II. — Symptômes fonctionnels
De même que l'entité morbide cancéro-syphilitique s'accuse par des signes physiques particuliers et revêtus d'un cachet qu'ils empruntent à chaque diathèse, de même elle apporte, dans les troubles fonctionnels qu'elle engendre, une physionomie caractéristique qu'elle doit à sa personne.
Dans la première période de l'affection, les symptômes fonctionnels son fort peu prononcés, et l'on n'a pas lieu de s'en étonner, si l'on songe qu'il en est le plus souvent ainsi dans chacune des diathèses prises séparénrient. Il arrive assez communément que les lésions existent déjà depuis quelque temps sans avoir provoqué aucune inquiétude. Soit que le malade considère son mal comme une suite de lésions syphilitiques antérieures et que pour ce motif il ait recours au traitement spécifique, soit qu'il regarde comme peu sérieux la crevasse, la fissure, la verrue, qui reposent sur un fond induré, et qu'il ait mis en œuvre un traitement insignifiant, il ne commence réellement à s'en préoccuper que le jour où une entrave est apportée aux fonctions dévolues à la langue,
Or ces troubles fonctionnels sont rarement accentués dans la première période. Une sensation de pesanteur, de plénitude buccale, une gêne légère des mouvements de l'organe, qui paraît avoir comme premier résultat une altération de la phonation, et qui expose de temps à autre à quelques morsures, sont, dans la majorité descas, les seuls accidents que l'on ait à remarquer. Il faut ce-
pendant faire une exception pour ces hybrides, chez lesquels une sclérose profonde s'est de jour en jour développée, en provoquant par la suite et sans interruption i'éclosion d'une tumeur cancéreuse ; en pareil cas on a pu enregistrer depuis une époque variable les symptômes de l'hyperplasie.
Mais il faut arrivera Ja deuxième période, l'époque de l'ulcération, pour constater non pas un ensemble de signes bien tranchés, qui a eux seuls sont capables de faire porter le diagnostic, mais bien plutôt une diminution, une atténuation des troubles que l'une ou l'autre des diathèses déterminerait, si elle se manifestait seule.
Lorsque la langue a acquis un certain volume, qu'elle doit tout à la fois à la sclérose et à l'infiltration néoplasique, elle éprouve d'habitude une notable difficulté à accomplir ses mouvements ; la mastication et surtout la phonation sont un peu altérée, et la déglutition est parfois gênée. Néanmoins unç augmentation assez considérable de l'organe n'est pas une condition d'entrave absolue à sa mobilité, et, en tout cas, semble produire moins d'effet que, lorsque le cancer seul est en jeu.
Peut-être faut-il en rechercher la raison dans cette circonstance que ce n'est pas le cancer qui apporte le plus fort contingent à l'hypertrophie morbide, mais qu'il faut surtout accuser la syphilis, dont la production scléreuse occasionne en général moins de changements dans les mouvements de la langue? Ces troubles ne se montrent véritablement que lorsque le processus cancéreux, devenant proéminent, s'étend vers le plancher de la bouche, la base de l'organe, apportant ainsi une nouvelle cause d'immobilité, l'adhérence.
Dans cette même période, il est encore facile de noter
qu'il est peu fréquent de voir la sécrétion salivaire exagérée, et que le liquide, qui s'écoule des surfaces ulcérées, est peu abondant, moins ichoreux, moins sanieux et qu'il existe à peine dans l'hybridité cancéro-gommeuse, si remarquable par ses produits épais et pseudo-membraneux.
Rares sont également les hémorrhagies, et si elles apparaissent elles consistent plutôt en un suintement, souvent minime, qu'en un véritable écoulement.
Ajoutons encore que V odeur exhalée par les parties malades est moins forte que dans le cancer pur, et qu'il est exceptionnel de noter la fétidité qu'on signale dans le néoplasme.
Mais s'il est un symptôme fonctionnel, qui subisse, plus que les autres, une modification constante, qui éprouve une réelle diminution, telle qu'il fait le plus souvent défaut, c'est sans aucun doute la douleur. Le propre du cancer, on le sait, n'est pas l'indolence ; tous les auteurs sont unanimes à proclamer que les cancers en général doivent être rangés dans la classe des maladies douloureuses par excellence, et que celui de la cavité buccale eu particulier est digne de tenir un des premiers rangs. Si, il est vrai, il ne réveille au début aucune sensation pénible, la règle est de voir le contraire se manifester dans les deux dernières périodes.
