II. HISTORIQUE
Il est inutile de rappeler tout ce que les anciens chirurgiens confondaient sous le nom générique de cancer; ce terme, on le sait, a été longtemps appliqué aux maladies les plus dissemblables. La pathologie du cancroïde a dû se ressentir de cette fâcheuse confusion; aussi , bien que l’affection qui nous occupe ait été décrite par les anciens sous les noms de noli me tangere , chancre malin , Jilcère cliancreux, ulcère rongeant , il' n’est pas rare de trouver dans les descriptions qui en ont été laissées des caractères qui appartiennent à des ulcères de nature toute différente, au lupus par exemple.
Ledran , l’un des premiers, le premier peut-être, a fort bien apprécié les analogies et les différences que l’observation clinique
permet d’établir entre le cancroïde et le véritable cancer; il reconnaît que le noli me tangere du visage est bien souvent susceptible d’une guérison radicale , lorsqu’il a été largement opéré , et l’article qu’il consacre à son étude est suivi de propositions remarquables, pour l’époque à laquelle elles ont été formulées ( Mémoires (le r Académie de chirurgie, t. III; Paris, 1757).
Un peu plus tard, Richter (Gœtlingen, 1786) arrivait à des résultats analogues.
Ces opinions passèrent dans l’esprit de la plupar t des chirurgiens, comme on peut s’en convaincre en consultant un ouvrage qui nous donne une idée assez exacte de l’état de la science au commencement de ce siècle, je veux parler du Dictionnaire des sciences médicales. On y trouve sur l’ulcère cancéreux primitif ( t. III, p. 561) un article où Bayle et Cayol arrivent h conclure que si les noli me tangere doivent être rattachés au cancer, ils forment un groupe bien distinct des autres maladies de même nature. Ces idées n’étaient pas précisément neuves, mais personne peut-être n’avait rapproché les faits qui pouvaient les appuyer; elles devinrent populaires, et l’on proclama partout la moindre gravité des cancers de la peau, sans se rendre compte des causes de ces différences cliniques, car Laennec, dans sa classification des caucers, ne vit dans ceux des téguments rien de spécial , et tenta de les rattacher aux formes squirrheuse et encéphaloïde.
Les choses en étaient là, quand un élément nouveau vint se joindre à la question. Le microscope, qui jusque-là n’était guère qu’un instrument de curiosité, fut appliqué par Müller à l’étude des tissus pathologiques ; et malgré les nombreuses attaques dont il a été l’objet, on ne saurait méconnaître les services qu’il a rendus pour la
détermination des produits morbides. Le travail de Müller, publié
en 1838, fut le point de départ de nombreuses recherches; mais les Allemands se préoccupèrent bien plus de l’existence de l’élément cellule, que des distinctions à établir entre les variétés des cellules.
1800. — Hrurlaux.
M. le professeur Ecker, de Heidelberg, a le premier, en 1844, signalé une affection qu’il appelait cancer bâtard , faux cancer de la lèvre , et dans laquelle il ne voyait qu’une simple hypertrophie épidermique ou papillaire, bien distincte du vrai cancer, et susceptible de guérir radicalement par l’opération. Toutefois cet anatomo-pathologiste n’avait entrevu qu’un côté de la question , car il regardait comme cancer véritable le cancroïde parvenu à son état de complet développement.
C’est à M. Lebert que revient l’honneur d’avoir décrit avec exactitude la structure des tumeurs épithéliales , auxquelles plus lard il devait donner le nom de cancroïdes. Malheureusement, dans sa Physiologie pathologique, publiée en 1845, cet auteur séparait complètement les tumeurs épidermiques des autres productions cancéreuses; d’après lui, des différences anatomo-pathologiques essentielles existaient entre ces deux ordres de produits morbides, et rendaient compte des différences cliniques qui depuis longtemps avaient frappé les praticiens. Presque tous les anatomo-pathologistes adoptèrent ces opinions , entraînement bien naturel vers des idées qui s’accordaient si bien avec l’observation.
