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VII. MARCHE, TERMINAISONS

L’étude des symptômes nous a montré que le cancroïde des surfaces libres elles mêmes ne débute pas d’emblée par une ulcération , mais par une lésion tégumentaire dont les caractères sont variables. J’ai ajouté qu’à cet état l’affection peut rester stationnaire pendant fort longtemps ; c’est qu’en effet , un des traits les plus caractéristiques du cancroïde est la lenteur habituelle de sa marche, non-seulement au début, mais encore lorsque l’ulcération s’est produite. Boyer a vu un bouton ne s’ulcérer qu’après vingtsept ans. De pareils exemples sont fort rares, mais on peut assez souvent voir le cancroïde ne dépasser cette première période qu’après plusieurs années.

Par opposition, on doit noter que M. Sédi Ilot , dans un article sur le traitement des cancers épithéliaux , par l’application du cautère actuel , a cité un malade de 55 ans qui avait eu la totalité du pavillon de l’oreille détruite en moins de trois semaines par un cancroïde.

Cette forme aiguë est tout exceptionnelle ; mais, bien que l’affection marche avec lenteur, elle n’en conduit pas moins à une destruction progressive et fatale, l’ulcération s’accroît, et plus elle gagne en étendue, plus ses progrès deviennent rapides.

Fréquemment des cancroïdes qui ont marché tout d’abord avec la lenteur habituelle prennent tout à coup un grand accroissement. Quelquefois on ne peut se rendre compte de ce changement, mais presque toujours on en trouve la cause dans une irritation mécanique portée sur la partie malade. Il est en effet remarquable de voir 1 influence que les irritations locales de toute nature ont

sur la marche de cette affection : un petit boulon reste inoffensif pendant de nombreuses années; un jour, le malade commence à l’agacer, en enlevant, à mesure qu’elle se produit, la pellicule qui le recouvre, aussitôt l’affection prend une marche rapide. D’autres fois un médecin consulté touche le petit ulcère avec un caustique superficiel, habituellement le nitrate d’argent; celte simple action semble donner un coup de fouet à la lésion, qui dès lors fait de rapides progrès. Ce fait, on peut le constater journellement, et pour ma part j’en ai recueilli plusieurs exemples; on comprend dès lors pourquoi les anciens chirurgiens, qui avaient fait la même remarque, donnèrent au cancroïde le nom de noli me tangere.

D’autres conditions influent' aussi sur la marche; deux surtout sont évidentes.

A ce point de vue, le siège a beaucoup d’importance. Quand la lésion occupe la peau , elle parcourt ses périodes avec une extrême lenteur; c’est au nez et surtout aux joues qu’on peut observer des cancroïdes dont l’origine remonte à trente ans et même plus.

Lorsqu’elle occupe les muqueuses ou leurs orifices, l’affection suit une marche beaucoup plus rapide, phénomène qu’on peut expliquer, en partie du moins, par les irritations continuelles auxquelles le noli me tangere de ces régions est exposé. C’est ainsi que de tout temps on a remarqué combien le cancroïde des lèvres est plus grave que celui du tégument externe, et M. Lebert a étayé par des chiffres ce qui était déjà admis par les chirurgiens. Cet auteur a trouvé que la durée moyenne de la vie dans le cancroïde, pris d’une façon générale, était de 6 ans y2 ; or, si l’on tient compte des diverses régions, on trouve que la durée moyenne est, à la lèvre inférieure, de 3 ans 2/5 seulement ; à la verge, de 3 ans 2/3 ; au tronc et aux membres, 8 ans 45/48 ; à la vulve, 9 ans V16 ; au visage, 9 ans 7/t2.

