CANCER CUTANÉ DE LA FACE
Le cancer cutané de la face peut en occuper indistinctement toutes les régions ; on peut dire cependant, d’une manière générale, qu’il a plus fréquemment son siège sur les lèvres, le nez, les paupières, quoiqu’il ne soit pas rare de le rencon- Srer dans la région des joues et de la parotide.
Si l’on considère la fréquence de ces cancers cutanés de la face relativement aux autres points du corps, ils paraissent affecter pour elle une prédilection particulière. C’est surtout à la lèvre inférieure qu’on l’observe, si bien que Gault dit l’avoir rencontré, en suivant la clinique de Desault, cinquante fois, sur une fois celui de la lèvre supérieure.
Desault, Chopart, Boyer, Sabatier, sont unanimes à reconnaître cette vérité. Les ailes du nez n’en sont pas moins dans quelques cas le point de départ d’un cancer cutané qui s’étend un peu vers la lèvre supérieure ; mais c’est surtout dans le sillon qui sépare l’aile du nez de la joue qu’il se développe. Un cancer de la peau dans la région parotidienne peut aussi atteindre le lobule et détruire une plus
ou moins grajtide partie du pavillon de l’oreille.
Comme dans toutes les autres régions du corps, les causes efficientes de ces cancers sont le plus souvent inconnues.
Faut-il accuser Faction d’un instrument tranchant, d’un corps contondant, et quand les mêmes agents ne donnent lieu chez quelques individus qu’à une lésion passagère qui tend sans cesse vers la guérison , si des circonstances étrangères n’en contrarient la marche naturelle? ou bien faut-il, pour expliquer la production de cette maladie , avoir recours à un état particulier de l’économie, dont nous avons parlé précédemment, et qui n’attendait qu’un excitant pour se traduire au dehors ? Toujours est-il que l’observation a démontré que des cancers cutanés de la face ont apparu à la suite d’excitations répétées.
Je citerai le cas rapporté par Lassus d’un homme qui, après avoir été souvent mordu à la lèvre inférieure par des pigeons qu’il nourrissait en soufilant des graines dans leur bec, eut un cancer de cette lèvre.
. M. le professeur Roux a longuement insisté sur Faction irritante que cause la température élevée de pipes à tuyau très-court.
D’autres fois, comme nous avons déjà eu occasion de l’indiquer, la maladie a débuté sous la forme d’une verrue que les malades ont tourmentée, excoriée par des attouchements fréquents, ou bien c’est un ulcère simple qui a dégénéré à la suite d’irritations prolongées.
Nous n’avons rien à signaler relativement h l’anatomie pathologique des cancers cutanés de la face; nous dirons seulement que c’est surtout dans cette région qu’on a eu l’occasion d’étudier ces squirrhes sous forme de grains et de tubercules, dont nous avons fait la description , et ces tumeurs que l’on a rangées' parmi les tumeurs épidermiques, les tumeurs bénignes. Toutes les particularités anatomiques qui s’y rattachent sont comprises dans les généralités qui nous ont déjà occupé. La variété la plus commune dans les cancers cutanés de la face est donc le squirrhe ; l’encéphaloïde vient ensuite.
Les cancers de la peau de la face se développent, comme partout ailleurs, sous deux formes bien différentes, celle de tumeur et celle d’ulcère. Nous allons en présenter successivement l’histoire générale sous le point de vue de leur origine , de leur dia- ^^nostic, de leur marche et de leur terminaison, en ajoutant quelques particularités relatives au traitement.
Tumeurs. — Les tumeurs cutanées cancéreuses de la face débutent, comme partout ailleurs, tantôt par une tuméfaction vague , dure , qui , selon Boyer, n’est jamais recouverte de poils, tantôt par une verrue qui s’excorie et finit par s’ulcérer. Cette dernière variété appartiendrait aux tumeurs épithéliales, selon M. Lebert.
Souvent plusieurs de ces productions se développent à la fois, et se trouvent rapprochées les unes des autres.
Le squirrhe cutané de la face devient parfois le siège d’une rétraction qui a été signalée aussi pour d’autres organes. Cette rétraction a pour effet de rider, de plisser les téguments restés sains autour de. la maladie, et, quand le cancer s’est développé dans le voisinage d’une partie mobile, celle-ci peut être attirée et deviee de sa position naturelle . c’est ainsi que se produit quelquefois l’ectropion
dans les cas de cette espèce.
