VARIÉTÉS DE TEXTURE
J’ai fait l’histoire des lésions telles qu’on les rencontre dans le plus grand nombre des cas. Il me reste à dire quelques mots de certaines variétés de cancroïdes qui offrent une structure en quelque sorte anomale ou sont compliquées de mélanose.
I. En 1855, M. Broca rendait compte, à la Société anatomique, de la structure singulière ^d’un cancroïde de la région temporale enlevé par lui à un homme de 29 ans. Dans les tissus malades, il existait de la matière amorphe, quelques éléments fibro-plastiques et une certaine quantité d’épithélium, mais environ cinq fois moins que dans l’épithélioma ordinaire, ce que M. Broca avait déjà vu sur trois autres pièces.
Il est vraisemblable que l’ulcère rongeant si mal défini des auteurs anglais doit se rapporter à cette variété.
J’ai eu moi-même l’occasion d’observer trois faits de cette nature. Deux fois c’étaient des cancroïdes de la partie supérieure de la joue; l’un d’eux était remarquable en ce qu’une partie de l’ulcère reposait sur des tissus altérés comme dans le cancroïde type, tandis que partout ailleurs l’épithélium infiltré était fort peu abondant ; chez l’autre malade, toutes les parties offraient une très-petite quantité d’éléments épithéliaux infiltrés. Dans le troisième cas, il s’agissait d’un cancroïde du front. Cette pièce m’a été remise récemment par mon ami M. Ch. Martin, interne à la Salpêtrière. L’ulcération, qui avait 4 à 5 centimètres d’étendue, n’avait détruit que la peau; la surface en était unie, la base à peine indurée dans l’épaisseur de 1 à 2 millimètres, et les bords peu élevés et peu durs. Des coupes multipliées ne m’avaient encore rien montré, lorsqu’en un point voisin des bords de l’ulcère, au-dessous de cette surface et dans
l’épaisseur même des tissus, je remarquai deux petits grains jaunâtres qui étaient constitués par une accumulation de cellules épidermiques, et au voisinage desquels se trouvait une infiltration épithéliale; je parvins à découvrir en un autre endroit, dans le tissu sous-cutané qui avoisinait les bords, une autre infiltration épithéliale très-ci rconscri te. Voilà certainement une pièce dans laquelle on aurait pu méconnaître l’infiltration épithéliale, si l’on s’était borné à un examen incomplet des tissus qui servaient de base à l’ulcère.
II. Il ne faut pas confondre avec la forme précédente la variété signalée par M. Lebert à la paupière inférieure. Dans cette région, les papilles de la surface ulcérée sont couvertes d’un épithélium allongé et étroit, qui offre la plus grande ressemblance avec des éléments fibro-plastiques fusiformes.
III. Le cancroïde mélanique est d’une extrême rareté. M. Lebert dit qu’il n’a jamais vu le dépôt mélanique dans les cas de tumeurs cancroïdes qu’il a observés. Ou trouve bien dans les ouvrages quelques faits qui pourraient s’y rapporter, mais les observations sont trop incomplètes pour qu’on puisse savoir s’il s’agit de véritables cancroïdes : tels sont en particulier les deux cas cités par Alibert dans sa Nosologie, et qui ont trait à de petites tumeurs mélaniques de la lèvre inférieure.
Je ne connais que deux observations authentiques de cancroïdes mélaniques ; leur rareté m’engage à les publier.
La première a été recueillie dans le service de M. Velpeau, en 1856.. C’était un cancroïde de la lèvre inférieure, qui fut présenté à la Société anatomique par M. Labbé, interne du service, à l’obligeance duquel je dois l’observation qu’on va lire:
Observation. — Le nommé B . journalier, entré, le 28 avril 1856, salle Sainte-
Vierge, u° 14, porte au menton une tumeur dont le début date de près de deux ans. D’abord siluée à 1 ceniimètre et demi environ au-dessous du bord libre de la lèvre , elle a acquis progressivement le volume d’un œuf de poule, occupe au-
jourd’hui toute la moitié gauche du menton, et dépasse même un peu la ligne médiane à droite; elle ue s’est point développée en haut, puisqu’elle n’a pas atteint le bord libre de la lèvre inférieure. Les dimensions de cette tumeur peuvent être approximativement évaluées de la façon suivante : 5 centimètres dans le sens transversal, 4 centimètres de hauteur, 3 ou 4 centimètres d’épaisseur.
La peau qui la recouvre a conservé sa coloration normale , excepté sur le point le plus saillant en avant, où, dans une très -petite étendue, elle est légèrement violacée, et même ulcérée. Celte ulcération, à fond noirâtre, est d’ailleurs très-petite.
La tumeur est dure, un peu élastique, et d’une consistance égale dans toute son étendue; elle est globuleuse, non bosselée , adhère fortement au maxillaire. La peau qui la recouvre, sans lui adhérer aussi intimement que dans beaucoup de cancers , n’est pas très-mobile ; il semble que le muscle peaucier soit englobé dans les tissus malades. /
On sent un ganglion volumineux et dur dans la région sous-maxillaire.
La santé générale ne paraît pas altérée.
Opération faite le 5 mai: on enlève 1° le ganglion, 2° la tumeur principale; ensuite on est obligé de ruginer l’os maxillaire inférieur pour détruire toute trace d’adhérences. On a tenté la réunion immédiate (suture entortillée), mais les bords de la plaie se sont séparés; toutefois , grâce à des pansements convenables, on a obtenu une cicatrisation linéaire au bout de cinq semaines, et le malade sort, guéri de l’opération, le 16 juin 1856.
