PREMIÈRE OBSERVATION
Une femme de 40 ans , dit M. Sanson , était entrée à l’ Hôtel-Dieu il y a quatre à cinq mois , pour un cancer dont l’origine , suivant elle , ne remontait pas a plus d’une année. M. Dupuytren jugeant l’opération impraticable, elle sortit de l’hôpital, ou elle rentra de nouveau. Elle était dans un état de dépérissement très-prononcé; outre le cancer mammaire, on sentait diverses tumeurs dans l’abdomen. En se mouvant dans son lit , elle se cassa le fémur , et voulant remédier â cette première fracture , l’interne en occasiona une autre au fémur du côté opposé.
A l’autopsie, on trouva des tubercules squirrheux,
et quelques uns ramollis , dans les parois abdominales , le long des muscles sacro-lombaires et longs dorsaux , dans le poumon , dans le foie ; le cœur , la rate et les reins en étaient, pour ainsi dire , seuls exempts ; le système osseux en était gorgé ; on en trouvait dans l’épaisseur des os du crâne ; l’un d’eux même , de l’épaisseur d’une noix , avait traversé toute l’épaisseur du frontal. La colonne épinière , sciée longitudinalement , en montrait une quantité extraordinaire dans le corps de toutes les vertèbres. Les fémurs en contenaient également dans leurs épiphyses et dans le canal médullaire ; ils semblaient s’être accrus de dedans en dehors. La ou ils étaientplus développés, les parois osseuses étaient amincies dans la même proportion, et c’est dans des points ainsi amincis qu’ avaient eu lieu les fractures.
Il est difficile de trouver un exemple de diathèse cancéreuse plus convaincant.
Diagnostic différentiel du cancer de la matrice .
Nous arrivons à Tune des difficultés les plus grandes de notre sujet. Ce n’est pas , certes , à une époque avancée de la maladie que le médecin peut éprouver de l’embarras à la reconnaître. Ses traits généraux sont alors assez prononcés , les renseignemens fournis par le toucher sont assez positifs pour ne laisser dans son esprit aucun doute sur sa nature; niais il n’en est pas de même au début de la maladie. La difficulté pour lui assigner son véritable caractère , pour la distinguer des autres affections qui
lui ressemblent, est grande , le plus souvent insurmontable. Les caractères anatomiques, si précieux a l’autopsie , manquent en partie sur le vivant. On peut voir et toucher l’utérus malade ; mais on ne peut pénétrer dans ses tissus , en les divisant , pour apprécier les différences d’organisation que le mai a établies entre les parties altérées et les parties saines. Nous avons rapporté les importantes recherches de M. Gendrin sur ce sujet ; elles servent puissamment a éclairer l’histoire de ces désorganisations; mais elles n’ont qu’une utilité restreinte quand il s’agit d’établir leur diagnostic dans leurs premières périodes.
Tous les auteurs s'accordent a reconnaître l’extrême difficulté , l’impossibilité même de distinguer le squirrhe de l’utérus de l’engorgement simple et de l'induration de son tissu. Dans l’un etdansFautre état , le col est augmenté de volume et de densité , sa surface est lisse et polie ; si quelques points paraissent proéminens , s’ils présentent une induration plus prononcée , ces caractères peuvent appartenir également au squirrhe ou a des indurations partielles provenant d’inflammations ou de subinflammations partielles, avec hypertrophie des tissus. L’absence de la douleur ou son degré peu élevé se retrouvent dans le squirrhe et dans les hypertrophies simples , produites par des subinflammations, par des engorgemens blancs.
cc Dans les deux cas , dit M. Lisfranc (1) , le tou-
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cher fait reconnaître un utérus accru en volume , soit en totalité' , soit dans son col seulement ou dans le corps de l1 organe ; ce volume peut être porté a des dimensions énormes. Les douleurs peuvent manquer dans les deux cas , ou se montrer également lancinantes ; en sorte que les caractères différentiels sont bornés aux suivans :
» 1° L’engorgement simple est moins dur et offre au toucher une surface unie , tandis que le squirrhe offre des bosselures et des inégalités. » Nous avons dit que dans le squirrhe la surface était aussi unie , et quant aux bosselures, qu elles pouvaient dépendre des hypertrophies partielles dues aux subinflammations des tissus.
