‹ Du cancer de la matrice, de ses causes, de son diagnostic et de son traitementChapitre 3 sur 36 · CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

En 1773, F Académie des Sciences, des Belles- Lettres et des Arts de Lyon décerna une double couronne au mémoire de Peyrilhe sur le cancer. Depuis cette époque , plusieurs sociétés savantes , nationales et étrangères , ont mis au concours cette grande question pathologique, sans avoir retiré des efforts tentés pour la résoudre une satisfaction complète. Tout récemment encore, en 1830 , la société de médecine de Bordeaux a proposé le même sujet de prix :

« Etablir les caractères distinctifs des divers en- » gorgemens, defe ulcérations du col et du corps de » l’utérus; exposer les meilleures méthodes de trai- » tement qui conviennent à chacun d’eux, et pré- » senter les cas qui nécessitent F extirpation des par- » ties malades. »

Cette société a été assez heureuse pour trouver dans le mémoire du docteur Duparcque un travail digne de ses suffrages , et du prix qu’elle lui a décerné.

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Une polémique animée, qui s’est engagée sur le meme sujet entre les médecins physiologistes et les praticiens qui n’ont pas adopté les principes de la médecine physiologique ou qui se sont rangés sous sa bannière avec de nombreuses restrictions, adonné naissance a plusieurs ouvrages spéciaux et a un grand nombre d’articles sur le cancer, soit dans les journaux , soit dans les dictionnaires de médecine ; et cependant, malgré ces publications multipliées et d'un mérite plus ou moins incontestable, la science ne paraît pas satisfaite sur ce point , puisque la société de médecine de Lyon invite les hommes laborieux à s’en occuper de nouveau. Ce besoin de la science , après tant de travaux entrepris et exécutés avec zèle et persévérance, prouve : 1° l’importance delà question ; 2° la difficulté de la résoudre.

S’il est en pathologie une question palpitante d' intérêt , c’est, sans contredit , celle du cancer. Depuis Hippocrate jusqu’ a nos jours, tous les auteurs qui se sont occupés des généralités de la science, ont consacré un article a part a cette affection , et tous ont avoué ou ont montré Fimpuissance ou ils ont été d’ établir son étiologie sur des données certaines et immuables.

Après avoir vu les hommes du plus grand mérite échouer dans la recherche de la nature intime du cancer, nous nous garderons bien, dans un siècle qui ne veut rien admettre sans preuve, de présenter une théorie nouvelle du cancer, qui ne manquerait pas d’avoir le meme sort que toutes les théories qui Fau-

raient précédée. Les raisonnemens qiiel’liumorisme et le solidisme ont enfantés tour à tour pour arriver a la démonstration d’un inconnu, P altération primitive dont le cancer dépend, ont été, selon les temps et diaprés les tliéories médicales en faveur, vrais pour les uns et absurdes aux yeux des autres. Us n’ont répandu aucune lumière sur Pétiologie de cette altération ; car lors même que Ton serait parvenu a assigner la part qui revient aux solides et celle que les humeurs peuvent réclamer, ce que nous sommes loin d’admettre * resterait encore a résoudre la question , bien pins importante , de savoir en quoi consiste cette altération toute spéciale des solides et des liquides qui constitue la maladie. Un voile impénétrable jusqu’à ce jour couvre l’essence de cette désorganisation ; toutes les tentatives faites pour le soulever sont restées infructueuses, comme si la nature, avare de ses secrets , se réservait le monopole des causes premières et livrait seulement à notre avide curiosité lesrésultats qu’elles produisent.

Ces résultats, soumis à P appréciation de nos sens, devraient être aujourd’hui les seuls objets de nos investigations , et Pou devrait renoncer à trouver la source fatale d’où peuvent émaner ces inconcevables dégénérescences qui les constituent. Cependant, il n’en est point ainsi ; la plupart des auteurs cherchent à remonter à leur principe ; les uns croient le reconnaître dans une altération spéciale et primitive du système nerveux, les autres, et ce sont les anatomo-pathologistes modernes , considc-

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rent ces dégénérations comme le produit morbide d\me sécrétion vicieuse déposée dans nos organes, y subissant les développemens et les transformations par lesquelles nous le voyons passer, en vertu d^une vie qui lui est propre.

Notre intention étant de faire un ouvrage d'Atilité pratique, nous n’analyserons pas les travaux qui ont eu pour but de tracer la marche suivie par ces dégénérations, de les étudier sous le rapport anatomique et de les classer comme des êtres naturels ; ces recherches, d\in intérêt scientifique plutôt que thérapeutique, nous entraîneraient beaucoup trop loin. Nous préférons renvoyer, pour ce qui les concerne, aux ouvrages de Laënnec, de Bayle, de MM. Cavol et Cruveilhier, ou Ton trouvera tout ce qu 'a fait faire de progrès a l'anatomie pathologique Fesprit observateur de ces laborieux scrutateurs de la nature, qui ont tracé Fhistoiredes dégénérations connues sous les noms de tubercule , squirrhe , encéphaloide , de manière a ne laisser rien a y ajouter. D’ ailleurs, ce sont moins des généralités sur le cancer que la société de médecine de Lyon nous demande, que debonnes considérations sur les causes , le diagnostic et le traitement du cancer de Futérus. Aussi nous borneronsnous a discuter quelques points théoriques de la question, qui se rattachent plus directement a la pratique. Nous serons ainsi conduit a examiner si, comme les anciens et le plus grand nombre des médecins de notre époque le prétendent, le cancer est une affection primitivement générale et qui se localise; ou si,

d’après la manière de voir des médecins phy siologistes, il doit être considéré comme le résultat d’irritations morbides d’abord locales et qui se généralisent par leur persistance , par les mauvais traitemens qu’on leur fait subir; généralisation qui, dans ce dernier cas, n’aurait pas lieu sans l’action persistante des causes qui la déterminent.

On conçoit d’avance l’importance d’une discussion qui ouvre à la thérapeutique une voie pleine d’espérance, si elle décide les convictions en faveur des opinions des physiologistes, et qui laisse au contraire la thérapeutique au point oii elle se trouve , s’il en ressort la preuve que les affections cancéreuses ne se développent que chez les individus qui en portent le germe dans leur organisation , et que les irritations locales, a la suite desquelles elles se montrent quelquefois , peuvent tout au plus être considérées comme des causes qui mettent en jeu la prédisposition organique dont elles dépendent.

Gela posé , on peut se demander si le cancer est une maladie primitivement locale qui se généralise par ses progrès, oubien, s’ildépend au contraired’un état morbide primitif de l’organisme, existant d’une manière latente et constituant dans cette période une simple disposition.