La tumeur cutanée cancéreuse peut causer de la même manière une simple déviation du point lacrymal: de là un épipbora consécutif. C’est encore par ce mécanisme que, dans la région parotidienne, le cancer cutané entraînera le lobule du pavillon
ou rantitragus en avant , et que l’ouverture des narines dans le cancer de 1 aile du nez pourra etie déformée. La tumeur a-t-elle au contraire son siège sur le bord libre d’une membrane, elle vSe développe librement dans le sens où elle n’éprome point de résistance, et les orifices naturels que circonscrit la membrane sont altérés dans leur forme ou rétrécis. Ainsi, se trouve modifiée la ligne sinueuse que forment les deux lèvres rapprochées [’une de l’autre ; ainsi disparaît rharmonie des deux courbes qui dessinent l’ouverture des paupières. Quant aux caractères physiques de la tumeur cu¬
tanée cancéreuse de la face , elle ne revet aucune
modification due à la région, c’est-à-dire que, comme partout ailleurs, elle est verruqueuse ou sessile ou pédiculée, dure, lancioanle, etc.
Les cancers cutanés de la face peuvent être con-
fondus avec diverses autres affections qui ont avec elle des degrés de ressemblance variable , suivant les parties de la face qui sont atteintes du mal. Aux lèvres comme dans les régions parotidiennes et palpébrales, une tumeur inflammatoire ne saurait longtemps en imposer ; car la marche de la maladie, la tuméfaction qui en est la suite , l’augmentation de température, etc., mettront facilement sur la voie du diagnostic.
Aux lèvres, comme aux paupières, dans la région parotidienne comme dans celle du nez, dans toutes les parties de la face en un mot, des tumeurs érectiles pourraient imiter la tumeur cancéreuse, si leur couleur, si leurs pulsations , si leur affaissement sous la pression sur le trajet des vaisseaux, selon qu elles ont un caractère artériel, veineux ou mixte, n’établissaient en général un signe différentiel d’une grande valeur.
Enfin des kystes pourraient être confondus avec la tumeur cancéreuse de la peau des paupières,
. sans la mollesse , la mobilité du kyste qui glisse sous la peau, laquelle a conservé d’ailleurs sa souplesse et sa couleur normales.
Mais il est des tumeurs sébacées qui pourraient être, et qui ont été prises pour des tumeurs cutanées cancéreuses. — Un malade portait à la lèvre inférieure une tumeur qui, s’étant enflammée et ulcérée, avait assez bien l’aspect du cancer. Une incision est pratiquée sur elle, et il sort par l’ouverture de la matière sébacée, u était un follicule dont le goulot avait été oblitéré, et qui s’était rempli du pro-
duit delà sécrétion de sa poche. (Blandin, Dictionn, de médecine et de chirurgie pratiques, t. 2, p. 78.) Dans tontes les régions de la face, les mêmes phénomènes peuvent se présenter. Le ckalazion ou grêlon, cette tumeur qui a été comparée à un grain de grêle, et qui se présente sur le bord libre des paupières, dépasse rarement le volume d’un petit grain de riz et se présente sous la forme d’un corps blanc, qui ne cause aucune souffrance , et que beaucoup de personnes conservent toute leur vie, sans y faire attention. Le cancer cutané des paupières offre une couleur différente, est bosselé, peut acquérir un volume bien plus considérable, n’occupe pas le même siège.
il est enfin des tumeurs concrètes, dures, comme crétacées, d’autres qui sont fibreuses, qu’il sera facile de distinguer du cancer dans les régions palpébrales et parotidiennes. ^
De toutes les tumeurs cutanées de la face, celles qui embarrasseraient le plus le chirurgien sont assurément les tumeurs syphilitiques.
Dans des cas analogues , il faudrait , comme le fait judicieusement observer M. Roux, avoir égard, au siège de la tumeur, car, si elle était sur la lèvre supérieure , ce serait déjà une présomption de croire que la maladie n’est pas un cancer ; à l âge , au sexe de la personne atteinte de l’affection , car les tumeurs cutanées cancéreuses des lèvres sont rares chez les femmes, extrêmement rares dans les premiers temps de la vie; à l’état des parties génitales, car la moindre trace de syphilis pourrait
mettre sur la voie ; enfin à l’emploi de la médication mercurielle , qui fait disparaître la maladie si elle est de nature syphilitique, qui ne la modifie pas si elle est cancéreuse.
