‹ Du cancroïde en généralChapitre 11 sur 20 · VIII. RECIDIVES · texte numérisé non relu

VIII. RECIDIVES

Quand le cancroïde a été opéré, il peut se reproduire. Quoique cette réapparition du mal appartienne au pronostic, il me paraît plus rationnel d’en parler dès à présent pour compléter l’histoire générale de l’affection.

L’examen des faits démontre que les récidives sont communes; mais quelle en est la fréquence réelle? Il n’est pas facile de le dire ; cela tient , en grande partie , à la longue durée du cancroïde, et dès lors aux difficultés qu’on éprouve à suivre les malades pendant un nombre d’années suffisant pour qu’il soit possible de conclure à la non-récidive. On doit remarquer, en outre, que souvent les malades ne viennent pas retrouver le chirurgien qui les a opérés une première fois , de sorte que les observations sont en réalité presque toujours incomplètes. En tenant compte indistinctement de tous les sujets qui sont venus consulter pour des cancroïdes récidivés, on

n’a pas non plus de données rigoureuses, puisque très-certainement beaucoup de ceux qui venaient subir leur première opération ont dû voir plus tard l’affection reparaître ; c’est pourtant le seul élément qui nous reste , et , s’il n’est pas de nature à nous éclairer sur la fréquence des récidives, il peut du moins donner, sur d’autres points de cette question, des notions importantes.

Sur 202 faits (j’ai retranché les exemples de généralisation ) , 44 fois il est question de récidives. Relativement au siège , ces récidives se répartissent de la façon suivante : 29 fois la reproduction s’est faite sur place; chez 5 malades, elle a lieu dans les ganglions correspondants ; chez 9 autres, à la fois sur place et dans les ganglions lymphatiques ; une seule fois, la récidive a eu lieu à distance : ce dernier fait a été observé par M. Velpeau chez un malade qui avait subi l’amputation de l’avant-bras pour un cancroïde de la face dorsale delà main, et chez lequel l’affection se reproduisit, longtemps après, dans la cicatrice du moignon [Gazette des hôpitaux, 1854, p. 402).

Il est donc certain que , d’une façon générale , la récidive est locale, ce qui a fait dire à quelques chirurgiens que le cancer épithélial était une affection localement maligne. Pour nous, qui savons que le cancroïde peut se généraliser ou donner lieu à des tumeurs cancéreuses secondaires, nous devons être moins exclusif, maisnous pouvons nous demander quelle est la cause de ces récidives qui se font sur place ou dans le système lymphatique , ce qui est évidemment la même chose.

J’ai beaucoup insisté ( p. 51 et suiv.) sur un point très-important, c’est l’étendue réelle du cancroïde. U m’est arrivé si souvent de trouver sur les limites des parties enlevées des tissus déjà malades, que je n’hésite pas à regarder la répullulation comme due presque toujours à ce que l’opération n’a pas détruit tout le produit morbide; il s’agit donc non d’une véritable récidive, mais d’une simple continuation de la maladie. Je dis presque toujours, cardans certains cas il y a une véritable récidive au voisinage du lieu primitivement affecté, de même qu’après l’ablation complète du squirrhe

et de l’encéphaloïde on voit des tumeurs secondaires se montrer de préférence dans l’organe qui avait été occupé par la tumeur primitive.

Que la récidive se fasse au voisinage de la cicatrice ou dans les ganglions correspondants, le mécanisme est toujours le même. Au moment où l’infection ganglionnaire débute, elle peut être facilement méconnue ; quand les glandes sont engorgées, quelquefois on les respecte, dans l’espoir qu’il s’agit d’un état inflammatoire de ces organes, ou, si on les attaque, rien ne prouve que l’infection n’ait pas atteint déjà des ganglions plus profondément placés : dans tous ces cas, si le cancroïde reparaît 4dans les ganglions, c’est encore la lésion primitive qui continue sa marche.