Pour les médecins physiologistes , la première question est résolue par l’affirmative. Le cancer est une maladie locale toujours accompagnée d’inflammation. L’inflammation du cancer extérieur se répète par sympathie dans les principaux viscères ;

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mais le cancer ne s’y développe que par suite de cette inflammation. Les progrès du cancer sont toujours en raison de Finflammadon qui -s’y trouve ; il n’est pas incurable tant qu’il n’est que local. (Broussais, Examen des doctr. méd., propos, demèd .) Le squirrhe , les encéplialoides , sont toujours le résultat de F irritation peu active et prolongée des tissus aréolaires. Les encéplialoides ne diffèrent du squirrhe et des tubercules que par des nuances fort légères, parce qu’elles sont, comme eux, de i‘ albumine accumulée par Firritation dans les vacuoles de ces tissus. Lorsque le mouvement de décomposition, qui se développe dans les fluides épanchés , en a produit le ramollissement , Firritation s’y accroît sensiblement , et Finflammadon s’y allume. (Lest alors cjue commence la destruction partielle de la partie engorgée, ou la désorganisation cancéreuse, pendant que Firritation lymphatique , qui se propage dans le tissu cellulaire de la circonférence , y prépare un nouvel endurcissement qui doit subir le sort du noyau primitif. ( Exam ., p. 698 etp. 700). « ïi est si vrai que Firritation organique, agissant d’une manière spéciale sur les tissus lymphatiques, est la mère commune de tous ces produits , que, de l’aveu de tous les auteurs, on les voit aussi succéder aux affections syphilitiques , aux dartres , aux éléphantiasis ; ce qui prouve que le cancer n’est point une maladie particulière ni primitive , a laquelle certaines victimes furent dévouées par une fatale nécessité. .Enfin, s’il m’est peppis d’en appeler a mon expérience, j’a-

jouterai que, depuis que j’ai contracté l’habitude déteindre complètement l’irritation dès son début, je n’observe plus ces dégénérescences que chez les personnes qui ont négligé les moyens de guérison dans le principe, ou qui se sont procuré des rechutes multipliées. »

Marchant sur les traces de son illustre maître, M. le professeur Bouillaud, dans son article Cancer du Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques , adopte pleinement les principes émis par M. Broussais sur Pétiologie du cancer. Comme ce professeur, M. Bouillaud reconnaît qu' il est difficile de séparer nettement les symptômes du cancer de ceux qui appartiennent à la maladie qui a été décrite sous le titre d’ inflammation chronique.

Après avoir cherché a établir P analogie des symptômes du cancer avec ceux des phlegmasies chroniques , Pauteur ajoute : « Les productions cancéreuses se développent lentement, et sans que Porgane ou elles siègent éprouve une notable augmentation dans sa température. Elles doivent être considérées comme des espèces de corps étrangers , qui gênent mécaniquement les fonctions des organes qu’elles occupent. Ce n’est guère qu’a l’époque où s’opère leur ramollissement qu’on voit se manifester les phénomènes de réaction générale. Alors, comme dans les phlegmasies chroniques purulentes , le teint s’altère ; il devient tantôt terne , plombé livide , tantôt d’un jaune paille, ou d’un blanc de cire ; une fièvre hectique s’allume, l’amaigrissement

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survient, les liquides se dépravent et toutes les fonctions se détériorent. ;»

Sans nier les rapports symptomatologiques assez nombreux qui existent entre la cancer et la phlegmasie chronique, on ne peut méconnaître les différences notables qui séparent deux genres d’’ altérations essentiellement distinctes. Si, à l’époque où la tumeur cancéreuse se ramollit, elle présente quelques uns des symptômes locaux et de réaction qui caractérisent les phlegmasies , quelle différence n’offre-t-elle pas dans son mode de développement, obsscur et lent dans son principe, et sans cause appréciable, stationnaire ou progressif, mais jamais rétrograde ; d’une bénignité insidieuse , qui lui permet d’exister pendant long-temps sans troubler l’exercice normal des fonctions; marchant avec constance vers la terminaison qui lui est propre et atteignant, quelquefois lentement , souvent avec une rapidité effrayante, son degré extrême, le ramollissement et la désorganisation! Que remarque-t-on de semblable dans la marche et la terminaison d’une phlegmasie quelconque ? Quelle comparaison peut-on établir, sous le rapport de l’étiologie, entre l’induration phlegmasique tendant naturellement vers la résolution ou, si elle reste stationnaire , ne passant jamais, par cela même et surtout a cause de sa nature, a cette dégénération qui constitue le cancer; et cette autre induration qui n’est que le point de départ, le premier degré du cancer, le squirrhe, enfin, presque constamment irréductible (et si je dis presque,

c’est par déférence pour des opinions graves qu’il m’en coûterait de combattre, quoiqu’elles soient en opposition avec mes convictions), ou qui, si elle disparaît, se reproduit fréquemment sous la même forme'et avec les mêmes caractères, et finit en défini-

tive par la désorganisation de tous les tissus qui la composent et par leur transformation en une matière organique spéciale, homogène, à nulle autre semblable , qui a reçu le nom d’ E ncéphaloïde ?

Cette assimilation n’est-elle pas combattue par M. Bouillaud lui-même, dans la description qu’il donne des tumeurs cancéreuses, ou il admet que ce ri est guère quel l'époque ou s'opère leur ramollissement qu'on voit se manifester les phénomènes de réaction générale ? Avant cette époque , elles doivent être considérées comme des espèces de corps étrangers qui gênent mécaniquement les fonctions des organes qu elles occupent .

Nousle demandons, est-ce ainsi qu’agissentles productions des plilegmasies chroniques? N’est-ce pas au début de leur formation qu’elles gênent le plus les fonctions des organes, et ceux-ci ne reprennent-ils pas la liberté de leur exercice au fur et à mesure qu’on s’éloigne de cette époque? C’est que ces dernières productions se résolvent en totalité ou en partie par les progrès du temps, ou bien si elles s’organisent, elles jouissent des attributs de l’organisation normale, elles s’identifient avec elle ; elles en acquièrent les propriétés et en partagent les fonctions organiques.

La repullulation du cancer, soit dans l’endroit

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même où il existait d’ abord, soit dans des organes plus ou moins éloignes, est un fait embarrassant pour ceux qui veulent que le cancer soit une maladie primitivement locale. La faiblesse des explications que M. BouiJlaud donne de ce phénomène, à peu près constant, nous fait douter de sa conviction. « Sa reproduction immédiate , dit-il , dans le lieu même qu’occupait la maladie , dépend ordinairement de ce que le mal n’a pas été extirpé jusque dans ses plus profondes racines. Ce qui reste est une espèce de germe au moyen duquel le cancer se développe de nouveau.

» Quant a ces cancers qu’on rencontre dans différons organes chez des individus auxquels des cancers extérieurs ont été extirpés , il est possible qu’ils existassent avant l’opération et qu’ils se fussent développés sous l’influence de causes semblables à celles qui avaient déterminé ceux de l’extérieur ;

11 se peut aussi que l’irritation chronique a laquelle certains cancers extérieurs doivent leur origine se communique a quelques viscères intérieurs. »

Nous répondrons à la première assertion, avec notre ancien maître, M. Boyer, ce praticien aussi consciencieux qu’habile et expérimenté , que nous avons toujours vu le cancer, lorsqu’il était bien caractérisé, se reproduire, quelle qu’eût été l’attention de l’opérateur a rechercher et a enlever toutes les parties environnantes qui offraient la plus légère apparence d’altération. Nous avons actuellement sous les yeux une malheureuse femme chez laquelle le

sein droit cancéreux fut amputé il y a un an. Trois mois après l’opération, la cicatrisation de la plaie était 'a peine achevée , que des tubercules innombrables repullulèrent dans toute sa circonférence ; un énorme champignon s’est développé du coté de P aisselle , et depuis deux mois plusieurs tumeurs dures, lancinantes, se manifestent dans le sein gauche. Nous pouvons affirmer que nous avions exploré ce dernier organe avec le plus grand soin , et que nous n’y avions trouvé aucune trace d'engorgement quelconque.

Nous n’avons pas de réponse sérieuse a faire a des argumens fondés sur la possibilité de l’existence des cancers intérieurs, antérieurs à l’extirpation des cancers extérieurs. Dans les sciences, on ne raisonne pas sur des il se peut , ou bien on s’expose à des démentis qu’il est toujours sage d’éviter. Nous indiquerons plus tard ce qui nous paraît être la cause véritable de ces repullulations , sur lesquelles d’ailleurs nous aurons occasion de revenir. Poursuivons l’analyse des auteurs partisans de la localisation primitive du cancer.

