ONZIÈME OBSERVATION
Cancer ulcéré de l’utérus ; cicatrisation prompte de l’ulcé ration sous l’influence de la décoction de suie employée en injections , et de la pommade de cette même substance.
cc Marie Bernard , âgée de soixante-quatre ans , ayant vu ses règles cesser â cinquante , éprouva ,
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deux ans après , une sensation incommode de pesanteur dans les parties génitales , qui fut bientôt suivie d une leucorrhée peu abondante, cessant de temps a autre , pour reparaître à intervalles irréguliers.
Cet état dura plusieurs années sans qu’il survînt aucun trouble dans l’organisation de la matrice.
Mais peu à peu le sentiment de pesanteur acquit plus d’intensité ; il survint des douleurs lancinantes dans l’intérieur du vagin ; les selles et l’émission des urines devinrent difficiles, et enfin, le 21 décembre 1833 , la malade ayant réclamé nos soins , nous offrit les symptômes suivans :
Douleurs lancinantes presque continuelles dans T intérieur des parties génitales; écoulement par la vulve d’un liquide ichoreux, sanguinolent et fétide; douleur intolérable dans l’aine gauche, ou l’on n’apercevait ni tuméfaction ni rougeur, se propageant au membre pelvien du meme côté ; défécation et excrétion des urines difficiles : la première ne peut avoir lieu qu’au moyen des lavemens, la seconde, que par des efforts violens fréquemment répétés; sensation d’un froid glacial dans les lombes qui fait le tourment de la malade, et l’oblige de couvrir constamment cette région de vétemens de laine fortement échauffés ; sommeil nul; appétit diminué; maigreur; faiblesse musculaire ; locomotion difficile, et par cette faiblesse , et par les douleurs dont le membre abdominal gauche est le siège.
Le toucher rend manifeste une large ulcération à la région qu’occupe le col de Futérus. La partie de cet organe accessible au toucher a le volume d’une pomme de rainette ; elle est bosselée , dure , et offre un ulcère de trois pouces dans son plus grand diamètre, et de deux pouces dans son plus petit, a bords inégaux , durs , renversés en dehors , et divisé en plusieurs lobes par de profondes fissures. Un des lobes, situé à gauche , dur, squirrheux comme les autres , mais plus volumineux , forme une espèce d’anse , et se continue avec le reste du corps de l’utérus ; ce qui explique les douleurs que la malade éprouve dans Faine de ce côté. Sans doute que le plexus sacré gauche se trouve atteint par l’inflammation cancéreuse ; ce qui expliquerait aussi la douleur du membre pelvien correspondant.
Après cet examen, il ne peut plus y avoir de doute sur la nature de la maladie : c’était un squirrhe ulcéré de Futérus qu'il fallait combattre; et par quels moyens? Je prescrivis le traitement banal employé dans ces sortes de lésions organiques .
Le mal ne fit qu’empirer.
Le 24 février, la malade , désespérée , fut à Montpellier réclamer les conseils du professeur Lallemand , qui ajouta F extrait d*5 aconit a celui de ciguë, mais sans plus de succès.
Enfin les forces de la malade s'épuisèrent ; la locomotion devint impossible , et la malade s’élita complètement.
C’est a cette époque que je faisais mes expériences
sur la Suie appliquée aux ulcérations diverses ; et , en désespoir de cause, je tentai F us âge de ce médicament.
Le 1 1 mars , j’employai les injections de la décoction de cette substance (1), au nombre de cinq à six, faites successivement au moyen d’une seringue à matrice , et répétées quatre fois dans la journée. La sensibilité de l’organe n’en fut point augmentée et la malade n’en éprouva aucune douleur.
Le 18 , l’utérus avait perdu de son étendue.
Le 22, je joignis aux injections l’application de la pommade de suie (2).
