‹ Du cancer cutanéChapitre 2 sur 10 · SQUIRRHE DE LA PEAU · texte numérisé non relu

SQUIRRHE DE LA PEAU

La variété de cancer cutané la plus commune est celle qui est constituée par le tissu squirrheux, dont nous avons tout à l’heure indiqué les caractères anatomiques principaux; seulement ce tissu peut offrir des formes variables, dont chacune doit être indiquée séparément. Je rattacherai ces formes à deux chefs pr incipaux : squirrhe non ulcéré, squirrhe ulcéré.

Squirrhe non ulcéré. — Au squirrhe appartient la forme décrite sous le nom de cancer vulgaire; elle est caractérisée par des tubercules ou boutons tantôt solitaires, tantôt multipliés : dans ce dernier cas, les tubercules peuvent être disséminés et sépal és les uns des autres par des intervalles plus ou moins grands; d’autres fois, ils sont rapprochés, et forment aloi^s des groupes plus ou moins larges, et dont l’aspect offre des nuances très-variables.

Le volume de ces tubercules squirrheux ne devient jamais très-considérable ; il varie depuis celui d’un grain de millet et d’un pois jusqu’à celui d’une olive; très-rarement ils égalent le volume d’une noix.

Le plus ordinairement, ils sont sessiles, à large base, et se confondent insensiblement avec les parties environnantes restées saines; d’autres fois, mais très-rarement, ils sont pédiculés. Je n’ai vu pour ma part aucun exemple de cette dernière forme ; je la signale comme possible, d’après M. Rayer [Traité des maladies de la peau).

Les tubercules squirrheux se montrent sur tous les points du tégument externe , mais ils sont plus fréquents à la face que partout ailleurs.

Les tubercules sont à leur début sans changement de couleur à la peau, et ils peuvent rester ainsi pendant fort longtemps. Souvent ils prennent une teinte rouge plus ou moins intense ; cela arrive surtout au moment où l’inflammation uîcérative les envahit; mais il en est encore un grand nombre qui s’ulcèrent sans présentér cette coloration.

Souvent ils restent indolents pendant une longue période ; d’autres fois , ils sont dès le principe le siège d’un prurit, d’ùne démangeaison incommode, à laquelle succèdent des douleurs lancinantes. On peut regarder comme les plus rares les cas dans lesquels ces douleurs lancinantes existent dès le début.

La marche des tubercules squirrheux est ordinairement lente; on en voit qui restent des années

entières sans augmenter sensiblement de volume, d’autres ne font que des progrès très-peu sensibles et à peine aperçus par le malade.

L’affection , jusque-là, se présente sous forme d’une induration , d’une sorte de noyau hypertrophique de la peau, qui fait une saillie souvent trèslégère à la surface et qui se reconnaît surtout à sa consistance ; mais un moment arrive où le tubercule devient le siège de transformations qui en attestent' la nature cancéreuse.

Tantôt l’épiderme est soulevé par de la sérosité, puis il se déchire et laisse à nu une surface excoriée; bientôt le liquide exhalé par cette surface se concrète, forme une croûte qui augmente d’épaisseur et qui tombe au bout d’un temps variable ; d’autres fois, le prurit augmente, la tumeur se fendille à sa surface et laisse encore exhaler une sérosité qui se concrète et forme des croûtes; cellesci recouvrent une solution de continuité plus ou moins creuse et profonde, que nous étudierons bientôt, en parlait du squirrhe ulcéré.

Jusque-là encore, le mal est tout à fait local, les ganglions correspondants ne s’engorgent pas, et la santé générale n’est point troublée. Nous verrons, en parlant du squirrhe ulcéré, que la cachexie cancéreuse peut arriver, et que cela a lieu en général au bout d’un temps éloigné du début de l’affection.

Mais si les tubercules cancéreux tendent en général à l’ulcération, ils peuvent se terminer autrement : ainsi , quelquefois ils restent indéfiniment stationnaires, et, dans des cas tout à fait exception-

oels, ils se gangrènent. M. Rayer cite un fait dans lec|iiel la disparition de la tumeur eut lieu par ce mécanisme et fut suiyie d’une cicatrisation régulière.

Une seconde variété du squirrhe de la peau est celle qui a été décrite par M. Velpeau, sous le nom de transformation ligneuse, et qu’il range lui-même dans la classe des cancers. Je laisse parler l’auteur.

«Je désigne sous le titre de plaques ligneuses du sein une variété de cancer qui, quoique fort commune, n’a cependant été indiquée que vaguement par les chirurgiens; c’est la peau qui en est le siège de prédilection ; mais au début, comme à son plus haut degré de développement, elle peut s’établir aussi dans tous les autres éléments de la région. La maladie occupe tantôt un disque plus ou moins étendu et plus ou moins régulièrement circonscrit de l’enveloppe tégumentaire ; tantôt quelques points isolés, souvent assez éloignés les uns des autres , de cette membrane. Dans le premier cas, la peau est dure au toucher, un peu rugueuse, comme coriace, épaissie, et d’une teinte rougeâtre ou grise tout à fait anormale ; il semble quelle ait été tannée, que ce soit une portion de cuir ferme qui ait pris la place du tégument ordinaire. Dans le second cas, on retrouve les mêmes apparences, avee cette particularité que les plaques sont plus petites et comme disséminées; très-souvent ces deux variétés de la maladie se combinent chez la même femme. J’ai vu des malades qui en avaient le sein complètement couvert et chez lesquelles la transformation s’étendait jusque dans le creux de l’aiselle d’ un côté,

vers la clavicule au devant du sternum de l’autre. J’en ai vu aussi qui , outre les plaques principales , avaient encore le devant de la poitrine criblé d’une infinité de petites plaques particulières. Tantôt ces plaques font un léger relief à la surface de la peau ; tantôt elles paraissent au contraire proéminer un peu du côté' de la couche sous-cutanée. Assez souvent aussi elles ont une teinte légèrement cuivrée qui ferait aisément naître l’idée d’une affection syphilitique , si le toucher ne venait pas montrer leur consistance ligneuse, et tous leurs autres caractères physiques indiqués plus haut.

G Quand on coupe ces plaques, il est aisé de voir que la peau en est le siège exclusif, et qu’elle a acquis, en dégénérant, une densité comparable au cuir des grands animaux ou à la couenne du porc. C’est une transformation ou une dégénérescence toute particulière qu’il m’a paru d’autant plus essentiel d’indiquer à part, qu’elle repullule avec une extrême opiniâtreté, et qu’il est à peu près inutile de : la traiter par les moyens chirurgicaux.

«D’autres fois, la dégénérescence ligneuse du i sein se montre sous forme de masses ou de tumeurs généralement d’un petit volume. On sent alors des i sortes de grains ou de petites boules mobiles dans j la peau ou sous la peau. »

Je m’arrête ici, car ces tubercules, qui constituent | la seconde variété du cancer ligneux de M, Velpeau, i appartiennent à la forme que j’ai précédemment i décrite; ils se font remarquer seulement par une consistance beaucoup plus grande.

^ Une troisième forme du squirrhe est celle qu’mon a décrite sous le nom de mol lusci forme. 11 est caractérisé par des tubercules plats et légèrement bombés, indolents, sans changement de couleur, dont les dimensions peuvent aller jusqu’à celles d’une pièce de 5 francs; leur surface offre des rides ou sillons, tantôt régulièrement circulaires et concentriques, tantôt irrégulièrement disposées.

Le squirrhe de la peau, quelle qu’en soit la forme, n’a pas de causes plus spéciales que le cancer envisagé en général. C’est-à-dire que nous ne pouvons trouver dans les choses extérieures aucune circonstance qui nous en explique positivement l’origine. Peut-être faut-il excepter cependant certains cas dans lesq[uels le squirrhe paraît avoir succédé à une violence extérieure; mais ces cas. sont tellement rares, et il est si difficile le plus souvent de bien établir la relation de cause à effet entre la violence et la formation du cancer, qu’il doit toujours rester des doutes sur cette origine de la maladie.