La diathèse cancéreuse , dit le professeur Richerand (1), enlève tout espoir de guérison. Elle naît du vice local, tient a la résorption de la matière formée dans le cancer , et ne préexiste point a cette affection. Cette opinion est exactement celle émise par Peyrilhe en 1773 (2). 11 prétendait que le can-

(1) Nosographie chirurgicale , pag, 386.

(2) Dissertatio acadcmica de Cancro.

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eer était toujours une maladie locale; mais que Ficher, qui se rassemble dans les foyers intérieurs, ou qui découle de F ulcère , venant a être absorbé par les vaisseaux lymphatiques , il en résultait Finfection générale connue sous le nom de diathèse cancéreuse , qui, diaprés ce sentiment, serait toujours secondaire. Il y a ici évidemment confusion ; Peyrilhe prend la cachexie pour la diathèse qui, nous le verrons bientôt, aune acception bien différente.

Comme Peyrilhe et M. Richerand, et comme la plupart des auteurs qui font du cancer une maladie primitivement locale , le docteur Robert (1) confond la diathèse avec la cachexie , la prédisposition avec Finfection. Expliquant les phénomènes généraux et les repullulations du cancer par la résorption de la matière cancéreuse , il ne peut concevoir leur existence autrement que par Pabsorption du virus cancéreux fourni par une affection locale. De la tumeur cancéreuse ramollie, ulcérée, partent toutes les irradiations sympathiques , toutes les résorptions ichoreuses qui vont porter au loin dans Péconomie les matériaux de tumeurs semblables.

A Fappui de cette opinion, M. Robert cite divers passages des auteurs qui la partagent. Bell (2) , après avoir fait un rapprochement assez curieux et fort peu concluant entre la pratique de James Hill qui, sur quatre-vingts personnes opérées du cancer, en a vu seulement douze avoir des récidives ou iPêtre

(1) L’Art de prévenir le Cancer au sein. Paris , 1812 , in-8.

(2) Traité des Ulcères , pag. 325.

pas entièrement guéries , et celle de Monro qui , sur soixante malades opérés , n’en a vu que quatre de sauvés, et, attribuant les insuccès de ce dernier praticien à sa grande réputation qui Pavait mis dans le cas d’opérer beaucoup de cancers invétérés , en conclut qu'il y a tout lieu de regarder cette maladie comme une affection locale , et non comme liée primitivement avec quelque affection du système.

Lecat (1) dit que la seule chose qu’il trouve constamment dans tout ce qui peut occasioner le cancer, c’est de l’irritation, de la douleur, de la tension et un éréthisme particulier. Les symptômes de la maladie sont évidemment pris pour ses causes par cet habile praticien , qui Pattribue à un vice purement local.

Pouteau (2) semble établir ainsi sa profession de foi relativement au siège local du cancer : ce Les exemples de cancers , dit-il , qui sont la suite d’un vice interne, guéris sans retour par Popération, sont assez multipliés pour faire voir que le bonheur d’enlever toute la cause avec ses effets, serait plus fréquent, si on se déterminait de bonne heure à Popération. w

Les autorités de Bichat (3), de MM. Roux, Gardien, de Pinel, sont tour a tour invoquées et des passages de leurs ouvrages rapportés en preuve que le cancer est une affection primitivement locale.

(1) Prix de V Académie de chirurgie , tom. 1.

(2) OEuvres posthumes.

(3) Anatomie générale.

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L’opinion du docteur Vigaroux (1) est trop explicite pour cjue nous ne croyions pas devoir la rapporter. « Existe-t-il, dit-il , dans les humeurs un virus cancéreux qui se porte dans telle ou telle partie , selon la cause occasionelle qui le détermine ? ou bien le virus prend-il naissance dans F engorgement cancéreux , et par F effet du mouvement intestin qui s’y établit ? Pour résoudre cette question, il n’y a qu’a suivre pas a pas le développement du cancer.

On observe en effet que ses principes, ses éléments, qui existent dans le squirrhe parfait, sont tout-a-fait innoeens , et ne donnent aucun signe de leur présence jusqu’au moment oii la douleur commence à se faire sentir. Il s’établit alors d’une manière indubitable un véritable mouvement fermentatif ; il se fait un centre d’irritation dans un ou plusieurs points de la tumeur, et les humeurs, qui affluent de toutes parts, viennent, par leur pression continuelle, augmenter l’engorgement et les douleurs. Le virus cancéreux est le produit de cette fermentation ; avant elle cette tumeur n’était qu’un engorgement lymphatique simple , sans mouvement sensible , et ou la lymphe n’avait encore acquis aucune faculté délétère .. Ces engorgemens, lorsque la concrétion les i' j gagne, forment les racines du cancer. On voit par la que le vice cancéreux n’existait pas avant la formation du cancer ; qu’il est un effet, et non une cause, et qu’il prend sa source dans la tumeur

(1) Maladies des femmes , t. 1.

même, par le mouvement fermentatif qui s’y excite, en raison de la chaleur et de la sensibilité de la partie oii il siège ; que conséquemment toutes les acrimonies qu’on avait imaginées sont des êtres de raison , que le bon sens et la méthode de philosopher repoussent. »

Une comparaison fort ingénieuse , faite par M.Maunoir(2) , entre le virus cancéreux et les virus variolique ou autres, a été rapportée par divers auteurs 'a F appui de la thèse qu’ils soutiennent.

« L’action morbifique qui se passe après Finoculation de la petite™ vérole , ou de tout autre virus , dit cet auteur , ne peut-elle pas nous aider à concevoir ce qui se passe dans les différentes époques du développement du squirrhe ou du cancer? Depuis Finstant ou le bouton de la petite-vérole ou tout autre foyer d’ inoculation a paru , jusqu’à l’invasion de la fièvre , il y a matière contagieuse avec laquelle on peut inoculer. Cependant, si on enlève ce bouton , ou si on le brûle , la maladie ne se développera pas. Quelle que soit la manière d’être du cancer, il est probable que sa marche a quelque chose d’analogue à celle des maladies dont je viens de parler. Sans nous fatiguer à des recherches vraisemblablement inutiles sur son origine , F expérience nous apprend qu’il est le plus ordinairement à sa naissance une maladie locale , et susceptible

(t) Réflexions et observations sur le Cancer, imprimées dans les Annales de Montpellier .

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de destruction , et pour qu’il devienne une maladie constitutionnelle , il faut qu’il ait subi une certaine alteration qui ait favorisé l’absorption d’un principe particulier, lequel déterminera l’infection générale ; mais ce en quoi cette action diffère beaucoup de celle des autres affections contagieuses , c’est que le temps nécessaire pour que le travail qui prépare l’infection générale soit achevé , varie singulièrement ; que rien n’annonce cette époque fâcheuse ; et que, lorsqu’elle a lieu, il en résulte moins un développement de tumeurs cancéreuses dans différentes parties du corps , qu’une augmentation dans le volume de la principale , et dans la rapidité de tous les accidens. x>

Cette comparaison péchant par sa base , puisque l’un de ses termes est connu tandis que l’autre est une supposition purement gratuite, elle ne peut soutenir un examen sérieux. Personne ne méconnaît la propriété contagieuse du virus variolique ; mais qui a constaté l’existence du virus concéreux ? Bien plus, les expériences faites à l’hôpital Saint-Louis sous les yeux deM. Aubert, et auxquelles M. Robert se soumit lui-même , ainsi cpie plusieurs médecins et élèves en médecine , avec un courage et un dévouement aux intérêts de la science dignes d’éloges, à l’effet de constater si le pus des ulcères cancéreux pouvait , par l’inoculation , transmettre une maladie semblable â celle dont il était le produit, n’eurent que des résultats négatifs. Le pus d’un ulcère cancéreux du sein , inoculé au bras de

MM. Robert , Fayet , Le Noble , Durand et Riett , y détermina une légère douleur lancinante , semblable a celle d’une piqûre d’épingle. lise manifesta un léger gonflement et une aréole rouge autour de la piqûre ; un peu de pus blanchâtre s’y forma. Le troisième jour , le gonflement était à peine sensible; le quatrième jour, dessèchement du pus qui s’était converti en croûte; le cinquième jour, la croûte était tombée ; il restait une légère tache rouge. Ce phénomène était évidemment le résultat de l’irritation produite par la lancette. Nul autre dérangement ne survint dans la santé des médecins courageux soumis â l’expérience; il n’y eut chez eux aucune communication de la maladie cancéreuse ; la propriété contagieuse de l’ichor fourni par un horrible ulcère cancéreux dut donc être rejetée par les expérimentateurs, comme elle est rejetée depuis eux par tous les praticiens.