Les moyennes n’ont jamais une valeur absolue; il n’en est pas moins vrai que les chiffres sont quelquefois nécessaires pour faire

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accepter une vérité. Dans les observations que j’ai compulsées, je suis arrivé à des résultats analogues à ceux de M. Lebert. Sans prendre de moyenne, j’indiquerai les principaux chiffres : sur 43 caneroïdes de la lèvre inférieure dont le début était bien indiqué, 33 remontaient à une époque comprise entre 1 et 4 ans ; sur 5 cancroïdes de la langue, 4 existaient seulement depuis 3 mois à 1 an; 4 caneroïdes du rectum remontaient à 6 mois ou 2 ans ; sur 13cancroïdes de ta vulve, de l’utérus et de la verge, 12 n’existaient que depuis 3 mois à 5 ans. A côté de ces caneroïdes, qu’on pourrait appeler à courte période, je citerai par opposition ceux des joues, du nez et des paupières, qui tous avaient eu à peu près la même marche , et se trouvent régulièrement espacés dans la période de 1 à 25 ans.

Je ne prétends pas exprimer par les chiffres qu’on vient de lire la durée de la vie dans chacune des variétés : en effet, presque toutes les observations ont été prises sur des malades qui ont pu vivre encore longtemps. Je suis donc porté à regarder comme trop faibles les moyennes données par M. Lebert.

Voici maintenant les résultats fournis par mes observations personnelles :

Sur 12 caneroïdes de la lèvre inférieure, 7 existaient depuis^ 1 à 5 ans ; 1 autre remontait à 7 ans; 3 à 10 ans; 1 seul à 15 années.

La langue donne des résultats plus remarquables encore, puisque 4 caneroïdes de cet organe n’avaient que de 3 mois à 1 an d’existence, et qu’un seul remontait à 12 ans.

Dans toutes les autres régions la marche avait été fort lente, surtout aux joues , qui ont offert 1 cas datant de 35 années, et 1 autre plus curieux encore, qui remontait à 50 ou 55 ans. Pour ce dernier fait, il s’agit de l’observation de cancroïde mélanique que j’ai publiée page 64.

Quoique le cancroïde de la verge soit habituellement un des plus

rapides, le seul exemple qui figure dans mes statistiques remontait à 35 ans.

Il est donc évident que le cancroïde des muqueuses et celui qui se développe à leurs orifices ont une marche beaucoup plus rapide que celui du tégument externe; mais on a pu voir qu’il y a des faits exceptionnels. D’autre part, il y a des différences singulières entre des régions qui paraissent dans des conditions identiques : «11 est remarquable, disent les auteurs du Compendium de chirurgie , que les ulcères cancéreux de la lèvre supérieure ont en général une marche moins rapide que ceux de la lèvre inférieure. »

La nature de la lésion a également une grande influence sur la marche : le cancroïde dermique parcourt ses périodes avec rapidité, si on le compare aux autres formes, et surtout au cancroïde papillaire. Voici, je crois, le motif de la lenteur de cette dernière variété : on sait que les tissus fibreux s’opposent jusqu’à un certain point à l’extension du mal; quand la peau n’est affectée que dans ses couches les plus superficielles, son derme résiste beaucoup à cause de sa deusité, et ne se laisse infiltrer qu’avec lenteur; et si le cancroïde des muqueuses suit une marche rapide, c’est qu’il trouve dans le derme mince et le tissu lâche de ces membranes des conditions favorables à son accroissement.

Je rappelle enfin la lenteur avec laquelle progressent ces cancroïdes, où les éléments épithéliaux sont relativement rares. 11 semble que l’infiltration épithéliale ne s’y fasse à un moment donné qu’en un point très-circonscrit, circonstance qui explique pourquoi l’affection suit quelquefois une marche serpigineuse.

Pendant un temps variable, le cancroïde se borne aux désordres locaux qui ont été décrits; mais il arrive un moment où il étend sa sphère d’action et retentit, sur l’économie. Quoique je ne sois pas disposé à regarder cette affection comme purement locale, il n’en est pas moins vrai que la diathèse qui l’a produite est compatible

avec une santé parfaite en apparence, et il faut accepter comme évidente l’influence de la lésion sur l’organisme.

