‹ Du cancer chez les syphilitiquesChapitre 10 sur 17 · VI. PRONOSTIC · texte numérisé non relu

VI. PRONOSTIC

Malgré l'amélioration que l'on obtient sous l'influence du traitement ioduré, la terminaison n'en est pas moins fatale. Peut-être, cependant, survient-elle plus tardivement ? S'il est possible de se rendre maître de la syphilis, on reste, malgré tout, désarmé devant le cancer. Aussi pouvons-nous répéter avec M. Verneuil (1) :

(1) Verneuil. Congrès de Londres, 1881.

« Le pronostic est malheureusement toujours celui du néoplasme, et dans ce duo morbide, le dernier mot reste toujours au cancer. »

Comme annexes à l'étude de l'hybridité, siégeant sur la langue ou l'amygdale, nous rapportons ci-dessous plusieurs observations, dont les unes intéressent les autres régions de la face, et dont les autres sont des exemples de cancer développés chez des sujets guéris de leur syphilis, ou dont le diagnostic a été difficile.

Observation XXVI (résumée).

Syphilis antérieure. Cancroïde de la laague. Indolence. Excision el cautérisation. Absence de récidive locale. Récidive dans les ganglions (L. Labbé). (T. Anger. Du cancer de la langue. Thèse d'agr., 1872, obs. IX, p. 88.)

Au mois d'octobre 1867, M. R..., négociant, vint trouver M. le D"" Labbé. Il se plaignait d'une gêne au niveau delà partie moyenne de Ih portion latérale droite de la langue. On constatait à ce moment à la région indiquée une Irt'^s légère modification de la consistance normale des tissus. Comme il existait des antécédents syphilitiques chez le malade, un traitement mixte par le mercure et l'iodure de potassium fut institué ; au bout de trois semaines, M. Labbé revit le malade et celui-ci manifesta le désir d'une consultation avec M. Nélaton, ce qui eut lieu.

M. Nélaton pensa qu'on devait continuer encore pendant quelque temps le traitement spécifique. Au commencement de décembre, aucune amélioration; le noyau induré est resté très petit et les tissus environnants présentent une grande souplesse. Pas d'engorgement ganglionnaire, santé générale excellente.

Le 26 janvier, excision et cautérisation au fer rouge, cicatrisation persistante. En mai, engorgement sous-maxillaire et, h la lin de l'année, mort par infection ganglionnaire.

Obsebvation XXVII.

Syphilis antérieure. Ichthyose de la langue de nature épithéliomateuse. Traitement spécifique sans amélioration. (The med. Record. New -York, 1876, et Tribune médicale, 19 novembre 1875.)

Le, Weis présente à la Société de dermatologie de New- York, à la séance du 5 janvier 1875, un cas d'ichthyose de la langue chez un syphilitique, oîi, après que le traitement spécifique eut échoué, la section d'une des masses montra les caractères microscopiques de l'épithélioma.

Observation XXVIII (résumée).

Syphilis antérieure. Glossite psoriasiforme. Ulcération néoplasique de la langue. Indolence complète. Traitement spécifique sans résultats. (Noël. De l'hybridité morbide. Tb. de Paris, 1878, obs. XV.)

X..., 50 ans, ancien soldat, a eu autrefois un chancre induré. Depuis deux ans, psoriasis bucciil et lingual; en outre, ulcération à la partie moyenne et un peu antérieure du bord gauche de la langue, envahissant la face dorsale. L'ulcération a progressé rapidement, elle a atteint les diinensions d'une pièce de 50 centimes. Le traitement spécifique administré jusqu'ici n'a produit aucun résultat favorable.

Observation XXIX (personnelle).

Syphilis antérieure. Epithélioma de la langue. Ablation. Glossite psoriasiforme consécutive. Indolence complète. Traitement spécifique sans amélioration.

G..., 68 ans, entré le 12 décembre 1877, salle 11, lit n° 17, au Midi, service de M. Horteloup.

Antécédents. — Chancres volants en 1830, blennorrhagie et orchite en 1835; quelques années plus tard, chancre induré, suivi de syphilides cutanées, pour lesquelles un traitement antisyphilitique aurait été suivi.