La marche des tumeurs cancéreuses de la face revêt quelquefois l’apparence d’une insidieuse bénignité ; on a ' vu des tumeurs rester longtemps stationnaires, jusqu’à ce qu’une cause étrangère fût venue déterminer une irritation : c’est alors qu’il s’opère , dans quelques cas , une légère desquamation de la peau qui est le point de départ de l’ulcération. D’autres fois, le centre de la tumeur se ramollit, éprouve une solution de continuité , et désormais la marche de Taffection sera bien plus rapide, car l’ulcération reste rarement stationnaire au même degré que l’était la tumeur. Enfin , ce sont quelquefois des gerçures , des crevasses , qui annoncent les progrès de la maladie. Il suinte de ces fentes une sérosité roussâtre, qui s’épaissit en une croûte jaunâtre. Le malade y porte incessamment la main, irrite la surface mise à nu ; de nouvelles croûtes se forment, et sous elles s’accumule une sanie dont la quantité augmente de jour en jour : c’est alors que la tumeur cancéreuse est devenue un ulcère cancéreux, l’ulcère chancreux de la face.
Ulcères.— Rarement primitive, rulcération cutanée de la face est habituellement la suite des phénomènes que nous venons d’indiquer.
Les caractères que nous avons assignés plus haut aux ulcères chancreux de la face ne permettent pas oujours de les distinguer aisément de quelques
autres, et, eu particulier, des ulcères scrofuleux, dartreux et syphilitiques.
L’ulcération simple , celle qui est le résultat d’une brûlure , d’une plaie, guérit, en général, assez vite, quand aucun obstacle ne vient entraver la guérison. Il n’en est pas de même de l’ulcère scrofuleux, de la dartre rongeante , ou lupus. Les différences se tirent de l’âge , du nombre des tumeurs qui ont précédé l’ulcération, de la douleur, de la marche de l’affection , et , enfin , des produits sécrétés.
L’ulcération cancéreuse de la peau de la face ne se manifeste, en général, que dans un âge avancé ; il est rare que le lupus se développe à cette période de la vie. Les tumeurs qui ont précédé la formation de l’ulcère ont été plus nombreuses quand il s’agit d’un lupus que quand il s’agit du cancer; fréquente dans les cas de cancer cutané de la face , la douleur est rare dans le lupus. La tuméfaction des lèvres, des ailes du nez , la tuméfaction des ganglions, un teint pâle, des chairs flasques, indiqueront assez que certaines ulcérations cutanées de la face sont de nature scrofuleuse, surtout si elles ont leur siège à la base du nez, sur la lèvre supérieure, car c’est là leur siège de prédilection.
Les ulcérations syphilitiques de la face ne diffèrent pas de celles qui se trouvent sur les autres régions du corps : aussi les caractères qui les distinguent des ulcérations cancéreuses sont les mêmes c|ue ceux qui ont été déjà signalés. Mais il est important de noter qu’aux lèvres le chancre induré peut donner neu à des erreurs. Celui-ci se ])réseD{esous l’aspect
d’une ulcération d’un gris jaunâtre, fournissant une suppuration peu abondante , ayant pour base une induration comme cartilagineuse, quelquefois bien bornée , surtout dans les premiers temps de son existence , et s’entourant parfois ensuite d un engorgement œdémateux qui se perd sur ies parties voisines. Cette induration a une marche infiniment plus rapide que celle du squirrhe, elle est toujours précédée de Fulcération, tandis que, à part les ulcérations simples qui dégénèrent, l’induration dans le squirrhe existe dès le début.
Malgré ces caractères distinctifs , le diagnostic peut encore offrir d’assez grandes difficultés et n’être éclairci que par le traitement antisyphilitique.
Lé pronostic du cancer cutané de la face a la même gravité que celui des autres régions ; il est en outre plus fâcheux à cause de la difformité qu’il détermine et de la gêne qu’il peut apporter dans l’exercice des fonctions des organes sensoriels. Toutefois une circonstance signalée dans ce pronostic, c’est la lenteur remarquable avec laquelle le cancer se développe quelquefois.
Des malades atteints d’un cancer de ce genre ont pu vivre encore longtemps avec le mal qui était resté chez eux tout à fait stationnaire. Nous devons dire aussi que les ganglions sous-maxillaires et parotidiens ne s’engorgent que plus tardivement dans cette région.
Est-il vrai que les récidives soient moins fréquentes après i’ablation des tumeurs cutanées can-
céreuses de la face que dans les autres points du corps ?
Cette proposition aurait besoin, pour atteindre le caractère de vérité démontrée , d’être soumise à l’épreuve d’une longue observation et d’une statistique éclairée. Nous admettons plus volontiers que, pendant le développement des cancers cutanés, les viscères ne sont point atteints de cancer diathésique.
