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PIPES DES ZOULOUS

DU GAP AU LAC A Y A S S A

passe pas de jour sans qu’on tue un bœuf, partagé aussitôt entre les habitants ; chacun fournit le sien à son tour de rôle.

Les Cafres possèdent également des chèvres. Leur chair est moins estimée.

Les réserves de grains sont placées dans des cachettes souterraines, connues seulement des occupants du kraal.

Phi dehors de la garde des troupeaux, les cultures occupent tout le temps des Cafres. On commence les semis en octobre, alors que la saison sèche est finie ; la moisson a lieu en mars; en avril, il gèle habituellement.

Les Cafres-Zoulous ne se ruinent pas en frais de tailleurs et de couturières. Sauf quelques accessoires, tels que amulettes, colliers de perles, etc., ils sont entièrement nus. Les dames portent une légère bande de peau d’environ huit centimètres qui va du nombril à la chute des reins en passant entre les jambes. Pour se garantir du froid, hommes et femmes ont une couverture faite de peaux cousues ensemble, que l’on nomme kaross. Les chefs de tribu, les chefs de guerre ont souvent des- kaross splendides, les uns en chacal argenté, d’autres en léopard.

Peu de Cafres-Zoulous fument; en revanche, ils prisent beaucoup : ils se servent pour cela d’une petite cuiller.

Dans certaines tribus, les chefs portent un anneau de gomme fixé dans les cheveux et faisant le tour de la tête; cet ornement est posé à chaud, et la chevelure s’y colle, de façon qu’il ne peut plus être enlevé une fois qu’il est en place. Il sied très bien à certaines physionomies : il leur donne un air de noblesse, de fermeté, quelque chose d’avantageux, qui est difficile à définir. Dans d’autres tribus, chez les Amazoulous, entre autres, ce sont tous les hommes mariés qui portent l’anneau.

Les usages veulent aussi qu’avant de prendre femme, le jeune Cafre ait accompli certains actes de courage ou ait reçu le baptême du sang : tant que sa sagaie n’a pas

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été lavée avec le sang de F ennemi, il ne peut se marier; de là, la véritable frénésie qui porta les guerriers zoulous jusque sur la gueule des canons anglais lors de la dernière guerre, et leur fit commettre des actes d’une audace et d’une témérité incomparables.

En général, au physique, le Cafre-Zoulou est de taille peu élevée, trapu et large d’épaules. La barbe et les moustaches le distinguent essentiellement des premiers indigènes, complètement imberbes. Malgré de nombreuses expériences faites de bonne foi, je n’ai jamais pu trouver ' de différence entre sa chevelure et celle du nègre de Guinée, quoi qu’en disent les naturalistes : c’est du crin quand elle , est courte, de la laine quand elle s’allonge. Sa figure est assez agréable ; son teint varie du noir au rougeâtre ; son nez est moins aplati que dans la race de Guinée, mais de là à le comparer à un nez grec, c’est-à-dire droit, il y a loin. On trouve certainement des têtes qui ont les traits européens et ne diffèrent des nôtres que par la couleur; toutefois, ils ne peuvent être pris comme types de la race cafre, n’étant que des exceptions. Mais, jusqu’à présent, après un séjour prolongé au milieu d’eux, je ne vois pas pourquoi on classe le Cafre à part dans la race nègre; il est seulement moins adroit, moins industrieux et beaucoup moins civilisé que le noir de Guinée.

J’ai vécu dans l’une et l’autre région; j’ai longuement observé les deux races dont je parle, et je me crois en état de les comparer. J’en ai conclu ce qui précède, c’est-à-dire que le Cafre n’a aucune supériorité sur le noir de Guinée, ni celle de la couleur, ni celle de la chevelure, ni celle de l’expression de physionomie. S’il y a des têtes agréables chez les Cafres, il y en a d’admirables chez les Minahs de la Côte d’or (1).

(1) V. mou livre sur le Dahomey , page 99. (Paris, Hennuyer, 1895.)

