des poésies de l'archiprêtre de Hita « Joan Rois », poète du xive siècle.

1. Poetas castell. ant.al sigloxv, p.ïli.—Hist.crit. delalit.espanola,lU,279.

Dans les divers poèmes du xiii'' dont je viens de parler, ç et z représentent presqu'exclusivement la spirante issue de la transformation de la palatale; ici à côté de ces signes, qui y sont d'ailleurs employés comme par le passé, nous trouvons fréquemment s au milieu et à la fin des mots, par exemple faser 3, 3; 40, 2; 41, 3 , etc. ; romanse 4, 2 ; désir b, 3 ; 35, 4, etc. ; rason 6, 3, etc. ; yase 6, 3 ; 8, i, etc. ; plaseres 34, 3 , etc. ; fisiese 41, 4 ; fesiera 49, 4 , etc. ; fas 4,4; pas 4, 2 ; solas 4,4; ijas 4,3; dis 9, 4 ; 47, 3 ; 51, 2, etc. Or si l'on remarque que 1*5 espagnole seule entre deux voyelles n'était pas au Moyen-Age sourde comme aujourd'hui, — ainsi que nous l'apprennent, outre le témoignage des anciens grammairiens, les transformations de l'ancien espagnol dans les langues étrangères, en particulier en hébreu, et cette circonstance qu'on la trouve souvent redoublée dans des mots où on l'emploie seule aujourd'hui, — nous voyons qu« la spirante qu'elle sert à représenter dans le texte que nous examinons devait être une sonore ; conclusion à laquelle m'avait déjà conduit sa représentation ordinaire par z. Mais cette circonstance que cette dernière lettre a été, comme en français, remplacée par s, doit nous faire supposer de plus que vers l'époque où furent écrites les poésies de Juan Ruiz, le son dz de la spirante sonore dut s'affaiblir en z. La substitution àe ç k s àe cerviçio PC. v. 69, si ce n'est point une faute de copiste, semble bien indiquer que le ç ne devait plus alors aussi avoir rigoureusement la valeur ts, mais un son se rapprochant de s sourd.

Il résulte de ce qui précède que vers le xiv^ siècle la spirante composée, issue de la transformation du c palatal, dut en espagnol, comme cela eut lieu à la même époque en français et en provençal, tendre à se simplifier et à prendre un son approchant de 5 ou de p ; que de plus, malgré les exceptions que j'ai relevées, dans les meilleurs textes elle fut ordinairement représentée au Moyen-Age par ç quand elle était sourde, par z quand elle était sonore. L'examen des textes galliciens conduit à la même conclusion, à laquelle nous amènera aussi l'étude des monuments portugais contemporains. Ainsi dans les poésies des trouvères gallego-portugais, publiées par Milà y FontanalsS nous trouvons la spirante dentale médiale représentée par ç dans provençal, proençaes p. 501, coraçon p. 502, etc. ; par z, au contraire, dans fazer, dizen, p. 501, c'est-à-dire par ç quand eWe est sourde, par z quand elle est sonore.

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