CHAPITRE III
Note sur l'hybridité cancéro-syphilitique de la mamelle. — Observations.
Malgré nos recherches dans les Bulletins de la Société anatomique, dans les Traités des maladies du sein, dans les journaux et dans les thèses nombreuses soutenues sur les tumeurs de cette région, nous n'avons pu trouver aucune observation de cancer développé chez des syphilitiques. Quelles sont donc les causes capables de rendre compte de cette rareté de la coexistence des deux diathèses dans la glande mammaire, pourtant si fréquemment atteinte par le cancer ?
Sans invoquer, ce que l'on ne doit pas néanmoins rejeter entièrement, une mention insuffisante des renseignements sur les antécédents des malades, il faut remarquer que la syphilis étant moins fréquente chez la femme que chez l'homme, contrairement à ce qui a lieu pour la dégénérescence cancéreuse, il est tout naturel que les cas d'hybridité ne se rencontrent pas aussi souvent que dans d'autres régions.
D'autre part, en supposant que l'infection syphilitique ait eu lieu antérieurement, si l'on admet, d'accord avec la majorité des auteurs, que ses manifestations créent des lieux de moindre résistance, on ne doit pas être surpris que le cancer n'apparaisse pas au sein chez ces sujets contaminés, car l'on sait que la mamelle n'est pas un siège de prédilection pour les accidents ter-
tiaires. Ajoutons encore que cette question de l'hybridité n'a, pour ainsi dire, pris naissance que depuis plusieurs années, et qu'on a pu en laisser passer des exemples, sans en faire aucunement mention.
Quoi qu'il en soit, nous avons cru utile de citer les deux observations suivantes, et d'en faire ressortir les passages qui nous ont paru propres à l'entité morbide.
Observation XXXV.
Epithélioma du sein. Syphilis antérieure. Indolence. (Semaine médicale, 5 avril 1883. Clinique Verneuil.)
Une femme, dit M. Verneuil, entre dans mes salles avec une large ulcération mammaire , qui présente , sur un certain nombre de points, des caractères manifestement syphilitiques, tellement que je crus, un instant, avoir sous les yeux un type de syphilome ulcéreux de la mamelle.
J'administrai un traitement mixte, et, dans lespremiers temps, l'espoir que j'avais conçu sembla se réaliser : l'ulcération marchait vers la guérison avec une rapidité extraordinaire; elle avait diminué des deux tiers en moins d'un mois.
Malheureusement dès que ce résultat avait été obtenu, le mal resta stalionnaire, puis, peu à peu, en dépit de la continuation du traitement, l'ulcération fit de nouveaux progrès, la cicatrice se détruisit, les ganglions se prirent à leur tour, et la malade succomba à la généralisation cancéreuse.
Observation XXXVI (personnelle).
Epithélioma du sein. Engorgement ganglionnaire de l'aisselle et des régions sus et sous-claviculaires. Syphilis concomitante. Indolence. Généralisation. Mort.
M... (Antoinette), 46 ans, entre, le 15 février 1883, salle Lisfranc, n'' 4, à lu Pitié, service de M. Verneuil.
La malade ne fournit aucun renseignement utile sur ses parents; elle-mômu n'a jamais eu de maladie sérieuse ; elle n'a eu de temps en temps que quelques accidents d'arthritisme.
Il y a environ un an, sans qu'elle puisse invoquer aucune cause, même par le trauma classique, elle vit apparaître une tumeur dans la région du sein gauche. Cette tumeur n'offrit assez long temps que le volume d'un marron, augmentant ou semblant nugmenter un peu en même temps qu'elle devenait sensible, au moment de la période menstruelle, puis diminuant dans l'intervalle des époques.
Quatre mois après le début de cette grosseur, la malade contracte un chancre induré, sur la nature duquel il n'y a pas de doute, car elle raconte très nettement qu'elle a eu du gonflement des lèvres, de l'adénopathie biinguinale et de la céphalalgie pendant près de deux mois; elle est d'ailleurs pour l'instant en pleine période secondaire.
A partir de cette contamination, la tumeur du sein prend un développement rapide et des grosseurs apparaissent au niveau des régions sus et sous-claviculaires. Comme phénomènes douloureux, la malade n'accuse que quelques élancements dans la partie externe de la tumeur.
Eiat actuel. — La malade est maigre, pâle. Les forces sont assez bien conservées; elle se plaint surtout de la pesanteur que produit la tumeur.