Les archives du Cap, de Petermaritzburg, de Natal, de Port-Elisabeth et de Pretoria contiennent sur la race des renseignements très complets, que je n’ai pas le loisir d’analyser aujourd’hui; j’y reviendrai peut-être un jour.

Comme conclusion, j’ajouterai que, sous peu, le Transvaal prendra le Swaziland, le Natal s’allongera jusqu’au pays de Gaza, englobant le Zoulouland, et nous serons fort heureux si nos voisins d’ outre-Manche arrêtent là leur ambition. Il y aura certainement de la résistance, encore du sang versé, puis l’annexion, et nous n’aurons plus de la Cafrerie qu’un souvenir vague et lointain .

Je reprends maintenant le cours de mon voyage.

Johannisburg est aujourd’hui relié au Natal par le chemin de fer; mais, au temps où j’y étais, le réseau ferré partait de Durban et s’arrêtait à Charlestown, près de la Buffalo River.

On devait accomplir en coach le trajet de Johannisburg à Charlestown, soit environ cent cinquante-cinq milles, c’est-à-dire trente-cinq heures de cahots.

J’eus le bonheur d’obtenir une place sur le siège, à côté du cocher. Moyennant un fort pourboire, le porte-fouet consentit à monter dans le coach en me confiant ses fonctions, qui consistaient à tenir l’immense fouet à la disposition du Hottentot qui avait les rênes.

Lorsqu’on est sur le siège, on voit venir les fossés, les pierres, les ornières et les bosses : on peut se préparer à la secousse. On souffre nioins que dans la voiture, mais il est encore fort difficile à un novice de demeurer à sa place : il faut se cramponner avec les mains, s’arc-bouter presque sans relâche avec les pieds.

Le cordon de chevaux serpente continuellement, vu sa

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longueur, et on ne peut y remédier, n’ayant pas assez de prise sur eux.

Je demandai au cocher quelques leçons de conduite en guides, et il voulut bien me confier à plusieurs reprises la destinée des infortunés enfermés dans la voiture. Ce ten in hand est fort fatigant à conduire ; les rênes pèsent environ vingt kilos, vu leur épaisseur, leur longueur et leurs nombreuses ramifications ; il faut tirer de toute sa force sur une rêne pour faire obéir les chevaux de tête. Pendant que je conduisais, le cocher se dégourdissait les bras en fouettant à outrance, ce qui rendait notre allure fantastique; les soubresauts de la voiture étaient si rapides, derrière les chevaux lancés ventre à terre, que je me trouvais beaucoup mieux sur le siège. Je compris pourquoi le cocher aimait cette allure, et j’évitai de penser aux braves gens qui me suivaient de si près, sautillant, agonisant, jurant peut-être, et dont les lamentations et les plaintes étaient couvertes par un bruit épouvantable de vieilles ferrailles, par le martèlement des sabots et le souffle précipité des chevaux, au milieu de nuages de poussière.

La trombe s’arrête à la tombée de la nuit à Standerton, devant une auberge où on nous annonce, *à notre stupéfaction, que nous avons quatre heures de repos : dans cette Compagnie de coachs on se montrait plus clément que sur la ligne de Kimberley.

On commence par nous faire payer nos chambres d’avance : car il paraît que, à l’heure du coach, il y a souvent des retardataires qui , dans la hâte du départ , oublient de régler leur compte.

Munis d’un ticket, nous passons au restaurant, où je me bourre àe jam-preffs , n’ayant aucune envie de toucher aux mets froids et mauvais qui garnissent le buffet. J’achète une douzaine d’œufs durs pour le voyage, ainsi qu’une bouteille de clarette, du pain et des oranges. Le fromage : )

inconnu; le chocolat, le jambon, le saucisson, également.

Toutes les chambres de l’hôtel donnent sur un balcon ou véranda autour d’une cour à ciel ouvert.