Cette réaction du cancroïde sur l’économie est le résultat du transport des sucs spécifiques fournis par les tissus malades. Deux voies leur sont ouvertes : les lymphatiques et les veines. Si les lymphatiques sont plus spécialement atteints, on observe l’engorgement ganglionnaire; si les veines livrent passage aux produits dont je viens de parler, on voit se développer les symptômes d’une cachexie profonde qui ne tarde pas à entraîner la mort.

11 en résulte que la cachexie n’est point en rapport nécessaire avec le nombre et le volume des ganglions engorgés.

I. V engorgement ganglionnaire est la moins grave des deux conséquences ultimes du cancroïde. Tout semble encore se passer dans la région atteinte, puisque, comme je l’ai fait remarquer, c’est le ganglion le plus voisin de la partie malade qui est tout d'abord envahi; mais cette complication donne en quelque sorte la mesure des tendances envahissantes de l’affection; aussi doit-on toujours explorer avec le plus grand soin les glandes lymphatiques et attacher beaucoup de valeur au moindre engorgement dont elles peuvent être le siège. La fréquence et le mécanisme de l’infection ganglionnaire ont été indiqués (voy. Anat. pathol., p. 65 et suiv.); il reste à en faire l’étude clinique.

Il est probable que tout cancroïde dont la marche ne serait entravée par rien finirait par occasionner l’engorgement des glandes lymphatiques correspondantes; toutefois il est bien difficile de démontrer l’exactitude d’une pareille assertion, puisqu’on peut voir des malades qui portent descancroïdes depuis vingtou trenteanssans que le système lymphatique soit envahi. Ces faits ront rares, et, dans mes relevés, la plupart des engorgements ganglionnaires existaient chez des sujets malades depuis un à trois ans. Toutes choses égales d’ailleurs, on comprend que les chances de cette complication deviennent d’autant plus grandes, que la lésion est plus ancienne; mais il

n’y a là rien de fixe, et, à côté de eancroïdes de la lèvre inférieure qui avaient infecté les ganglions au bout de quelques mois, j’en pourrais citer d’autres de la même région, qui, après sept ou huit ans, étaient exempts de cette complication.

L’envahissement des glandes lymphatiques est d’autant plus prompt et plus sûr que le cancroïde suit lui-même une marche plus rapide. Il en résulte que toutes les régions ne présentent pas une égale aptitude à cette complication. Ainsi, dans les faits que j’ai consultés, 12 fois il est dit qu’il existait un engorgement ganglionnaire : or, sur ces 12 faits, 10 fois il s’agissait de eancroïdes des lèvres (les deux autres siégeaient au bras et à la verge), proportion qui dépasse de beaucoup la fréquence relative du cancroïde de ces régions, puisque, dans ce même relevé, le cancroïde des lèvres constitue à peu près le tiers de la masse totale.

Ce résultat est confirmé par mes observations particulières. Les 14 cas où l’engorgement des ganglions a été trouvé se répartissent

de la façon suivante :

Lèvre inférieure . 6

Langue et plancher buccal . 3

Paupière inférieure . 1

Région parotidienne . 1

Joue . 1

Front . 1

Jambe . 1

Voici maintenant le tableau des 23 eancroïdes qui n’avaient point envahi le système lymphatique :

Lèvre inférieure . 6

Langue . I

Paupière inférieure . 3

Joues . 6

Front . . . r . . 1

Nez . 3

Jambe . 1

Doigt . 1

Prépuce . 1

De tous ces faits réunis, on peut conclure que l’engorgement ganglionnaire est relativement rare dans les cancroïdes du tronc, des membres et de la partie supérieure de la face.