Nous dirons donc que le squirrhe de la peau, comme celui des autres organes, reconnaît pour cause une disposition particulière des sujets, un élat occulte inappréciable de la constitution.

Mais si la cause réelle du cancer squirrheux de la peau nous’ échappe, nous pouvons saisir cependant certaines circonstances qui favorisent se production. En première ligne, il faut placer iç l’existence d’un cancer dans un organe profond, combien de fois n’arrive-t-il pas, par exemple, de

voir les tubercules cancéreux cutanés se montrer chez les femmes qui ont depuis longtemps un cancer de la mamelle ? îS’est-ce pas encore en pareille circonstance que se développent quelquefois les plaques ligneuses cutanées? Dans ces cas, la prédisposition du sujet s’est manifestée déjà par une altération plus profonde; elle se nianifeste ensuite par une altération à la peau.

Sous le rapport de l’origine, il est même nécessaire d’établir la distinction de squirrhes cutanés en primitifs, consécutifs et concomitants. Les premiers n’ont point été précédés d’un autre cancer, tels sont les tubercules ou boutons que nous voyons se développer à la face. Les seconds ont été précédés d’un cancer soit dans la région que recouvre la peau malade, soit dans une région plus éloignée; tels sont les tubercules , les grains dont j’ai dit que l’on voyait souvent des exemples à la mamelle, et que l’on peut observer d’ailleurs sur tous les autres points du tégument externe. Enfin , les squirrhes concomitants sont ceux qui se montrent dans la peau en même temps que dans d’autres organes.

Le squirrlie présente encore à signaler, sous le point de vue de l’étiologie, une différence suivant que la peau envahie était primitivement saine ou malade ; le premier cas est le plus ordinaire ; cependant on voit quelquefois les tubercules squirrheux apparaître sur d’anciennes taches de naissance, d’anciens nævi et sur des verrues.

J’ai laissé entendre jusqu’à présent que le squir-

rhe de la peau ne se montrait guère sous l’influence d’une cause extérieure; nous verrons bientôt que les écorchures, les irritations de certains boutons par un contact souvent répété, paraissent contribuer pour quelque chose à leur développement; mais ceci doit être signalé plutôt pour le squirrhe ulcéré que pour le squirrhe non ulcéré.

Les squirrhes ont dans leur étiologie ceci d’important, c’est qu’ils arrivent fort rarement chez les jeunes sujets, et qu’on les observe plutôt vers la fin de r âge adulte et chez les vieillards. Ce point a, comme nous le verrons, un certain intérêt pour le diagnostic.

Cette maladie est -elle plus fréquente chez les fummes que chez les hommes ? je serais assez disposé à le penser. D’après les tables dressées par M. Tanchou (Recherches sur le cancer en France) et par M. Farr en Angleterre (Journal de chirurgie, t. 1), le cancer est, d’une manière générale, beaucoup plus commun chez la femme que chez l’homme. Les statistiques de ces deux auteurs ne disent pas si cette différence s’applique aussi bien au cancer cutané qu’à tous les autres ; mais la chose est probable , puisque le cancer cutané est assez souvent consécutif à celui qui se développe autre part.

D’ailleurs, cette question se rattache à une autre fort difficile à résoudre ; c’est celle qui a trait au degré de fréquence du cancer primitif de la peau, comparé au cancer primitif des autres organes. Je vois bien que M. Tanchou a étabii dans sa stalis-

tique que, sur 9,000 cancers, 227 occupaient les téguments; mais comme l’auteur n’a pas dit et n’a probablement pas pu savoir si ces cancers des téguments étaient primitifs ou consécutifs et que personne n’a présenté de travaux semblables , je ne puis évidemment répondre à cette question ; d’ailleurs, les chiffres de M. Tanchou s’appliquent à toutes les variétés de cancer, et non pas seulement au squirrhe.

Diagnostic. — Il est rare que le squirrhe de la peau non encore ulcéré soit difficile à reconnaître ; sa dureté , la consistance , la circonscription exacte des grains ou boutons que présente la forme tuberculeuse, sont des caractères assez saillants et faciles à saisir. Au reste, quand les tubercules sont multiples, quand ils sont en même temps consécutifs, ces deux circonstances, jointes à la coïncidence des ulcérations en certains points, aident singulièrement le diagnostic.

11 ne peut y avoir de difficultés que pour des tubercules multiples, primitifs, ou du moins paraissant tels, et pour les tubercules solitaires. Les tubercules squirrheux primitifs pourraient être confondus avec ceux du lupus ou avec ceux de la syphilis constitutionnelle. Mais les tubercules du lupus sont moins durs; ils se montrent chez des sujets jeunes, à constitution scrofuleuse; ils s’ulcèrent de très-bonne heure, et l’ulcération présente des caractères que nous indiquerons bientôt. Ils sont accompagnés d’une rougeur qui s’étend et se dissémine au loin ; au contraire, les tubercules squir-

rheux sont plus durs, et ne se montrent guère avant l’âge adulte, peuvent exister plus longtemps sans excoriation , ni ulcération ; enfin, la peau est sans changement de couleur, ou si elle devient rouge, cette coloration se trouve au niveau du tubercule même, et ne va pas au delà ; les tubercules squirrheux, enfin, ne donnent lieu à une rougeur étendue que s’ils sont très-rapprochés les uns des autres, et dans ce cas encore on trouve habituellement, à la périphérie de la surface malade, un certain nombre de tubercules isolés et dont la rougeur est bien circonscrite. Les tubercules cutanés syphilitiques sont en général plus mous, ils n’occasionnent pas les démangeaisons, le prurit, les élancements que peut amener le squirrhe. Ils présentent à la surface des squames blanches , superficielles ; enfin, le diagnostic est aidé par la coïncidence antérieure bien constatée d’autres accidents syphilitiques.

Quand le tubercule squirrheux est unique ainsi qu’on le voit souvent à la face, il faut bien convenir que ses caractères physiques seuls pourraient induire en erreur ; mais cet isolement même devient un moyen de diagnostic ; car il n’a guère lieu pour les deux autres affections que je viens de mentionner. Dans ce cas seulement la petite tumeur peut être prise pour une verrue, mais celle-ci n’est point le siège de démangeaisons ni d’élancements; elle n’offre point de ces ulcérations persistantes et rebelles qui suivent les boutons cancéreux. On voit qu’en définitive il doit rester quelques difficultés

pour se prononcer entre une verrue et un squirrhe, encore indolent et non ulcéré. Mais enfin le diagnostic exact n’a pas alors une grande importance, d’ailleurs la marche de la maladie lèvera ultérieurement tous les doutes.

Nous verrons plus loin qu’à la face certains kystes sébacés peuvent encore être confondus avec des tumeurs squirrheuses. ,

Pronostic. — En principe, une affection cancéreuse est toujours grave, et cela pour deux raisons: d’abord parce qu’elle est la traduction d’un mai oui a de la tendance à se généraliser, et ensuite parce qu’elle produit des ravages locaux, des désordres, des difformités. A ce titre, le squirrhe cutané consécutif ou concomitant est le plus fâcheux, puisqu’il indique cette généralisation qui ne concorde guère avec l’exercice régulier des fonctions importantes.

Parmi les formes que nous avons indiquées, celle du squirrhe ligneux est plus mauvaise parce cfu’elle est habituellement concomitante et au-dessus des ressources de Fart. La forme tuberculeuse est moins grave, surtout quand les tubercules sont isolés, ou peu nombreux. L’expérience a montré, en effet, qu’en pareil cas, le mal pouvait rester limité à la peau pendant fort longtemps ; il récidive souvent, mais sur place, et rarement au loin.

2^ Squirrhe ulcéré. — L’ulcération du squirrhe cutané a lieu spontanément , ou par suite d’une violence extérieure, comme un coup, une chute, un froissement. Le plus souvent, c’est parce que le

malade y porte les doigts et le déchire : dans ce cas, c’est à une époque plus eu moins rapprochée de l’apparition du squirrhe que rulcération se produit, et c’est principalement aussi lorsqu’il n’y a qu’une tumeur isolée ou un bouton.