La variété anatomique de l’affection a beaucoup d’influence sur la fréquence et la forme de la récidive.

a. Plus le cancroïde a des tendances envahissantes, plus il a de chances de récidiver soit sur place, soit dans les ganglions, soit dans ces deux points à la fois. Les deux régions les plus maltraitées sous ce rapport sont la langue et la lèvre inférieure, puisqu’elles entrent pour 25 dans la somme des récidives que j’ai notées.

b. Tandis que les récidives locales sont fréquentes dans toutes les variétés, presque toutes les récidives ganglionnaires se rapportent à des cancroïdes qui siégeaient à la langue et à la lèvre inférieure ; les tableaux suivants en donnent la preuve :

( Lèvre inférieure . 3

Récidivé dans les ganglions . I .

1 Langue . 2

(Lèvre inférieure. . . . 6

Langue . 1

les gatfglions. î Main et doigt . . 1

(Grande lèvre . 1

On voit que le cancroïde des autres parties de la face n’est pas

représenté dans ces tableaux , ce qui prouve son peu de tendance 1860. — Heartaux. 14

à l’infection ganglionnaire; mais ou doit savoir qu’il récidive sur place , et même que ces récidives sont fréquentes, surtout aux paupières, peut-être parce que, dans la crainte de faire une large perte de substance , les opérations n’y sont faites souvent qu’avec timidité.

Dans mes observations, j’ai noté huit récidives, qui se répartissent de la façon suivante:

I Lèvre inférieure . 2

Langue....... . t

Paupière intérieure . . 1

Joue . 1

1 récidive dans les ganglions seuls, après l’ablation d’un cancroïde de la lèvre inférieure.

2 récidives à quelque distance: toutes deux se sont faites dans la joue , en un point assez éloigné de la commissure, après l’ablation de cancroïdes de la lèvre inférieure.

Tant que la récidive se fait sur place, elle ne présente pas, à part quelques exceptions, une plus grande gravité que la lésion primitive ; pourtant M. Velpeau a remarqué que certaines récidives sont remarquables par les vives douleurs qui les accompagnent ( Gazette médicale de Paris, 1853, p. 99). C’est encore à la langue et aux lèvres que s’observe cette aggravation ; sur tous les autres points du tégument externe, hormis le cas où un caustique insuffisant a été appliqué, les récidives ont ordinairement la même marche que la lésion primitive, et peuvent, sans altérer beaucoup la constitution, se succéder en nombre presque indéfini. Ainsi, M. J. Cloquet a cité une femme qui, dans l’espace de vingt-deux ans, avait été opérée quinze fois par Dupuytren, A. Dubois, Béclard , et par lui-même; et M. Michon a opéré avec autoplastie un homme auquel Blandin avait fait déjà vingt-deux opérations.

Quant à l’époque à laquelle la récidive se montre, elle est trèsvariable; ordinairement c’est dans l’année qui suit l’opération , mais

quelquefois c’est seulement après six ou huit ans, même pour des cancroïdes très-graves, tels que celui de la lèvre inférieure; et il est probable que dans ces derniers cas il s’agit d’une véritable reproduction du mal.

Ce que je viens de dire des récidives diffère notablement de ce que M. Paget a observé, puisque sur 27 cas, cet auteur a vu la reproduction se faire 1 1 fois sur place ou à peu près , 8 fois dans les ganglions, et 8 fois dans ces deux points. Celte tendance extraordinaire à l’infection du système lymphatique n’est-elle qu’apparente, et vient-elle de ce que M. Paget regarde comme des ulcères rongeants la plupart des cancroïdes des joues et du nez, et dès lors ne tient pas compte de ces variétés bénignes qui récidivent surtout dans la cicatrice? ou bien le cancroïde qu’on observe en Angleterre a-t-il réellement, comme le suppose M. Paget, une gravité plus grande que celui du continent? Il me paraît difficile de résoudre cette question.

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