Quand l’infection du système lymphatique s’est produite, on trouve dans l’origine, en explorant la région occupée par les ganglions qui reçoivent les vaisseaux blancs de la partie malade, une ou plusieurs petites tumeurs arrondies, mobiles, à surface lisse, tout à fait indolentes à la pression. A la simple vue, rien ne révèle leur existence, car la peau conserve sa coloration naturelle et les tumeurs ne sont pas encore assez volumineuses pour soulever le tégument; mais îl suffit de palper la région pour s’assurer de leur existence. Lorsqu’elles ont acquis le volume d’une noisette à une noix, elles font saillir la peau, surtout si elles reposent, par leur face profonde, sur un plan résistant. Il y a presque toujours trois ou quatre de ces petites tumeurs, et, comme l’envahissement est progressif, c’est ordinairement le ganglion le plus voisin de l’ulcère qui est le plus volumineux. Si • la région est riche en glandes lymphatiques, comme le cou, l’aine ou l’aisselle, on finit par trouver un énorme chapelet qui occupe toute la région, car les nombreuses connexions établies entre les ganglions les rendent solidaires et favorisent le passage de la maladie de l’un à l’autre.

Au début, ces tumeurs ont une consistance ferme; plus lard elles se ramollissent quelquefois à un point tel qu’on y sent une véritable fluctuation. Alors les douleurs apparaissent, ou, si elles existaient déjà, elles deviennent plus vives; des adhérences s’établissent entre le derme et le centre d’un ganglion ; souvent plusieurs tumeurs se confondent à celte période avancée et vont ulcérer largement la peau qui les recouvre. Dans tous les cas, le tégument est soulevé, rougit, de petites stries vasculaires s’y développent, il arrive un moment où l’épiderme se déchire, et l’on aperçoit alors une ulcération de couleur grisâtre, du fond de laquelle on fait sortir une matière qui ressemble parfois à du pus, mais qui plus souvent est grumeleuse, jaunâtre et se dissocie avec facilité. Au microscope, on

ne trouve dans ces débris que des éléments épithéliaux altérés et une plus ou moins grande quantité de graisse.

La cavité se vide d’elle-même en quelques jours ou peut être vidée par la pression, et l’on voit une excavation profonde, à parois inégales, d’abord couvertes de grumeaux caséeux, plus lard de couleur rose ou violacée. Celte cavité, loin de se cicatriser, devient le siège d’un travail ulcératif graduel ; de nouveaux ganglions se tuméfient, lesdouleurs lancinantes deviennent plus vives que jamais, la constitution s’altère, et le malade succombe au milieu de la cachexie. Voici le résumé d’un fait dont j’ai été témoin et qui peut être pris comme type de la maladie dans ce qu’elle a de plus hideux :

Au mois de mars 1858, M.'le Dr Mabit, de Nantes, eut i obügeance de me conduire auprès d’un homme de 40 à 48 ans, qui trois ans et demi auparavant avait vu paraître au côté gauche de la lèvre inférieure un petit tubercule couves t d’une mince pellicule blanchâtre. Le tubercule s’excoria, une ulcération à base dure* se produisit; deux ans après le début de l’affection, un chirurgien fut consulté et l’opération résolue. D’après les renseignements que me donna le malade, il paraît qu’outre l’incision en V qui fut faite à la lèvre inférieure et à la faveur de laquelle la lésion primitive a été enlevée, on fut contraint d’aller chercher sous la mâchoire, à gauche de la ligne médiane, deux ganglions engorgés gros comme de petites noisettes. La cicatrisation de ces deux plaies se fit très-bien.

Six mois après l’opération, le malade s’apercevait que plusieurs petites tumeurs arrondies, mobiles, indolentes, se développaient aux deux côtés du cou, à quelques centimètres au-dessous de la mâchoire. D’abord isolées, toutes ces tumeurs ne tardèrent pas à se confondre; elles se multiplièrent au point d’envahir les deux côtés du cou dans toute leur hauteur; la peau devint adhérente, rougit et s’ulcéra. Tous ces phénomènes ne demandèrent qu’un an pour se produire.

