V. — Traitement
Lorsqu'un cancer apparaît chez un sujet qui a contracté antérieurement la syphilis, il n'est pas indifférent d'employer tel ou tel moyen thérapeutique; dans la décision que l'on a à prendre, on doit considérer plusieurs cas, et alors se comporter différemment, suivant que la maladie acquise a été ou n'est pas éteinte.
Chez quelques cancéreux la syphilis de date plus ou moins ancienne a été traitée et guérie, ou du moins ne se révèle actuellement par aucune manifestation apparente ; il n'existe pas chez eux de relations entre le? deux maladies ; le cancer évolue comme chez tout sujet vierge du virus vénérien et est entièrement justiciable du traitement que commandent l'état local et l'état général.
On n'est réellement autorisé à mettre en usage la médication spécifique que si l'on éprouve quelque doute à l'endroit de la nature maligne de la lésion ; en pareille circonstance elle sert, ainsi qu'on l'a dit, de pierre de touche et, maintes fois, il est vrai, on l'a vue faire disparaître une tumeur réputée cancéreuse, que l'instrument tranchant était sur le point de faire tomber.
« L'épreuve thérapeutique, dit M. le Professeur Fournier (1) n'est admissible qu'au cas seulement où il y a quelque chance de succès ; si le diagnostic de la lésion reste vraiment indécis, s'il y a quelque espoir, quelque lueur même d'espoir, si faible qu'elle soit, en faveur de la syphilis, oui, alors, l'indication du traitement spécifique est formelle, absolue, et ce serait une faute grave que de
(1) Fournier. Des glossites tertiaires, 1877.
réfuser aux malades cette planche de salut. Mais aussi, inversement, s'il n'est pas le moindre doute à conserver si le cancer est certain, manifeste, indubitable, c'est peine perdue de formuler un traitement illusoire ; l'épreuve thérapeutique n'a plus rien à faire ici, elle est non pas seulement inutile, mais nuisible.
Telle est également l'opinion de M. le P"" Verneuil, la thèse en un mot défendue par la grande majorité des médecins.
Que la syphilis soit avouée ou non, pour peu que l'on ait quelque raison de la soupçonner, on doit donc engager le malade à se soumettre quelque temps au traitement spécifique : c'est un conseil qui ne nous paraît pas aussi imprudent qu'on a bien voulu le dire.
Toutefois il est une mesure à garder, une limite que l'on ne doit pas franchir ; il ne faut pas y avoir recours trop longtemps, et, dès qu'on en reconnaît l'inefficacité, il est sage de le supprimer, car son usage prolongé active l'évolution du cancer et, en en facilitant son extension, rend plus incertains les résultats de l'intervention chirurgicale.
Mais si, au contraire, il est bien avéré que l'on ait affaire à un hybride ou à un malade en puissance des deux diathèses, dont les manifestations se trouvent ou réunies ou séparées, quelle est la conduite à tenir?
Faut-il instituer un traitement mixte, et par ce mot nous entendons un traitement susceptible d'agir sur chaque maladie? Doit-on se conformera cette règle générale qui prescrit de combattre les deux ennemis, lorsqu'on se trouve en présence d'une maladie composée, d'une de ces combinaisons, constituées, comme dit Jaumes (1),
(1) Jaumes. Traité de path. gênêr., p. 143, ISP?
par deux ou plusieurs états morbides, réunis intimement, solidaires l'un de l'autre, de manière à former un tout unitaire, homogène, une espèce morbide distincte?
Devant ces exemples bien caractérisés d'hybridité, les indications thérapeutiques enjoignent de ranger les malades en deux catégories: chez les uns, le traitement palliatif est seul indiqué ; chez les autres, l'intervention chirurgicale ne doit pas être rejetée, sans préjudice dans les deux cas de la médication antisjphilitique.
