‹ Du cancroïde en généralChapitre 12 sur 20 · IX. ÉTIOLOGIE · texte numérisé non relu

IX. ÉTIOLOGIE

S’il n’est pas facile de pénétrer la cause intime de l’affection que je décris, il est du moins évident qu’il y a un certain nombre de conditions accessoires ou prédisposantes , que nous pouvons déterminer, et qui ont beaucoup d’infïuence sur son développement.

1° Siéçfe.

La peau est en quelque sorte le siège de prédilection du cancroïde, et la face à elle seule l’emporte sur tous les autres points de ['économie, ce dont on n’a pas lieu de s’étonner, si l’on songe aux nombreux orifices muqueux et à la richesse vasculaire qu’on y trouve , conditions favorables au développement du mal; les muqueuses que l’on peut explorer en sont encore assez souvent le siège ; enfin les organes profonds n’en sont point exempts, comme le démontrent les recherches de M. Rokilansky, qui a trouvé des exemples de cette

lésion dans le larynx, la trachée, l’estomac, l’intestin et la vessie^ Dans le cas de production épithéliale du tibia , auquel j’ai déjà fait allusion, et dont M. Virchow a été témoin, le tissu morbide était né dans le canal médullaire et ne s’était fait jour à l’extérieur qu’après avoir produit la fracture de l’os.

Les chiffres seuls sont capables de mettre en relief l’aptitude de chaque région pour le cancroïde; les résultats des statistiques faites dans ce but sont remarquables, comme on peut le voir dans le tableau suivant, où se trouvent rangées, d’après le siège, les 210 ob¬

servations que j’ai analysées :

Lèvres . 73

Paupières. . 15

Nez . 18

Joues . 21

Front . A

Cuir chevelu . 1

Langue . 14

Plancher de la bouche . 1

Gencives . 2

Face sans désignation . 3

Verge . 10

Scrotum . 3

Vulve . 2

Utérus . 6

Abdomen . 1

Membres supérieurs . 13

Membres inférieurs . 5

Larynx . 5

Rectum . 6

Dure-mère . 2

Estomac . 1

OEsophage . 1

Enveloppes de la moelle . 1

Sinus maxillaire droit . 1

Duodénum . 1

Région non indiquée . 1

L'analyse de mes observations personnelles donne des résultats

analogues :

Lèvre inférieure . 12

Langue et plancher buccal . 5

Paupière inférieure . 4

Joues . 7

Front . 3

N Nez . 4

Région parotidienne . I

Jambe . 2

Doigt . 1

Prépuce . t . 1

On voit qu’il y a une prédominance extrême du cancroïde de la face sur celui des autres régions; aux lèvres surtout, l’affection est d’une fréquence qui dépasse de beaucoup ce qu’on observe partout ailleurs. Quelques remarques doivent être ajoutées aux chiffres précédents, au moins en ce qui concerne les régions les plus importantes.

a. Les deux lèvres ne sont pas également exposées à la maladie : presque de tout temps on a noté la fréquence du cancer de la lèvre inferieure , et depuis un demi-siècle beaucoup de chirurgiens ont cherché à expliquer cette prédominance par Faction irritante de la pipe. Je ne discuterai pas pour le moment la valeur des arguments qu’ils ont fournis pour soutenir leur opinion, cette question trouvera plus loin sa place; je me borne à faire remarquer la rareté relative du cancroïde de la lèvre supérieure.

Dans la première statistique que j’ai donnée, 70 fois on indiquait le siège de la lésion; or il y avait 63 cancroïdes de la lèvre inférieure, contre 6 de la supérieure; et une fois seulement l’affection occupait la commissure. Cet antagonisme sera encore plus frappant, si l’on songe que plusieurs exemples de cancroïdes à la lèvre supérieure ont été publiés, à cause de leur rareté même , à titre de

curiosité scientifique. Dans mes propres observations, où le cancroïde des lèvres existait 12 fois sur 40, l’affection occupait dans tous les cas la lèvre inférieure.