Mais si ces expérimentateurs n’avaient pas eu la petite-vérole, s’ils n’avaient pas été vaccinés et qu’on leur eût inoculé du pus pris dans un bouton variolique, ils auraient éprouvé , selon toute probabilité , une maladie semblable â celle dont le bouton aurait fourni l’agent de transmission. Voilà comment agit un virus et comment il décèle son existence par son active contagion , évidente à tous les yeux.

Cette propriété contagieuse n’existant pas dans l’ichor cancéreux, il ne saurait être assimilé aux maladies virulentes dont le caractère essentielle-

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ment distinctif est de se transmettre par inoculation.

On ne peut pas confondre non plus la variole avec le cancer , sous le rapport de l’aptitude de l’organisme a contracter l une ou l’autre maladie. L’aptitude variolique est inhérente à l’espèce humaine ; tôt ou tard elle fait explosion et donne lieu a une série de phénomènes morbides qui l’anéantissent a jamais ; l’individu chez lequel la petite-vérole s’est développée et a parcouru régulièrement ses diverses périodes , peut se considérer comme à l’abri de tout retour d’une maladie semblable ; il est inapte désormais à la contracter de nouveau.

Mais si on enlève , nous ne disons pas un cancer confirmé , mais une tumeur squirrheuse', dure , indolente , qui ne s’accompagne encore d’aucun indice de retentissement morbide dans l’économie , pourra-t-on avoir l’assurance que la maladie sera éteinte dans sa source , que la funeste aptitude a sa reproduction sera détruite en meme temps que le symptôme sous lequel elle se manifestait obscurément? Malheureusement l’expérience a répondu négativement. Elle a prouvé au contraire que, tandis que la variole débarrasse l’économie d’une aptitude morbide, l’extirpation d’une tumeur cancéreuse, avec quelque soin qu’on la fasse, quelque rapprochée qu’elle soit de l’époque de son apparition, et quoique la participation de F organisme au principe morbide dont elle émane soit nulle en apparence , laisse l’économie dans la meme prédis-

position et empêche rarement la reproduction plus ou moins tardive de la maladie.

Pour que le cancer repullule ou se reproduise dans des organes plus ou moins éloignes du point oii son extirpation avait été faite, il n'est pas nécessaire que la tumeur extirpée fût parvenue à la période du ramollissement et de la suppuration. La cause de cette reproduction ne saurait être, dans ee cas, dans la résorption d\in virus que nous n admettons pas , ni dans celle de la matière ichoreuse qui n’est point encore formée , et que d’ ailleurs les expériences faites à l'hôpital Saint-Louis nous montrent inapte a ce mode de transmission. Cette cause est ailleurs ; elle est dans F organisme même, elle en est une modification morbide particulière sans laquelle le cancer ne saurait avoir lieu et, a plus forte raison , ne saurait se reproduire .

Nous aurions beaucoup d'autres citations à faire pour compléter Fhistoire du cancer, telle que les médecins physiologistes Font faite. Mais ces citations allongeraient beaucoup notre travail, sans résoudre les difficultés inhérentes au sujet qui nous occupe, JL ailleurs , les occasions de revenir sur les principes des physiologistes se présenteront de nouveau, et tout naturellement, lorsque nous nous occuperons du mode de développement et du traitement des maladies cancéreuses de Futérus.

Nous allons passer maintenant a S 'examen de la seconde proposition , savoir , si le cancer dépend cFune disposition organique particulière, mise en

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action par les causes déterminantes locales ou accidentelles, et pouvant aussi se développer spontanément sans l’intervention d’aucune cause apparente.

Si, depuis P eyrilhe, la plupart des auteurs se sont accordés a considérer le cancer comme une maladie locale dans son principe , et qui ne devient constitutionnelle qu’au bout d’un certain temps et dans des conditions données , avant P eyrilhe et jusque dans l’antiquité la plus reculée , l’opinion contraire , celle qui considérait le cancer comme une maladie primitive de l’organisme , était universellement admise.

C’est dans cette pensée qu’Hippocrate recommande, dans un de ses aphorismes (1), de ne point toucher au cancer occulte ; car tout traitement ne ferait qu’accélérer la mort du malade , qui vit encore long-temps lorsqu’on le laisse en repos.

« Avec des soins, dit Celse(2), on peut adoucir le caractère du carcinome qui se manifeste surtout a la face et aux mamelles ; mais il faut bien se garder de l’irriter ; on le combat par le caustique , le fer rouge ou le bistouri ; mais toutes ces méthodes ne sont d’aucune utilité , parce que la maladie ne fait qu’empirer après la cautérisation, et on le voit d’ordinaire récidiver après l’extirpation , meme après la formation de la cicatrice, et conduire le ma-

(1) Section 6 , aph. 38.

(2) De re meclicâ , lib. 5 , cap, ,28 , § 2, pag. 186.

lade plus rapidement a la mort qu'il n’y serait allé sans l’opération.» Gelse convient cependant que ces moyens peuvent être employés au début du mal ; mais quand il s’aggrave , on doit se borner aux caïmans et aux palliatifs.

Depuis Hippocrate et Celse , de grandes discussions s’établirent sur l’utilité ou l’inutilité de l’opération. La plupart des médecins arabes conseillent d’y avoir recours ; d’autres , tels que Lanfranc , Léonhard de Bertapaglia , Jean Tagault , Arnatus Lusitanus, Ambroise Paré, prescrivent de s’en tenir aux palliatifs. Arnatus Lusitanus cite un grand nombre d’exemples de cancers qu’un traitement palliatif a maintenus pendant long-temps dans un état bénin et stationnaire ; mais qui se couvrirent d’affreux ulcères et amenèrent la mort dès qu’on les attaqua par le fer, le feu ou les caustiques. Cependant il assure avoir vu, a Venise, l’amputation d’un sein cancéreux procurer une guérison radicale (1).

Il serait facile d’accumuler ici des noms plus ou moins célèbres que les historiographes de la science ont fait connaître ; mais ce serait surcharger notre travail de détails historiques qui ajouteraient trèspeu a l’intérêt qu’il peut offrir. Les débats d’ailleurs chez la plupart de ces auteurs ne roulent point sur la nature et le siège de la maladie , mais bien sur sa curabilité ou son incurabilité , sur la préférence a donner aux médicamens internes ou aux applica-

(1) Sprengel , Hist. delà Médecine.

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lions extérieures , ou à telle ou telle méthode opératoire ; et , après avoir parcouru tous leurs écrits , on n'est pas beaucoup plus avancé sur la question de savoir si le cancer est une maladie primitivement locale , ou générale dès son principe.