Dans le premier cas , lorsque la période d’ulcération approche , quelques changements .se font

voir dans la tumeur : elle devient plus inégale , plus

raboteuse, elle se ramollit par places , elle rougit ou prend une teinte foncée; des douleurs plus vives s’y font sentir, il se fait à la surface un grand nombre de petites crevasses qui, en sé réunissant, forment l’ulcère.

L’ulcération du squirrhe est en général irrégulière, d’un rouge terne, quelquefois brune ou jaunâtre , lisse , et plus souvent granuleuse. Ses bords, durs , renversés , font un relief sur la peau des environs, laquelle reste presque toujours normale, ou bien présente un peu d’épaississement et est parsemée d’autres tumeurs .squirrheuses encore à l’état de crudité , ou bien , lorsque l’ulcère est trèsanimé , participe à cet état , et présente une teinte rouge variable. La base de l’ulcération est en général dure, en sorte que toute l’épaisseur de la peau et le tissu cellulaire sous-cutané prennent part à la maladie. Quelquefois cet ulcère est sec ; souvent aussi il se recouvre de croûtes épaisses , jaunâtres, purulentes et sanguinolentes, qui, spontanément , ou parce que les malades les arrachent, tombent pour se reproduire incessamment. Ces croûtes, au heu de se détacher, restent quelquefois

adhérentes à rulcération pendant un temps fort long; elles peuvent avoir une dimension considérable et une forme conique qui les a fait prendre , ainsi que je le dirai plus tard , pour des productions cornées.

Il n’est pas rare de voir Tulcération squirrheuse commencer par une excoriation très-superficielle , qui se couvre d’écailles et de croûtes minces et sèches, à la chute desquelles on voit la surface fendillée et dépourvue, dans quelques points, de son épiderme. Dans cette variété , la tumeur squirrheuse est moins volumineuse , sa base est moins dure , et l’on peut trouver la peau non adhérente aux tissus sous-jacents; c’est presque exclusivement sur les parties habituellement découvertes que cette forme se rencontre , et surtout à la face, où elle constitue une des variétés du noii me tan- (jere , ou ulcère chancreux.

On ne trouve quelquefois pour point de départ qu’une écorchure accidentelle, que le malade a entretenue par des attouchements répétés ou par une excitation quelconque. A part quelques régions où cette origine peut être admise, comme à la peau des lèvres, par exemple, il est probable que, dans le plus grand nombre des cas, les malades n’ont pas remarqué la lésion primitive ou qu’ils n’en ont pas tenu compte, ne réclamant des soins que quand l’ulcère était déjà produit.

Mais, de quelque manière que l’ulcération se soit produite, elle ne présente pas moins au bout d’un certain temps la même apparence, et il peut être diffi-

cile de dire quel a été son mode de développement.

Tant que le squirrhe n’a pas été ulcéré, il n’a guère produit que de la gêne, de la démangeaison ou des douleurs comparées à des coups d’aiguille ; de même aussi qu’en général il n’a pas agi sur les ganglions lymphatiques voisins. Mais il n’en est plus de même quand l’ulcère a lieu, et bientôt, le, mal augmentant en largeur et en profondeur, les tissus sous-jacents participent à la dégénérescence, de véritables douleurs lancinantes se font sentir, les ganglions s’engorgent , la partie centrale de l’ulcère se creuse, ou bien, au contraire, des champignons s’y forment, et, à part certaines régions où ' l’ulcère reste très - longtemps , si ce n’est même toujours , superficiel , il lini^par se produire, dans les parties sur lesquelles il repose, des désordres épouvantables, et la cachexie commence.

Le diagnostic du squirrhe ulcéré n’est pas le même dans toutes les espèces et à toutes leurs périodes. Il pourrait être pris pour un lupus ulcéré (dartre rongeante), ou pour une syphiîide tuberculeuse, également à l’état d’ulcération ; mais, ainsi que je l’ai dit pour le squirrhe non ulcéré, le lupus est une maladie de la jeunesse, tandis que le cancer squirrheux de la peau est plus fréquent chez les gens d’un certain âge. Le tubercule cancéreux ulcéré est souvent unique, et dans la dartre rongeante il y en a un certain nombre. Le début de ces tubercules a été indolent, et si dans le squirrhe cru on rencontre quelquefois ce caractère, il faut avouer que le plus souvent il est déjà le siège de douleurs.

Mais le caractère distinctif le plus saillant, c’est que le sqnirrhe ulcéré s’étend en profondeur, attaquant les tissus sous-cutanés, qu’il se creuse ou se recouvre de chairs de mauvaise nature ; tandis que la dartre rongeante n’exerce ses ravages qu’en superficie et en se bornant à la peau, sur laquelle elle se perd sans délimitation bien nette. Les tubercules ulcérés de la syphilis peuvent ne pas être plus volumineux que ceux du squirrhe , ils sont rouges aussi, mais d’une nuance particulière dite cuivrée ; l’ulcération est grisâtre, à bords assez nettement découpés. D’ailleurs, comme un tubercule syphilitique n’est presque jamais seul , qu’il en existe d’autres, ou une éruption spéciale simultanée, papuleuse ou pustuleu^, sur d’autres parties de la peau , on aura là de grands éléments de diagnostic.

l^e début de la variété d’ulcère cancéreux qui commence par une excoriation superficielle avec formation de croûtes , pourrait au premier abord en imposer pour une affection herpétique simple, principalement pour un impétigo (dartre crustacée d’Alibert), si cette dernière affection n’occupait pas ordinairement une grande étendue , si elle n’était pas le siège de démangeaisons , et si à la chute de la croûte on ne retrouvait pas la pustule bien différente de l’excoriation cancéreuse.

0 est une variété d’ulcère cancéreux bien distincte des précédentes sous le rapport du début et de la marche , c’est la variété dans laquelle des irritations chroniques entretenues sur un point de la peau l’ont fait dégénérer en cancer. Ainsi , on a

rapporté des observations où des ulcères cutanés

simples sont devenus cancéreux. C’est à cette espèce d’ulcère que Richerand donnait le nom de carcinomateux y différant, dit-il, de l’ulcère cancéreux en ce que, dans le premier, l’ulcération précède la dégénérescence cancéreuse des tissus sousjacents et environnants; tandis qu’au contraire, dans l’ulcère cancéreux l’ulcération succède à l’affection cancéreuse. Dans le premier cas, elle est primitive; dans le second, elle n’est que consécutive.

Je puis donner un exemple récent de cette transformation cancéreuse; je tiens l’observation de M. Gosselin.

OBSERVATION

Au mois de novembre 1847, il est entré à l’Hôtel- Dieu un homme âgé de cinquante ans, qui portait à la jambe gauche un ulcère datant de 1815, et consécutif à un coup' de feu reçu à cette époque.* Depuis quelques mois , l’ulcère était devenu douloureux; il avait pris de l’accroissement; la peau des parties environnantes avait acquis une grande dureté. Le malade réclamait instamment l’amputation du membre ; M. Roux la lui pratiqua. Examinée au microscope, la surface de l’ulcère, ainsi que la peau des environs, présentait des cellules cancéreuses incontestables.

Des exutoires placés sur la peau saine sont devenus cancéreux; plusieurs auteurs en parlent.

M. Récamier en cite un exemple pour un cautère à la face, et le professeur Marjolin en rapporte plusieurs cas dans ses leçons. Trois fois cette transformation a ètë observée au bras , deux fois chez des personnes du monde , et une troisième fois sur un liomme de la campagne , chez lequel la maladie avait fait de tels progrès que l’aisselle était envahie; il fut impossible de pratiquer l’amputation. Le quatrième cas a été vu chez un littérateur qui portait un cautère à la partie supérieure de la jambe. L’amputation ne put être faite , et le patient succomba. Parmi les autres malades, les uns ont succombé comme celui-ci; les autres ont été guéris par l’application de puissants caustic|ues , et entre autres du caustique de M. Velpeau,

Le pronostic de l’ulcération squirrheuse est grave sans doute; mais il l’est beaucoup moins si on le compare à l’encéphaloïde ulcéré, puiscju’alors il est rare que la maladie soit bornée à un tissu unique, tandis qu’ici la peau seule peut être altérée.