Depuis que sa physiologie pathologique a paru jusqu’en 1857, époque de sa dernière publication (1), M. Lebert a plusieurs fois fait connaître dans des mémoires le résultat de ses recherches sur le cancroïde (2) ; et s’il a modifié ses idées au sujet du pronostic de cette affection , il n’en persiste pas moins à la regarder comme distincte du cancer.
M. Mayor, initié à ces travaux , lit paraître, en 1846, une thèse où il tend à établir que le cancer de la peau revêt une forme spé-
(1) Traité d'anatomie pathologique générale et spéciale.
(2) Mémoires de la Société de chirurgie, t. Il , p. 481. — Traité des maladies cancéreuses ; Paris, 1851. — Mémoires de la Société médicale d“ Observation } t. III, p. 180; 1856.
ciale, celle de tumeurs épidermiques. Cet auteur, de même que Von Barensprung , nie donc l’existence du vrai cancer de la peau , bien que ce dernier fût admis déjà par la clinique et le microscope; aussi celte opinion resta sans écho, et les idées de M. Lebert trouvèrent bientôt un nouvel appui dans les publications faites de différents côtés par plusieurs anatomo-pathologistes distingués.
Dans son ouvrage (1), M. Hughes Bennett, sans accepter d’une façon absolue la doctrine de M. Lebert, adopte le nom de cancroïde, mais en lui donnant une signification beaucoup trop vaste, puisqu’il l’applique à toutes les tumeurs qui peuvent accidentellement présenter quelqu’un des caractères du cancer : « Les formations fibreuses, cartilagineuses, graisseuses et tuberculeuses, dit-il , peuvent être prises pour du cancer par de bons anatomo-pathologistes, et sont par conséquent quelquefois des cancroïdes» ( toc . cit., p. 170).
C’est un peu plus tard , en 1852, que Hannover donnait à l’affection qui nous occupe le nom d'épithélioma ; il regardait cette production comme locale et sujette à récidiver sur place , comme il l’a vu plusieurs fois, mais sans déterminer d’infection générale et de cachexie ( Das Epithedoma ; Lips., 1852).
En France, de nombreux témoignages s’élevaient en faveur de la distinction établie par M. Lebert ; toutefois quelques praticiens , tout en reconnaissant des différences entre le cancroïde et le cancer, ne voulaient pas consentir à séparer ces affections.
Dans un travail sur le cancer cutané (thèse de concours, 1848), mon excellent maître M. Michon* examinant la valeur des distinctions établies par les micrographes, n’hésite pas à regarder les tumeurs épithéliales comme de véritables cancers : « . Le clinicien ,
dit cet auteur, ne doit pas perdre de vue que les caractères empruntés à la marche,, aux symptômes, aux indications thérapeu-
(I) On cancerous and cancroid growths; Edimbourg, 1849.
tiques, entrent eu première ligne dans la détermination de la nature des maladies. Or ces tumeurs cancroïdes s’ulcèrent comme les tumeurs squirrheuses, se recouvrent de croûtes aussi bien qu’elles , n’offrent dans les symptômes locaux et les caractères physiques rien qui les différencie d’une manière tranchée; enfin elles récidivent et réclament le même traitement que le cancer. Je vois dans tout cela des raisons suffisantes pour les ranger dans la catégorie des cancers et les comprendre dans la description des squirrhes cutanés.» On peut donc prendre une bonne idée des symptômes du cancroïde dans la description que M. Michon donne du squirrhe de la peau.