Lorsque dans une dégénérescence épithéliale simple de la cavité buccale la douleur est apparue, bien qu'elle soit une, elle se présente néammoins sous des formes variées, que nous allons rapidement rappeler, et qui, en résumé, ne dépendent que de différences de continuité, d'étendue et d'intensité.
Tantôt elle est fixe et ne siège absolument que dans la région malade sans aucune irradiation, soit dans le
voisinage, soit à une distance plus éloignée. D'autres fois elle est mobile; c'est ainsi que quelques malades la perçoivent par instant au niveau de la langue, et à d'autres moments, dans un point voisin, dépendant delà même sphère nerveuse.
Comme dans la plupart des névralgies, elle peut affecter deux modes, être continue ou intermittente. Dans les premiers cas, suivant la susceptibilité individuelle, elle est plus ou moins vivement ressentie, ne constituant chez l'un qu'une sensation sourde, énervante, chez l'autre une tension excessivement pénible. Mais cette continuité ne semble pas être la règle, et dans la plupart des observations, c'est, au contraire, le caractère d'intermittence, que l'on trouve signalé. Dans l'intensité, mêmes variétés nombreuses et chaque malade a un langage personnel pour traduire ses sensations ; cependant certaines expressions reviennent presque constamment sur les lèvres; elles répondent à ces variétés, que l'on désigne sous les noms de douleurs pongitive, lancinante, rongeante, dilacérante, térébrante.
Il n'est peut-être aucune région du corps où les phénomènes douloureux soient plus intenses et plus variés que dans la cavité buccale. Qu'ils restent localisés à l'organe envahi, ou qu'ils s'étendent à la face, à la région cervicale ou vers les oreilles, ils constituent pour les malheureux malades, l'un des symptômes les plus pénibles, qu'ils aient à endurer. A part quelques exceptions, que peut-être on pourrait discuter, on doit reconnaître que la douleur est l'un des phénomènes les plus constants du cancer épithélial de la bouche.
Mais cette donnée cesse d'être vraie, lorsque le cancer est associé à la syphilis. Et si nous ne pouvons pas
affirmer que le fait soit exact pour toutes les régions, les preuves nous faisant défaut, du moins pour ce qui a trait à l'épithéliome de la cavité buccale chez les syphilitiques, le doute ne nous paraît guère possible.
Les malades qui, cette année, se sont présentés à notre observation, atteints de syphilis plus ou moins ancienne et d'épithélioma de la langue ou du plancher de la bouche ont presque tous offert une absence complète de la douleur.
Dans la plupart des cas, que nous rapportons, i'épithélioma est arrivé à une période déjà avancée ; l'ulcération est large, profonde; elle a gagné les parties voisines du lieu où primitivement elle a pris naissance, et cependant aucune douleur n'est accusée par les malades; il y a indolence complète.
Quelques uns se plaignent de tout petits élancements ressentis de temps en temps, ou encore d'une sensation de cuisson au moment du passage des aliments sur les surfaces ulcérées. A tout autre instant l'indolence est absolue. Pas de douleurs dans la langue, dans la bouche; pas de douleurs dans la face, dans les régions sousmaxillaire et auriculaire, et cependant l'on n'ignore pas que la douleur d'oreille est l'une des manifestations les plus fréquentes de la dégénérescence maligne.
En est-il toujours ainsi toutes les fois qu'il y a hybridité de ce genre? Nous sommes presque autorisés à le supposer, car nous n'avons fait aucun triage parmi les faits qui sont venus à nous. Nous avons recueilli toutes les observations où la combinaison était évidente, et parmi elles, s'il en est quelques-unes dans lesquelles le symptôme douleur est inscrit, il doit être attribué à une simple compression nerveuse produite par l'engorgement ganglionnaire.