Reconnue au début, elle est encore moins grave, les moyens curatifs pouvant en triompher. Enfin ses différentes formes ne présentent pas un égal danger, la peau étant moins profondément prise lorsque l’ulcération commence par une excoriation croûteuse ou par un bouton sans beaucoup d’adhérences de la peau.

Le pronostic doit nécessairement varier aussi suivant la région qu’occupe l’ulcération et l’importance des organes sur lesquels ou auprès desquels elle siège.

Je (lois mentionner, à l’occasion de T ulcération squirrheuse, certains ulcères de la plante du pied dont le fond est grisâtre , dont la base et les bords sont très-durs. Ces ulcères longs et extrêmement rebelles sont peut-être de nature cancéreuse et comparables à l’ulcère chancreux, mais ils sont trop rares et n’ont pas été assez étudiés pour que nous puissions lever tous les doutes à cet égard. ^ îl est une maladie très-rare de la peau , constituée par des productions cornées , que l’on attribue à une sécrétion des follicules. Leur développem(3nt est très-lent, et pourtant elles finissent par acquérir une dimension de plusieurs pouces, sans que leur base s’étende en profondeur au delà du derme.

Ces productions, dont le nombre peut varier sur le même individu, tombent quelquefois seules, ou bien elles sont arrachées par suite d’une violence extérieure; quand, après leur chute, elles reparaissent, c’est sur place que se fait la reproduction. Quelques auteurs ont avancé que le cancer cutané pouvait se développer sur le lieu d’implantation de ces cornes, et qu’on le constatait lors de leur chute. Ainsi, on lit dans l’ouvrage de M. Rouzet (Recherches sur le cancer y 1818) que Dumonceau observa des uleères cancéreux à la partie interne des cuisses d’une femme âgée de soixante-neuf ans, qui avait vu, trois ans auparavant, tomber de ce même point deux cornes longues. Tune de trois travers de doigt, et l’autre de deux. Le même auteur dit aussi avoir vu une semblable prodiieijon

donner lieu par sa chute à une ulcération cancéreuse de la cuisse d’une demoiselle.

Sans nier positivement que telle ne peut pas être quelquefois l’origine de quelques ulcères cancéreux, je crois pouvoir avancer que dans le plus grand nombre des cas , on a été induit en erreur par la nature dë ces productions cornées , et que le plus souvent, au lieu d’être la conséquence de leur chute^, l’ulcère cancéreux en a été au contraire l’origine. Je n’ai par devers moi aucune observation dans laquelle l’analyse chimique ou microscopique de ces prétendues cornes ait été faite ; mais je suis porté à penser que ces produits de nouvelle formation étaient constitués par l’exsudation purulente, quelquefois très-abondante, qui se forme, comme je l’ai indiqué, à la surface du squirrhe ulcéré, et qui peut prendre des dimensions trèsgrandes. Ne voit-on pas quelquefois des pustules d’ecthyma simple donner lieu, par la dessiccation du pus qu’elles renferment, à des croûtes arrondies et coniques qui peuvent acquérir une hauteur de plusieurs centimètres; et les croûtes du rupia, qui ressemblent si bien à l’écaille de la patelle ou à celle de l’huître, ne sont-elles pas la preuve que de pareilles productions peuvent exister pendant un temps fort long sur des ulcérations, tout en paraissant adhérer à la peau d’une manière solide ?

L’opinion à laquelle je me range était celle de Delpech , et il cite une observation qui paraît concluante. Il s’agit d’un homme de cinquante ans, imprimeur, d’une constitution grêle et sèche, d’un

tempérament bilieux , qui portait depuis plusieurs années sur le côté externe du pied gauche, à un pouce au-dessous de la malléole, une protubérance sèche , grise , anfractueuse , ayant la forme d’un cône. Cette espèce d’excroissance jouissait d’une grande mobilité et était complètement indolente.

].a maladie débuta par un bouton médiocre et brunâtre , mais peu consistant ; un petit durillon , sous forme de croûte, aA^ait recouvert le sommet de ce bouton, et, en s’accroissant peu à peu, il avait acquis le volume d’un cône de 3 pouces d’élévation sur 15 à 16 lignes de base.

A la suite d’une contusion de la peau de la partie externe du pied , cette excroissance se détacha : on découvrit alors un cône celluleux ulcéré , d’un rouge pâle , s’élevant d’environ un demi-pouce audessus du niveau de la peau. La surface de ce cône était humectée d’un mucus rare , blanchâtre , facile à se dessécher par le contact de l’air : aussi il ne tarda pas à acquérir une consistance semblable à celle de l’espèce de gaine dont il avait été si longtemps enveloppé.

Des recherches convenables démontrèrent que telle était, en effet, l’origine de la prétendue corne, et les événements ultérieurs ne permirent pas de douter que la tumeur ulcérée ne fût réellement cancéreuse.

Je pourrais citer plusieurs autres faits semblables, et rapporter robservation d’une malade, couchée actuellement encore à la Salpétrière, qui por-

tait, depuis plusieurs années, une production croûteuse et comme cornée à la face interne de la cuisse , dont elle avait suivi attentivement la marche , et qui s’était développée sur une surface ulcérée. A sa chute , on ne douta pas que l’ulcération ne fût cancéreuse, et le caustique y fut appliqué.

Ne pourrait-il pas se faire qu’une ulcération , simple d’abord , et donnant lieu à une sécrétion assez abondante pour déterminer des croûtes volumineuses , n’ait dégénéré plus tard en cancer, ainsi que nous l’avons vu pour d’autres ulcérations?

CANCER ENCÉPHALOIDE CUTANÉ.

Le cancer encéphaloïde de la peau, beaucoup plus rare que celui dont il vient d’être question, se présente sous des formes qu’on peut rapporter à deux types principaux :

Tumeurs encéphaloïdes globulées,

2® Encéphaloïdes développés dans des nævi.

Les encéphaloïdes globuleux se présentent dans la peau sous forme de noyaux arrondis , d’uii volume plus ou moins considérable , durs , élastiques , sans changement de couleur à la peau dans le principe; ils deviennent ultérieurement le siège d’une espèce de fluctuation obscure , quand ils passent de l’état de crudité à celui de ramollissement ; ils peuvent du reste apparaître d’emblée avec les caractères de la tunieur ramollie.

Le docleur L. Byron rapporte ( Dublin medical journal of medical science, t. 24) qu’une tumeur de

la grosseur d’une noisette se développa , chez un enfant de quatre ans , reposant sur l’apophyse épineuse de la deuxième vertèbre lombaire , et divisée en deux lobes.

Au dire de la mère, elle n’avait commencé que cinq semaines auparavant, sous la forme d’un petit tubercule , dur, gros comme un pois , adhérant aux parties sous-jacentes. On fit l’ablation de cette tumeur; la cicatrisation ne se fit que d’une manière incomplète , et la plaie devint le siège d’une tumeur fongueuse qui s’étendit rapidement et détermina la mort du malade. On constata à l’autopsie les caractères du cancer encéphaloïde.

Les cas de ce genre sont extrêmement rares, et les observations établissent que les noyaux encéphaloïdes de la peau, au lieu d’être bornés à cette enveloppe, sont ordinairement développés en même temps que d’autres tubercules dans des tissus plus profonds et dans les organes intérieurs. L’apparition des tubercules encéphaloïdes à la peau n’est donc alors que la manifestation d’une infection générale qui conduit prompr tement à la mort.

Il est rare encore , dans cette circonstance , que l’évolution des tumeurs encéphaloïdes cutanées parcoure toutes ses phases pour arriver à l’ulcération. Cette terminaison serait pourtant inévitable, si la maladie n’avait, par sa diffusion et sa présence dans toute l’économie, épuisé rapidement les sources de la vie et conduit le malade à la consomption.