Au moment où je vis le malade, le cou offrait un aspect horrible : sa largeur dépassait celle de la tête; des tumeurs inégales soûle-

vaient çà et là une peau amincie et violacée; de chaque côté, audessous de la mâchoire, existait un vaste hiatus ulcéreux, large de 5 à 6 centimètres, à travers lequel l’œil plongeait à une profondeur effrayante, jusque sur les parois du pharynx. Aux battements dont était animée la paroi postérieure de l’ulcère, on devinait la carotide et l’on avait lieu de redouter une hémorrhagie qui pourtant ne survint pas.

Epuisé par une sécrétion sanieuse et fétide, et par des douleurs que rien ne pouvait calmer, le malade mourut quelques jours après la visite que je lui avais faite.

Je recueillis après la mort un fragment du tissu de la surface ulcérée et un petit ganglion pris à quelque distance. Les deux pièces avaient une structure qu’on peut regarder comme le type du cancroïde et contenaient surtout une énorme quantité de minces lamelles ’ épithéliales, contournées sur elles-mêmes, et quelques globes épidermiques.

11. L’engorgement ganglionnaire nous a forcément conduits à la cachexie, dont l’observation précédente est un exemple frappant; c’est que tous deux suivent presque toujours une marche parallèle : l’engorgement des glandes lymphatiques se montre d’abord, mais il ne larde pas à être suivi de l’état cachectique dont il n’est que le prélude. Cet étal n’arrive ordinairement qu’à une époque fort avancée; on voit assez souvent des malades qui portent depuis longtemps de vastes cancroïdes sans que leur constitution parais.se en souffrir. Tôt ou tard cependant les symptômes généraux apparaissent et la cachexie qui survient n’a rien de spécial : le sujet présente la couleur jaune terne de la peau, l’amaigrissement et les douleurs, tels qu’on les observe dans les tumeurs squirrheuses et encéphaloïdes ulcérées; la fièvre ne s’y joint que fort lard et manque même parfois entièrement; dans les derniers moments de la vie, les tissus tendent à l’oedème, et le malade finit par succomber sous finlluence des seuls progrès de l’affection primitive.

I! est fort rare, en effet (voy. Anal, pathol. , p. 70), que des tumeurs secondaires se développent dans les organes internes ; si pourtant elles se produisent, elles hâtent la terminaison fatale par leur multiplicité même ou par les troubles qu’elles apportent dans les fonctions d’organes importants. A l’autopsie, on trouve alors des tumeurs qui ont ordinairement la structure des cancroïdes, mais quelquefois ce sont des encéplialoïdes véritables, ainsi que MM. Paget et Schrœder Van der Kolk en ont vu chacun un exemple. Le malade de M. Schrœder Van der Kolk avait un cancroïde de la langue avec lequel coexistait au cou une tumeur carcinomateuse. Dans le fait de M. Paget, il s’agissait aussi d’un cancroïde de la langue qui coïncidait avec des tumeurs encéphaloïdes du poumon et des glandes cervicales.

M. Velpeau a observé un malade chez lequel, une tumeur épithéliale ayant été enlevée au côté gauche de la lèvre inférieure, un tissu cancéreux se développa et fut constaté microscopiquement dans Los maxillaire supérieur de l’autre côté (Académie de Méd., 10 octobre 1854).

Voici un autre fait qui me paraît se rattacher au même groupe. Il s’agit d’un malade qui avait deux tumeurs: l’une, ulcérée, occupait le cuir chevelu; l’autre, non ulcérée, appartenait à la région dorsale de la main. Ces tumeurs, enlevées avec le bistouri, furent examinées par M. Verneuil, qui les trouva constituées par une hypertrophie des glandes sudoripares avec hvpergénèse épithéliale. Ces tumeurs se reproduisirent et furent attaquées de nouveau par les caustiques. Deux ans après la première opération, le malade succombait dans le marasme; à l’autopsie, on trouvait des productions cancéreuses dans le foie, la rate, les ganglions abdominaux, les reins et les poumons. Ces pièces ont été présentées par M. Verneuil à la Société anatomique. La tumeur du dos de la main avait récidivé une troisième fois, était ulcérée, et offrait encore de l’hypertrophie des glandes sudoripares, des globes épidermiques, et quelques éléments ayant les plus grandes analogies avec les noyaux cancéreux. ( Bulletins de la Société anat., 2e série, t. I, p. 9.)