En arrivant dans celle qui m’est indiquée, je suis fort étonné d’y trouver déjà quelqu’un : il n’y a plus de place ailleurs, paraît-il, et, comme le logement contient deux lits, nous le partageons. Sur les quatre heures qu’on nous accorde, j’ai déjà consommé vingt-cinq minutes, et j’ai hâte de prendre un peu de repos.

Mon compagnon, tout habillé, dort déjà comme un chérubin, les poings fermés; ses pieds énormes, pleins de terre, reposent sur la courtepointe blanche, ses pantalons sont garnis de crotte datant de la dernière fois qu’il a plu à Johannisburg, c’est-à-dire d’il y a deux ou trois jours. Sa bouche entr’ouverte laisse échapper un léger souffle, tandis qu’une... bave limpide court sur son oreiller.

En général, j’aime bien savoir avec qui je partage ma chambre ; néanmoins, comme je n’ai pas le temps de philosopher, je me dispose à imiter le voisin. Après avoir étendu mes chaussures très sales sur la blancheur de ma couche, je souffle la chandelle et je commence à fermer les yeux, lorsqu’un bruit attire mon attention.

Est-ce le voyageur qui se sentirait indisposé? Non : les gémissements, étouffés, dirait-on, par la couverture, se changent en cris aigus : je rallume la lumière et, guidé parle bruit, j’aperçois au pied du lit voisin, sous la courtepointe, quelque chose qui remue et se déplace.

Je pousse légèrement l’épaule du gentleman, qui n’interrompt pas pour si peu son souffle régulier. Je renouvelle ma tentative et, comme je suis pressé, je lui donne une secousse à lui démonter la clavicule ; il entr’ ouvre un œil et me demande pourquoi je trouble son sommeil.

Sur mon explication, il tire de la couverture un petifr.

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chien nouvellement enlevé sans doute à sa tendre mère, il le dorlote et m’assure qu’il ne criera plus.

Plus que trois heures environ. Cinq minutes plus tard, voici le maudit animal qui crie de plus belle : je signifie à son maître mon intention de dormir et je le prie de mettre le toutou dehors. Sur son refus, j’appelle le garçon, que je somme de me donner une autre chambre ou d’enlever le chien : comme le valet déclare qu’il n’y a pas d’autre pièce vacante et que nous perdons du temps, je saisis le charmant animal qui crie toujours et je le lance par la porte ouverte : il passe par-dessus le balcon, tombe dans la cour avec un bruit mat, et ses cris cessent aussitôt. Le monsieur furieux parle de me « puncher la figqre » , opération que je l’invite à remettre au lendemain; je serai alors à sa disposition, mais, pour le moment, je cherche à dormir. Il était dit que je ne le pourrais pas : une rixe dans la cour, une petite fille qui pleure, du bruit dans le bar, où des gens avinés discutent le home rule, des claquements de portes et des pas sur le balcon se succèdent pendant le commencement de la nuit. A peine commençais-je à m’assoupir que les garçons appelèrent les voyageurs pour le coach.

Le jour suivant, à midi, nous étions à Charlestown, où j’eus le plaisir de voir des wagons plus vastes et une voie ferrée moins tortueuse que celle de Kimberley.

Le parcours est également plus rapide — et combien plus agréable! — de Charlestown à Durban.

Au lieu des plaines dénudées du Karoo, qui s’étendent entre le Cap et Kimberley, nous voyageons ici au milieu de jardins de féeries.

Ce ne sont que collines chargées d’une végétation luxuriante. Ça et là, des cascades naturelles au milieu de quelques roches grises sortant de la verdure au pied de bouquets de palmiers et de mimosas. Des jardins particuliers,

aux grilles élégantes et travaillées, s’entremêlent aux sites sauvages et vierges des environs. Et c’est ainsi pendant tout le parcours : des arbres gigantesques, des lianes, de l’eau claire bondissant sur des rochers éparpillés au milieu de fleurs de toutes les variétés, malgré la saison déjà avancée. La température aussi se fait plus douce depuis que nous nous éloignons du Transvaal. Cette ligne de chemin de fer parcourt des régions enchanteresses : je n’ai retrouvé qu’au Natal quelques sites qui rappellent ce que nous nous figurons habituellement en Europe des régions tropicales : ces végétaux de gravure, ces scènes de romans d’aventures, où s’agitent des sauvages aux plumes étranges, des singes grimaçant et des oiseaux multicolores, je les ai vus assemblés avec un goût exquis et infiniment de grâce par la nature seule dans les coins non habités du Natal. C’est le pays que j’ai trouvé le plus beau dans le sens pittoresque et artistique du mot.