Il y a un autre fait assez curieux à signaler au sujet du siège de la lésion : si l’on consulte encore la première statistique, on voit que sur les 22 cas où l’on trouve nettement indiqué le siège du cancroïde de la lèvre inférieure, l’affection occupait: 13 fois le côté gauche ,

5 fois seulement le côté droit , et enfin 4 fois la ligne médiane. Mes observations confirment encore ce résultat, puisque j’y ai noté 7 fois le côté gauche, 2 fois le côté droit, et 3 fois enfin la partie moyenne de la lèvre.

Cette fréquence plus grande de la lésion à gauche ne paraît exister que pour la lèvre; dans les autres régions, les deux moitiés du corps fournissent des chiffres à peu près semblables.

Dans presque tous les cas , c’est par le bord libre que débute la maladie , précisément à l’union de la muqueuse et de la peau.

b. J’ai recueilli 4 observations de cancroïde des paupières, et totH jours il s’agissait de la paupière inférieure. L’analogie de structure et de fonctions qui existe entre les lèvres et les paupières permet de comprendre cë fait sans l’expliquer; mais il y a lieu de s’étonner que plusieurs ophthalmologistes n’aient pas remarqué celle prédominance du cancroïde à la paupière inférieure. Pourtant MM. Mackenzie et Tavignot l’ont signalée, et M. Jobert de Lamballe surtout a insisté sur la rareté relative du cancer de la paupière supérieure, à propos d’un fait qui s’était présenté à son observation ( Bulletin clin.; Union mëd. , 1852, p. 31). C’est d’ordinaire au bord libre que débute le cancroïde de celte région , assez souvent aussi à l’un des angles de l’œil , à l’interne surtout.

En réunissant tous les faits de cancroïdes des paupières qui figurent dans mes tableaux, j’en trouve 19:4 siégeaient à la paupière supérieure, 12 à l’inférieure, 3 aux commissures.

c. Au nez et aux joues, l’affection est fréquente et peut se montrer

sur les différents points de ces régions ; mais pour le nez elle occupe de préférence le pourtour des narines ou le voisinage des ailes et du lobule. Au front , le noli me tangere est déjà plus rare. Le cuir chevelu lui-même n’en est pas à l’abri , particulièrement chez les individus chauves.

cl. De tous les points de la cavité buccale ,, c’est la langue qui est le plus souvent affectée de cancroïde ; ce sont tantôt les bords , tantôt la pointe de l’organe, plus rarement sa face supérieure, qui sont le point de départ du mal.

e. Au tronc l’affection est tellement rare, que je n’en ai trouvé qu’un exemple, où il s’agissait d’un cancroïde des parois abdominales. Les membres supérieurs et inférieurs peuvent en être atteints au niveau de leurs divers segments, le dos de la main et le talon y sont surtout prédisposés : sur 13 cancroïdes du membre supérieur, 7 fois il s’agissait d’une lésion de la face dorsale de la main.

f. Dans sa thèse, M. Mayor avait déjà dit que le cancer des ramoneurs n’était point une affection spéciale, et cet auteur l’assimilait aux productions épithéliales des autres points du tégument cutané; plus lard , M. Hughes Bennett est arrivé au même résultat. Il paraît que celte maladie , qui a été , à une certaine époque, assez commune en Angleterre, y devient maintenant beaucoup plus rare; en France, cette affection n’a jamais été fréquente, car je n’ai pu en réunir que trois exemples.

Je me borne aux citations que je viens de faire, le cancroïde des autres régions ne donnant pas matière à des considérations spéciales ; mais je ne veux pas terminer cet article sans montrer combien les statistiques de MM. Lebert et Paget diffèrent des miennes.

M. Paget résume, pour 49 faits, le siège de la lésion de la manière suivante : lèvre inférieure, 9; langue, 9; scrotum, 6; face, 3; pénis, 3; vulve, 2; gencives, 2; téguments du tronc, 2; extrémités supérieures, 3; extrémités inférieures, 2; oreille, paupières, in té-

rieur de la bouche, cou, périnée, bras, larynx, glandes lymphatiques,

1 pour chaque.