1860. — Heurtaux.

Je crois avoir observé moi-même un cas analogue, mais je le donne sous toutes réserves : l’année dernière, se présenta dans le service de M. Michon un homme qui , dix-huit mois auparavant, avait été opéré d’un cancroïde de la lèvre inférieure. L’opération avait parfaitement réussi, et il n’y avait aucune trace de récidive locale; mais il s’était développé à la partie inférieure du sternum une tumeur qui semblait avoir perforé cet os, faisait à l’extérieur une saillie presque aussi grosse que le poing et était couverte d’une peau amincie et fortement injectée. Cette tumeur était molle, sans fluctuation. Le malade, voyant qu’il n’avait aucune opération à subir, est retourné chez lui, et je ne sais ce qu’il est devenu.

Les faits précédents montrent à la fois la possibilité et la rareté d’une pareille coïncidence: ils ont, je crois, une grande valeur.

M. Paget avance que l’altération générale de l’économie n’a rien de caractéristique et survient à la même époque que s’il s’agissait d’une autre maladie de même étendue. Il me paraît difficile de partager cette opinion : nous voyons de vastes ulcères non cancéreux persister pendant des années sans produire de cachexie, bien qu’ils soient le siège d’une sécrétion fétide et abondante; la sécrétion et les douleurs ne me paraissent pas suffisantes pour expliquer l’action générale du cancroïde et l’issue fatale qui en est le résultat.

On peut dire en effet que la mort est la terminaison naturelle de cette affection, alors même qu’il ne survient aucune complication qui permette de l’expliquer.

D’autres fois la mort est hâtée par des troubles spéciaux dépendant du siège de la lésion : si la lèvre inférieure est détruite dans une grande étendue, l’écoulement continuel de la salive au dehors peut amener un affaiblissement dont les conséquences sont promptement funestes ; un cancroïde de l’œsophage peut faire périr d’inanition avant que la lésion soit encore bien avancée. Ces deux exemples suffisent pour faire comprendre l’importance que le siège peut avoir sur la gravité des accidents.

Quelquefois en tin des complications peuvent tuer prématurément le malade. Deux seulement seront examinées; ce sont l’érysipèle et les hémorrhagies.

A. V érysipèle ne me parait pas avoir attiré l’attention des auteurs, et pourtant j’en ai recueilli plusieurs exemples remarquables. Il peut se montrer presque au début, lorsqu’il n’existe qu’une ulcération insignifiante ; il est probable qu’il reconnaît pour cause l’arrachement de la petite croûte qui recouvre l’ulcère. Un malade que j’ai vu dans le service de M. Michon prétendait même que c’était à la suite d’un érysipèle qu’il avait pour la première fois découvert le petit tubercule qui fut le psinNie départ de son mal. On ne doit voir là qu'un exemple d’érysipèle survenu dès le début de l’affection. Plusieurs années après, le même malade eut un second érysipèle dont les conséquences furent assez curieuses : l’ulcération , qui était fort petite (c’était une récidive), prit en quelques jours un accroissement tel que son diamètre devint double ou triple ; mais l’affection ne tarda pas à reprendre sa marche habituelle. Ces deux érysipèles ne pouvaient s’expliquer ni par l’emploi de topiques irritants, ni par le séjour du malade dans un hôpital.

.Je ne citerai plus qu’un seul exemple. 11 s’agit d’une femme atteinte d’un cancroïde de la paupière inférieure droite, et qui, dans l’espace de deux ans, eut cinq érysipèles, survenus tous spontanément.

Né sur les bords de l’ulcération , l’érysipèle s’étend à une distance variable ; mais quelquefois il reste circonscrit à une petite surface et tout rentre bientôt dansl’ordre. Ordinairement cette complication n’a pas de gravité , cependant elle a été mortelle dans un cas cité par M. Mayor (thèse citée).