Traitement. — Les divers agents que possède la thérapeutique ne sont pas tous également utiles dans le traitement des cancers cutanés de la face. Les caustiques liquides auraient ici Fincoiivéïiient d’atteindre, en raison même de leur fluidité, les organes voisins si délicats en général, et dont l’intégrité est nécessaire à l’exercice de certains sens : aussi sont-ils peu employés ; ce n’est que dans iei^ points les plus éloignés de ces organes qu’ils peuvent être mis en usage, et cela avec beaucoup de ménagement.
Le cautère actuel trouverait peut-être ici une heureuse application ; mais ce sont surtout les diverses pâtes caustiques que Fart possède qui ont le plus d’avantage : telles sont le chlorure de zinc, le caustique de Vienne, la pâte arsenicale du frère Corne, le caustique noir de M. Velpeau. Tous ces caustiques ont l’avantage d’agir sur les parties mêmes qu’ils touchent sans s’étendre aux tissus voisins. On peut donc suivre tous les contours du mal , sans courir le danger de causer après la chule du cancer une cicatrice beaucoup plus étendue que le mal ne
Fêtait lui-même. En général, cette application iFest point suivie de Fintlammation phlegmoneuse des parties voisines comme l’est quelquefois celle du cautère actuel.
Quand la dégénérescence a envahi une certaine partie des membranes qui se trouvent dans la région de la face, l’ablation des cancers peut être aisément pratiquée au moyen d’incisions soit courbes, soit en V, soit au moyen de plusieurs lignes combinées. Un procédé mixte, composé de i emploi de l’instrument tranchant et des caustiques, consiste à n’appliquer les derniers qu’ après que le cancer a été enlevé ; la pâte arsenicale du frère Corne, appliquée immédiatement après Faction de l’instrument tranchant, sur les tissus encore saignants, a pu déterminer des symptômes d’empoisonnement, résultat de l’absorption de l’acide arsénieux par les vaisseaux : aussi a-î-on conseillé de ne l’appliquer que vers le quatrième ou le cinquième jour, après la section des parties, alors que ^a suppuration s’est établie et empêche l’absorption des substances placées sur la couche des bourgeons charnus; les autres caustiques, qui ne présentent pas les mêmes inconvénients, n’exigent pas les mê¬
mes précautions.
C’est surtout dans la région de la face que l’on peut avoir recours à Fautoplastie après l’ablation des tumeurs cancéreuses. Ainsi , quand une partie considérable de Fune des paupières ou des deux paupières doit ê!re enlevée, Fœil, mis à découvert par l’ablation de ses moyens de protection, devient
d’abord le siège d’une difformité choquante ; en outre, exposé continuellement aux irritants extérieurs, il pourra s’enflammer, devenir le siège de douleurs vives, et plus tard la perforation de la cornée et la perte de l’organe pourraient être la conséquence de l’opération. La blépharoplastie, dans ce cas, a donc pour objet, comme nous le disions plus haut , de remédier à la difformité et de servir à la conservation des fonctions. L’autoplastie , dans cette région , prend le nom de blépharoplastie, et on l’exécute par un certain nombre de procédés qui tous se rattachent à la méthode indienne , et dont il n’entre pas dans mon sujet de présenter les détails. Je dirai seulement que, dans plusieurs cas , et particulièrement dans ceux que M. Laborie a empruntés à la pratique de M. Jobert ( Gazette médicale) , la blépharoplastie a eu des résultats avantageux.
Notons cependant que , dans ces cas d ablation des paupières, la nature peut quelquefois se suffire à elle-même, et réparer, sans perte notable des fonctions, la solution de continuité qui a ete faite. C’est , au moins , ce qui ressort d’un cas remarquable , publié par M. Gerdy.
Néanmoins, si la perte de substance était trèsétendue, je pense qu’il serait prudent de la réparer immédiatement par la blépharoplastie.
Pour la région nasale , l’ablation d’une tumeur un peu volumineuse réclame également une autoplastie, au moyeti de laquelle on corrige d’abord un peu la difformité ; la rhinoplastie a même eu, dans
ie fait cité plus haut, de M. Blandin, l’avantage de favoriser le rétablissement de F odorat, que la destruction cancéreuse avait fait perdre.
L’autoplastie trouve enfin une application beaucoup fréquente dans le cancer des lèvres, et ici encore elle corrige une difformité et conserve une fonction utile, èn s’opposant à l’issue continuelle de la salive au dehors. Mais tandis que , dans les régions précédentes, l’anaplastique empruntait ses procédés à la méthode indienne , dans celle dont il s’agit maintenant, elle les emprunte surtout à la méthode par glissement, dite méthode de Celse.