Aussi, toutes les fois que la lésion ulcéreuse occupe une trop grande étendue de la cavité buccale, l'ablation du mal ne doit pas être tentée : il en est de même, si l'infection ganglionnaire a envahi la zone carotidienne, et si à fortiori la cachexie s'est emparée de l'économie. Mais cette abstention opératoire ne contre-indique nullement l'emploi des médicaments iodurés, auxquels on adjoindra la médication palliative ordinaire qui s'adresse au néoplasme.
En s' attaquant à l'élément syphilitique, on procure fréquemment une amélioration notable, soit en calmant ou même en faisant disparaître les phénomènes douloureux, imputables ou à la syphilis ou à la compression que détermine la tuméfaction ganglionnaire ; soit encore en provoquant du côté du volume de la langue une diminution, qui lui rend une certaine mobilité. De plus, la lésion ulcéreuse peut elle-même prendre un meilleur aspect, et subir des modifications assez avantageuses, sinon pour en imposer au médecin et lui faire espérer un succès, ainsi qa'Yvaren en avait émis l'hypothèse, du moins pour donner au malade quelque espérance, et atténuer la tristesse de ses derniers jours.
Néanmoins si le traitement spécifique, comme le prouvent un certain nombre de faits, produit des résultats
un moment favorables, s'il agit très efficacement sur l'un des facteurs de l'hybridité, ce serait une faute d'en user sans précaution, car bientôt, après s'être rendu maître de la syphilis, il porterait son action sur le cancer, dont il exaspérerait la marche.
Malgré les avantages que l'on en retire, n'est-il pas possible cependant d'élever une objection contre son emploi? Et n'est-on pas en droit de se demander si, tout en étant favorable au point de vue syphilitique, il ne donne pas en même temps un coup de fouet à l'autre diathèse ? Nous ne pouvons que poser la question, sans essayer de la trancher, car il n'est à notre disposition aucun point de comparaison : ce que l'on constate d'une façon certaine, ce qui est indubitable, c'est l'amélioration passagère, qui survient dans l'état de la maladie mixte.
Contrairement aux faits précédents, on peut avoir à traiter un malade, chez lequel l'ablation de la tumeur hybride est praticable : or, en pareil cas, quelle est la règle à suivre au point de vue thérapeutique? Tout d'aabord il nous parait très logique de s'adresser aux préparations iodurées, et, dès qu'on a reconnu qu'elles ne produisent plus aucun effet, on doit se décider à pratiquer l'opération. Cette manière d'agir est celle que M. Verneuil(l),dans sa communication au Congrès de Londres, a préconisée en ces termes : « Un néoplasme compliqué de syphilis n'est pas soustrait pour cela à l'action chirurgicale, et peut être opéré comme un autre. II est utile toutefois de n'agir qu'après avoir tiré parti du spécifique, dont rien d'ailleurs n'empêche l'emploi après l'opération. »
Ces dernières paroles de notre maître semblent encore (1) Verneuil. Congrès de Londres, p. 385, 1881.
répondre à cette pensée, que l'on doit se préoccuper, l'opération faite, d'éteindre le plus possible la puissance de la syphilis. Cette dernière annihilée, la cause d'appel, qui lui est inhérente, disparaîtrait ainsi, et la récidive du cancer en serait probablement d'autant moins à craindre.
Mais en évitant un écueil, en éloignant le retour des manifestations spécifiques et conséq uemment une nouvelle cause d'irritation, n'a-t-on pas à redouter que, sous l'influence du traitement prolongé, le cancer ne réapparaisse? Ce n'est là assurément qu'une hypothèse, qu'on nous pardonnera d'émettre, hypothèse dont la réalisation marcherait alors à l'encontre du but que l'on se propose, en créant ainsi une fâcheuse alternative.
Terminons ces considérations thérapeutiques en rappelant que, quelle que soit la détermination que l'on ait prise au point de vue de l'intervention, le mercure est l'ennemi du cancer et en particulier du cancer de la cavité buccale; aussi le traitement mixte doit-il être proscrit d'une façon absolue. Seule la médication iodurée sera mise en usage, employée à doses légères, aussi longtemps prolongée qu'il sera nécessaire, mais rapidement supprimée dès qu'il sera évident qu'elle devient inutile...