Pour expliquer comment ces chiffres peuvent être en si complet désaccord avec les miens , il faut admettre que l’affection n’a pas dans tous les pays le même siège de prédilection. Nous savons déjà que le cancroïde du scrotum est fort rare chez nous, tandis qu’il figure dans le tableau de M. Paget pour une proportion relalivement considérable ; d’autre part, on ne trouve point en France le cancroïde de la langue aussi communément que celui de la lèvre inférieure, ainsi que cela parait exister en Angleterre, si l’on en juge par la statistique de M. Paget.

Les chiffres de M. Lebert sont beaucoup plus conformes à ce que j’ai avancé ; toutefois les cancroïdes de la face et de l’utérus me paraissent y figurer dans une proportion trop forte, ce qui tient, comme je l’ai dit, à ce que cet auteur a recueilli plusieurs de ses observations à la Salpêtrière. Voici le résultat des recherches de M. Lebert : lèvres, 20; face, 22; verge, 9'; vulve, 5; anus, 2; tronc et membres, 13; fosses nasales, 1 ; gencives, 2; utérus, 11 ; langue, 4; dure-mère, 1.

2° Age.

Le cancroïde est une affection de la seconde moitié de la vie ; celle proposition est incontestable et basée sur toutes les statistiques qu’on a données. Les chiffres de M. Lebert démontrent que le maximum de fréquence est compris dans la période de 40 à 00 ans ; M. Paget, qui a réuni les faits de M. Lebert aux siens et à quelques autres , est arrivé à la même conclusion ; il en est de même des indications données par M Bouisson pour le cancer de la bouche. ( Gazette méd. de Paris, 1859.)

Dans les observations que j’ai analysées, j’ai trouvé 154 cas où l’âge était indiqué. Voici le résultat obtenu :

De 10 à 20 ans . 2

De 21 à 30 ans . 10

De 31 à 40 ans . 13

De 41 à 50 ans . 40

De 51 à 60 ans . 39

De 61 à 70 ans . 28

De 71 à 80 ans . 16

De 81 à 90 ans . 6

Dans le tableau suivant, j’indique l’âge des malades dont j’ai recueilli l’observation :

De 21 à 30 ans.. . . . I

De 31 à 40 ans . 3

De 41 à 50 ans . 9

De 51 à 60 ans . 13

De 61 à 70 ans . 11

De 71 à 80 ans . 3

En recherchant l’époque de début du cancroïde, et par suite l’âge des malades à l’origine de l’affection, je suis arrivé à des résultats à peu près semblables; j’ai trouvé cependant que l’apparition du mal a surtout lieu entre 40 et 50 ans; à partir de 70 ans, il n’y a plus qu’un fort petit nombre de cancroïdes nouveaux ; la plupart de ceux qu’on rencontre à un âge très-avancé remontent à une époque déjà ancienne, ce qui s’explique suffisamment par la lenteur avec laquelle marche l’affection.

Il est vrai que si l’on tient compte de la diminution progressive et rapide qui survient dans le chiffre de la population à celte période de la vie, on sera porté à admettre que l’aptitude à contracter le cancroïde, loin de s’affaiblir avec l’âge, se maintient et a peutêtre de la tendance à augmenter.

1860. — Heurlaux. 15

L’âge du malade n’influe pas beaucoup sur le siège occupé par la lésion. On a dit par exemple que le cancroïde de la verge se rencontrait surtout chez les sujets de 40 à 50 ans ; mais ceci est commun à toutes les variétés. Le tableau suivant, emprunté au Medical times and gazette (octobre 1859, p. 334), rend compte de 23 cas d’amputation du pénis pour des cancers épithéliaux :

27 ans . 1

30 à 40 ans . 4

40 à 50 ans . 8

50 à 60 ans . 4

60 à 70 ans . . . . , 5

77 ans . 1

3° Sexe.

M. Lebert ( Anal . pathol.), dans 69 observations où le sexe était noté, a trouvé 36 hommes pour 33 femmes; il en a conclu que le cancroïde était également commun dans les deux sexes. Poussant plus loin l’analyse, il a trouvé que si le cancroïde de la lèvre inférieure était beaucoup plus fréquent chez l’homme, l’inverse existait pour celui de la face ; de sorte qu’il y aurait entre ces deux variétés de siège une sorte d’opposition qui tendrait à rétablir l’équilibre. J’ai déjà dit que ce résultat me paraissait faux et n’était point en rapport avec les idées généralement reçues.