« 2° Dans le squirrhe, la muqueuse du coi est d’un blanc mat , ce que M. Lisfranc n’a jamais observé dans les engorgemens simples.
» 3° Le squirrhe se développe avec plus de lenteur ; ainsi quand F engorgement date d’un a deux mois seulement , s'il succède surtout à un avortement , a un accouchement ordinaire , à une brusque suppression des menstrues , nous jugeons , dit le professeur , qu’il n’est point de nature squirrheuse. »
Ce jugement doit être bien incertain dans ce cas.
Nous avons vu plusieurs fois des engorgemens simples de l’utérus persister pendant des années entières , sans avoir et sans acquérir pour cela le caractère squirrheux ; la date certaine du commencement de la maladie est d ailleurs fort difficile à re-
Dtî CANCER DE LA MATRICE.
connaître. Souvent elle précède les causes qui semblent lui donner naissance , et son origine remonte à un temps fort reculé. On ne peut donc infirmer son caractère squirrheux de ce cru on la croit récente et de cause fortuite.
cc 4° Enfin F engorgement simple n’exige en général qu’un traitement d’un mois a six semaines , tandis qu’avec la médication la mieux appropriée, le squirrhe est beaucoup plus long-temps à guérir. »
C’est renvoyer après le résultat du traitement la détermination de la nature de la maladie. Nous savons bien que , squirrheuse ou non , les moyens thérapeutiques à lui opposer sont toujours les memes ; mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. C’est des signes différentiels que nous demandons , signes propres a faire distinguer ces tumeurs actuellement, et qui nous mettent à meme de répondre catégoriquement , sans attendre le résultat d’un ajournement qui ne satisfait ni la malade ni le médecin.
Si un praticien dont F expérience est aussi consommée en cette matière ne peut donner des signes diagnostiques plus précis , et dont la valeur n’autorise pas davantage a se prononcer sur cette question , on doit en conclure que les jugemens portés quelquefois avec le ton affirmatif sont bien sujets à réformation.
Nous avons dit que le cancer de la matrice débutait le plus ordinairement par F ulcération , dont les progrès s’étendaient successivement aux tissus profonds de l’organe. Cette assertion, confirmée par
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r expérience , explique la rareté des engorgemens squirrheux, et la fréquence comparative des indurations non squirrheuses. Il n’y a donc pas de témérité a déclarer l’absence du squirrhe toutes les fois que l’induration ne présente pas des signes plus caractéristiques de sa nature squirrheuse , que ceux que nous venons d’indiquer. Le traitement y gagnera d’ailleurs d’être suivi avec plus de régularité et de persévérance , après la conviction acquise de la curabilité de la maladie.
Les indurations du col et du corps de la matrice sont susceptibles de résolution ou de rester stationnaires pendant un temps indéfini ; et si elles font des progrès , c’est en volume et en densité , sans passer jamais au ramollissement, par oiifinissent les indurations squirrheuses. Quelquefois elles se terminent par l’ulcération , mais à la manière des tumeurs phlegmoneuses , par une sécrétion et une collection de pus , dont l’évacuation est suivie d’une cicatrisation durable de la cavité qui le contenait. Cette marche si différente de ces deux genres de lésions organiques établit le caractère essentiel de leur distinction ; mais cette distinction , qui 11e peut se faire qu’a une époque avancée de la maladie , ne peut servir à établir son diagnostic avec quelque précision dans cette première période , période dinduration , que nous examinons.