Cependant, dans quelques cas, cette cause ne peut être alléguée; la compression n'existe pas et pourtant la maladie n'est pas exempte de douleurs. Le cancer ne serait donc pas indolent chez tous les syphilitiques? L'action atténuante de la syphilis ne s'exercerait donc pas d'une façon générale? Telles sont les réflexions que suggère à l'esprit la présence des phénomènes douloureux .
La lecture attentive des observations que nous rapportons dans le cours de ce mémoire, et en particulier de celles où la douleur est notée, fournit une réponse satisfaisante et démontre que le cancer par luimême, chez les malades en puissance de syphilis est toujours indolent, et que, dans le cas où il y a douleur, cette dernière doit être imputée à la syphilis, à moins que son action ne soit éteinte; mais alors ce n'est plus un hybride, que l'on a sous les yeux, c'est un cancéreux pur, chez lequel la diathèse syphilitique, autrefois en vigueur, ne joue plus actuellement aucun rôle.
A l'appui de l'influence que possède le virus vénérien sur les manifestations douloureuses de l'autre diathèse, nous n'avons d'ailleurs, qu'à rappeler les résultats que procure le traitement ioduré. Par son usage, les phénomènes de sensibilité morbide disparaissent. C'est ce que l'on constate dans plusieurs de nos observations où les malades se plaignent de ressentir des élancements et même des douleurs assez vives et irradiées. Pendant quelques semaines on les soumet à ce traitement; en moins de huit jours, l'amélioration apparaît, elle se continue dans la suite et l'élément douleur s'éteint entièrement.
Peut-on ne pas voir dans ces résultats l'influence de la diathèse syphilitique? Que l'on donne (et l'expérience
en est faite toutes les fois qu'il y a doute) de l'iodure à dose plus ou moins élevée à un cancéreux pur, on sait ce qu'il en advient; les douleurs persistent et la maladie progresse. Mais que le même traitement soit appliqué à un cancéreux, qui subit encore l'action du virus vénérien, le contraire ne tarde pas à se manifester, la douleur est vaincue.
N'est-ce pas une nouvelle preuve des rapports qui unissent les deux diathèses 1 Loin de nous être contraires, ces faits plaident en faveur de ce que nous avançons, et si, à propos de plusieurs cas que nous publions pour n'être pas accusé de faire un choix, on vient à nous objecter que le traitement n'a été suivi d'aucun effet et que les douleurs ont persisté avec autant d'intensité, la réponse ne se présente-t-elle pas d'elle-même V La syphilis, contractée à une époque éloignée, a été et est restée guérie ; elle est entièrement éteinte et actuellement le carcinome seul est enjeu.
IIL — MARCHE.
La marche de l'hybridité cancéro-syphilitique est variable suivant maintes circonstances, telles que l'âge du sujet, le siège de l'affection, la nature intime du cancer, les traitements irritants et intempestifs appliqués au début. Néanmoins, si aucune médication n'a été mise en pratique, si l'on abandonne le mal à lui-même, un jour survient où les manifestations syphilitiques sont pour ainsi dire étouffées, absorbées par le processus cancéreux qui prend le dessus et devient absolument maître du terrain ; c'est alors qu'on assiste à la période plus ou moins courte, dans laquelle se déroule la phase
terminale propre au cancer, sous les aspects variés que décrivent nos ouvrages classiques.
Mais, avant d'en arriver à cette dernière période, l'entité morbide n'offre-t-elle pas dans son évolution quelques particularités dépendantes des deux éléments qui l'ont engendrée? En un mot, nous devons rechercher quelles sont, au point de vue de la marche, les relations des deux états constitutionnels et quelles sont les influences qu'exercent les unes sur les autres les manifestations de chacun d'eux.
Comme ces rapports, d'après les observations que nous avons recueillies, nous ont paru identiques, quel que soit le siège de la localisation, nous n'en ferons pas dès maintenant l'examen à propos du cancer de la cavité buccale. Nous nous proposons de traiter plus loin ce sujet dans un chapitre distinct, après avoir passé en revue le cancer dans les différentes régions et signalé les faits qui nous paraissent à l'abri de toute contestation. Applicables à l'entité cancéro-syphilitique, quelle que soit la région qu'elle occupe, ces considérations générales trouveront mieux leur place à la fin de ce travail.