Cette ulcération , sur les caractères de laquelle

je reviendrai dans un instant , est en effet la terminaison habituelle des tumeurs encéphaloïdes primitives de la peau, quand ces tumeurs sont abandonnées à elles-mêmes et que la maladie n’a pas envahi en même temps des organes essentiels à la vie.

Quelques faits particuliers rendront plus évidente la démonstration des propositions que je viens d’émettre.

OBSERVATION

Un enfant nouveau-né , bien conformé et issu de parents sains et sans antécédents cancéreux , allaité par une nourrice saine, présenta, vers l’âge d’un mois, plusieurs tumeurs du volume d’un petit pois, ayant leur siège , quelques-unes en petit nombre, dans l’épaisseur même de la peau; la plus grande quantité, dans la couche celluleuse sousjacente ; elles occupaient les membres inférieurs et le tronc. La santé de l’enfant n’en parut pas d’abord sensiblement altérée , mais chaque jour on vit s’accroître le nombre et le volume de ces nodosités ^ de sorte qu’il eût été difficile de trouver un point du corps qui ne fût le siège de quelquesunes. Bientôt la coloration de la peau changea sur les plus superficielles, une auréole livide ecchymotique en entoura plusieurs. J’eus occasion de voir deux ou trois fois l’enfant pendant le cours de la maladie; il fut examiné et soigné par bon nombre des plus habiles praticiens de la capitale , sans

que le diagnostic pût être posé d’une manière bien positive et sans que les moyens employés modifiassent en rien le développement de la maladie. Bref, l’enfant succomba un mois environ après qu’on se fut aperçu de l’invasion. Je fus chargé de faire l’autopsie cadavérique ; je transcris textuellement les notes que j’ai prises et conservées.

Autopsie faite trente-six heures après la mort. — Le corps n’est pas sensiblement amaigri, il existe sur le tronc et sur les membres inférieurs quelques taches ecchymotiques qui paraissent produites par du sang infiltré; il en existe une très-large avec suffusion sanguine à l’orbîte droit, elle occupe toute l’étendue des paupières et se prolonge à l’intérieur. L’œil de ce côté est projeté au dehors de la cavité orbitaire. Des nodosités d’un volume variable , depuis celui d’un pois jusqu’à celui d’une petite noix, font saillie, quelques-unes dans la peau, le plus grand nombre au-dessous de cette membrane ; elles sont disséminées dans presque tous les points de la surface du corps. Plusieurs d’entre elles présentent une teinte livide, une ecchymose qui forme à leur circonférence une sorte d’auréole. Il en existe de ce genre à la cuisse , à la région inguinale et dans plusieurs autres points ; mais la plus volumineuse siège à la région temporale gauche. L’incision de toutes les parties malades fait voir que plusieurs de ces tumeurs contiennent du pus blanc et de la matière cérébriforme. Dans d’autres points, elles sont d’un blanc rosé au centre, entourées d’un cercle noirâtre à la circonférence. Au

crâne , plusieurs perforent les os et font légèrement saillie dans la cavité ; l’os environnant est épaissi , rouge, ramolli; un instrument le traverse trèsfecilement. Le foie contient une multitude de tubercules encéphaloïdes , les uns consistants , les autres diffluents. Une masse encéphaloïde de la grosseur du poing est située au devant de la colonne vertébrale ; le poumon droit contient quatre petites tumeurs de même nature.

Je crois devoir rapporter au cancer encéphaloïde de la peau une variété rare, décrite par M. Rayer sous le nom de cancer leucé; les tubercules qui la constituent se distingatent par leur couleur d’un blanc laiteux. Ces tumeurs, qui paraissent, à la loupe, formées par une sorte d’hypertrophie du derme, avec infiltration d’une humeur lactescente, sont aussi remarquables par le développement accidentel de petits vaisseaux soit à leur centre, soit à leur circonférence. L’observation unique, consignée dans l’ouvrage de M. Rayer, et dont je vais rapporter l’extrait, démontrera que l’âge de la malade, le caractère non équivoque de tumeurs encéphaloïdes développées dans plusieurs autres points de l’organisme, ne permettent pas de séparer cette affection des tumeurs encéphaloïdes. Au reste, ici encore, comme dans l’observation qui précède, le cancer cutané n’a été que la manifestation d’une diathèse générale , et on comprend dès lors toute la gravité du mal et l’insuffisance des moyens thérapeutiques.

OBSERVATION

Cancer leucé; tubercules cutanés, circulaires , arborisés à leur centre ou à leur circonférence, isolés ou en groupes, disséminés sur les membres et le tronc, chez une jeune fille de dix-sept ans; cancer du jéjunum, du pancréas et des ganglions lympha- • tiques abdominaux, (Recueillie par MM. Gaide et Bonnet.)

Marie-Célina Patureaux, couturière, dix-sept ans, lymphatique, fut réglée pour la première fois dans le mois d’août 1827; la menstruation fut régulière jusqu’au mois de février 1828. Un mois auparavant, cette jeune fille s’aperçut qu’elle portait à la cuisse droite une tumeur à peu près du volume d’une noix ; elle éprouvait dans tout ce membre des douleurs lancinantes, qui furent calmées par une application de sangsues; au bout d’un mois, ces douleurs reparurent avec plus d’intensité ; la tumeur continua à augmenter de volume , la cuisse offrait un gonflement général, et la marche était difficile. Le 18 août, la malade entra à l’hôpital de la Charité, où on reconnut , outre la tumeur de la cuisse , une tumeur dans l’abdomen , occupant la région de l’ombilic.

Après un mois de séjour à l’hôpital, de petites tumeurs se développèrent sur différentes régions de la peau; divers traitements furent ^essayés sans succès. C’est alors que la malade entra à’ rhôpital

Saint-Antoine, le 24 septembre suivant. A cette époque, un certain nombre de ces tumeurs étaient entourées d’une auréole rosée et avaient une forme ovalaire ; elles faisaient, au-dessâs du niveau de la peau, une saillie qui dépassait rarement une ligne d’élévation. .

La plupart de ces tubercules avaient les dimensions d’une pièce de vingt ou trente sous ; plusieurs étaient réunis en groupes.

D’autres tumeurs, plus anciennement formées, avaient une autre apparence : leur centre , au lieu d’être bombé, était aplati et même un peu déprimé ; presque tous ces tubercules offraient de petites veinules tortueuses , au nombre de quatre ou cinq pour chacun d’eux, et qui, partant de leur base, se réunissaient à leur centre.

Ces tubercules, épars sur diverses régions du corps, isolés ou en groupes, étaient indolents 5 a la cuisse droite , indépendamment des tubercules cutanés , on sentait profondément une tumeur volumineuse et ovalaire.

A la partie antérieure et supérieure du bras droit, existait une tumeur arrondie, circulaire, de 1 pouce î/, de diamètre, présentant à son centre une véritable fluctuation ; dans ce point , la peau était bleuâtre, squameuse, et quelquefois humectée d’un peu de sérosité.

Au bout de vingt-huit jours , on fut obligé de les supprimer à raison de quelques accidents qui survinrent du côté de l’abdomen. Le faciès de la malade s’altérait de jour en jour, elle maigrissait à

vue d’œil ; il survint une coloration iclérique de toute la surface du corps, laquelle persista jusqu’à la mort. Le 1 1 janvier 1829, la malade fut prise de douleurs d’enfantement, et mourut presque immédiatement après avoir mis au monde un enfant qui ne vécut que quelques heures.

Autopsie faite vingt-quatre heures après la mort. — En incisant perpendiculairement les tubercules cutanés, on voyait que plusieurs étaient formés par une hypertrophie du derme. A la coupe , d’autres tubercules offraient de petites gouttelettes de sang épanché dans l’épaisseur du derme. Enfin , quand on incisait les autres , leur tissu paraissait ramolli, et, quand on pressait la peau entre les doigts , une humeur purulente , laiteuse , suintait des mailles du derme. La tumeur du bras droit était formée par une véritable masse de tissu encéphaloïde ramolli. Dans l’espace crural du côté droit existait une tumeur encéphaloïde du volume du poing, d’une dureté et d’une résistance trèsgrandes. Le centre de cette masse cancéreuse était traversé par la veine crurale, dont la face externe était entièrement confondue avec la tumeur.