Quelques hommes de mérite , tels que Laënnec , Bayle et M. Cavol , qui ont fait des altérations pathologiques des organes F objet de leurs recherches et de leurs études, tout en reconnaissant la multiplicité des formes sous lesquelles les dégénérations cancéreuses se présentent, iront pas hésité a faire dépendre toutes ces dégénérations d\m principe morbide unique, identiquement le meme quels que soient les tissus qu’il affecte et a quelque époque de son développement qu'on le considère. Peut-être ces auteurs sont-ils allés trop loin en isolant pour ninsi dire ces dégénérations des actions morbides qui les produisent et en faisant des espèces de parasites jouissant, dès leur formation, d’une vie propre, soumise dans ses développemens successifs a un mode d’action particulier. Ce n'est pas le lieu d’ examiner la valeur de cette opinion des anatomo-pathologistes que nous venons de citer , touchant la formation des tissus accidentels. Nous devons bien plutôt nous arrêter à leur manière d’envisager la question qui nous occupe.

Bayle et M. Cayol (1) pensent qu’il existe une ■disposition intérieure qui suffit, dans certains cas,

(1) Dict. des sc. mc'd., art. Cancer , pâg. 670.

pour donner lieu au cancer , sans laquelle toutes les causes extérieures, soit locales, soit generales, ne peuvent jamais produire cette maladie. Sans cherclier a expliquer ni a défendre cette disposition intérieure , cjui est et sera peut-être toujours inconnue dans son essence , ces auteurs la désignent par les noms de diathèse cancéreuse ou disposition au cancer . « C’est cette disposition qui est la véritable cause de la récidive du cancer après F extirpation ; c’est a elle qu’est dû le développement simultané ou successif de plusieurs maladies cancéreuses dans divers organes souvent très -éloignés les uns des autres. La disposition au cancer peut exister longtemps , et même toute la vie , sans se manifester par aucun signe extérieur, et sans produire aucune maladie cancéreuse. Elle n’a pas toujours le même degré d’intensité. De la vient, sans doute , qu’une irritation légère suffit quelquefois pour provoquer le développement d’un cancer , tandis cpie dans d’autres cas cette maladie a besoin, pour se déclarer, du concours de plusieurs causes occasionelles très-puissantes. La diathèse cancéreuse n’existe pas toujours également dans toutes les parties du corps : certains individus paraissent disposés spécialement au cancer de la peau ; d’autres au cancer des glandes , ou de tout autre système. »

La préexistence de la diathèse cancéreuse au développement de l’affection locale qui constitue le cancer , est un fait démontré pour nous ; toutes nos convictions lui sont acquises ; ce fait réunit en sa fa-

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vciir toutes les preuves que F expérience et le raisonnement peuvent fournir. Sa reconnaissance rend merveilleusement compte de la repullulation du 'iHticer , de son apparition simultanée dans des points t&ignés les uns des autres , clans des organes et des systèmes organiques essentiellement différens , de la généralisation de la maladie observée souvent bien avant l’époque de ramollissement et de suppuration de la tumeur qui , au dire des adversaires de cette opinion , serait le point de départ de l’infection générale ; on ne concevrait pas comment cette tumeur dure , indolente , ne contenant aucune collection de liquide, pourrait être un foyer d'infection pour toute Féconomie. Lorsque cette tumeur se ramollit, lorsqu’elle passe a l’état de suppuration et d’ulcération, elle fournit les matériaux d’une résorption morbide; mais elle produit alors la cachexie cancéreuse , état pathologique bien différent de celui qui constitue la diathèse. La diathèse exprime une manière d’être particulière de l’organisme, elle est la cause latente de la maladie ; la cachexie au contraire n’a lieu qu’à une époque avancée de la maladie , elle en est un résultat. Elle détermine à son tour des accidens généraux , qui n’ont rien d’analogue à ceux tout particuliers qui appartiennent à chaque espèce de diathèses, et qui font le caractère spécial de chacune d’elles.

Toutes les causes déterminantes du cancer ne font que mettre en jeu la diathèse cancéreuse. Dans l’absence de celle-ci , ces mêmes causes ou sont sans

effets si elles ont peu d’intensité , ou provoquent , si elles sont assez puissantes , des maladies inflammatoires ou autres , qui ne sont jamais susceptibles de dégénérer en cancer. Les altérations organiques auxquelles elles donnent lieu ont des caractères anatomiques distincts et qui leur sont propres ; elles ne dégénèrent en cancer que chez les personnes qui sont prédisposées à. cette maladie. Elles sont le début , le premier degré d une tumeur cancéreuse , dont F inflammation a été seulement la cause accidentelle. Toutes ces causes ne sont que Foccasion du développement du cancer ; c’est ce qui fait dire à Delpech (1) : « Que tout cancer, dès son origine, est le symptôme d’une diathèse particulière dont on ne connaît ni le principe , ni le siège primitif. D’ou il résulte que le cancer doit toujours être considéré, et dans tous ses temps , comme étant une affection constitutionnelle. » Cet habile praticien adoptait dans tous ces points cette sentence remarquable de Gelse (2) : « Quidam ferro adusserunt , quidam scalpello exciderunt , neque ulli unquammedicina profuit ; sed cidusta produits concitata sunt et increve runt , donec occiderent ; excisa , eîiam post inductam cîcatricem , tamen reverterunt et causant mortis attulerunt. »

La théorie qui considère Finflammation comme la cause prochaine du cancer n’échappe pas a la loi

(t) Dict. des sc. mèd art. Cancer , p. 181.

(2) Corn. Celsus , De re med lib. v, cap. n , sect. xiv.

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de la diathèse. Lorsqu’une lésion physique détermine l’engorgement et F induration d'une glande du sein, par exemple, la résolution s’en opère quelquefois assez facilement par un traitement antiphlogistique; plus souvent , cette résolution se fait attendre assez long-temps, ce qui dépend de la lenteur avec laquelle s'exécutent les actes vitaux de ce système organique; mais dans quelques circonstances le même engorgement dû aux mêmes causes , traité de la même manière , résiste avec opiniâtreté ; on épuise en vain toutes les ressources de la thérapeutique ; il ne se résout point ; il reste plus ou moins long-temps stationnaire dans un état d’indolence qui en impose, et puis au milieu des apparences d’une santé florissante, sans motif nouveau , il sort de son inertie , et il fait rapidement des progrès effrayans; et néanmoins cette induration Savait offert aucun signe d’inflammation pendant des années entières; on ne saurait donc l’attribuer â F inflammation.

« Si F on considère que, dans cette même circonstance , il n’est pas très-rare de voir les symptômes cancéreux se développer simultanément et dans la partie frappée , et dans cF autres systèmes plus ou moins distans de celle-ci , on ne peut se dissimuler que Finflammation n'a dû agir qu’en mettant en jeu celte disposition â la maladie qu’on a désignée sous le nom de diathèse cancéreuse. Cette proposition acquerra encore plus d’évidence , si l’on fait attention au phénomène qui a lieu lorsque les organes cancéreux viennent à se développer spontanément et

sans cause comme, sans aucune inflammation (1). » L’inflammation est une des causes les plus efficaces du développement du cancer; mais jamais elle ne suffit, elle seule, pour le produire chez les personnes dont l'organisme iFy était pas prédisposé. Si, dans la marche et les progrès du cancer, l'inflammation se développe dans les tissus environnans ; si la tumeur qui le constitue présente dans le ramollissement , dans les douleurs dont elle est le siège , dans les sympathies nerveuses qu’elle réveille , quelques uns des symptômes de linflammation , le cancer agit alors évidemment comme cause, et il ne saurait être dans ce cas F effet de linflammation qu'il produit, comme le prétend le docteur Fearon, dans le passage suivant de son ouvrage sur le cancer. « Linflammation a été mise au nombre des causesducancer, et j<) avoue que, depuis quelques années, j^ai fait plus d attention a cette cause qu'a toutes les autres : j e n" entrerai dans aucune recherche physiologique sur lanature ou Forigine de cette inflammation ; mais la méthode que j’ai suivie dans le trait ement de cette maladie, et par laquelle j’ai eudegrands succès, est entièrement fondée sur le principe ou la supposition que linflammation est invariablement et universellement liée avec sa cause prochaine (2). »

On a lieu de s’étonner que des praticiens distinct) Roiizet , F. Jh. Léon , Piecherches et observations sur le Cancer. Paris , 1818 , in 8.