Il y a sept ans, à la suite de copieuses libations, le malade fait

une chute, se contusionne en plusieurs endroits et en outre se brise deux dents de la mâchoire supérieure. Immédiatement, à la suite de cet accident aurait paru sur la partie moyenne du bord droit de la langue, une petite grosseur dont le volume aurait rapidem.ent acquis celui d'une grosse fraise, dont elle présentait la coloration et la mollesse.

Cette tumeur indolente à la pression n'était le siège d'aucune sensation spontanée, elle ne saignait pas et ne donnait lieu à d'autre trouble fonctionnel qu'à un peu de gêne dans la mastication.

Entré à l'Hôtel-Dieu dans le service de M. Guérin, le m;iUidc a entendu prononcer le mot d'épithélioma. La tumeur a été enlevée et la cicatrisation s'est maintenue jusqu'à ce jour.

Mais depuis cinq mois, sans aucun phénomène douloureux, apparition sur la moitié droite de la face dorsale de la langue d'une plaque blanchâtre dure, qui, tout d'abord de lu largeur d'une pièce de 20 centimes, s'est progressivement agrandie. Pas de manifestations arthritiques ou herpétiques. Elat actuel. — Au niveau du point où existait l'épithélioma (?) se voit une dépression assez prononcée, recouverte d'une cicatrice blanchâtre.

En avant de cette cicatrice et au niveau de la moitié droite de la face dorsale et du bord correspondant de la langue, on constate la présence d'une plaque de la largeur d'une pièce de 1 franc, un peu irrégulière, figurant dans son ensemble la forme d'un L. D'une coloration blanc d'argent, sauf au niveau du bord de l'organe oîi elle a une teinte opaline, elle présente une épaisseur variable, telle qu'en certains points elle laisse voir la muqueuse par transparence, tandis que dans d'autres ses éléments sont assez agglomérés pour ne laisser aucun intervalle entre eux.

Sa surface n'est pas unie, elle est mamelonnée ; à la périphérie elle est constituée par des squames opalines de forme et de grandeur variable, et donnant l'aspect d'un fendillement irrégulier. Dans sa partie centrale, elle représente un semis de petites élevures coniques, très rapprochées les unes des autres et séparées par des sillons peu accusés, au fond desquels n'existent pas d'ulcérations. Ces élevures indolentes, donnant au toucher la sensation d'une substance dure, cornée, rugueuse, très adhérente aux tissus sous jacents, sont d'autant moins confluentes

qu'on se rapproche davantage du bord de la langue. La plaque entière est limitée par des bords très régulièrement dentelés et les tissus, sur lesquels elle repose, n'offrent aucune induration.

La sensibilité de la muqueuse est intacte, sauf au niveau de la plaque, où la pointe d'une épingle appliquée n'est pas perçue ; il en est de même des liquides acides : au niveau des sillons la sensibilité existe.

La face intérieure de la langue, les joues, les lèvres n'offrent aucune altération ; les gencives sont intactes de même que les dents.

Mastication facile, parole libre, salivation normale, aucune sensation douloureuse, ni spontanée, ni 'provoque'e.

Dans la région sous-maxiliaire correspondante, perception d'un ganglion peu volumineux.

État général bon.

Traitement mixte. Pas de changement après trois semaines.

Observation XXX.

Syphilis antérieure. Ulcération épithéliale de la face. Traitement mixte. Amélioration. (Verneuil. Leçons cliniques. Semaine médicale, avril 1883.)

Actuellement, dit M. Verneuil, nous avons dans nos salles une vieille femme atteinte d'une ulcération épithéliale de la face, recouvertes de croûtes, ayant, par quelques-uns de s 'S I caractères, la plus grande analogie avec une syphilide tertiaire. .J'ai cru reconnaître là une hybride, et j'ai soumis la malade au tlraitement mixte: quelques jours après je constatais une amé- Ilioration extrême dans l'éîat local. Ija plaie se nettoyait, se dé- Itergeait, les croûtes disparaissaient et on aurait pu espérer une ;guérison complète. Malheureusement il n'en fut rien; l'ulcérattion ne tarda pas à rester stationnaire et je. dus me décider à pratiquer une opération, que je fis aussi large que possible, puisque jje pratiquai l'énueléation du globe oculaire.