Il existait en outre, dans plusieurs points de l’appareil digestif, des altérations de nature cancéreuse. Le fœtus, âgé de sept à huit mois, ne présentait aucune trace de cancer.

La seconde espèce d’ encéphaloïde cutané «sf

constituée par des tumeurs congéniales, des nævi, qui, dégénérant, deviennent le siège de dépôts de matière encéphaloïde. Ces foyers cancéreux sont le point de départ de tumeurs semblables qui se développent dans d’autres régions plus ou moins voisines. Dans les cas de ce gen^pe, les malades peuvent porter pendant de longues années le germe de leur affection; alors les nævi restent stationnaires et indolents , ].usqu’au moment où des circonstances extérieures accidentelles font naître ou réveillent en eux le vice cancéreux. D’après ce qui - précède , on voit que cette seconde variété, si elle n’a pas été uniquement le résultat d’une irritation extérieure , est du moins restée locale pendant un temps quelquefois fort long. Dans certains cas, elle a pu être extirpée sur place, et l’opération suivie de guérison.

La première forme globulée affecte en général des sujets peu avancés en âge : celle-ci peut se développer à tous les âges, mais elle affecte de préférence la jeunesse et l’âge adulte. Tous les nævi sont susceptibles de dégénérescence, quel que sait d’ailleurs le point de la peau qu’ils occupent; on les voit au crâne, à la face, mais ils se montrent le plus souvent dans les régions où la sueur est âcre et abondante. Ainsi , c’est au pli de l’aine, à la vulve, aux aisselles, à l endroit où la peau forme un sillon entre le sein et le thorax chez les femmes grasses, qu’on les voit se développer de préférence. Lorsque ces tumeurs viennent à s’excorier et doivent dégénérer, elles deviennent le siège d’un travail in-

Hammatoire , sont douloureuses, augmentent de volume, et donnent bientôt naissance à des ulcères cancéreux qui fournissent en abondance un fluide ichoreux, souvent sanieux et fétide. Cet ulcère boursouflé se recouvre de champignons qui tombent et se reproduisent avec rapidité, des portions de détritus de la tumeur sont rejetées au dehors, tandis que la dégénérescence s’approprie les tissüs voisins, qu’elle distend ou comprime. Des hémorrhagies plus ou moins répétées et formidables se font par ces ulcères, et l’on voit les signes de l’infection cancéreuse se développer promptement. Toujours la rapidité et la marche de la maladie augmentent une fois que l’ulcération est établie. Cependant les phénomènes de la maladie ne sont pas toujours aussi nettement tranchés, et l’on comprend quelle influence peut avoir sur la rapidité de sa marche le volume de la tumeur primitive, l’abondance du système vasculaire , et quelquefois aussi la nature du traitement. Les deux observations suivantes présentent des exemples de ce genre de cancer encéphaloïde cutané. Il est facile de saisir les différences qui les distinguent. L’une nous fait voir se succédant avec rapidité la série formidable des accidents qui peuvent accompagner l’encéphaloïde; dégénérescence du naevus, impuissance de l’opération, récidive, hémorrhagies, gangrène, cachexie cancéreuse, s’y trouvent réunies. L’autre, dont la marche a été moins aiguë , ést un exemple de succès de l’opération. Elles nous offrent l’une et l’autre des enseignements utiles au point de vue

de la thérapeutique. La première est due à M. Récamier; la seconde est extraite de Is^Reme médicale et appartient à la pratique de M. le professeur Gerdy.

OBSERVATION

Cancer encéplialdide de la région dorsale développé

sur un nœvus. ,

M*”® de R..., âgée de quarante ans, issue de pa- , rents fortement constitués, a été sujette dans son enfance, d’abord à des rapports acides, et ensuite à des angines, qui ont cessé à treize ans, lors de la première apparition des règles; quatre ans après, elle a commencé à éprouver des migraines.

Douée d’une grande force d’âme et d’une sensibilité exquise, de R..., mariée à dix-sept ans, devint veuve à vingt et un, déjà mère de deux enfants. A trente-huit , elle perdit sa fille , et cette perte, aussi vivement sentie que celle de son mari , exaspéra des palpitations qui la fatiguaient souvent depuis son veuvage.

M”^® de R... portait au dos un large nævus caractérisé par une peau brune, rugueuse et mamelonnée. Vers trente-neuf ans, en juillet 1826, un des mamelons situés sur les bords du nævus ayant été excorié, il s’y développa une tumeur qui prit rapidement le volume du poing et devint le siège d’élancements intolérables. M. le professeur Boyer

enleva cette masse carcinomateuse, le 7 décembre

La plaie fut cicatrisée en six semaines; mais bientôt un engorgement de même nature que le premier se manifesta sur les côtés de la cicatrice. M. Boyer n’ayant pas jugé à propos d’emporter cette nouvelle tumeur, la malade me consulta le 5 avril 1827.

Voici ce que j’observai : Une tumeur dure, inégale et uniforme, ayant 6 pouces dans son diamètre vertical, 4 dans l’horizontal, et 2 seulement de relief, occupait toute la région postérieure du thorax, à gauche ; sur la partie moyenne de cette tumeur, et dans le sens de son grand diamètre, on remarquait, au fond d’un sillon large et profond, une cicatrice de 4 pouces de long. La partie de la tumeur placée au dehors du sillon était recouverte par la peau saine, et l’autre par le nævus. Au-dessus de l’angle inférieur de la cicatrice, la peau était luisante et la tumeur déjà ramollie.

Malgré l’état avancé de cette maladie cancéreuse, les douleurs lancinantes étant aiguës et habituelles, je résolus de constater ce que pourrait la compression pour les calmer, et pour diminuer un engorgement d’un aussi mauvais caractère; elle fut commencée le 6 avril 1827.

Je me servis, pour comprimer, de disques d’agaric, et de bandes de percale, avec lesquelles je fis dominer la compression sur la circonférence de la tumeur, sans négliger le centre. En peu de jours, celle-ci avait perdu quelques lignes de relief, et

près d’un pouce de ses autres diamètres. J’augmentai la compression , en recommandant de relâcher le bandage s’il causait de l’insomnie. La malade négligea d’abord cet avis; mais dès la troisième nuit, le malaise qu’elle éprouva la' contraignit de s’y conformer. La fièvre qui était survenue à cette occasion dura quelques jours, pendant lesquels on s’en tint à l’emploi d’un laxatif, et à l’usage de boissons acidulés.

Pendant la fièvre, les douleurs que la compression avait suspendues reparurent : on voulut la leur opposer de nouveau, mais elle ne les calma point comme auparavant; bien plus, elle ne put pas être supportée au même degré que dans les premiers jours, et on se borna à un simple bandage contentif.

Dans le cours du mois de mai , il s’établit , sans cause connue, une fièvre qui devint habituelle et il sè forma , sous le bord du grand pectoral gauche, un engorgement de la grosseur d’une petite noix. Cependant l’appétit se soutenait ; mais la santé se détériorait de jour en jour, et la tumeur prenait un développement considérable , ainsi que l’engorgement de l’aisselle, qui acquit bientôt le volume d’un œuf. Au commencement du mois de juin, je reconnus sur la partie inférieure de la tumeur une eschare qui s’étendit peu à peu, et dont la séparation donna lieu à une hémorrhagie qui faillit enlever la malade le 9 juillet 1827.

A l’époque de son ouverture spontanée, la tumeur, ramollie, recouvrait toute la partie posté-

rieure gauche du thorax , depuis la troisième côte jusqu’à la onzième ; son relief, de 2 pouces en dehors au mois d’avril , était au moins de 6 ou 7 au commencement de juillet , et allait en décroissant jusqu’à son bord interne ; il était tel que la malade ne pouvait se coucher que sur le côté droit ; les douleurs étaient devenues intolérables , malgré l’usage interne et externe des calmants.