Le long de notre route, des goyaviers, des palmiers divers, des bambous gigantesques, des plantations de bananiers à perte de vue, des pins variés, dè> flamboyants au milieu de mimosas divins, passent rapides dans ce ravi^ànt tableau, tandis que dans l’éloignement apparaissent, moins définies, de grandes collines d’un vert bleu.

Le pays est peuplé de petit gibier, dit-on; j’ai aperçu plusieurs variétés de singes. On est sûr d’en trouver quand il y a tant de fruits et surtout de la verdure et de l’ombre.

Pour animer le décor, quelques coolies au teint bronzé, leurs longs cheveux noirs flottant au vent, regardant le train traverser la ^verdure et s’éloigner comme un grand boa dans le gazon.

Port-Natal, ou plutôt Durban (1) ou d’Urban, comme on

(1) Ce nom a été donné, je crois, en flionneur de sir Benjamin Durban, un des premiers administrateurs du Natal.

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l’appelle aujourd’hui, est situé au fond d’un joli golfe qui reçoit la rivière Oumguéni. Son port a aujourd’hui une grande importance depuis qu’on y a établi des chantiers de construction et de réparation de navires.

Durban est aujourd’hui le centre d’un commerce considérable : c’est une des portes du Transvaal, l’autre étant Lourenzo-Marquez, que les Anglais, avec leur manie de débaptiser, même les villes étrangères, ont appelé Delagoa-

Bay-

La ville de Durban est située au pied d’une rangée de collines charmantes, la Béréa, où sont éparpillées, à moitié cachées dans le feuillage, de jolies villas jouissant d’une belle vue sur la mer.

De la ville elle-même, inutile de parler : autant vaudrait décrire n’importe quelle ville d’Europe. On y trouve les mêmes monuments publics, avec tout le confort possible : musées, théâtres, conservatoire, écoles, bibliothèques, etc. Elle est donc sans intérêt pour nous.

Le voyageur qui étudie ou cherche à étudier ne trouve à butiner que là où la civilisation n’a pas encore rangé sous ses lois l’habitant et le territoire,

A ce point de vue, le Natal n’a plus aujourd’hui le moindre attrait : c’est, d’ailleurs, un joli pays, qui pourra offrir d’agréables stations de villégiature le jour où la mode aura passé d’aller à Alger ou à Nice.

La moitié des indigènes du Natal sont des Zoulous, mélangés avec des Malais, des coolies et autres : même population qu’au Cap, sauf qu’on y rencontre fort peu de Hottentots et que la vue d’un indigène n’est pas aussi rare; à Durban, il y en a beaucoup, et la population noire est fort nombreuse en ville.

Au Beach Hotel , à Durban, où je m’étais installé pendant mon séjour, je pris huit jours de repos. Là, au bord de la mer, je humai, pour la dernière fois de longtemps, ses

brises vivifiantes; le grand golfe s’ouvrait devant moi, ondulant au large, sous un ciel pur. De grosses vagues arrivaient à mes pieds, retournant aussitôt au milieu de l’écume et laissant après soi des algues et des coquilles. Quelques oiseaux, goélands et pétrels, effleurant beau mouvante de leur vol rapide, se poursuivaient en jetant de petits cris d’alarme. Au loin, à l’horizon, une ligne bleue, que ne coupait aucune mâture, aucun navire : là-bas, c’était le chemin de France, chemin bien long, il est vrai, mais par lequel on arrive quand même. Telle est la pensée qu’évoque toujours chez moi, dans les pays lointains, la vue de l’horizon au bord de l’Océan : c’est le chemin du pays!...