Voici donc un cas d'hybridité manifeste et dans lequel le 'traitement mixte a eu pour avantage d'améliorer l'état de la iiialade, en éliminant un des facteurs de son ulcération.

Ozennc, 7

— or,

Observation XXXI (personnelle).

Syphilis antérieure. Cancroïde de la joue. Indolence. Ablation. (Service de M. le D"" Horteloup.)

B..., 60 ans, entre le 14 novenribre 1877, au Midi, salle XII, n° 9. Blennorrhagie en 1840, syphilis en 1846.

Vers le milieu de 1876 le malade constate sur la joue gauche l'appari lion d'une petite plaque noirâtre, dure non douloureube, qui s'agrandit peu à peu et atteint le diamètre d'une pièce de 1 franc. Sur elle se développe bientôt un bouton, analogue à une verrue.

Une ulcération apparaît et se recouvre de croûtes grisâtres, qui se succèdent de temps à autre : graduellement, elle gagne en largeur, sécrète un liquide assez abondant, formé de pus et de sang et depuis quelques mois prend un développement plus rapide, à la suite de l'application de différents liquides caustiques.

Au début une légère cuisson et actuellement quelques picotements, sans douleur réelle, sont les seuls signes fonctionnels, accusés par le malade.

Etat actuel. — Sur la joue gauche, au niveau et un peu audessus du canal de Sténon existe une tumeur ulcérée de la largeur d'une pièce de 5 francs, dont les caractères sont ceux du cancroïde. L'ulcération est saillante, de forme plutôt elliptique, h grand diamètre vertical; les bords sont sanieux, bosselés, indurés; la surface n'est pas excavée, mais comblée par des bourgeons d'inégal volume, de coloration grisâtre et rouge brun, et baignés par un liquide sanieux.

Base de l'ulcration indurée : périphérie entourée d'une zone vasculaire. Tumeur entièrement mobile sur les parties profondes. Engorgement de deux ganglions sous-maxillaires. Pas de douleurs, ni spontanées, ni provoquées.

22 novembre. Ablation.

30 déceaibre. Cicatrisation complète, sauf dans un point, qui laisse écouler la salive de la parotide, dont le canal n'a pu être épargné dans l'opération.

Observation XXXII (personnelle).

Syphilis antérieure. Epithélioma de la muqueuse de la joue. Induration moyenne. Douleurs locales rebelles à l'iodure de potassium. Ablation. Trois récidives sur la joue et les lèvres en deux mois. Récidive-ganglionnaire. Mort.

M. X... habite les environs de Paris; il est âgé de 43 ans, de haute taille, de forte constitution, issu d'une mère atteinte depuis longtemps d'un eczéma généralisé.

Il y a une vingtaine d'années, le malade contracte un chancre induré qui est suivi de roséole et à plusieurs reprises de plaques muqueuses buccales. Pendant trois ans, il se soumet régulièrement au traitement hydrargyrique et io.duré. Les accidents disparaissent et depuis cette époque aucun n'a fait irruption.

Vers l'âge de 30 ans il est atteint de dyspepsie qui dure plusieurs années, et est guérie par des préparations opiacées et belladonées; simultanément apparaît une éruption d'urticaire, que le malade présente encore quelquefois.

M. X... se présente à la consultation de M. Verneuil dans le courant d'avril 1883 et lui raconte qu'il a remarqué, il y a six semaines, à la face interne de la joue droite, une petite ulcération, dont il attribuait la formation à l'irritation causée par une dent de voisinage. Malgré de fréquentes cautérisations au nitrate d'argent (et peut-être à cause de cela), cette ulcération, au lieu de diminuer, s'est accrue en s'accompagnant de douleurs assez vives, et en mettant quelque obstacle à la mastication et à la déglutition des solides.

En examinant la région, M. Verneuil constate une ulcération de la largeur d'une pièce de 1 franc, occupant le centre de la joue et se rapprochant jusqu'à un centimètre et demi de la commissure : sa surface est grisâtre, inégale, un peu saillante; elle repose sur des tissus qui ne sont pas nettement indurés, mais qui offrent de l'empâtement, que l'on perçoit bien à la partie externe de la joue. L'ulcération est douloureuse spontanément et au toucher.

