V. CORAIL
qui touche leur structure intime. Un nerf passe-t-il au milieu d'une granulation squirrheuse, ses tubes sont séparés par des noyaux de nouvelle formation et finissent par subir la transformation granulograisseuse. Mais là, comme dans le cas précédent, les éléments nouveaux sont toujours petits. Il est rare qu'on trouve dans ces cas des alvéoles bien caractérisés.
Les séreuses , les plèvres , le péritoine, sont presque toujours farcis à leur surface de granulations ou tubercules plus ou moins gros, saillants, blanchâtres ou présentant une légère semi-transparence, durs, isolés ou groupés en plaques et donnant, lorsqu’ils atteignent la grosseur d’un petit pois, du suc en petite quantité. Ils se développent aux dépens du tissu conjonctif de la séreuse où ils siègent : les noyaux de nouvelle formation lui donnent en ce point une grande épaisseur et forment une saillie qui se développe à la surface libre. Ils se distinguent des granulations tuberculeuses des phthisiques en ce qu’ils ne sont pas jaunes à leur centre, car la dégénération graisseuse qui donne à ces dernières la couleur jaune ne débute jamais sur d’aussi petites tumeurs cancéreuses. Us s’en distingueraient facilement d’ailleurs au microscope par le volume de leurs éléments, toujours plus développés dans le cancer que dans la tuberculose.
Il est vrai que si l’on comparait deux granulations à leur début, l’une cancéreuse, l’autre tuberculeuse, on ne pourrait pas les différencier; mais comme, lorsqu’une séreuse est farcie de granulations cancéreuses, il y en a toujours qui ont le volume d’une lentille, l’examen de celles-ci nous suffira pour y trouver les caractères du cancer.
Nous reviendrons d’ailleurs sur celte comparaison en traitant du mode de naissance du cancer.
Nous avons vu aussi plusieurs fois sur les séreuses, et notamment sur les plèvres viscérales dans le cas de cancer du sein, des cordons pleins, ramifiés, bosselés, dont la forme et la disposition indiquaient très-nettement qu’on avait affaire à une dégénération cancéreuse du réseau lymphatique superficiel. Virchow (1) a décrit et figuré cette disposition.
Les membranes muqueuses ne sont pas non plus à l’abri du cancer secondaire. Il est vrai que les granulations squirrheuses y sont beaucoup
(t) Virchow, Die krankhaflen Geschtvuhte , t. I, p. 52, fig. 4.
plus rares, mais elles peuvent se montrer même sur la muqueuse de l’estomac. C’est ainsi que dans l’observation que nous venons de citer (1), la muqueuse de l’estomac, de l’intestin grêle et la muqueuse respiratoire présentaient de petites masses saillantes, blanches, dures, etc., sur presque toute leur étendue. La trachée et les bronches, aussi loin qu’on pouvait les suivre, avaient des granulations saillantes dans leur intérieur. Ces granulations siégeaient dans le tissu conjonctif de la muqueuse immédiatement au-dessous de l’épithélium et étaient, comme toutes les précédentes, caractérisées par les mêmes noyaux et cellules.
Enfin dans les viscères, dans le poumon, le foie, la rate, les reins et même dans l’utérus, ce qui est du reste très-rare, les granulations cancéreuses ont pour caractère commun de siéger à la surface plutôt que dans la profondeur, et le tissu où elles se développent est habituellement le tissu conjonctif qui entre dans la composition des organes.
Ainsi le siège ordinaire des granulations des poumons est le tissu conjonctif qui entoure les bronches et les vaisseaux : pour le foie, c’est à la périphérie des îlots hépatiques que se développe la granulation, dans les prolongements de la capsule de Glisson qui accompagne la veine porte. Pour le foie en particulier, où cette étude est assez facile, sur des coupes, on voit très-bien qu’au pourtour de la granulation elle-même, les groupes de cellules hépatiques qui lui sont contiguës, sont éloignées les unes des autres par l’interposition d’un tissu connectif riche en noyaux. Sur les séreuses, elles sont toujours environnées de vaisseaux; soit qu’elles siègent sur le trajet d’un petit vaisseau, soit au point de séparation de deux branches vasculaires.