Deux points doivent être examinés isolément : 1° l’influence du sexe en général ; 2° l’influence que le sexe exerce sur le siège occupé par la lésion.

L On sait que le cancroïde est beaucoup plus commun chez l’homme, et comme preuve il me suffira de citer que sur 207 malades il y avait 151 hommes et 56 femmes, ce qui donne à peu près le rapport de 3 à 1 . Dans les 40 faits qui me sont personnels, la

proportion est presque la même, puisque je trouve 31 hommes et 9 femmes.

Je ferai remarquer que ces chiffres peuvent représenter à peu près le rapport réel, puisque les observations que j’ai consultées viennent de sources très-diverses et ont été indistinctement publiées; quant aux miennes, elles ont été recueillies dans des services mixtes, où chaque sexe devait apporter son contingent dans la proportion qui lui est spéciale.

II. Le sexe a une singulière influence sur le siège de prédilection du cancroïde : ceci est frappant surtout pour la lèvre inférieure. Léveillé ( Doctr . chir., t. IV, p. 74), dans son article sur le carcinome de la lèvre inférieure, dit n’avoir jamais vu cette maladie chez les femmes, qui n’en sont cependant pas exemptes. Voici les chiffres empruntés aux observations dont j’ai fait l’analyse :

Lèvre inférieure. Lèvre supérieure. Total.

Hommes....» . . 55 2 57

Femmes . .*.... 6 4 10

Le peu de fréquence du cancroïde de la lèvre inférieure, chez la femme, sera plus évident encore, si l’on songe que la plupart des observations qui s’y rapportent ont été publiées à cause de leur rareté. Il est assez singulier de voir la lèvre supérieure, au contraire, plus fréquemment atteinte chez la femme; mais les faits connus sont encore trop peu nombreux pour qu’on puisse leur accorder une importance réelle.

J’ai recueilli moi-même 12 observations de cancroïdes de la lèvre inférieure, tous chez des hommes, chiffre nouveau qui vient s’ajouter au précédent pour en augmenter la valeur.

11 en résulte qu’on peut dire hardiment que le cancroïde de la lèvre inférieure est au moins dix fois plus commun chez l’homme que chez la femme; il est même certain que si tous les faits étaient indistinctement recueillis, cette proportion serait de beaucoup audessous de la vérité, il est impossible, on le comprend, d’expliquer

cette prédominance en se fondant seulement sur la plus grande aptitude de l’homme au cancroïde.

Il y a une autre région qui, sans jouir de l’immunité, est, chez la femme, bien plus rarement atteinte de cancroïde que chez l’homme : c’est la cavité buccale, et surtout la langue. Sur 14 cancroïdes d« ce dernier organe, 12 existaient chez des hommes. Dans mes observations personnelles, sur 5 cas, 4 fois il s’agissait encore du sexe masculin.

Examinons , pour terminer, les cancroïdes des autres parties de la face, qui, d’après M. Lebert, seraient beaucoup plus fréquents chez la femme, et nous verrons que l’affection est encore sensiblement plus commune chez l’homme; la différence porte à peu près

uniquement sur le cancroïde des

joues :

Paupières.

Ne*.

Joues.

Front.

Total.

Observât, consultées...

Hommes. . . .

Femmes . . . .

Observât, personnelles.

HnmmfiS . . . .

Femmes ....

Je n’aime pas à multiplier les chiffres; mais j’ai cru nécessaire de dresser les tableaux qu’on vient de lire, pour permettre au lecteur d’apprécier la valeur des assertions émises par de graves autorités.

4° Conditions hygiéniques.

La position sociale a , sur la fréquence du cancroïde , une influence incontestable; l’affection, très-commune dans les classes pauvres, devient moins fréquente chez les gens riches et soigneux.

On a mis le défaut de propreté au nombre des causes prédisposantes. J’ai pu constater plusieurs fois la justesse de cette remarque.

Les habitants des campagnes sont également beaucoup plus ex-

posés au cancroïde que les ouvriers des grandes villes. Sur 50 malades dont la profession était indiquée, 23 étaient employés aux travaux des champs; les autres appartenaient aux professions les plus diverses.