(2) A Treatise on Cancers , by Henry Fearon, surgeon to the Surrey dispensary. 3e édit., 1790.

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gués aient voulu assimiler la marche des inflammations chroniques a celle des affections cancéreuses. « Pour bien se convaincre, dit M. Aîibert (1), des différences qu’elles nous présentent, il suffit d’ examiner avec quelque attention le génie particulier de toutes les souffrances qui accompagnent ces dernières, leur période d’acuité et de fureur, leur temps de calme et leur temps de silence , leurs effets désorganisateurs , Fétat de décomposition qu’elles introduisent dans les tissus. »

Mais c’est a M. Gendrin que revient la gloire d’avoir établi d’une manière évidente les caractères anatomiques qui distinguent et séparent les affections cancéreuses des inflammations. L’importance du chapitre que ce médecin a consacré dans son ouvrage (2) a la solution de cette question nous fait un devoir d’en consigner ici un long extrait; c’est ce que la science possède de mieux sur ce point.

M. Gendrin s’efforce d’établir les caractères anatomiques distinctifs entre les tissus squirrheux et carcinomateux et les tissus enflammés. D’après cet observateur laborieux, l’inspection des tissus squirrheux et carcinomateux signale deux degrés de la meme affection. L’état squirrheux peut être considéré comme le premier degré de Fétat carcinomateux ou cancéreux , qui peut aussi être primitif.

(1) Monographie des Dermatoses.

(2) Hist. anatom. des Inflammations > toiïl. Il, pag. 603 et suiv.

La confusion du squirrhe avec une phlegmasie chronique , qui est possible pendant la vie , ne peut avoir lieu à la dissection.

« Les tumeurs squirrheuses sont ordinairement mamelonnées , dures, inégalés ; leur dureté et leur résistance sont différentes dans les diverses parties de leur surface; F inflammation chronique au contraire présente une tuméfaction lisse, unie, égale. S'il y a différence de dureté et de rénitence , c’est qu’il s*1 est formé quelques foyers de suppuration dont les parois sont nécessairement plus flexibles au toucher ; c’est dans cette dernière circonstance que la difficulté du diagnostic est la plus grande ; car , si le squirrhe passe a l’état qu’on appelle cancer latent lorsqu’il commence a seramollir,ilse présente aussi des points plus mous et moins rénitens. A cette même époque, les douleurs, auparavant très-légères ou nulles par le toucher, augmentent et souvent diffèrent très-peu et même ne diffèrent pas de celles des tumeurs inflammatoires chroniques. Il faut noter que cette autre différence, déduite des inégalités senties au toucher des tumeurs squirrheuses, n’est pas constante ; il arrive quelquefois , rarement à la vérité , que les squirrhes sont lisses et unis sans aucune bosselure. »

La dissection révèle les différences ; la tumeur squirrheuse se présente au milieu du tissu cellulaire ou du tissu propre des organes , ordinairement complètement sain et exempt d’altération. La tumeur est limitée par une espèce de kyste celluleux, com-

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plétementpâle; des vaisseaux assez volumineux, or» dinairement veineux , rampent dans le tissu cellulaire serré qui forme les parois du kyste ; les limites dusquirrhe sont assez exactement arretées pour qu'en tirant la tumeur on put Far racber entièrement, sauf quelques prolongemens squirrheux allant dans la profondeur des parties , mais qui ne se développent guère que quand la dégénération cancéreuse approche.

Si la tumeur inflammatoire est développée dans le tissu de F organe meme qu’on dissèque, elle n’est jamais exactement et rigoureusement limitée, le tissu autour d’) elle iF est jamais refoulé; une arborisation vasculaire et capillaire recouvre la tumeur ; le tissu présente une coloration plus rouge que dans Fétat physiologique, tandis qu elle manque dans le squirrhe.

Lesquirrlie dans son épaisseur est divisé en masses lobuleuses qui forment les mamelons et les éminences de la surface de la tumeur. Les lobules sont réunis par du tissu cellulaire serré. Souvent dans leurs intervalles on trouve des portions du tissu qu’occupe le squirrhe, qui ont conservé leurs caractères anatomiques.

Le tissu squirrheux ressemble beaucoup a la couenne de lard, sa consistance approche quelquefois de la dureté du cartilage; il est demi -transparent, d\in blanc légèrement bleuâtre. Si on le place sur un fer chaud, il se condense, se charbonne et ne se fond pas; pressé dans du papier joseph, il ne le

graisse pas. L’ aspect du squirrhe est identique dans toutes les parties.

Les tissus enflammes d’une manière chronique sont toujours colores, mats, infiltres ou injectés de sang ; ils n’ont jamais cette disposition lobulaire constante dans les squirrhes. Ils se comportent différemment selon les parties d’où ils proviennent, avec le feu, l’eau et les différens réactifs, tandis que le tissu des squirrhes se comporte toujours de la meme manière, quelle que soit la partie dans laquelle il s’est formé.

Le tissu squirrheux ne tarde pas à se ramollir et à se convertir en une matière encéphaloïde , qui a l’aspect de la substance médullaire du cerveau.

Jamais une tumeur inflammatoire chronique ne ressemble a un squirrhe ramolli. Dans la phlegmasie chronique qui suppure, le tissu enflammé se ramollit bien ; mais il reste organisé; ce n’est que dans un point seulement qu’il se désorganise ou se déchire par l’action dilatante du fluide qui y est sécrété.

L’ulcère cancéreux se présente avec les caractères suivans : il est d’une forme irrégulière, mal arretée; sa surface est bosselée, inégale, parsemée de végétations mollasses, blafardes, rouge-livides. Dans les premiers jours de l’ulcération, la surface du cancer est rouge unie; mais cet aspect disparaît bientôt, à moins que l’ulcère n’ait son siège dans un tissu trèsserré, auquel cas ilpersiste plus long-temps, comme on voit cela arriver à la matrice. Si l’on parcourt avec le doigt le fond de cet ulcère , on sent des du-

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retés, des inégalités, dues a des portions de squirrhe qui ne sont pas encore entièrement ramollies. Les bords de l’ulcère sont rouges , grisâtres , renversés en dehors , dentelés et sinueux ; ils sont durs au toucher par place , et mous dans d’autres points ; la pression fait saillir de leur épaisseur de la matière cérébriforme et de la sanie.

L’ulcère s’étend par la destruction successive de ses bords , qui tombent en cléliquiurn grisâtre , d’une odeur repoussante , ou par une petite ulcération secondaire qui se fait sur une partie du bord renversé, et qui, en le détruisant, augmente ainsi l’étendue de la principale solution de continuité. Lorsque l’ulcère a fait de grands progrès , il est habituellement tapissé â son fond d’une couche putrilagineuse d’une substance molle , grisâtre , horriblement fétide.

Dans les ulcères chroniques non cancéreux , on ne trouve jamais au toucher ces duretés qu’a coté meme d’une sorte de ramollissement du tissu. La résistance peu considérable de leurs callosités donne au tact une impression toute différente. Dans les ulcères inflammatoires , jamais on ne voit cette matière cérébriforme , cet ichor si corrosif et si fétide , ce putrilage qui détruit les parties, et qui a plus d’une analogie avec la pourriture d’hôpital ; les bords ne sont pas non plus durs, renversés, résistans, fragiles, formés de tissus hétérogènes décelés par le toucher.