Pendant que l’on préparait à Durban mes commandes de toutes sortes, je me rendis à Pieterinaritsburg, la capitale du Natal, située à environ deux heures de chemin de fer, et devant laquelle j’avais passé, en venant, sans m’arrêter ; j’y retournais avec l’intention de visiter le musée et la bibliothèque et pour rechercher dans les archives, si possible, quelques renseignements sur le passé.

Le musée possède d’assez curieux dessins originaux de Bushmen, dont j’ai pris copie, quelques arcs, des flèches et des photographies de ces petits hommes. En dehors de ce que je viens de mentionner, il y a bien peu de chose à y signaler. La bibliothèque n’est qu’en formation, et les archives ne sont guère anciennes, ce qui tient sans doute à la jeunesse de la colonie.

L’autonomie de la colonie du Natal est en effet très récente, datant à peine de quelques mois. C’était auparavant un protectorat sous l’influence du Cap; c’est aujourd’hui le quatrième État indépendant de l’Afrique du Sud, pourvu d’un gouverneur et d’un parlement.

Mes approvisionnements terminés, je dus songer aux

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moyens de transport. J'avais cent douze caisses ou colis divers, et le chemin de fer ne pouvait les transporter qu’à Charlestown : arrivé là, je ne pouvais songer au coach, où le moindre bagage du voyageur est taxé à un prix fou ; il me fallait savoir si je trouverais à la fin du réseau le moyen de faire parvenir mes bagages au Transvaal.

Le hasard me fit rencontrer un Boer, M. P. . . , qui se rendait à Prétoria par le Zoulouland. Ayant de la place dans un de ses chariots, il s’offrit à prendre mes colis et à me donner passage sur le sien.

C’était un voyage de quatre cents milles environ, devant durer à peu près vingt jours, et je ne pouvais perdre tant de temps. Et pourtant l’idée de traverser le Zoulouland me paraissait particulièrement alléchante.

M. P... proposa alors un autre arrangement : nous traverserions le Zoulouland, où il devait absolument passer, ayant à Ouloundi des affaires à régler ; mais il ferait un léger détour à son entrée dans le Transvaal et me déposerait à Wackerstroom, sur la route du coach de Charlestown. Je pourrais ainsi me rendre en trois jours à Prétoria, et mon départ serait préparé pour le moment où M. P... arriverait avec les colis.

Comme ce détour ne faisait plus qu’une différence de sept ou huit jours pour moi, j’acceptai la proposition avec plaisir, très curieux de voir de près le théâtre des dissensions entre Anglais et Zoulous, ainsi que les souvenirs qui en restent.

Notre départ fut fixé à quelques jours de là; il devait avoir lieu de Victoria, petite ville à environ vingt milles au nord de Durban, où M. P. . . avait laissé ses chariots et sa famille; cette dernière, selon l’usage afrikander, voyageait avec lui. Les Boers ne se séparent presque jamais de leurs femmes et enfants, non plus que de leur bétail : à la chasse ou en voyage, ils emmènent les uns et les autres.

Je fis transporter mes colis à Victoria, où je me rendis moi-même T avant-veille du départ. Les chariots à bœufs de M. P... étaient au nombre de cinq. Un d’eux servait de logement à M. P. .. et à sa famille ; un autre était destiné au frère de M. P... et à moi, avec nos ustensiles et les objets nécessaires ; les trois autres étaient chargés de nos marchandises.

Les Boers se rendent continuellement soit à Durban, soit à Lourenzo-Marquez, pour y acheter tout ce dont ils ont besoin. Cette habitude date de longtemps, alors que Johannisburg , Prétoria et autres villes du Transvaal n’existaient pas, et qu’il n’y avait que des fermiers sans commerçants établis. Aujourd’hui ces derniers sont venus ouvrir des magasins somptueux à Prétoria et à Johannisburg; mais ils ont mis leurs denrées à de tels prix que l’on a tout avantage, même en tenant compte des frais de voyage, à aller faire ses emplettes sur le littoral où se trouvent des négociants plus intelligents, qui savent tirer parti de la maladresse de leurs concurrents du Transvaal.