Celle-ci présente le volume du poing; développée aux dépens de la glande mammaire, qui est totalement envahie, elle est dure dans toute son étendue, très inégale, offrant des bosselures bien distinctes. La peau qui la recouvre lui est adhérente, surtout dans sa partie centrale où elle offre les caractères de la peau d'orange. Le mamelon, par lequel aucun liquide ne s'est jamais écoulé, est affaissé sans être véritablement rétracté; il n'existe à la surlace aucune ulcération.
Profondément la tumeur adhère aux parties sous-.jacentes et la mobilité qu'on cherche à lui imprimer est très limitée; ces mouvements et toute autre pression sont entièrement indolents.
De la partie externe et inférieure de la masse épi théliomateuse part une traînée lymphangitique dégénérée qui va rejoindre les ganglions axillaires, dont le volume en masse atteint celui d'une grosse noix.
Dans la région sous-claviculaire, autre masse ganglionnaire en continuité, d'une part, avec celle qui occupe l'aisselle et, d'autre part, avec une pareille tumeur au-dessus de la clavicule. Dans la
région carotidienne inférieure on note quelques ganglions isolés, également très durs.
En aucun point ces ganglions ne sont douloureux et ils ne déterminent aucune compression soit sur les plexus cervical et brachial, soit sur les vaisseaux axillaires.
Dans la région anale quelques plaques muqueuses en voie de disparition.
Double déviation des gros orteils.
Aucune douleur véritable n'existe dans les sphères envahies par l'épithélioma; des élancements sont seuls accusés.
L'opération étant contre-indiquée, mais le mal ayant semblé s'accroître depuis la contagion syphilitique, on prescrit une pilule de proto-iodure chaque jour et le Kl.
15 Mars. Les masses ganglionnaires ont subi une légère diminution; aucun changement n'est survenu dans l'état de la tumeur mammaire; les élancements persistent sans aggravation.
La malade est sortie pendant quelque temps de l'hôpital. Elle y rentre vers le 15 juillet, amenée par un gonflement du ventre et des membrès inférieurs et par des douleurs occupant la région lombaire et s'irradiant dans les cuisses. Durant ce laps de temps la tumeur mammaire s'est ramollie et ulcérée par places ; elle offre l'aspect ordinaire de l'épithélioma. Quant à l'ascite, à l'œdème des membres inférieurs et aux douleurs, la cause doit en être cherchée dans une généralisation du côté du foie, de la colonne vertébrale, etc.
L'autopsie, faite le 30 juillet, prouve en effet que le foie et les poumons sont farcis de noyaux cancéreux, que tous les ganglions lombaires sont pris, et que la troisième et la quatrième vertèbre lombaire sont également le siège de la dégénérescence.
Dans la première de ces observations, outre le caractère d'indolence que présentait l'affection, il n'est pas douteux que le cancer ait agi comme cause de rappel de la syphilis et qu'il en soit résulté une physionomie spéciale de l'ulcération, reflet de la double origine qu'elle reconnaissait. Le traitement mixte est d'ailleurs venu prouver que cette interprétation n'était pas en
défaut, puisqu'il a procuré une amélioration, momentanée, il est vrai, mais qui n'en était pas moins évidente.
Mais l'élément syphilitique dompté, l'autre diathèse s'est de plus en plus affirmée, et, de locale qu'elle était, est devenue générale, comme dans la deuxième observation. Faut- il en accuser l'influence du traitement spécifique? C'est une question que, pour le moment, nous ne faisons que poser, nous promettant de la soumettre à la discussion dans nos considérations générales.
Dans l'autre cas, dont nous avons été témoin, et qui présente cet intérêt que la syphilis a été contractée, alors que la malade était déjà sous le coup d'une tumeur cancéreuse, plusieurs points doivent être mis en relief.
Avant la contamination par la syphilis, la tumeur cancéreuse avait une marche lente ; du jour où l'économie a été envahie par les deux ennemis, le néoplasme a pris de l'activité, et ses progrès ont été rapides. N'y a-t-il eu qu'une simple coincïdeace, ou doit-on croire à une véritable influence ? C'est ce que nous examinerons plus loin en rapprochant de ce fait les observations que nous ont fournies les autres régions du corps.
Mais il est une remarque qui s'impose dès maintenant, c'est que la syphilis n'a pas été étraugère à l'engorgement des ganglions axillaires, sous et et sus- claviculaires, et l'on a d'autant plus d'empressement à l'admettre que, dans la plus grande partie des cancers du sein, il y a immunité des régions glandulaires cervicales. En faveur de cette participation de la diathèse vénérienne, il nous faut encore rappeler la diminution qui s'est produite dans la tuméfaction ganglionnaire sous l'influence de l'iodure et du mercure.
