‹ Du Cap au lac NyassaChapitre 10 sur 46 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

A travers le Zoulouland. — La situation politique. — Les Swazis. — En route pour la rivière Tugela. — Le voyage en chariot. — La maladie des chevaux; ses principaux symptômes. — Salted horses. — Arrivée à la rivière Tugela. — Chasse. — Passage de la rivière. — Arrivée à Ekoué et à Oumlandela. — Un Anglais polygame. — Visite au mont Isandlouana. — Souvenir de la mort du fils de Napoléon III. — Ouloundi. — Arrivée à Wackerstroom. — Dernier voyage en coach. — Arrivée à Prétoria. — La fièvre du Mashonaland. — La Chartered South Africa Company. — Les champs d’or du Mashona. — Quelques lois sur le prospecting au Mashona. — LesMatabélés etleur roi Lo-Bengoula ; ses indounas et ses impis. — Le Béchuanaland et son roi Kama.

Le voyage que j’allais entreprendre avait pour moi beaucoup d’intérêt, à cause du peu d’ascendant que les Anglais, malgré toutes leurs tentatives, ont réussi à prendre sur les Zoulous, quant à présent. Ils ont déclaré que le pays était placé sous l’influence de Sa Gracieuse Majesté; ils ont adressé aux chefs noirs des exhortations aussi interminables que dépourvues de sens sur la nécessité évidente où se trouvaient les deux pays de vivre en bonne harmonie; ils ont dépensé de fortes sommes en cadeaux alléchants, tout cela sans arriver à éveiller la cupidité ni l’envie des indigènes. Leurs agents diplomatiques, malgré des efforts dignes d’un meilleur sort, ne sont pas parvenus à persuader les classes dirigeantes qu’il valait beaucoup mieux se mettre sous les ordres et aux pieds de l’An-

gleterre, que de s’en faire une ennemie; et aujourd’hui, après sept ou huit ans d’efforts, ies Anglais ne sont pas plus avancés qu’auparavant.

De leur coté, les Zoulous, tout en paraissant prêter attentivement l’oreille à ces déclarations d’amitié, n’en conservent pas moins l’idée fixe, enracinée, de rester indépendants jusqu’à leur dernière goutte de sang et de quitter le pays le jour où ce ne sera plus possible. Les Swazis, qui ne sont qu’une autre tribu de Zoulous, professent les mêmes sentiments, ainsi que les Amatongas, qui en font partie et qui possèdent, entre le Zoulouland et le pays de Gaza, un petit territoire placé sous l’influence portugaise.

Il serait très étonnant qu’une intention aussi formelle, qu’une décision aussi irrévocable que celle-là de la part des Zoulous pussent s’accorder longtemps avec les agissements généralement peu scrupuleux, en matière de colonies, de nos voisins d’ outre-Manche. Un jour ou l’autre, une étincelle mettra le feu aux poudres, et les Anglais résidant au Zoulouland seront massacrés : ce sera le début d’une troisième guerre.

Cette opinion est celle des gens expérimentés du pays et des environs : il ne tardera pas, disent-ils, à y avoir une révolte, dont le résultat sera décisif au point de vue de l’indépendance du Zoulouland : ou les Anglais reconnaîtront momentanément cette indépendance, laissant au temps le soin d’amollir la résistance, ou bien ils entreprendront une autre campagne coûteuse et sanguinaire qui aboutira à la défaite des Zoulous et à leur évacuation.

Les Zoulous n’ont pas dit leur dernier mot, et, comme on le verra plus loin, plusieurs autres tribus de même rang sont dans ce cas, au nord de l’Afrique australe.

Les Swazis sont dans les mêmes dispositions, mais c’est aux Boers qu’ils auraient affaire en cas de guerre. Le résultat, d’ailleurs, serait le même.

A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE

Entre la petite ville de Victoria et la rivière Tugela il y a environ soixante kilomètres. Nous avons mis deux jours et demi à y arriver, ce qui fixe la moyenne de notre marche à vingt-cinq kilomètres par jour. Les bœufs cheminent lentement, d’un pas égal; le conducteur, un Hottentot, marche le long de l’attelage, un long fouet à la main , stimulant , par des exclamations ou des coups , l’ apathie naturelle des ruminants. Dès qu’il y a à descendre une pente, même légère, il court à l’arrière serrer le frein, quitte ale desserrer aussitôt que le terrain redevient de niveau.

