‹ Du cancroïde en généralChapitre 15 sur 20 · XII. PRONOSTIC · texte numérisé non relu

XII. PRONOSTIC

Puisque le cancroïde est sous la dépendance d’une diathèse, son pronostic doit être examiné à un double point de vue.

I. En tant que manifestation diathésique, c’est une affection grave, puisqu’elle se rattache au groupe des cancers. La marche envahissante de la lésion, sa tendance à infecter les glandes lymphatiques et à produire la cachexie, doivent être prises en grande considération. Toutefois je ne saurais admettre avec M. Schuh que le cancroïde retentisse autant que les autres manifestations cancéreuses sur les ganglions lymphatiques et sur l’économie : il est au contraire de toute évidence que l’encéphaloïde, le squirrhe, et probablement le fibro-plaslique, sont des formes plus graves, qui semblent indiquer une diathèse plus active et montrent qu’il faut tenir compte de la structure anatomique pour apprécier le degré de malignité d’une tumeur.

On aurait pu a priori, regarder comme plus fâcheux les cancroïdes qui se rattachent à une disposition héréditaire : je n’ai pourtant rien vu qui puisse justifier celte opinion. Une femme dont j’ai parlé, et pour laquelle il y avait une hérédité non douteuse, portait depuis dix-huit ans un cancroïde de la paupière inférieure, sans que les ganglions lymphatiques fussent engorgés. Chez une autre malade, le cancroïde, qui occupait encore la paupière inférieure, remontait à six années; il y a deux ans que cette femme a été opérée par M. Richet, et tout dernièrement j’ai appris que la guérison se soutient.

IL Envisagé comme lésion, le cancroïde est sérieux; mais la

gravité de son pronostic est subordonnée à quelques conditions qu’il faut examiner.

Le siège a beaucoup d’influence sur la malignité de la lésion ; aussi l’on doit en tenir compte. D’une façon générale, on peut dire que le cancroïde cutané est beaucoup moins fâcheux que celui des muqueuses ou de leurs orifices; mais, pour chacun de ces appareils, la marche n’est pas identique dans toutes les régions.

C’est aux joues peut-être que l’affection est le plus longtemps compatible avec un état général excellent et progresse avec le plus de lenteur.

Parmi les orifices muqueux, les lèvres occupent le premier rang pour la gravité qu’y revêt le cancroïde, tandis qu’aux paupières la marche est ordinairement très-lente, même dans le cas où la conjonctive est déjà envahie.

Entre tous, le cancroïde de la langue se fait remarquer par sa pernicieuse influence; cette variété est d’un pronostic si fâcheux, que M. Ad. Richard a soutenu à la Société de chirurgie (25 nov. 1857) qu’il n’existait pas dans la science un cas de guérison bien avérée des cancers qui siègent à la langue ou sur les parois de la cavité buccale. Pourtant M. Velpeau, tout en signalant combien le cancer de la langue expose à la récidive, avait cité plusieurs malades opérés par lui, chez lesquels l’affection n’avait pas reparu (Gaz. des hop., 1843, p. 230). De son côté, M. Chassaignac avait revu dans un état de santé parfaite une malade à laquelle, quatre ans auparavant, il avait enlevé la moitié de la langue pour une affection cancéreuse (Société de chir., 2 février 1848), et, dans la séance où M. Ad. Richard émettait son opinion, M. Chassaignac put rapporter un nouveau cas plus probant, puisqu’il s’agissait d’un malade qui était encore guéri sept ans et demi après l’opération. Il n’en est pas moins vrai que le pronostic du cancroïde de la langue est des plus graves; il est possible que cela dépende en partie des nombreux cordons nerveux et vasculaires autour desquels se trouve une couche de tissu cellulaire qui favorise l’extension du mal.

1860. — Ifeuriaux.

Après le siège, la forme anatomique de la lésion est l’un des meilleurs éléments de pronostic. J’ai suffisamment insisté sur ce point pour ne pas y revenir, je me borne à rappeler la marche envahissante de la forme dermique.

Il est évident que, d’une façon générale, la gravité est en rapport avec l’étendue de l’ulcère; mais cela n’a rien d’absolu, et il importe beaucoup plus de déterminer s’il y a engorgement des ganglions lymphatiques de la région. Si cet engorgement existe, on doit craindre de voir bientôt paraître une altération profonde de l’économie. A plus forte raison aura-t-on lieu de redouter une terminaison promptement funeste si le malade offre déjà les signes de la cachexie; l’opération elle-même n’est plus possible, puisque l’infection générale ne survient dans le cancroïde qu’à une époque très-avancée, et lorsque la lésion est assez étendue pour que son ablation complète soit impraticable.

Quand le malade a été opéré, la récidive est fréquente; mais nous savons que presque toujours c’est une récidive locale qu’on peut le plus souvent s’expliquer par la destruction incomplète du tissu morbide. Il en résulte que les chances de guérison dépendent beaucoup de l’époque à laquelle l’opération a été faite, des soins qu’on y a apportés et de la région qui en a été le théâtre; un cancroïde opéré de bonne heure, très-largement et dans des tissus où l’on ne craint pas de faire une perte de substance considérable, peut guérir d’une faç n durable. Les exemples rapportés par le Dr Chapel, de Saint- Malo, doivent inspirer d’autant plus de confiance, que ce chirurgien a pu suivre pendant longtemps des malades opérés par lui, et dont la guérison ne s’est pas démentie ( Mém . de V Acad, de Méd., t. XX, p. 169). De son côté, M. Bertet, de Cercoux, a cité plusieurs faits où, après de nombreuses années, les malades n’avaient pas eu de récidive ( l’Union méd., 1858, p. 191).

Je me borne à constater la curabilité de l’affection ; j’aurai bientôt l’occasion de dire dans quelles circonstances il convient de faire l’opération et ce qu’on doit en attendre.-

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