Quant à l'absence de douleurs, si nous ne sommes pas autorisés, étant donnés les nombreux faits de
cancer pur, dans lesquels il n'existe pas de manifestations douloureuses, à l'attribuer à la présence du virus syphilitique, nous ne pouvons cependant pas nous défendre de supposer avec quelque raison, que, là comme dans la région buccale, le système nerveux ne puisse êire pareillement impressionné dans cette lutte entre les deux maladies constitutionnelles.
A côté de ces cas d'hybridité, nous transcrivons quelques observations, dans lesquelles le diagnostic a été hérissé de difficultés, au point qu'on a été amené (obs. XXXVII) à pratiquer l'ablation de la tumeur, alors qu'elle était d'origine syphilitique. Dans l'observation
XXXVIII, nous ne voyons le doute disparaître que devant l'épreuve thérapeutique, et pour l'observation
XXXIX, malgré tout le respect que nous avons pour la mémoire de Velpeau, nous hésitons à la regarder comme un exemple de guérison d'un squirrhe.
Observation XXXVII (résumée).
Gomme ulcérée de la région mammaire. Traitement spécifique. Pas d'amélioration. Extirpation. Cicatrisation momentanée. Syphiiides pustuleuses et ulcéreuses. Mort. (Th. de Landreau, 1874. Des syphilomes mammaires, obs. XI.)
Femme de 45 ans, robuste, d'une forte constitution, a contracté la syphilis il y a quelques années. En décembre 1871 apparition d'une tumeur à la base du sein gauche, un peu au-dessous du mamelon ; cette tumeur s'accroît peu à peu.
Le 7 mai 1872, entrée dans le service de M. Verneuil, à Lariboisière. On constate à la partie externe du sein une ulcération longue de trois centimètres et demi, large d'un demi-centimètre et profonde d'un centimètre ; les bords sont taillés à pic, renversés en dedans et non indurés, le fond est recouvert d'un pus de bon aspect et non fétide; à un centimètre de l'ulcère téguments sains. Pas d'engorgement des ganglions axillairus. Indo-
— lOG —
lence complète, sauf de temps en temps une douleur sternale. Quelques pustules d'ccthyma sur le corps.
On diagnostique une gomme et on institue le traitement antisyphilitique.
Au bout d'un mois, celui-ci n'ayant procuré aucune améliora tion, M. Verneuil extirpe la tumeur; la cicatrisation marche rapidement et n'est troublée que par une attaque de tétanos, qui nécessite la trachéotomie ; le 17 septembre la cicatrisation est complète.
Le 18 décembre de la même année la cicatrice se recouvre de quelques boutons plats, rouges, qui se mettent à suppurer ; la plaie se rouvre. Rentrée à l'hôpital, en janvier 1873, à la Pitié, dans le service de M. Verneuil.
Le26 Janvier, érysipèle du tronc; gonflement, suppuration et chute des ganglions axillaires. Boutons et pustules d'ecthymaen divers points du corps. Plaie du sein irrégulicre et autour nombreux petits noyaux durs et disséminés sur la surface de la poitrine.
M. Fournier diagnostique une syphilis maligne incurable. Dans la suite nombreux érysi pèles, ulcérations surtout le corps, épuisement et mort.
Obsera'ation XXX VIII (résumée).
Gommes ulcérées de la région mammaire, prises pour un cancer. Traitement antisyphilitique. Guérison. (Yvaren. Métamorphoses de la syphilis, 1854.)
Femme de 48 ans, d'un tempéramentlymphatique et nerveux, née de parents scrofuleux, atteinte depuis huit .jours de deux plaies, l'une sur le sein gauche, et l'autre sur l'espace qui sépare les deux mamelles. La première, de la largeur de la paume de la main, avait pour base la glande mammaire; sa surface était sale, de couleur cendrée et recouverte de membranes cellulofibreuses, frappées de mortification ; ses bords étaient taillés à pic.
L'autre, plus petite, plus profonde, ofl'rait les mômes caractères et reposait sur le périoste du sternum .
Toute la partie de la glande mammaire sur laquelle reposait l'ulcère était indurée et offrait, sous la pression du doigt, une
résistance qui se rapprochait de celle du squirrhe; le reste de la glande était souple et mobile sur le thorax ; l'ulcération sternale reposait sur l'os dépouillé de son fibro-carlilage.
Ces ulcérations avaient succédé à deux petites tumeurs, situées dans l'épaisseur de la peau et delà couche sous-cutanée; elles s'étaient accompagnées de douleurs sourdes, s'étaient développées et accrues lentement et avaient fini pars'abcéder. Deux médecins avaient porté le diagnostic de cancer.
La syphilis ayant été contractée, bien qu'aucun accident n'eût suivi le chancre, un traitement antisyphilitique fut institué et amena la guérison.