Cette façon de voyager a de grands avantages et de très forts inconvénients : d’un côté, on voit le pays en détail et on a tout le temps voulu pour l’étudier; on possède un logement assuré pour la nuit; on est tout à fait son maître, libre de choisir sa route à travers le pays, libre de régler les étapes et les repos, libre de vivre en tel endroit qui plaît. En revanche, quand on est pressé, on doit renoncer à tout espoir de hâter sa marche ou d’éviter des retards quelconques; de plus, si vous êtes gravement malade et obligé de rester dans le chariot, les cahots sont faits pour vous achever.

Il faut pourtant bien se contenter de ce mode de locomotion, le seul qu’on ait à sa disposition dans un pays sans route tracée, sans chemin de fer, sans auberges, sans abris, sans porteurs, sans chevaux.

Ces derniers ne vivent pas, ou du moins il en meurt une si grande quantité que ceux qui résistent à l’épidémie se vendent à prix d’or. Le mal qui les décime, et que les Anglais appellent simplement horse sickness (maladie du cheval), est, je crois, la péripneumonie aiguë, affection qui n’est pas contagieuse, mais qui apparaît spontanément, par un phénomène inconnu encore, sur un grand nombre de chevaux à la fois. La maladie sévit habituellement pen-

dant la saison des pluies, c’est-à-dire de novembre à mars ; mais cette règle n’est pas absolue : on peut observer des cas de péripneumonie pendant la saison sècbe également, mais en moins grand nombre.

Les Hollandais donnent à cette épizootie deux noms différents, suivant les caractères qu'elle présente. Dans le cas le plus grave, le cheval tousse, halète, respire avec difficulté et souffrance; ses lèvres sont bleuâtres à l’intérieur; ses yeux, injectés de sang et larmoyants; une humeur, que le souffle change en mousse, découle de ses naseaux; ses selles sont liquides; la tête enfle sensiblement; l’œdème gagne le cou et les épaules : c’est le De Kopp (?). Le cheval en meurt presque toujours; on compte à peine cinq guérisons pour cent. Mais ce vingtième, qui a la chance d’en réchapper, est exempt pour toujours du terrible mal. On appelle salted horses, c’est-à-dire chevaux ce salés » , à l’épreuve, ceux qui y sont ainsi devenus réfractaires.

La deuxième forme de la maladie est le Dunparasecta (?) ; les symptômes en sont les mêmes, mais moins violents : la tête n’enfle pas; l’affection semble enrayée dans sa marche; elle n’atteint pas le même point que l’autre, mais elle peut quand même tuer le cheval : la moyenne des décès sur cent chevaux atteints est, dans ce dernier cas, d’environ dix à quinze.

Le cheval qui survit à la « dunparasecta » peut l’avoir d’autres fois; il n’en est pas exempt : ce n’est donc pas un cheval ce salted » .

L’autopsie d’un animal mort du ce horse sickness « montre, sous sa forme la plus grave, comme sous la plus atténuée, à peu près les mêmes symptômes : les poumons tombent en décomposition; leur aspect est celui d’une masse de gravier rose pâle : ce sont les tissus qui se désagrègent en menus fragments ; la bouche et la plupart des muqueuses

S8 A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE

sont tuméfiées, et la putréfaction commence fort peu de temps après la mort.

Un cheval coûte en moyenne 250 à 500 francs : il n’est guère utile de l’acquérir que si on en a besoin pendant un temps très limité, à cause de la maladie qui le menace. Néanmoins, il y a un marché très important.

Le meme cheval, s’il est ce salted » , coûte, au contraire, de 1,800 à 3,000 francs. Le vendeur garantit son immunité au ce horse sickness » et s’engage à rembourser le prix d’achat si l’animal meurt emporté par le terrible mal.

Il va sans dire que beaucoup de prétendus salted horses ne le sont pas, que leur vente donne lieu à des transactions d’une honnêteté douteuse, et qu’on ne rembourse généralement pas l’argent, lorsqu’ils meurent.

Malgré l’obstacle énorme qui s’oppose, dans ces régions, à l’existence du cheval, on en voit des quantités ; il ne se passe pas de jour qu’il n’en arrive du Sud de nouveaux convois : d’ailleurs, la maladie est peu fréquente au Gap; elle augmente au fur et à mesure que l’on s’avance vers le tropique, où elle sévit avec intensité.