Les ulcères cancéreux commencent quelquefois

immédiatement par F infiltration de la substance squirrheuse ou cérébriforme dans un tissu. C’est a ce mode primitif de dégénération que doivent être attribués les ulcères cancéreux primitifs qui suivent une marche assez lente. Ce mode de dégénération par infiltration est très-commun dans les os , dans le tissu de l’utérus et dans celui de la peau , ou il constitue les ulcères noli me tcingere. Chez un individu qui se trouve sous l’influence de causes propres a la production des dégénérations dont nous parlons , l’infiltration squirrheuse peut être appelée par l’irritation sur un ulcère primitivement scrofuleux ou vénérien, ou même sur une plaie : des maladies d’abord inflammatoires deviennent ainsi cancéreuses.

Les portions de la trame du tisssu qui se trouvent enveloppées dans la matière squirrheuse- ou cérébriforme infiltrée et non ramollie , ne présentent aucune altération quand cette substance est a l’état de crudité. Mais lorsque cette substance est ramollie ou passée à l’état d’ichor ou de détritus fétide , les portions du tissu de l’organe qui se trouvent au milieu sont toujours enflammées a un degré plus ou moins marqué : au degré de phlegmasie chronique modérée , si l’ulcération ou le ramollissement s’opèrent lentement ; ou a un haut degré de phlegmasie aiguë, si l’ulcère est ouvert et s’est étendu avec rapidité. Dans quelques cas même , ces portions de tissu sont évidemment gangrenées ; l’ulcère alors devient très-rapidement phagédénique.

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Ces faits établissent , d’une manière incontestable , que, si l’inflammation n’est pas nécessaire pour qu’un squirrbe se forme, elle est nécessairement liée à son ramollissement et à sa conversion en ulcère.

Si F on dissèque un ulcère chronique simplement inflammatoire , on peut bien trouver le tissu induré au point de présenter une consistance assez grande et squirrheuse en apparence ; mais toujours il est d’une coloration au moins légèrement rouge , et le plus souvent tout-â-fait rouge ; jamais on ne trouve rien en lui qui ressemble au tissu cérébriforme cru ou ramolli. Quelquefois le tissu est bien infiltré de pus plus ou moins séreux ; mais cette infiltration, qui ne change ici ni sa couleur ni sa structure , 11‘est pas pareille a cette infiltration squirrheuse qui fait voir des stries longitudinales et des granulations volumineuses de matière squirrheuse plus ou moins ramollie, interposées entre les molécules intégrantes du tissu. Le pus des ulcères chroniques est loin d’avoir les qualités irritantes de ï’ichor. Le putrilage grisâtre , produit de la destruction des parties , n’est ni si épais ni si abondant que dans les plaies affectées de pourriture d’hopiial. Il est d’une couleur jaune grisâtre, tandis i que celui de la gangrène nosocomiale est d’un gris blanchâtre , pulpeux , d’une odeur différente , et ne coïncide d’ailleurs ni avec le renversement des bords de la plaie , ni avec une sécrétion ichoreuse comme celle du cancer. »

M. Gendrin discute le point de la doctrine phy-

siologique qui ne voit dans le cancer qu’un mode de Finflammation. Il combat cette assertion avec les armes que lui donne Fliistoire anatomique des tissus nnflammés , comparée a celle des tissus squirrheux ot carcinomateux. Les différences tranchées qui existent entre ces deux ordres d’altérations pathologiques , et dont la preuve résulte de ses nombreuses observations et de ses recherches minutieuses en anatomie pathologique, l’autorisent a terminer par les propositions suivantes ce chapitre de son excellent ouvrage :

cc En résumé , les cancers ne sont point des inflammations ni des suites d’inflammation ;

1° Parce qu’ils se manifestent dans les tissus par des caractères essentiellement différens de ceux de Finflammation ;

2° Parce qu’ils ne sont pas nécessairement précédés de phlegmasie ;

3° Parce que Finflammation ne rend pas compte des accidens qu’ils déterminent , ni des désordres qui les caractérisent ;

4° Parce qu’ils ne naissent jamais uniquement de l’influence des causes propres aux phlegmasies , et ne s’annoncent pas par les memes symptômes;

5° Parce qu’ils sont précédés de la formation d’un tissu organisé , d’une nature et d’un aspect autres que les tissus altérés par une phlegmasie;

6° Parce que la formation de ce tissu , soit en masse , soit infiltré dans les mailles des organes , s’explique naturellement et simplement, sans ré-

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pugner à la saine physiologie, par une altération de nutrition qui se caractérise parla sécrétion, dans la partie malade, d’une substance qui s’organise d’abord et se désorganise ensuite, en se ramollissant et en tombant en détritus a une certaine époque de sa durée ;

7° Parce que les substances squirrheuses et carcinomateuses sont identiques dans tous les tissus quelconques , tandis que l’inflammation et les désordres qu’elle produit ne sont jamais parfaitement semblables dans chaque tissu ; circonstance qui explique bien que la phlegmasie , étant une maladie des tissus , est modifiée par leur vitalité et par leur organisation particulière ; tandis que le cancer , résultant de la formation primitive d’une substance morbide qui lui appartient et qui la constitue , n’est jamais, comme l’inflammation, assujettie primitivement a l’état particulier des organes au milieu desquels il se développe , puisqu’il ne les intéressé que secondairement. »

On ne peut établir d’une manière plus tranchée les caractères anatomiques cjui distinguent le cancer des phlegmasies , que vient de le faire notre laborieux confrère. Ces caractères distinctifs, joints aux faits journellement fournis par l’observation clinique , et qui sont de nouvelles preuves de l’exactitude de cette distinction , séparent formellement deux genres de maladies qu’on s’efforcerait vainement de confondre.

S’il était nécessaire de fournir d’autres preuves a

l’appni de cette vérité, on les trouverait dans les repullulations du cancer, si ordinaires après son extirpation, et qui n’ont jamais lieu a la suite des phlegmasies chroniques. La reproduction du cancer, dans le lieu meme de son extirpation ou dans un point plus ou moins éloigné , est un des phénomènes les plus remarquables de ce genre d’altération organique. Sa constance est telle, que les chirurgiens , et M. le professeur Roux (1) lui-mème , qui regarde le cancer comme une maladie locale dans le principe, ne manquent pas, après l’ablation d’une tumeur, d’examiner avec soin sa nature, et, s’ils la reconnaissent cancéreuse, de porter sur les suites de l’opération un pronostic défavorable. La tumeur est cancéreuse , tôt ou tard elle se reproduira ; voila le jugement que nous avons souvent entendu prononcer a l’hôpital de la Charité de Paris , et presque toujours nous avons vu ce jugement se confirmer, lorsqu’il nous a été possible de suivre et d’observer pendant long-temps les malades qui avaient été opérés.

Les repullulations proviennent de la diathèse et lui servent en même temps de preuve. Nous ne concevons pas, en effet, que l’on pût expliquer autrement que par une disposition organique particulière de l’individu , le développement simultané et sur des points divers d’un plus ou moins grand

(t) Quelques vues générales sur le Cancer , (Euvres chirurg. de Desault. T. 3 , p. 421,

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nombre de tumeurs cancéreuses , la repullulation de la maladie dans le centre ou sur la circonférence de la plaie même qui est résultée de son ablation , et, dans les cas rares où Ton a le bonheur d’obtenir une guérison locale complète et durable, l’apparition nouvelle de la maladie dans un organe quelquefois fort éloigné de celui qu'elle avait affecté dans le principe.