Bien que les caractères de cet ulcère ne fussent pas très tranchés, ils devaient faire penser plutôt h l'épithélioma qu'à la syphilis ; néanmoins, comme celle-ci avait existé antérieure-

ment, M. Verneuil prescriL un iruilemuiiL ioduro eL ungagu le malade à venir le revoir au bout de trois semaines.

Le traitement ne produisit aucune amélioration: au contraire, l'ulcération lit de rapides progrès en quinze jours et envahit la commissure et le tiers externe île la lèvre supérieure. Un g;in ■ {îlion sus-hyoïdien s'engorgea et prit le volume d'un marron. Les douleurs ne furent pas calmées et dans les derniers moments devinrent plus intenses, tout en restant localisées à la région jugale.

Le 22 mai, M. Verneuil pratique TexlirpaLion de l'ulcéraliun et du ganglion. Suture avec des fils d'argent et drainage. Injections et lavages avec la solution chloralée 2 0/0.

8 juin. Erysipèle de la lace.

Le 15, Récidive à la partie moyenne do la lèvre supérieure : ablation au thermo-cautère.

10 juillet. Deuxième récidive ;\ la commissure et à la lèvre inférieure : ablation au ihermo-caulère.

Dans la dernière quinzaine du même mois, récidive à la joue et engorgement ganglionnaire carotidien de même nature.

De jour en jour la cachexie fait des progrès ; une hémorrhagie assez abondante survient le 10 août dans la matinée et le malade meurt la nuit suivante.

Observation XXXIIl (résumée).

Epithélioma de la lèvre inférieure. Diagnostic difficile par Berg.,.. (Berlin Klin. Wochenschrift, 1881, 17 janvier. Soc. de méd. de Berlin, 25 janv. 1880.)

Le malade portait à la lèvre inférieure une tumeur ulcérée : Le diagnostic entre cancer et syphilis fut diflicile. Berg en lit l'ablation et quelque temps après il y eut récidive.

Observation XXXIV (résumée).

Syphilome labial d'apparence épithéliomateuse. Traitement spécifique. Guérison. (The Lancet, 25 janv. 1868.)

Salomon V..., 52 ans, entré le 20 décembre 1866, service de M. Nunn, à Middlesex Hospital.

— no

Ce malade porte une ulcération bénnte de la lèvre supérieure il gauche de la ligne médiane. L'excision a été pratiquée deux lois, l'une par un praticien privé, l'autre par un des plus distingués des chirurgiens des hôpitaux de Londres. Il a été soigné neuf mois à l'hôpital des cancéreux. L'ulcération s'est étendue au bord alvéolaire de la mâchoire supérieure, en arrière de son siège primitif à la lèvre.

Il s'agit d'un syphilitique; mais l'aspect de l'ulcération est celui d'un cancer.

Il y a trente ans, le malade a été mordu par une femme de mauvaises mœurs à la lèvre, au point actuellement malade : la morsure fut suivie d'une ulcération, qui demeura ouverte trois ans : fermée ensuite pendant cinq ans, elle se rouvre de nouveau sous l'influence d'une irritation que le malade attribue à la pipe ; jamais elle ne s'est refermée depuis, malgré les deux opérations qu'il a subies.

Le malade fut mis par M. Nunn au traitement antisyphilitique, biiodure de mercure et iodure de potassium; il en résulte un mieux considérable dans l'aspect de l'ulcération.

Mais M. Nimn ne fut jamais auparavant convaincu de la nature syphilitique de l'ulcération.

M. Nunn croit que la femme qui mordit la lèvre du patient était sous l'influence d'une syphilis constitutionnelle, qu'il en résulta une ulcération syphilitique modifiée, que, par modification consécutive du poison dans l'économie du malade, il se développa une ulcération lupoïde, quoique la parenté du lupus et de la syphilis constitutionnelle soit formellement niée par quelques auteurs. Dans ce cas, la durée, la situation de l'ulcération à la lèvre supérieure, font penser qu'elle n'était pas cancéreuse.

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