De son côté, M. Velpeau, dès le début des recherches micrographiques, s’élevait avec force contre ceux qui voyaient dans le cancroïde une affection bénigne ; et dans la célèbre discussion académique sur la nature et la curabilité du cancer, en 1854, le professeur de la Charité a reproduit la plupart des arguments qu’il avait déjà fait valoir en faveur de son opinion. La doctrine de ce professeur fut partagée par MM. J. Cloquet , Barth et quelques autres académiciens, et trouva même un appui parmi les micrographes, puisque MM. Bruch et Vogel, en Allemagne, M. Mandl , en France, n’hésitaient pas à ranger les cancroïdes dans la classe des cancers. Au moment de la discussion académique, M. Virchow, qui n’avait jamais admis la spécificité de la cellule cancéreuse, adressait à M. Velpeau trois faits de généralisation de tumeurs épithéliales. Ces observations ont été publiées dans la Gazelle médicale de Paris (1855, page 208 et suiv.), et des pièces envoyées à l’appui sont conservées dans le musée Dupuytren. Déjà, en 1850, le professeur de Wurtzbourg avait payé son tribut au cancroïde en publiant un mémoire sur le cancroïde papillaire ( Société phys.-méd. de Wurlzbourg, 4 mai 1850). Enfin M. Paget, dans son ouvrage sur les tumeurs, publié en 1853, consacre un long article à l’étude du cancer épithélial , et reconnaît entre le cancroïde et le cancer une différence de degré ou de malignité, mais non de nature.
Je termine cette courte note historique en rappelant que plusieurs points concernant la structure et l’histoire des cancroïdes ont été singulièrement élucidés, dans ces dernières années, par les recherches de M. Ch. Robin sur les hypertrophies glandulaires ( Gazette des hôpitaux, 1852, p. 42) et par les articles que M. Verneui! a publiés dans les Archives générales de médecine sur l’hypertrophie des glandes sudoripares (5® sér. , t. III et IV).
Jeme borne à ces indications; chemin faisant, j’aurai l’occasion de faire ressortir l’importance de ces travaux et de signaler un assez grand nombre d’autres recherches, dont je ne puis parler ici sans m’exposer à des répétitions.
J’ai indiqué les principales dénominations sous lesquelles le cancroïde est décrit dans les anciens ouvrages de chirurgie; elles doivent être abandonnées , parce qu’elles consacrent des erreurs , ou n’ont pas une signification assez précise pour qu’on puisse les accepter. Quelques chirurgiens s’entendent si peu sur leur valeur, que l’on trouve, dans un récent ouvrage de chirurgie (Samuel Cooper; Londres, 1840), le lupus décrit sous le titre de lupus , noti me tan gere, comme si ces deux termes étaient synonymes.
Le nom d'ulcère rongeant, employé quelquefois par les chirurgiens du dernier siècle, n’est pas mieux défini, puisque Hévin appelle ainsi : « tout ulcère malin et rebelle , qui gagne et s’étend par degrés et avec douleur, en détruisant de toutes parts les parties adjacentes, tant molles que dures ; *> et plus loin, il ajoute : « Les ulcères rongeants sont le plus ordinairement cancéreux , véroliques ou scorbutiques» {Pathologie , p. 729; Paris, 1785). On a donc confondu sous ce nom les affections les plus diverses , en se fondant sur un seul caractère commun , la tendance ulcéreuse et la marche envahissante. J’ai fait cette citation, parce que de nos jours encore, en Angleterre, beaucoup de chirurgiens voient dans l’ulcère ron-
géant une affection spéciale qu’ils cherchent à différencier du cancroïde. Nous verrons plus loin s’il est possible d’adopter cette opinion.
Le mot épithélioma, proposé par Hannover, a été d’abord accepté avec faveur , et pourtant il n’est pas irréprochable. Il donne l’idée d’une tumeur constituée , au moins en partie, par des éléments épithéliaux; or, dans lacancroïde, la tumeur n’existe pas toujours, et d’autre part, on ne peut regarder comme de véritables cancroïdes les simples verrues, ou ces accumulations d’éléments épidermiques enkystés dans des membranes fibreuses, et qui peuvent, pendant toute la vie, conserver leur innocuité.