En arrivant au moment de l’hémorrhagie , je trouvai la malade décolorée, très-affaiblie et baignée dans son sang. Aussitôt, j’incisai l’eschare qui n’était détachée que dans une étendue de 3 à 4 lignes ; je vidai le foyer de toute la matière cérébriforme qu’il contenait, et je le remplis de bourdonnets roulés dans la poudre de colophane d’abord, et ensuite dans celle de quinquina et de camphre. Le sang fut arrêté immédiatement, et la malade soulagée. Dans les journées suivantes , d’autres foyers cérébriformes et sanguins furent encore ouverts, et les pansements continués avec la poudre de cjuinc|uina et de camphre , avec laquelle on malaxait pour ainsi dire la tumeur, qui crépitait sous les doigts, à cause des gaz qui s’y formaient dans l'intervalle des pansements. Pendant la lîn de juillet, et le courant du mois d’août , il se lit une sorte de détersion de ces foyers, dont l’odeur devenait absolument insupportable. La faiblesse de la malade obligeait à différer les pansements qu’on renouvelait deux fois par jour. Après la chute des eschares qui étaient dans les foyers mélangés avec la

matière cérébriforme , l’odeur fétide et la crépita

— oO —

tion ne reparurent plus comme auparavant, et la tumeur se trouva réduite à un volume moindre que lorsque je l’avais vue pour la première fois. La malade alors put se coucher sur le dos ; l’ulcère se rétrécit, comme par une sorte de cicatrisation; la tumeur axillaire diminua , et il se manifesta dans les membres inférieurs, et spécialement dans le droit, une infiltration qui fit des progrès jusqu’à la mort. Cependant les fonctions digestives ge conservèrent longtempjs , quoique la malade ne prît aucune espèce d’aliments qu’avec une grande répugnance, et quelle fut consumée par une fièvre continue. Dans les dernières semaines, outre les paroxysmes habituels , elle éprouvait, après l’usage des moindres aliments , un accès de fièvre plus ou moins violent avec frisson , chaleur, sueur. Les exacerbations et les accès de cette fièvre n’éprouvèrent que des modifications fugaces par les préparations de quinquina, soit qu’on les employât seules ou associées avec divers calmants ou antispasmodiques. Le sous-carbonate de fer n’eut pas plus de succès, tandis que l’eau distillée de menthe poivrée a toujours procuré du soulagement. Après l’ouverture de la tumeur, la malade se plaignit pendant plusieurs jours d’un sentiment d’ivresse qui la fatiguait beaucoup; je pensai que le camphre employé en forte proportion dans la poudre des pansements en était la cause ; je le supprimai, et cet accident (je l’ai noté sous le point de vue de Faction du camphre sur le système nerveux ) diminua , sans disparaître entièrement ^

probaijiement k raison de la faiblesse de la tiialade , qui s’éteignit à la fin du mois d’août.

OBSERVATION

Cancer encéplialdide de la peau de la tempe (recueillie et publiée par M. Trifet).

Victoire Mangemartin , soixante-huit ans , culotière, demeurant rue Princesse, 11, entra le 5 mars 1844 à l’hôpital de la Charité, dans le service de M. Gerdy. Elle porte à la partie droite et supérieure du front, vers l’origine du cuir chevelu, une ulcération cancéreuse de la grandeur d’une pièce de 5 francs.

Elle fait remonter l’origine de son mal à plus de dix ans ; c’était alors une petite végétation de la grosseur d’une petite lentille ; elle était recouverte d’une petite croûte; pendant neuf ans, les choses restèrent stationnaires. Ce n’est que depuis quelques mois quelle a commencé à éprouver quelques douleurs dans cette partie, douleurs qui se faisaient sentir pendant la nuit. La malade remarque alors que la tumeur augmente de volume.

Malgré un traitement interne et externe prescrit par un médecin de la ville, la tumeur s’ulcéra; c’est alors qu’elle entra à l’hôpital. Le 20 mars, M. Gerdy enlève toute la partie malade en la circonscrivant entre deux incisions et en la disséquant jusqu’au périoste. Le tissu osseux était sain. Le

tissu de la tumeur est de nature encéphaloïde ^ parsemé de foyers hémorrhagiques.

Le 20 avril, la malade, se trouvant très-bien, sort de l’hôpital , en promettant de revenir au pansement chaque matin.

Le 6 mai, la malade est complètement guérie.

Diagnostic, — Les caractères diagnostiques du cancer encéphaloïde cutané doivent être examinés à l’état de tumeur non ulcérée et ulcérée. Disons tout d’abord que l’encéphaloïde s’observe rarement isolé dans lapeau; le plus souvent des productions demême nature existent dans le tissu cellulaire sous-cutané et dans d’autres organes; le squirrhe, au contraire, a fréquemment son siège exclusif dans l’enveloppe tégumentaire. L’encéphaloïde se rapproche plus de la forme lobulée , il est plus élastique , le squirrhe est plus dur. L’encéphaloïde acquiert plus rapidement un volume considérable , le squirrhe est rarement volumineux. La marche de l’encéphaloïde est plus rapide que celle du squirrhe ; l’encéphaloïde est plus fréquent dans la jeunesse, presque seul observé dans l’enfance, ce qui n’exclut pas son développement dans un âge avancé ; le squirrhe s’observe rarement avant l’âge adulte. Lorsque le cancer cutané est à l’état d’ulcération, des caractères distinctifs assez tranchés s’observent encore; j’ai indiqué, en faisant l’histoire du squirrhe et de F encéphaloïde , les caractères de l’un et l’autre ulcère; qu’il me suffise d’opposer ici la petite quan-

ülé de sanie que les ulcères squirrheux fournissent, eu égard à leur étendue, à Fétat fongueux et boursouflé des ulcères encéphaloïdes , à l’abondance du fluide ichoreux et des détritus de matière encéphaloïde qui s’en échappent. Signalons enfin la fréquence et l’abondance des hémorrhagies dans l’encéphaloïde ulcéré , et la rareté de cet accident quand il s’agit du squirrhe.

On rencontre des tumeurs constituées par le tissu érectile et qui simulent jusqu’à un certain point les tumeurs encéphaloïdes cutanées. Elles sont molles , bleuâtres , tantôt lisses , tantôt granulées à leur surface ; elles adhèrent intimement à la peau et sont formées de vaisseaux sanguins ; elles présentent quelquefois des mouvements isochrones à ceux des pulsations artérielles, ou bien augmentent par les efforts, et diminuent de volume par la pression.

D’après ces caractères en général, il est difficile de se méprendre sur la nature de ces tumeurs; l’erreur serait possible, lorsqu’elles présentent au centre une apparente fluctuation semblable à celle que l’on retrouve dans le cancer ramolli. Mais l’âge du sujet, le bon état de sa constitution, le développement peu rapide du mal, l’abseàice de tout symptôme morbide, soit local, soit général, du moins au début, caractérisent suffisamment les tumeurs érectiles et empêchent de les confondre avec le cancer encéphaloïde. Dans certains cas, alors même que la tumeur est ulcérée, on peut encore conserver des doutes sur sa nature ; à l’appui de cette propo-

sition, je citerai le fait suivant, recueilli par moimême à FHôtel-Dieu eu 1828.

OBSERVATION

Tumeurs érectiles (T apparence cancéreuse dégénérées et ulcérées.