Parmi les malades que j’ai observés, il y avait 16 campagnards.

5° Influence de certaines conditions locales.

Un des arguments les plus forts dont on se soit servi pour nier la nature diathésique du cancroïde est fondé sur un fait exact d’observation , mais dont il ne faut pas exagérer la valeur. Il est trèscertain que le cancroïde a souvent pris naissance en des régions dont la vitalité était plus ou moins profondément modifiée. Les conditions locales, qui paraissent favoriser le développement du mal, sont très-variables :

1° M. Le Gros Clark a vu le cancroïde envahir un ancien ulcère de la jambe chez un homme âgé ( Medical times, juin 1850, p. 578). M. Paget a vu la même affection se produire sur le trajet d’une fistule urinaire, et une autre fois au voisinage d’une nécrose de la voûte palatine.

2° Les cicatrices sont trop fréquemment le siège du cancroïde, pour qu’on puisse y voir un simple effet du hasard.

3° Des productions manifestement bénignes, telles que les verrues et les cornes, ont été quelquefois le point de départ de la même affection.

4° Enfin des irritations répétées sur une partie saine ont donné naissance au caneçoïde.

En passant en revue les faits qui se rattachent à ces quatre ordres de causes, il n’est pas difficile de reconnaître à tous une origine commune : l’irritation répétée ou permanente a été suivie du développement d’un cancroïde. L’ulcère n’agit pas autrement; et quand les verrues et les cornes dégénèrent, ce qui est fort rare, on peut bien admettre que c’est le résultat des excoriations auxquelles ces

tumeurs sont exposées. Les cicatrices sur lesquelles on a observé le cancroïde étaient presque toujours (14 fois sur 15) consécutives à des brûlures ou à des contusions; dès lors il s’agissait probablement de cicatrices minces, succédant à des pertes de substance et se déchirant avec facilité.

Celle façon d’apprécier les faits est très-soutenable; car une irritation mécanique, exercée continuellement sur une partie saine, est souvent indiquée par le malade comme la cause de son affection. On connaît le fait raconté par Lassus : «Un homme dont la profession consistait à engraisser de la volaille, en soufflant tous les jours du grain dans le bec de ces animaux, fut attaqué d’un ulcère rebelle à la lèvre inférieure, qui, dans cet exercice, était continuellement mordue au même endroit» ( Pathol . chir., t. 1, p. 457; Paris, 1809).

Mais on voit un si grand nombre de sujets chez qui des excitations mécaniques n’ont aucune conséquence fâcheuse, que l’irritation doit être regardée comme la cause occasionnelle qui localise la manifestation à laquelle le malade était prédisposé.

C’est pour deux régions surtout que les chirurgiens se sont beaucoup préoccupés des influences mécaniques.

Le cancroïde du prépuce se montre habituellement chez des sujets atteints de phimosis. W. Hey, le premier chirurgien: qui , je crois, ait parlé de cette coïncidence remarquable, rapporte que sur 12 cancers de la verge opérés par lui, 9 fois il y avait phimosis congénital ou accidentel. Dans ces 9 cas, 5 fois la maladie était bornée au prépuce, 4 fois le gland y prenait part dans une plus ou moins grande étendue, mais consécutivement. Le professeur Roux , qui donnait une grande valeur à cette circonstance étiologique, pensait que le phimosis agit à la fois par la pression, i’oubli des soins de propreté, les érythèmes, écoulements, ulcérations, végétations et concrétions calculeuses. La relation signalée par Hey est incontestable ; mais on ne doit voir dans le phimosis qu’une cause prédisposante, car il n’est pas rare* comme le démontre la statistique du chirurgien anglais

lui-même, de rencontrer le cancroïde du prépuce chez des sujets qui ne présentent aucun vice de conformation.

C’est pour le cancroïde des lèvres qu’on a le plus discuté l’influence de l’irritation locale, et pourtant les chirurgiens sont encore loin d’être d’accord.