A ces dénominations , je préfère celle qui a été choisie par M. Lebert. Le mot cancroïde, outre qu’il ne préjuge point de la structure intime du tissu morbide, a un avantage réel; il rappelle la parenté qui existe entre l’affection qui nous occupe et les tumeurs que de tout temps on a appelées cancers , sans confondre dans une même description ces deux manifestations d’une même diathèse. Ce mot n’est pas nouveau ; on sait qu’Alibert l’avait d’abord appliqué à la production que plus lard il décrivit sous le nom d ekéfoïde; mais ce n’est pas cet auteur qui le premiér l’a introduit dans la science, comme on le répète communément. On le trouve déjà à plusieurs reprises dans l’ouvrage de Peyrilhe ( Dissert . academ. de cancro ; Paris, 1774), comme le prouve ce passage, où, parlant des «ulcères malins, vieux, caverneux, fistuleux, variqueux, vénériens, sordides, colliquatifs , » l’auteur ajoute que «la plupart de ces ulcères peuvent
prendre un aspect cancéreux . , » et qu’il est «de la plus grande
importance, tant pour le chirurgien que pour le malade, que la différence des ulcères cancroïdes et des cancers vrais soit connue » (/oc. cit. , 5 63). Comme ou le voit, Peyrilhe veut parler ici de tout un groupe d’ulcères pouvant revêtir dans certaines conditions quelquesuns des caractères symptomatiques du cancer, mais il n’a pas spécialement en vue le noli me tangere ; car, dit-il , ces ulcères cancroïdes peuvent guérir par la méthode ordinaire , s’arrêter d’eux-
mêmes, et rentrer dans la classe des ulcères bénins, dont ils étaient sortis.
L’étude du cancroïde demande de nombreux matériaux. Bien que, dans les dernières années de mon internat, j’aie pu réunir 40 observations, la plupart recueillies par moi-même, quelques-unes communiquées par mes collègues, ce nombre est en réalité insuffisant pour se faire une idée exacte de cette affection.
M. Lebert, dans son Anatomie pathologique, où il résume en quelque sorte le résultat de ses recherches sur le cancroïde, dit que plusieurs de ses observations ont été prises à la Salpêtrière. C’est là une circonstance qui a dû influer sur les statistiques données par cet auteur ; et, pour ne citer qu’un exemple, on comprend pourquoi M. Lebert a pu regarder le cancroïde comme également commun dans les deux sexes, résultat qui est en contradiction flagrante avec ce qu’ont observé tous les autres praticiens.
M. Paget est tombé dans l’excès opposé; pour lui, beaucoup de faits regardés comme des cancroïdes du visage doivent se rattacher à l’ulcère rongeant. Une autre cause d’erreur, c’est que le chirurgien anglais ne donne pas toujours à part les faits qui lui sont personnels ; il les réunit à ceux qu’il emprunte à MM. Lebert , Hannover, et à d’autres auteurs qu’il ne nomme pas ; et encore, des observations de M. Lebert, il a retranché, bien arbitrairement peut-être , quelques cas qui ne lui paraissent pas se rapporter au cancroïde.
Pour éviter autant que possible les erreurs dont sont entachées les statistiques de MM. Lebert et Paget, j’ai dû avoir recours à d’autres sources. Les Bulletins de la Société anatomique, et les autres recueils publiés en France, contiennent un grand nombre de faits où , sous des noms divers , il n’est pas difficile de reconnaître le cancroïde , bien qu’on n’y trouve pas constamment tous les détails désirables ;
ces faits, et un très-petit nombre d’autres, empruntés aux journaux anglais, m’ont donné un total de 210 observations, qui me paraissent bien se rattacher au sujet que je traite.
C’est le résultat de celte analyse , joint aux observations que j’ai recueillies, qui servira de base à ce travail; et afin d’éviter toute confusion, les petites statistiques fournies par mes observations personnelles seront données à part.