Louise Dardel, âgée de huit mois, née et élevée à la campagne, de parents sains, fut présentée par M. Marjolin à Dupuytren, et reçue à FHôtel-Dieu le 3 mars 1828. Cette enfant vint au monde avec deux taches rouge lie de vin, faisant relief sur la peau. L'une d’elles occupait la face dorsale des trois premiers métatarsiens du côté gauche , et en passant entre les deux premiers orteils s’étendait du côté de la face plantaire dans une étendue de 1 pouce carré. La seconde, située à la partie moyenne et interne de la cuisse, était large comme une pièce de 1 franc. Jusqu’à trois mois les tumeurs restèrent stationnaires ; seulement elles devenaient turgescentes pendant les cris de l’enfant. A partir du troisième mois, on s’aperçut que la tumeur du pied augmentait de volume ; il se forma des ulcérations entre les deux orteils sans hémorrhagie; ulcérations qui s’agrandirent en étendue et en profondeur, et gagnèrent bientôt la face dorsale du pied. L’enfant, par ses cris, manifestait sa souffrance, et sa santé générale devenait de moins en moins florissante.

Voici l’état dans lequel se présenta cette enfant à son entrée :

Entre les orteils existe une fissure profonde qui fait communiquer deux ulcérations, l’une à la face plantaire, l’autre à la face dorsale. Ces ulcérations à bords turgescents formés de tissu érectile, à fond grisâtre , blafard et fongueux , sont recouvertes d’une sanie très- odorante. Dupuytren reconnut dans ces désordres un mélange de dégénération cancéreuse et érectile.

Cependant la tumeur de la cuisse s’était accrue sans s’ulcérer; elle était rouge, violacée, pâlissait sous la pression du doigt pour se colorer de nouveau ; elle avait deux fois plus d’étendue qu’à l’époque de la naissance. M. Marjolin avait pensé à l’amputation. Dupuytren eut la même idée; mais il en fut détourné par la crainte d’être en présence d’un cancer qui aurait récidivé, par l’existence d’une tumeur à la cuisse menacée du même accident qu’on observait au pied.

Les émollients, les pansements au chlorure de chaux, avaient échoué ; on résolut , pour modifier la surface, de cautériser avec le nitrate acide de mercure. Après une première cautérisation faite avec un pinceau imbibé du liquide , la surface ne fut pas modifiée ; elle semblait tenir de la pourriture d’hôpital. 11 y eut un peu de douleur sur le moment et quelques gouttes de sang noir. Sept jours après, deuxième cautérisation , qui produisit une notable amélioration. La cautérisation, arrêtée par un ab-^ cès à la fesse, qui fui ouvert et n’eut pas d’autres

suites , fut reprise le 9 avril , continuée de cinq en cinq jours, et , dès le principe , le fond de l’ulcère perdit son aspect grisâtre, les bords s’affaissèrent, la solution de continuité diminua d’étendue , et après neuf cautérisations, vers la fin de mai, le mal était guéri.

Mais , depuis la cinquième cautérisation , la tumeur de la cuisse avait fait des progrès ; il s’était établi des fissures, des ulcérations, une sorte d’émonctoire , qui prenait d’autant plus d’activité dans ses fonctions, que l’altération du pied diminuait. L’indication d’un exutoire sembla manifeste. On établit un cautère au bras : l’ulcère de la cuisse se modifia alors promptement sous l’influence du même caustique, et fut guéri le 25 juin. La santé générale de l’enfant n’en fut pas ébranlée, et elle sortit guérie le 10 juillet 1828.

Du 25 juin au 10 juillet de la même année, il n’y

eut pas de récidive. Autour de la cicatrice du pied,

déprimée et blanche à son centre, se trouvaient de

petits tubercules rouges , gros comme un grain de chènevis, restes de la tumeur érectile. A la cuisse, la cicatrice est parsemée des mêmes tubercules, plus manifestes , plus nombreux.

Des lipomes, des tumeurs enkystées , ont été pi is quelquefois pour des cancers à l’état de ramollissement. Cette méprise sera évitée si l’on se souvient que ces tumeurs sont, en général, d’une consistance plus uniforme , indolentes, libres de toute adhérence, sans changemeut de couleur à la peau.

et n’apportant d’autre trouble dans la santé qu’une certaine gêne aux mouvements des organes qui en sont le siège ; le lipome, d’ailleurs, étant placé sous la peau, la peau peut être plissée sur lui avec facilité.

Pronostic. — Le pronostic de Fencéphaloïde cutané est très-grave pour les raisons que nous avons indiquées à l’occasion du squirrhe , parce que l’affection est le plus souvent la manifestation d’une diathèse , et enfin parce que cette variété du cancer est plus souvent suivie de récidive après les opérations.

CANCER MÉLANÉ ( Anthracine, Jurine et Alibert).

Cette variété de cancer de la peau est assez rare, ou n’en rencontre dans les auteurs que quelques observations souvent fort incomplètes, et son histoire, surtout au point de vue de l’anatomie pathologique microscopique, laisse beaucoup a desirer.

Alibert décrit comme distinctes deux variétés de cancer cutané mélanique , l’un qu’il nomme cancer antliracine , et l’autre cancer mélané, tandis que M. Raver regarde ces deux formes comme identiques. D’autre part, lorsqu’on lit la description que ie premier de ces auteurs donne du cancer qu’il appelle globuleux, et qu’on la compare à celle du cancer mélané , on se demande sur quels caractères il s’est fondé pour séparer ces deux affections. Enfin, on trouve ça et là éparses dans les recueils pério^ diques des observations de tumeur mélanique mul~

tiples, dont les caractères se rapprochent teliemenl de ceux qui ont été assignés au cancer mélané, qu’on est tenté de les ranger dans cette dernière catégorie, quoique les auteurs de cette description ne leur aient pas donné ce nom.

Voici , du reste, comment Alibert le décrit dans sa Nosologie naturelle : « Cette variété de cancer se présente communément sous forme de tumeurs globuleuses , d’une couleur rougeâtre ou violacée, assez analogues, par leur aspect, aux baies de cassis ou de genévrier. Ces tumeurs , blessées ou irritées , laissent souvent échapper un sang rouge et trèsfluide. »

L’auteur ajoute à l’appui de sa description trois observations. Nous nous contenterons de citer la première, parce que l’autopsie permit de donner plus d’exactitude à la description anatomique.

OBSERVATION

Une femme âgée de cinquante ans, d’un tempérament bilieux , forte et robuste, éprouva un jour des douleurs très-vives vers l’appendice xyphoïde. Ces douleurs augmentèrent d’intensité, l’inappétence survint ; un état légèrement fébrile s’empara de la malade , ses forees diminuèrent considérablement. Dès le commencement de son séjour à l’hôpital Saint-Louis , cette femme vit apparaître une multitude de petites tumeurs globuleuses, qui occupaient divers sièges à la surface du corps. Les unes se montraient sur le cuir chevelu, et sem-

Liaient tenir aux fibres de l’occipito-frontal ; d'au» très étaient pour ainsi dire accumulées sur le sommet de l’articulation du bras avec l’épaule. On en voyait un certain nombre sur la paroi de l’abdomen, aux cuisses , aux jambes, et à la plante des pieds elles conservaient partout le même aspect et les mêmes caractères. Voici d’ailleurs les principaux symptômes qu’éprouvait la malade : elle se plaignait d’une sensation de brûlure le long de l’œsophage, après l’introduction d’un liquide dans l’estomac , surtout du bouillon ; elle avait une douleur déchirante à l’épigastre, quelquefois un sentiment de pulsation vers l’appendicœ xyphoïde; son pouls était petit, concentré, et parfois intermittent; elle ne pouvait supporter aucune nourriture. Elle finit par tomber dans un anéantissement extrême, et mourut par l’effet d’une lente et douloureuse consomption.

Le cadavre fut ouvert. Les tumeurs incisées étaient dures, d’un blanc jaunâtre dans leur intérieur, assez semblables à du lard rance , soit par leur couleur, soit par leur consistance; quelques-unes étaient noirâtres à leur superficie, et ulcérées à leur sommet. Nous trouvâmes une grande quantité de liquide rouge dans la cavité thoracique. Les poumons, totalement désorganisés, présentaient des concrétions noirâtres, contenant dans leur centre une sorte de noyau. Les glandes qui environnaient l’œsophage et la trachée-artère offraient un caractère carcinomateux. Dans la cavité abdominale, le foie était sain , la rate n’était point altérée ; mais la mem-

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