Pour expliquer la prédominance extrême du cancroïde de là lèvre inférieure chez l’homme, quelques chirurgiens en ont voulu trouver la cause dans l’habitude de fumer, et partant de ce principe ils ont à peu près tiré les déductions suivantes : le cancroïde de la bouche se montre chez les hommes parce qu’eux seuls ont l’habitude de fumer ; il atteint en particulier la lèvre inférieure parce que cette partie est beaucoup plus exposée à l’irritation; il se développe surtout quand on se sert de pipes à tuyau très-court, ce qu’on s’explique par la chaleur communiquée à la bouche et par l’aspiration plus facile de liquides âcres qui viennent irriter la lèvre; enfin le cancroïde de la lèvre débute par le côté vers lequel ie malade tient habituellement sa pipe.

Ces idées ont été si complètement adoptées par quelques chirurgiens, que le professeur Roux, par exemple, répétait que la cause unique des affections cancéreuses des lèvres tenait à l’habitude de fumer.

Sans être aussi absolu, M. Bouisson s’est fait le défenseur de la même doctrine; et, dans un mémoire sur ce sujet, publié l’année dernière dans la Gazette médicale de Paris, il a rapporté 68 observations où tous les sujets fumaient. Ces derniers faits paraissent avoir une grande valeur, mais ils sont passibles de sérieuses objections. Remarquons en passant que la question mérite d’être étudiée sans idée préconçue, car il s’agit d’un point de doctrine qui touche de près à la pathogénie du cancroïde.

On prétend que le cancroïde de la bouche est beaucoup plus commun chez les hommes, parce qu’eux seuls ont l’habitude de fumer. M. Bouisson paraît même croire que le tabac ne tarderait pas à faire de nouvelles victimes parmi les enfants si son usage se ré-

pandait chez eux; il y a là une grande exagération, car on pourrait alors se demander pourquoi le phimosis congénital ne donne lieu au cancroïde qu’à un âge avancé.

Tous les malades de M. Bouisson faisaient usage du tabac, ce qui donne une grande importance à son opinion : mais au mémoire du professeur de Montpellier on peut opposer les faits de M. Fleury, professeur de clinique chirurgicale à l'École de Médecine de Clermont ( Gaz. méd. de Pans, 1859, page 546). Ce chirurgien affirme avoir opéré un grand nombre de cancers des lèvres chez des campagnards habitant des contrées où jusqu’à présent le tabac est à peu près inconnu.

A Paris même, on trouve assez souvent des exemples de cancers de la bouche qu’on ne peut rattacher à la condition étiologique sur laquelle insiste M. Bouisson. Dans mes observations personnelles de cancroïde de la lèvre inférieure, 9 fois j’ai pris des renseignements exacts sur le sujet en question :

4 malades n’avaient jamais fait usage de tabac, et, pour le dire en passant, aucune irritation locale ne pouvait expliquer leur cancroïde.

5 malades fumaient; mais deux de ces sujets tenaient constamment leur pipe du côté opposé à la lésion ; chez un autre, le cancroïde avait débuté à la partie moyenne de la lèvre, quoique la pipe lut toujours placée vers l’un des côtés de la bouche; chez deux seulement, le mal avait paru au niveau du point sur lequel reposait le tuyau de la pipe.

Pour la cavité buccale, l’irritation est peut-être plus directe et plus efficace :4 malades sur lesquels j’ai des renseignements fumaient la pipe : deux la tenaient toujours du côté malade; les deux autres la plaçaient indiiféremment à droite et à gauche.

Mais au moins les femmes qui fument seront-elles atteintes de cancer delà bouche, comme le fait pressentir M. Bouisson? Voici un curieux renseignement que je dois à l’obligeance de mon collègue et ami M. Lemarchand, dont le père a exercé la médecine pendant

trente ans dans une localité du Finistère, où presque toutes les femmes fument le brûle-gueule : M. Lemarchand a vu une centaine de cancroïdes de la lèvre inférieure chez les hommes, jamais il n’en a observé chez les vieilles femmes, qui pourtant viennent toutes mourir à l’hôpital.