Ce qui précède résulte des travaux de presque tous les observateurs qui ont voulu vérifier les assertions émises par Virchow. S’il est contestable et ardemment contesté que ce soient les éléments cellulaires du tissu conjonctif qui produisent le cancer par prolifération, il est au moins bien prouvé maintenant que les granulations squirrheuses secondaires ont leur point de départ dans le tissu cellulaire ou médullaire, que ce soit ou non par prolifération des éléments préexistants*
(1) Comptes rendus de la Société de biologie , 1861, p. 86.
DU CÀNCfcR
De cette étude de la généralisation du squirrhe du sein, nous pouvons tirer comme conclusions :
1° Que le squirrhe conserve toujours des caractères distinctifs à l’œil nu (dureté, couleur, suc, etc.) et au microscope (petitesse des éléments infiltrés ou réunis dans des alvéoles à parois épaisses) dans tous les dépôts secondaires qu’il cause;
2° Que ces granulations se développent dans le tissu cellulaire des organes et dans le tissu médullaire des os, et que leur lieu d’élection est la membrane adventive des vaisseaux ou le tissu conjonctif qui entoure les vaisseaux. Ce fait a été mis en évidence par Rindfleisch (1) pour le tubercule, et par O. Weber (2) pour la plupart des néoplasies.
C’est aux progrès de la généralisation du cancer dans différents organes, que la mort des malades est due, lorsqu'ils ne succombent ni aux suites de l’opération, ni à des hémorrhagies, ni à des maladies intercurrentes, car, en général, la tumeur du sein ne tue pas par ellemême. Nous rapportons dans l’observation qui va suivre un des nombreux exemples que nous avons recueillis, dans lequel la mort est causée par une pleurésie cancéreuse ayant amené à sa suite une pneumonie.
Obs. I. — Squirrhe du sein droit propagé aux ganglions lymphatiques , pneumonie gauche et pleurésie double. Cancer secondaire sous forme de granulations dans les plèvres , le péritoine, le péricarde , le foie , le rein et les corps vertébraux .
B . (Catherine), âgée de soixante-dix-huit ans, entrée le 15 mars 5 l’infirmerie de la SaB-
pêtrière, salle Saint-Alexandre , n° 1 (service de M. le docteur Charcot).
Son père est mort paralysé à l’âge de soixante-trois ans. Sa mère est morte à quarante ans d’une maladie qu’elle ignore. Son frère vit encore et est âgé de quatre-vingt-quatre ans. Ses enfants sont bien portants. Elle est à la division des incurables depuis le h octobre 1862.
Cette femme porte au sein droit une tumeur saillante de la grosseur du poing, ulcérée à son centre, bosselée à la périphérie et très-dure. L’ulcère possède des bords renversés, rouges et très-durs; la peau est partout parfaitement adhérente. Cette tumeundate de deux ans, au dire de la malade. * j
Quinze jours avant son entrée à l’infirmerie, elle a éprouvé du malaise, sans frissons ni points de côté. Depuis deux jours elle a perdu l’appétit. Actuellement le pouls est fréquent, à 96 pulsations, la chaleur de la peau est modérée, la langue est blanche. Cette femme est maigre, on note une incurvation antéro-postérieure de la colonne vertébrale; à l'auscultation on entend à la partie inférieure gauche de la poitrine, en arrière, jdes râles crépitants fins dans un ospace grand comme la paume de la main, et à droite quelques râles sibilants»
(1) Rindfleisch, Archiv fur path. Anatomie , t. XXIV, p. 371.
(2) O. Weber, même recueil, n.-X‘X IX, p. 8A.