La crainte d’être induit en erreur et de dépenser inutilement mon argent m’empêcha de me rendre acquéreur d’un ou deux chevaux que j’aurais bien voulu avoir pour mon voyage vers le Nord. Je me félicitai plus tard d’avoir renoncé à cette acquisition, car si même, par chance, les malheureux animaux avaient échappé à la maladie, ils eussent succombé à la piqûre de la mouche empoisonnée, la tsé-tsé, dont je parlerai en détail, lorsque j’en arriverai aux ennuis qu’elle m’a causés pendant le grand voyage que j’allais entreprendre.

... En arrivant au bord de la rivière Tugela (car nous allons toujours à l’allure molle de nos bœufs), nous dételons : les bestiaux se répandent tout autour de nous, paissant lentement, secouant leurs grandes cornes, heureux d’avoir

quitté le joug, tandis que nous nous installons sous des arbres, à quelques mètres de la rive; cochers et Cafres se réunissent à quelque distance, assis à terre, leurs genoux entre les bras, dans la position favorite des noirs, lorsqu’ils bavardent autour du feu.

Le site est très beau, quoique le végétation commence à jaunir ça et là et que les feuilles tombent une à une sous le souffle de la brise.

Nous prenons nos fusils, M. P... et moi, pour aller, comme d’habitude , faire un tour dans les environs pendant qu’au camp on prépare le repas. C’est une promenade que je me rappellerai toujours, y ayant tué ma première antilope, et, pour mon coup d’essai, ayant débuté par un waterbuck ( kohus ellipsi primus) qui appartient à une des grandes espèces.

Chasseur enragé, j’avais été, le fusil à la main, aux quatre coins de l’Afrique ; mais mes plus grands exploits cynégétiques se bornaient jusqu’alors à des hécatombes de canards et d’oies sauvages, de perdreaux, de sangliers et de crocodiles : les régions que j’avais parcourues manquaient de grands animaux : tout au plus quelques gazelles et un ou deux léopards avaient figuré jusqu’alors sur mes notes de chasseur. •

Mon voyage dans l’Afrique centrale me fit connaître les émotions et la fièvre des grandes chasses ; je devins, pour ainsi dire, chasseur de profession ; plus tard, réduit à la famine et n’ayant pour me nourrir que ce que je pouvais tuer, je le fus par nécessité. J’ai fait une campagne inespérée au point de vue des résultats cynégétiques, mais jamais, malgré les grands animaux que j’ai abattus, je ne ressentis une joie semblable au bonheur que me causa ma première grosse antilope , tuée près de la Tugela.

Bien rarement nous rentrions bredouilles au camp ; les

] 00 A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE

Boers sont d’excellents tireurs, et bienheureux l’animal qui échappe à leur carabine. Je ne faisais alors que mon apprentissage dans l’art de tirer à halle sur un but très mouvant, ce qui est d’autant plus malaisé qu’on est haletant à la suite d’une course violente et qu’on doit, malgré cela, conserver la main fixe et immobile au moment du coup de feu. M. P... me donna d’excellentes leçons pratiques; il avait un sang-froid et un calme sans pareils, même aux moments les plus émouvants d’une chasse. Son adresse n’était pas moins remarquable : il atteignait quinze fois sur vingt l’os courbé d’une côte plantée dans le sol à cent mètres. Son frère était à peu près de même force.

La Tugela avait peu de profondeur à cette époque de l’année ; mais sa largeur était déplus de trois cents mètres ; nous avions à la traverser sur un bac : les chariots passèrent un à un, puis les bœufs ; aussi la traversée de toute la caravane dura-t-elle jusqu’au soir.

Le lendemain, nous prenions notre chemin vers le nordnord-est, sur Ekooué, où il y a un grand kraal, à environ trente-cinq kilomètres de la Tugela. Je passe sur les détails du voyage jusqu’à Oumlandela, où nous fîmes la rencontre d’un Anglais, M. J. D. .., dont la personnalité originale mérite quelques mots. Voici ce que me raconta sur son compte mon ami le Boer :

J. D... était autrefois au service du gouvernement anglais, à l’époque des premières guerres dans le pays; un jour, il combattit si vaillamment à la tête d’un détachement, que le chef ennemi, Ketchouaio, émerveillé, lui fit proposer de venir chez les Zoulous, où il lui donnerait un terrain, un kraal, des femmes et des guerriers.

J. D... accepta ces offres, beaucoup plus avantageuses que les maigres appointements que lui valaient ses services. Il vint s’établir dans le pays. Il y fut le seul traitant

Page 1