Il faut donc admettre que l’homme est spécialement prédisposé au cancroïde de la lèvre inférieure et qu’il en est souvent atteint alors même qu’il ne fait point usage de tabac. Est-ce à dire pour cela que cet agent soit sans aucune influence? Je me garderai bien d’émettre cette assertion, mais la pipe n’est qu’une cause provocatrice, susceptible tout au plus de localiser une manifestation diathésique ou d’en accélérer l’apparition. En lui réservant ce modeste rôle, a-t-elle du moins une grande importance? Quand un chirurgien est en présence d’un cancroïde de la bouche, il ne manque presque jamais de demander au malade s’il fume ; et, comme cette habitude est fort répandue chez les hommes, la réponse est souvent affirmative. Mais at-on pris la peine de faire la même question aux malades qui portent des cancroïdes eu toute autre région ? J’ai interrogé à ce point de vue 6 hommes atteints de cancroïdes des joues, des paupières, etc. : sur ce nombre, 3 seulement ne fumaient pas; les autres avaient cette habitude, et l’un d’eux se servait du véritable brûle-gueule. Ces faits sont encore trop peu nombreux pour qu’on en tire des conclusions rigoureuses; j’admets volontiers que les sujets qui se servent de la pipe sont, un peu plus que les autres, exposés à contracter le cancroïde de la lèvre inférieure, mais pas beaucoup plus; accorder au tabac une action plus directe, c’est mettre sur le compte du même agent la plaque muqueuse qui chez les syphilitiques se montre de préférence du côté où porte le tuyau de leur pipe.

Si nous ne pouvons nous expliquer Sa fréquence du cancroïde chez l’homme, serons-nous plus heureux maintenant qu’il s’agit de déterminer pourquoi la lèvre inférieure est affectée dans une proportion beaucoup plus forte que la supérieure? On a voulu se rendre compte de cette prédominance par une action mécanique.

1860. — Heurtaux.

M. Rigal (de Gaillac) pense que le bouton cancéreux est du à l’irritation produite par une dent taillée en pointe. «Le tuyau de la pipe finit par user la dent sur laquelle il repose (c’est habituellement la canine), et cette dent, qui heurte continuellement la lèvre inférieure, est l’agent qui amène le développement de l’affection. Aussi, chez Tes fumeurs, le cancer se développe à peu près constamment du côté où ils fument et plus ou moins près de la canine. Ce qui explique la préférence du cancer pour la lèvre inférieure, c’est l’impossibilité où sont les dents inférieures d’irriter la lèvre supérieure, parce que, dans la conformation normale, les dents inférieures sont recouvertes par les supérieures. Dans le cas d’une disposition inverse des mâchoires, ce serait la lèvre supérieure qui serait exposée à l’irritation. » ( Joiirn . de chir. de Malgaigne, 1846, p. 215.)

M. Philippart, qui dans plusieurs cas n’a pas trouvé la dent taillée en pointe signalée par M. Rigal, a cherché une autre explication : «Pour moi, dit-il, la véritable cause de cette maladie chez les fumeurs réside dans l’introduction même de la pipe dans la bouche. Les fumeurs se servent ordinairement de pipes de terre qui offrent toujours des coins saillants à l’extrémité que l’on porte à la bouche pour aspirer la fumée de tabac. Cette extrémité vient heurter, à chaque introduction, contre la lèvre inférieure, et, après avoir fumé un certain temps, la muqueuse s’entame et s’ulcère par suite de l’action souvent répétée du bout de la pipe, qui enlève la muqueuse déjà enflammée par la chaleur du tuyau. » (Journ. de chir. de Malgaigne, 1846, p. 343.)

J’ai cité ces deux passages pour montrer jusqu’à quel point on s’est efforcé d’expliquer par une influence mécanique le siège de la lésion ; mais ces explications sont insuffisantes. Sans m’appuyer sur les cas où il n’y a ni dent usée ni usage de la pipe pour expliquer l’existence d’un cancroïde, je rappellerai ce que j’ai dit presque au commencement de cette étude étiologique à propos du siège de prédilection : le cancroïde est beaucoup plus commun à la paupière inférieure qu’à la supérieure. Il y a entre les paupières et les lèvres

une si grande analogie de structure et de fonctions, qu’il n’est pas extraordinaire de trouver dans ces deux régions les mêmes aptitudes pathologiques. Maintenant pourqu&i le cancroïde siége-t-il presque toujours à la paupière et à la lèvre inférieures? je l’ignore; il faut qu’il y ait là quelque condition spéciale que nous ne pouvons apprécier.