Vainement nous dira-t-on que la maladie repullule parce qu’elle n’a pas été extirpée complètement ; nous répondrons que nous avons vu cette repullulation dans les cas où il ne pouvait rester aucun doute d’une complète extirpation , comme dans l’extraction d’une glande isolée et mobile du sein , dans l’amputation d’un testicule induré , le cordon paraissant sain* Nous demanderons a, notre tour pourquoi les tumeurs cancéreuses seules jouissent de la funeste prérogative de se reproduire, tandis que les autres tumeurs et les produits anormaux de l’inflammation en sont totalement privés ; et si cette singulière prérogative du cancer ne suffit pas pour établir entre lui et toutes les autres productions pathologiques une ligne de démarcation tranchée.

Il est néanmoins une disposition organique des tumeurs cancéreuses qui rend leur repullulation moins fréquente , si elle ne la prévient pas constamment : c’est lorsqu’elles sont enkystées. M. Récamier nous affirmait qu’il ne voyait jamais les cancers enkystés se reproduire après l’extirpation ou lors-

qu’il les avait fait disparaître par la compression. Il semble que la membrane qui forme le kyste garantisse les tissus environnans et les préserve des influences morbides du voisin dangereux dont ils se trouvent ainsi séparés.

La diathèse cancéreuse dans son principe est-elle générale ou est-elle locale?

Il est difficile de répondre catégoriquement a cette question. Si le développement du cancer s’effectuait toujours sous T influence d’un agent extérieur ou sous celle d’un agent introduit par absorption , on pourrait en conclure que la maladie est primitivement locale. Mais, s’il est impossible d’assigner aucune cause a la première apparition de cette glande du sein, grosse comme un grain de millet , puis comme un pois, et comme un œuf de poule quand on l’extirpe ; a cet engorgement squirrheux du col de la matrice chez cette femme vierge encore et d’une vie régulière et irréprochable : force est bien alors de reconnaître que le principe du mal existait dans l’organisme meme; et, que son développement ait été spontané ou qu’il ait été provoqué par une cause accidentelle, il n’en est pas moins certain qu’il n’a pu avoir lieu que sous l’influence d’une diathèse particulière.

D’un autre côté , l’expérience nous apprend que cette disposition morbide que nous nommons diathèse se manifeste d’abord par des symptômes locaux, qui seuls nous donnent l’idée de son existence. S’arrêtant a cet aperçu , les partisans de la loeali-

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sation primitive du cancer se hâtent de faire disparaître le symptôme local de la maladie, dans l’espérance de prévenir sa généralisation. Quelquefois ils réussissent, comme si, en faisant avorter ce premier effort de manifestation de la diathèse, ils la privaient d’un foyer ou elle aurait puisé de nouvelles forces , ils l’arrêtaient dans sa marche et la faisaient rentrer dans cet état latent oii elle était peut-être depuis long-temps , lorsqu’elle s’est montrée pour la première fois.

Il est difficile néanmoins d’admettre qu’une diathèse pourra naître d’un état morbide local. Cette propriété de se généraliser appartient aux maladies locales produites par des virus , et nous avons vu que le cancer différait essentiellement des maladies virulentes. Nous ne saurions donc établir de comparaison sous ce rapport entre un ulcère syphilitique primitif, qui ne se généralise qu’ après avoir parcouru localement plusieurs de ses périodes , et une tumeur squirrheuse, qui se développe spontanément par suite d’un vice constitutionnel. Le virus syphilitique produit l’ulcère , et de celui-ci partent les résorptions qui généralisent la maladie. La diathèse cancéreuse donne naissance à la tumeur et à l’ulcération cancéreuses; primitivement générale, elle se localise en quelque sorte par ces symptômes, sans cesser d’être générale. Elle ne vient point de la tumeur et de l’ulcère; elle. les engendre avec les traits particuliers qui les distinguent.

L’hérédité du cancer doit être la conséquence de

la diathèse. Les maladies héréditaires ne nous paraissent rien moins que prouvées ; les dispositions héréditaires sont un fait incontestable. Si, dans l’espèce humaine , la transmission par voie de génération des qualités physiques et morales sont moins constantes et moins saillantes que dans les animaux, elles n’en sont pas moins réelles chez un grand nombre d’individus , oii on les retrouve après un examen attentif. Il paraît donc naturel d’admettre la transmission des pères aux enfans de ces dispositions morbides que nous nommons diathèses. Des scrofuleux engendrent des enfans prédisposés aux scrofules ; des phthisiques et des cancéreux , des enfans qui naissent avec la disposition a la phthisie et au cancer. Voila comment nous concevons Fhérédité , non pas de la maladie elle-même , mais de la disposition organique nécessaire a son développement. S’il était nécessaire de donner des exemples de cette hérédité prédisposante , nous en trouverions dans notre propre clientelle , et les auteurs de toutes les époques nous en fourniraient un grand nombre. La phthisie n’est-elle pas le funeste apanage de certaines familles ? le cancer ne consomme-t-il pas plusieurs générations successives ou plusieurs membres d’une même génération?

Bayle (1) a recueilli plusieurs faits de ce genre fort remarquables. Il a vu dans une famille, composée de cinq individus , un cancer au sein , un a la face et

(1) Traité des maladies cancéreuses.

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un squirrhe à Festomac ; une femme , qui mourut d’un ulcère a la matrice , avait deux sœurs , dont une est morte d’un cancer au sein, et F autre, encore vivante, a une tumeur cancéreuse à la région cervicale.

Nous avons donné des soins , Tannée dernière , à une dame âgée de soixante-quinze ans, pour un cancer ulcéré de la matrice auquel elle a succombé , et nous avons traité dans le meme temps la fille de cette dame de plusieurs ulcérations superficielles au col de la matrice. Ces ulcérations sont guéries ; mais îa disposition héréditaire n’est-elle pas à craindre , et ne peut-elle pas ramener plus tard chez la fille des accidens semblables à ceux qui ont fait succomber la mère ?

Le cancer est une maladie identique sur tous les points de Féconomie ou il se montre. Conséquence d’une diathèse particulière, il ne peut différer du principe qui le produit ; s’il présente des variations dans les formes qu’il affecte, ces variations dépens dent de la diversité des tissus malades , des modes particuliers de dégénération qui leur sont propres , des périodes de la maladie , des modifications que le traitement et mille autres circonstances lui ont fait subir, et nullement de l’altération organique, toujours la meme , qui la constitue. Aussi toutes les espèces de cancer , qui ont été décrites par les auteurs et considérées comme des lésions distinctes, ne sontelles pour nous que des modes divers de manifestation d’un état pathologique identique , quelle que

soit la diversité de ses symptômes et du siège qu’il occupe.

Les transformations des maladies les unes dans les autres , admises par la plupart des nosologistes , ne nous paraissent pas rigoureusement démontrées. Nous concevons difficilement qu’une plaie , chez un individu exempt de toute diathèse , puisse se convertir en une plaie cancéreuse, quel que soit le mauvais traitement qu’on lui oppose. Mais nous concevons très-bien qu’une contusion , qu’une plaie simple, deviennent le noyau ouïe foyer d’une tumeur ou d’une ulcération cancéreuse chez un individu prédisposé à cette funeste dégénérescence. Ce n’est pas que la tumeur ou que la plaie changent de nature pour prendre un caractère de léth alité qu’elles n’auraient jamais dû revêtir; mais elles fournissent une occasion de se développer a la diathèse cancéreuse , sans l’existence de laquelle elles n’auraient jamais passé a la désorganisation. Ce n’est donc pas une transformation d’une plaie simple en une plaie cancéreuse envahissant l’économie ; c’est le cancer latent se manifestant sur le point ou une cause irritative lui fournit l’occasion de le faire.

Nous savons combien est décourageante cette manière d’envisager la question qui nous occupe : proclamer à priori l’incurabilité d’une maladie qu’on est appelé à traiter , c’est condamner le médecin a combattre un mal qu’il sait devoir résister à tous ses efforts , ou à rester spectateur inutile de ses affreux progrès. Cette conviction de son im-

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