Examen de la tumeur. La coupe de la tumeur x'essemble parfaitement à celle d’une truffe , c’est-à-dire qu’elle est brun noirâtre , lisse, et présente une sorte de reflet brillant. La consistance est aussi celle d’une truffe.
Examen microscopique. Épithélium pavimenteux très-abondant; globes épidermiques très-volumineux et très-nombreux (on en trouve à chaque préparation) ; une assez grande quantité de globules rouges du sang, mêlés de quelques globules blancs, et de la matière amorphe.
L’autre exemple de cancroïde mélanique s’est présenté à la Pitié. Le malade était entré, pour une diarrhée, dans le service de M. Marrotte, où j’ai pu l’observer récemment. En voici l’observation, telle que me l’a remise mon collègue, M. Lancereaux.
Tumeur pigmentaire et épithéliale de la région malaire; deux ganglions correspondants atteints de mélanose.
Le aomraé L . , âgé de 80 ans, entre à l’hôpital de la Pitié, salle Saint-Paul,
service de M. Marrolte, le 29 janvier 1860. Il vient réclamer des soins pour une diarrhée dont il est atteint depuis plusieurs jours.
C’est un homme d’une constitution robuste , dont la santé a toujours été bonne, à part quelques malaises insignifiants. Il a pour toute infirmité d’être sourd depuis plusieurs années. Aucun autécédent héréditaire auquel on puisse rallacher l’affection qui nous occupe ici.
Vers l’âge de 25 à 30 ans, il s’çst aperçu de l’existence d’un pelit bouton ayant pour siège la portion la plus proéminente de la région malaire gauche. Depuis environ six ans, ce bouton a augmenté de volume et s’est accru de façon à prendre les dimensions d’une pièce de 2 francs, puis il s’est ulcéré; mais malheureusement le malade ue peut donner de renseigemenfs positifs sur le début de l’ulcération.
Aujourd’hui cette petite tumeur, qui fait à peine saillie, se trouve recouverte d’une croûte noirâtre, due à la coagulation du sang exsudé à sa surface. Lorsqu’on vient à soulever ou à détacher cette croûte, on trouve au-dessous une matière noire, molle, gluante, tachant les doigts, limitée par un rebord festonné arrondi, et dans quelques points, vers la circonférence, une substance plus ferme et grisâtre. En avant de l’antitragus, dans la région parotidienne correspondante, il existe deux tumeurs .ganglionnaires très-voisines, du volume d’une petite noisette ; la légère saillie que fait chacune d’elles donne lieu à un amincissement de la peau qui permet de voir, par transparence , leur coloration noire.
Malgré l’intégrité des principaux organes et des plus importantes fonctions, ce malade offre néanmoins un état de débilité et de faiblesse générale qu’on peut rattacher à son grand âge et à la diarrhée dont il est atteint. Le diascordium ayant fait disparaître cet accident assez promptement, il survint, quelques jours plus tard, un érysipèle qui eut la tumeur pour point de départ; le cuir chevelu fut bientôt envahi, et le malade ne tarda pas à succomber.
Durant le peu de temps qu’il passa à l’hôpital, nous avons pu remarquer qu’il se faisait parfois un léger suintement sanguin à la surface de la tumeur malaire ou plutôt à son pourtour.
Autopsie. L’aspect extérieur du cadavre n’offre rien de particulier. Il u’existe sur la peau aucune autre tumeur que celle de la face; cette tumeur est circon-
sente par une incision circulaire et enlevée sans aucune difficulté. Elle ne se prolonge pas, en effet, au delà de la couche aréolaire du tissu cellulaire souscutané, qu’elle paraît refouler sur ses côtés. Quant au derme, il a à peu près complètement disparu à ce niveau , et se trouve remplacé par les éléments de la tumeur.
Les deux ganglions correspondants sont également très-superficiels; la peau est amincie à leur niveau ; leur consistance est molle, presque fluctuante: aussi leur section laisse-t-elle échapper un liquide noir, épais , qui imbibe et colore fortement le linge. L’un des ganglions, dont la tunique se trouve déchirée par l’ablation , se vide presque complètement de son conleuu. L’examen microscopique rend compte de ce phénomène, car il n’entre guère dans la structure de ces petites tumeurs que des granulations pigmentaires et des cellules épithéliales.
Dans la tumeur principale , en effet, la portion noire et centrale est formée de granulations pigmentaires isolées , ou réunies et groupées assez irrégulièrement, sans trace de membrane d’enveloppe ou de noyau, sans trame bien manifeste, puisqu’on y trouve à peine quelques éléments celluleux. La portion grisâtre et périphérique se trouve constituée par des cellules épithéliales polyédriques plus ou moins granuleuses, mais parfaitement caractérisées.
Dans les ganglions , il n’y a que des granulations pigmentaires isolées ou en amas, et complètement identiques aux ^précédentes.
La surface des poumons est parsemée de petites plaques noires sous-pleurales, composées en grande partie de granulations pigmentaires; celles-ci se rencontrent eucore dans quelques-uns des ganglions bronchiques.
Le parenchyme pulmonaire est sain.
Le cœur, malgré le grand âge du malade, conserve son volume normal et ne présente aucune trace d’ossification valvulaire.
Le foie, la rate et les reins, ne sont pas sensiblement altérés ; la muqueuse intestinale est à peine injectée.
Les centres nerveux n’ont rien.