6° Hérédité.

Il est le plus souvent difficile d’obtenir des malades des détails assez circonstanciés pour juger la question d’hérédité. Dans un vingtième des cas pourtant, M. Paget est arrivé à des résultats positifs. 1! a constaté surtout la disposition à contracter le cancroïde par des personnes dont les parents avaient eu des cancers squirrheux ou encéphaloïdes; d’autres fois il s’agissait du phénomène inverse.

Comme les exemples d’hérédité sont encore trop peu nombreux pour qu’il soit possible d’en faire une histoire générale, je me bornerai à citer ceux que je connais. J’ai trouvé quatre observations où l’hérédité est indiquée d’une façon non douteuse ; trois de ces cas appartiennent à M. Szokalski : le premier malade avait un cancroïde de la face dorsale de la main ; son père avait succombé à un cancer du rectum; chez le second malade, dont la sœur avait eu un cancer du sein, il y avait deux cancroïdes : l’un au dos de la main, l’autre à la lèvre inférieure; dans Se troisième cas, enfin, il était encore question d’un cancroïde de la face dorsale de ia main chez un homme dont la mère avait succombé à un cancer de la mamelle (Acad, de Méd., 9 août 1853). Le quatrième exemple a été rapporté par M. Bucquoy : il s’agissait d’un cancroïde de l’œsophage trouvé chez un homme dont la sœur était morte d’un cancer de l’utérus (Bull, de la Société anal., t. XXX, p. 28D).

A ces observations, j’en pourrais ajouter trois dans lesquelles l’hérédité n'est rien moins que prouvée, mais possible : la première a clé recueillie par M. Jobert de Lamballe ( Union médicale, 1852,

p. 31); les deux autres par M. Demarquay (Bull, de ta Société anal., 1854, p. 204, et l'Union médicale, 1859, t. II, p. 394).

Ces faits sont bien peu nombreux; mais il est probable qu’on n’a pas toujours recherché l’hérédité avec beaucoup de soin, supposition vraisemblable en présence des résultats obtenus par M. Paget et de ceux qui sont consignés dans mes observations particulières. Je trouve en effet, sur 30 cas où les renseignements ont été précis, 4 exemples probables d’antécédents héréditaires; dans tous les cas, il s’agissait également de caneroïdes chez les ascendants.

1° Un homme de 47 ans, atteint d’un très-petit cancroïde occupant le dos du nez, raconte que sa mère a eu, à l’âge de 67 ans, une petite ulcération arrondie sur une joue. Quinze jours environ après son apparition, cet ulcère a été cautérisé; une eschare s’est détachée, et cette femme est morte trois ans plus tard sans récidive.

2° Un malade, âgé de 59 ans, atteint de cancroïde de la lèvre inférieure, dit que son père a présenté, également à la lèvre inférieure, à l’âge de 70 ans, une sorte de petit bouton analogue au sien. Ce bouton a été détruit par l’application d’une substance sur laquelle le malade ne peut donner aucun renseignement, et l’opéré n’est mort que dix ans plus tard sans récidive.

3° Femme de 51 ans, affectée de cancroïde de la paupière inférieure gauche; un oncle de sa mère a été atteint, à la face dorsale de la main, d’une ulcération qui a envahi progressivement l’avantbras et le bras, et a fini par entraîner la mort.

4° Le fait le plus remarquable m’a été communiqué par mon ami M. Dehoux. 11 s’agit d’une femme de 73 ans , atteinte d’un cancroïde de la paupière inférieure droite. A l’âge de 82 ans, sa mère eut vers l’aile droite du nez un «petit bouton chanereux» qu’un curé a guéri, dit-elle, et qui ressemblait à celui qui a précédé son ulcère. Actuellement son fils a un bouton semblable, un peu au-dessus de l’aile droite du nez.

11 faudrait de nombreuses recherches cliniques pour fixer définitivement la valeur que l’hérédité peut avoir comme condition étio-

logique; malheureusement les observations de cancroïde qu’on a publiées jusqu’ici sont le plus souvent muettes en ce qui concerne ce détail , dont l’importance ne doit pourtant échappera personne.

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