B. L’ hémorrhagie n’est pas un accident très-commun dans le cours du cancroïde, ce qui tient évidemment à ce que les vaisseaux propres du tissu pathologique, qui sont tous des capillaires, sont étouffés par l’infiltration épithéliale à mesure que l’ulcération se produit ;

dès lors cet ordre de vaisseaux ne fournit d’ordinaire qu’une petite quantité de sang.

Il y a pourtant des cancroïdes de certaines muqueuses, ceux du col de l’utérus, par exemple, dont les capillaires sont assez volumineux et friables pour être le point de départ d’hémorrhagies inquiétantes.

D’autres fois ce sont des artères dont les parois ont été érodées par le travail ulcératif qui fournissent le sang, et nous avons vu autre part qu’il était presque nécessaire que ces vaisseaux fussent volumineux pour qu’on pût observer cette complication. C’est à la langue surtout que se présentent ces hémorrhagies multipliées et rebelles qui affaiblissent les malades et hâtent la mort , ce qu’on s’explique bien par la grande quantité d’artères qui sillonnent cet organe et par les mouvements étendus qui exposent les vaisseaux à la rupture quand leurs parois ont été altérées par l’infiltration épithéliale.

Quelquefois l’ulcération atteint une artère si volumineuse, qu’une hémorrhagie mortelle en est la conséquence. M. Paget a vu trois fois la perforation de l’artère fémorale. De son côté, M. Huguier a cité un cas analogue : un malade avait été opéré d’un cancroïde de la base de la langue; deux ans après, une récidive survenue dans un ganglion du cou ulcéra la carotide primitive, accident qui entraîna la mort (Soc. de chir., 12 mars 1856).

J’ai dit que la mort était la terminaison naturelle du cancroïde. La nature est-elledonc absolument impuissantecontre cette cruelle affection, et la guérison spontanée ne s’est-elle jamais rencontrée? Je ne connais qu’un seul fait qui puisse se rapporter à cette heureuse terminaison; il a été observé par M. Lebert, dont je transcris textuellement la description : « C’était le cas d’une femme qui, depuis trentetrois ans, avait eu successivement un grand nombre de ces tumeurs aux membres inférieurs ; elles débutaient par une éminence verruqueusequi après avoirgrossi rapidement pendant trois ou quatre mois,

— toi

se flétrissait, disparaissait peu à peu, et laissait une cicatrice ridée à la peau. Nous avons pu suivre chez cette malade une de ces tumeurs qui existait au dos du pied. Saillante et mûriforme, et occupant avec sa base un espace de la grandeur d’une pièce de 5 francs, elle parut être de celles que le bistouri seul peut faire disparaître; mais quel ne fut pas notre étonnement, lorsque nous vîmes un cercle éliminatoire se former autour de sa base, tandis que toutes les saillies du milieu se flétrissaient. Le tissu de la tumeur disparaissait ainsi peu à peu, tandis que le cercle ulcéreux s’agrandissait pour se cicatriser à son tour par la suite. » ( Traité clés mal. cancer., p. 679.) C’est donc une sorte d’inflammation éliminatrice qui a amené la guérison de cette singulière tumeur, sans que la gangrène ait, paru intervenir.

M. Richet a présenté à la Société de chirurgie (16 mai 1855) un malade qui, entré à l’hôpital pour un cancroïde de la base de la langue, avait vu cette tumeur subir une élimination spontanée. Mais le malade était sous le coup d’une récidive, car il restait une cicatrice indurée au côté droit de la langue , et en même temps une tumeur dure à la partie postérieure du maxillaire inférieur. A propos de ce fait, M. Robert rapporta qu’il avait vu un cancroïde de la langue disparaître dans le cours d’une fièvre pernicieuse : peut-être, dilM. Robert, s’était-il opéré là quelque gangrène ; mais, pendant l’accès, on s’est peu occupé de l'élat de la langue. Malheureusement, six mois plus tard, un ganglion apparut à la région cervicale, et le malade, convaincu de l’incurabilité de son affection, se donua la mort.