Les tumeurs squirrheuses restent généralement plus long-temps indolentes que les simples indurations ; leur formation s’accompagne de moins de
symptômes inflammatoires que les autres ; elles déterminent dans leur principe des aecidens moins graves que ceux qui précèdent et accompagnent les indurations. Le squirrhe au toucher paraît plus dur, plus indolent , et sa température se rapproche davantage de l’état normal. Il amoins d’étendue etnese remarque en général que sur quelque point circonscrit de l’une ou l’autre lèvre, ou de la^circonférence de l’orifice du col de l’utérus. Les indurations s’étendent plus haut dans le col ; souvent elles dépassent la cloison vaginale et intéressent le corps de l’organe dans une étendue plus ou moins grande, quelquefois dans sa totalité. L’inflammation chronique de la matrice , , qui donne lieu à ces indurations , peut être confondue avec le cancer utérin. Elle se manifeste par des symptômes souvent analogues ; elle peut être circonscrite dans quelques points ou occuper tout l’organe. Dans ce dernier cas, elle détermine une augmentation considérable du volume et du poids de la matrice. Elle se distingue du squirrhe par les variations fréquentes que l’engorgement présente , soit à la suite d’une excitation nouvelle et d’une aggravation de la maladie , soit à l’époque des règles ou sous l’influence du traitement. Le tissu plus compacte du squirrhe ne se prête pas à ce point a ces variations de forme. Nous avons aussi remarqué qu’ après l’usage des saignées locales et générales, la tuméfaction inflammatoire de l’utérus se réduisait quelquefois presque complètement, bien que la maladie ne fût point terminée , et que le même
engorgement se produisit de nouveau sous l'influence des memes causes qui l’avaient fait naître; ce qui fait qu’ après avoir reconnu une induration volumineuse du corps delà matrice, on est tout étonné, après des évacuations considérables , de la trouver presque rentrée dans ses limites naturelles. Ces variations s’observent souvent ; elles méritent d’être remarquées , parce qu’elles établissent une distinction bien tranchée entre l’engorgement simple de F organe et la dégénération squirrheuse, qui ne se résout point ainsi.
Le squirrhe induré peut être confondu avec Fhypertrophie et avec toutes les tumeurs qui existent sans chaleur, sans changement de couleur à la peau, et sans fluctuation. Nous avons indiqué les signes peu caractéristiques qui servent à le distinguer des engorgemens simples , produits de Finflammation chronique. Les signes qui le séparent des engorgemens de nature différente ne sont pas plus certains. Une mollesse non élastique, une fluctuation obscure et imparfaite , permettent de distinguer les tumeurs mélicériques et les loupes graisseuses du squirrhe induré ; et plus tard , cette distinction s’étend au squirrhe ramolli par la présence des aceidens locaux et généraux qui existent presque toujours dans ce dernier cas, et qui se remarquent si rarement à l’occasion des tumeurs que nous venons de signaler.
Les corps fibreux qui se développent dans les tissus de la matrice, et que les auteurs , pour la plupart ,
avaient confondus avec le squirrhe , offrent de grandes difficultés dans leur diagnostic comparatif. Lorsqu’ils se forment dans les parois du corps de la matrice , ce qui est le plus ordinaire , ils donnent lieu si la plupart des phénomènes morbides qui accompagnent le squirrhe ou les indurations de cet organe. A une époque rapprochée de leur origine, nous ne voyons aucun moyen de les distinguer de ces deux genres d’ altération, si ce n’est l’absence de quelques uns des symptômes propres au squirrhe et aux indurations phlegmasiques , tels que la douleur, la réaction fébrile et les altérations diverses dans l’organisme. L’augmentation seule du volume et du poids de l’utérus les indique, et l’on sent combien de pareils signes sont insuffisans. Ce n’est que plus tard , lorsque par leurs progrès ils ont dilaté le col de la matrice, qu’ils se présentent à son orifice , et qu’ils le franchissent meme , et s’engagent dans la vulve , qu’il est facile de les reconnaître à leurs surfaces (1) lisses , a leurs formes arrondies et régulières , à leurs délimitations tranchées d’avec les tissus sains, a une élasticité propre, et souvent a leur disposition pédiculée, qui contrastent avec les bosselures globuleuses, avec les adhérences intimes , et surtout avec la dureté mate, pesante et comme pierreuse du squirrhe.
(1) Bégin ? Dict. de mèdec. et de chirurgie pratique , art. Cancer,