Le crachoir contient quelques crachats légèrement colorés par du sang. Il y a eu ce matin des vomissements à la suite de la prise d’un bouillon. Les urines sont un peu colorées et donnent par l’acide nitrique une coloration brun foncé. Il n’y a pas d’albumine.
Le 17 mars, la peau est brûlante; le pouls élevé (108 pulsations); on entend à la pointe de l’omoplate à gauche un bruit de souffle tubaire mêlé à des râles crépitants. Pas de crachats, pas de point de côté. Les urines sont normales.
Le 18 mars, peau moite; 88 pulsations avec quelques irrégularités; langue couverte d’un enduit blanc; souffle et râle crépitants au même point que la veille. Ægophonie; absence de point de côté ; pas de prostration. Les urines sont un peu troubles et présentent un léger dépôt. Pas d’albumine.
Le 20 mars, pouls irrégulier à 110 ou 120 pulsations à la minute. La malade a été agitée pendant la nuit. Mêmes signes à l’auscultation du poumon. Au éœur on perçoit un bruit de frottement très-léger au premier temps.
Le 21 mars, on observe le bruit de souffle tubaire dans la moitié inférieure du poumon gauche. Le 22 mars, on constate de la matité et du souffle tubaire à droite comme à gauche à la base des deux poumons. La malade a mangé hier une portion. Elle accuse une douleur dans le genou droit, et l’on voit qu’il y a un peu plus de liquide qu’a l’état normal dans celte jointure. Le 2 k mars, 92 pulsations; mêmes signes d’auscultation des deux côtés.
Le 26 mars, à l’auscultation du côté gauche en arrière, la respiration est normale jusqu’à la pointe de l’omoplate ; là elle est remplacée par du souffle bronchique à peine mélangé de quelques râles sous-crépitants quand la malade tousse. La main appliquée sur la poitrine perçoit des vibrations dans les parties où la respiration est naturelle, mais non à la partie inférieure, qui est très-mate à la percussion. La voix est chevrotante, comme si la malade parlait un jeton entre les lèvres. A la base du poumon droit on perçoit aussi la matité, l’absence des vibrations thoraciques et l’ægophonie.
Le 29 mars, on constate de l'oedème des pieds et des malléoles.
Le 6 avril, la malade a vomi et a eu de la diarrhée ; la figure est pâle, fatiguée. Les narines sont pincées et froides. 128 pulsations. A la percussion, on constate encore la matité et le souffle des deux côtés. A gauche existent des râles sous-crépitants, et à droite la respiration ne s’entend pas à la partie inférieure du thorax. Mort le 7 avril.
Autopsie faite le 8 avril. — La tumeur du seii^ examinée à l’œil nu sur une coupe, est extrêmement dure et résistante : sur la surface on obtient par la pression et par le raclage un liquide laiteux qui est formé de noyaux petits et de cellules généralement petites, de forme sphérique ou polyédrique. Il existe aussi quelques cellules mères contenant plusieurs noyaux.
Les parties centrales de la tumeur sont jaunâtres et contiennent des cellules en dégénération graisseuse, tandis que les parties périphériques sont des masses sphéroïdes semi-transparentes. La peau est partout épaissie, dégénérée et adhérente à la tumeur.
Les ganglions lymphatiques de l’aisselle sont gros et durs; leur surface est mamelonnée. Leur surface de section montre un tissu très-ferme et blanchâtre.
Les coupes fines de la tumeur du sein et des ganglions axillaires, examinées au microscope, ont donné exactement les mêmes résultats relativement à la trame de la tumeur et à la disposition des cellules relativement à cette trame. Les alvéoles étaient très-petits et remplis de noyaux ou de cellules généralement petits.
A l’ouverture de la poitrine, le péricarde contient un peu de sérosité transparente, et montre trois granulations lenticulaires saillantes et dures sur la face antérieure des ventricules.
Le cœur est mou, flasque, les muscles du cœur sont jaunes. Il n’y a pas d’altération des orifices ni de l’endocarde, si ce n’est une coloration rouge par imbibition.