Le 26 , l’ulcération était réduite au quart de sa surface primitive. Ses bords étaient affaissés, moins durs , plus égaux , et le volume de la tumeur était moindre ; les fissures avaient disparu , les douleurs
avaient cessé, les selles et l’émission des urines
étaient plus faciles , et le sommeil était revenu.
Je remplaçai la pommade, dont l’application était toujours incomplète , faute de spéculum , et les injections, dont la répétition fréquente fatiguait la malade , par des bains locaux de décoction de suie , au moyen d’un entonnoir dont le bout recourbé ,
(4) % Suie , deux fortes poignées.
Eau , une livre.
Eaites bouillir pendant une demi-heure ; passez avec ex¬
pression tiède.
(2) % Axonge . sj.
Suie. . *j.
Mêlez.
introduit dans le vagin , y produisait une arrosion continue.
Le 10 avril, l’üicératîon n’est plus sensible. On a peine à atteindre F utérus , dont Pengorgedient a beaucoup diminué. Le doigt, après le toucher, n’cst plus recouvert de mucosités sanguinolentes , comme auparavant. Mais cet engorgement n’est pas réduit ; l’utérus est encore dur et squirrheux, et il y a, sans doute , a craindre une ulcération nouvelle , que là suie ne pourra prévenir.
Telle était encore mon opinion un mois après , bien qu’il n* y eût rien de changé dans J etât général de la malade , lorsque , le 10 mai , je la soumis a ünè nouvelle exploration.
Ce ne fut pas sans étonnement que je vis alors la partie de F organe malade accessible au toucher ne plus offrir de squirrhosité , et ayant repris sa consistance et sa souplesse normales.
Le col de F utérus id existe plus ; il a été détruit par l’affection cancéreuse , ainsi qu’une partie considérable du bas-fond de cet organe ; ce qui est sensible par la dépression remarquable que présente la cicatrice a sa partie inférieure. Cette cicatrice s’offre, au toucher, sous la forme d’une bourse globuleuse , fermée par un cordon.
Bien qu’il n’y ait aucune ouverture sensible, quelques gouttes d’un liquide séro-sanguinolent qui s’èn échappent par intervalles , et des douleurs plus Ou moins vives qui se font sentir de temps a autre dans l’hypogastre, me font soupçonner que la surface in-
184 diagnostic différentiel
terne de l’utérus est encore atteinte de l’affection cancéreuse ; et comme la décoction de suie n’y peut pénétrer, il est à craindre que ce cancer interne ne fasse des progrès et n’entraîne la perte de la malade. Quoi qu’il en soit, la puissance cicatrisante de cette substance est mise dans tout son jour par ce fait. » Selon toutes les probabilités, les prévisions de notre confrère se réaliseront , et le cancer suivra sa marche dans l’intérieur de l’utérus. Il est à regretter que ce praticien n’ait pas continué sa cure si heureusement commencée , en portant , comme le fait M. Mélier , ses injections dans la cavité meme de l’utérus. L’usage du spéculum lui eût été aussi d’une bien grande utilité pour la précision de son diagnostic , pour l’exactitude des applications topiques et pour la facilité des injections. Si, privé de ces puissans moyens d’exécution , il a pu néanmoins amener a cicatrisation un ulcère cancéreux aussi étendu que celui qu’il nous décrit , combien ne devrions-nous pas de reconnaissance à un agent thérapeutique aussi puissant , aussi simple et aussi facile a se procurer qu’est la suie ! Nous avons fait déjà quelques essais avec ce médicament, et, quoiqu’ils n’aient pas eu encore des résultats bien satisfaisais, nous nous proposons de les continuer. Les bons effets que nous avons d’ailleurs obtenus de la créosote, et les rapports chimiques qui paraissent exister entre cette dernière substance et la suie , nous autorisent a penser que la suie peut être employée utilement et remplacer, dans certains cas , la créosote ,
qu’il est quelquefois difficile de se procurer, et qui, jusqu a ce jour, est d’un prix fort ëlevé.