Le chariot à bœufs est un lourd véhicule très solidement construit, destiné à supporter sans se briser, avec un chargement considérable, les cahots les plus durs. Il manque totalement de ressorts; les roues, très épaisses, sont en rap- * port avec le reste de la charpente. Celles de devant sont plus petites que celles de derrière. La caisse du chariot repose sur de grosses pièces de bois contenant les essieux et jointes entre elles par une troisième pièce qui fait le prolongement du timon. L’avant-train peut tourner légèrement à droite ou à gauche. Le long de la caisse, et formant rebord, est une forte planche large d’environ quarante centimètres, sortant à angle droit et soutenue en dessous par des corbeaux en fer. Au-dessus des grandes roues, qui la dépassent légèrement, cette planche est interrompue et remplacée par un rebord en forme de garde-crotte cou-

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vrant l’épaisseur de la roue. A F arrière, sous la voiture, se trouve le frein, forte pièce de bois munie de deux sabots, qu’une vis d’étau permet de serrer contre la pièce d’essieu de l’arrière-train. Le devant de la caisse est habituellement fermé, tandis qu’il y a à barrière une porte pleine ou à claire-voie.

Les chariots sont de dimensions différentes. En moyenne, la caisse mesure de quatre à six mètres de long, avec une hauteur qui va de cinquante à soixante-quinze centimètres ; le diamètre des grandes roues varie d’un mètre vingt à un mètre soixante; l’espace sous la caisse est d’environ un mètre. Le chariot est surmonté de demi- cerceaux sur lesquels on tend une toile de tente; cet abri couvre, selon les cas, la totalité du véhicule ou seulement la moitié. La longueur du timon est de trois mètres environ ; quant à la capacité du chariot à bœufs, elle va de trois à cinq tonnes. On pourrait augmenter cette charge si la route à suivre était parfaitement unie. Mais ce puissant véhicule est surtout destiné à aller au hasard du terrain, à traverser le pays, et on est souvent obligé d’avoir recours aux expédients, pour les passages de rivières ou l’ascension d’une côte un peu raide.

A la descente, le frein est tout à fait indispensable; entraîné par sa propre charge (les bœufs ne pouvant, à cause de leur mode d’attelage, faire contrepoids), le chariot descendrait comme une avalanche, ce qui entraînerait une foule d’accidents regrettables. Aussi, dès qu’on s’engage sur une déclivité, le serre-frein se hâte-t-il d’immobiliser les grandes roues.

Les bœufs sont, je l’ai dit, fixés à une chaîne qui part du timon et en forme le prolongement. Ils sont assujettis, par paires, à une pièce de bois portant deux jougs que des anneaux relient à ladite chaîne. Le nombre des bœufs nécessaires à l’attelage d’un chariot ordinaire chargé est

de seize. Mais, en prévision d’accident ou de passages difficiles, on en met habituellement vingt, et, si le voyage est de longue durée, on emmène plusieurs bœufs de réserve.

Ce chariot à bœufs, ou bullock-ivaggon, est une curiosité locale : c’est l’emblème de la vie nomade du Boer; aussi figure-t-il sur les armes du Transvaal. C’est une invention des Afrikanders : lorsqu’on expérimente les diverses façons de voyager dans ces pays-ci, on est forcé de constater que le bullock-ivaggon a tous les avantages voulus pour servir à la fois de maison et de moyen de transport.

Son seul inconvénient est d’être dépourvu de ressorts : mais quel est l’acier qui résisterait à de pareilles secousses, avec quatre ou cinq mille kilos de chargement? Car il faut bien se souvenir qu’il n’y a pas dans le pays d’autre moyen pratique de transport.

Quelques jours après mon arrivée à Victoria, nous nous mettions en marche vers le Zoulouland.

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