J’ai moi-même observé un cas de gangrène dans un cancroïde de la paupière inférieure; mais lesphacèle a été limité à une très-petite portion du tissu morbide. C’était à l’hôpital Saint-Antoine, dans le service de M. Richet; les explorations qu’on fit pour déterminer avec précision les limites du mal amenèrent un peu d’inflammation, et cinq jours plus tard , on remarqua une végétation qui avait été frappée de gangrène.

Dans son remarquable mémoire sur l’anatomie pathologique du

cancer, M. Broca a bien éludé les conditions qui semblent amener la gangrène des tumeurs squirrheuses et encéphaloïdes ( Mém . de r Acad, de Méd., t. XVI, p. 453). I! ressort des recherches faites par cet auteur que la gangrène est extrêmement rare dans le squirrhe; elle y revêt la forme sèche et résulte probablement d’un obstacle à l’abord du sang par compression des artères qui occupent les limites de la tumeur. Dans l’encéphaloïde, où la gangrène est beaucoup plus commune, c’est la forme humide qu’on observe ; or, comme la tumeur s’accroît avec rapidité, qu’elle altère les veines et les oblitère, elle se mortifie peut-être par gêne de la circulation en retour ou par le développement d’une inflammation que favorisent son énergique vitalité et sa riche vascularisation.

Nous avons vu le cancroïde offrir une structure qui se rapproche beaucoup de celle du squirrhe, dès lors il est probable que la gangrène y doit revêtir la forme sèche; l’état dans lequel se trouvaient les artères coronaires des lèvres lorsque j’ai pu les examiner permet de pressentir la possibilité d’une oblitération complète de ces vaisseaux et le mécanisme par lequel se produirait le sphacèle ; mais on doit reconnaître que l'inflammation n’est pas toujours étrangère à ce mode de terminaison , comme le prouve l’exemple que j’ai rapporté. D’autre part, la rareté de la gangrène dans le squirrhe trouve son analogue dans le cancroïde, car les exemples cités plus haut sont les seuls que je connaisse.

Des eicntrices peuvent-elles se faire à la surface d’ulcères cancroïdes? De pareils faits ne doivent être acceptés qu’avec la plus grande réserve; mais il y aurait de l’exagération à en nier la possibilité , car on a vu des ulcères cancéreux véritables se cicatriser en partie. Il semble qu’en pareil cas l’ulcération gagne en certains points les limites du tissu morbide, et pour le cancroïde je ne suis pas éloigné de croire qu’une cicatrisation partielle ne puisse quelquefois se produire, spécialement dans la forme rongeante, où souvent de larges surfaces sont exemptes de toute infiltration épithéliale. Tout dernièrement, mon excellent ami M. Dubuc , interne chez M. Maisonneuve, m’a communiqué une observation qui confirme

ce que j’avance. Une femme de 70 ans portail depuis dix-sep! années un cancroïde à forme rongeante, occupant toute la moitié droite du front. Il y a quelque temps , le fond de l’ulcère a commencé à se recouvrir d’une pellicule cicatricielle adhérente à l’os frontal ; celte cicatrice, blanche et lisse, était d’abord isolée au milieu de l’ulcère, mais elle n’a pas tardé à marcher vers les bords , et actuellement elle se continue avec la portion de la circonférence qui limite l’ulcération en haut et à gauche ; partout ailleurs le mal persiste et n’a pas de tendance à se cicatriser. Pour ne rien omettre , je dois faire remarquer que la cicatrisation a commencé quelques jours après une seule application de solution très-étendue de perchlorure de fer, mais je ne vois là qu’une simple coïncidence.

Il y a loin de ce fait à une guérison complète ; il est possible que cette cicatrice se comporte comme celles qu’on voit s’effectuer à la surface des autres ulcères malins, et ne tarde pas à être détruite par les nouveaux progrès du mal.

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