Le siège du mal, dit l'auteur, le développement lent et presque sans inflammation des tumeurs, la destruction ulcéreuse des téguments qui les recouvraient, et l'aspect cancéreux des plaies, avaient fait prendre cette maladie pour une affection carcinomateuse.
Observation XXXIX (résumée).
Cas douteux de squirrhe du sein chez une dame de 48 ans, guérie sans opération. (Velpeau. Traité des maladies du sein, p. 565.)
M"^ X..., 48ans, forte, bien constituée, a perçu une tumeur dans le sein droit depuis six mois. Au premier coupd'œil ce sein a conservé sa forme et son volume naturels ; mais au-dessous et un peu en dehors du mamelon existe une plaque sur laquelle la peau est légèrement déprimée. Cette plaque se continue avec une tumeur dure, demi ligneuse, du volume d'un œuf de poule, mal limitée, semblant l'aire partie de la mamelle. De moins en moins dense à mesure qu'on s'éloigne de son centre, qui seul avait quelque chose de la densité du squirrhe, elle se perd insensiblement dans le reste de la région, par des lames ou des rayons dépourvus eux-mêmes de limite tixe et de mobilité distincte. Siège de quelques élancements depuis deux ou trois mois, cette tumeur avait pris un développement plus rapide en dernier lieu.
Un traitement antiphlogistique, des onctions iodurées, de l'iodure de potassium à l'intérieur (0,50 cent.) font diminuer la tumeur, qui, au bout de deux mois, ne présente plus qu'un noyau
— lOS —
central induré. Six mois plus lard, guérison complète sans récidive dans les dix années suivantes.
Observation XL (résumée).
Gomme de la région mammaire simulant un cancer. Engorgement ganglionnaire de l'aisselle. Traitement antisyphilitique. (Th. de Landreau, 1874. Des syphiloraes mammaires, obs. VI.)
M"»" R..., 50 ans, concierge, a présenté il y a quinze ans des signes de syphilis : éruptions aux parties génitales et douleurs rhumatoïdes ; syphilides tuberculeuses à forme serpigineuse, ulcérations diverses, angines graves, destruction du voile du palais (1858). En 1863, douleurs de tête violentes et attaques épileptiformes cédant au traitement ioduré. En 1864, mêmes accidents ; en 1865, douleurs ostéocopes et périostoses de la clavicule ; la même année, dans le sein, tumeur à développement rapide.
Le 9 octobre 1865, cette tumeur, de la grosseur d'un œuf de poule, inégale, dure, bosselée, douloureuse à la pression, occupe la partie inférieure et externe de la glande, et présente un point ramolli et fluctuant; elle est le siège de douleurs spontanées peu vives, s'irradiant vers l'épaule et le bras correspondant. Au niveau du point ramolli, la peau est brunâtre, amincie. Dans l'aisselle trois ganglions durs, indolents, du volume d'une amande. La périostose de la clavicule droite est plus prononcée vers l'extrémité sternale.
Le sirop de Gibert donné pendant huit jours, puis remplacé par de l'iodure de potassium, amène en six semaines la disparition des douleurs et de l'engorgement ganglionnaire et une notable diminution de la tumeur, qui conserve encore un point fluctuant.
L'emplâtre de Vigo et le sirop de deuto-iodure de mercure de Bazin sont mis en usage pendant un mois, sans aucun effet sur le volume de la tumeur et en déterminant l'atrophie des deux seins.
Réapparition des douleurs mammaires et augmentation de la tumeur, qui s'abcède malgré la reprise de l'iodure de potassium (1 gr. par jour). On note alors une ulcération circulaire [dont les bords amincis et décollés s'appliquent sur une substance blanc jaunâtre, friable, adhérente par sa base au tissu de la glande.
L'iodure est porté à la dose de 1 gr, 50 et en un mois la guérison de cette gomme est complète.
Observation XLI (résumée).
Gomme delà région mammaire d'un diagnostic douteux. Traitement antisyphilitique. Guérison. (Th. de Landreau, 1874. Des syphilomes mammaires, obs. IX.)
Femme âgée de 20 ans : chancre induré vulvaire deux ans auparavant; quelques accidents secondaires. En décembre 1872, au sein droit, tumeur dure, légèrement bosselée, mobile, absolument indolente ; la coloration de la peau est normale; les ganglions de l'aisselle ne sont pas engorgés. Vu les antécédents et l'âge de la malade on songe plutôt à une gomme qu'à une tumeur maligne. L'apparition d'une autre gomme à la jambe lève tous les doutes, et le traitement antisyphilitique vient confirmer le diagnostic.