CHAPITRE VII
La mouche empoisonnée tsé-tsé. — Description de l’insecte et de ses mœurs. — Ravages qu’elle cause. — Effets de la piqûre sur les animaux. — A travers le district de Lydenburg. — Quelques pages de mon Journal de voyage. — Comment nous campions.
— Chasse à l’antilope. — Difficulté de trouver un défilé. — Le Zoutpansberg. — Paysages pittoresques. — Concert de lions. — Trente heures sans eau. — Méfaits de la tsé-tsé. — La rivière des Crocodiles. — Les villages indigènes et leurs cultures. — Chasse au buffle, à l’éland et au koudou. — Perte de chèvres. — ■ Pluies violentes. — Chargé par un buffle furieux. — La capitale du pays de Gaza, Gougouniana. — Zimbaoé, la cité des ruines.
— L’ancien Monomotapa. — Fragments d’histoire. — Nahanji.
— Une fête indigène. — Quelques danses diverses. — Panique, fausse alerte, feu d’artifice. — Mort de plusieurs bœufs. — Déchargement du chariot au moyen de porteurs. — Bœuf tué par un lion. — Rixe entre indigènes. — Mort d’un de nos conducteurs. — Arrivée à Bomora, sur les bords du Poungoué. — Changement d’itinéraire. — Description rapide du pays de Gaza. — Son histoire indigène. — De la conquête portugaise de chacune des villes. — Détails sur les trois districts : villes, leur histoire; cours d’eau, caps, îles; administration, commerce, rendement moyen. — Le Manica; son histoire, ses cours d’eau, ses montagnes, son avenir. — Principales explorations du pays de Gaza.
— Arrivée à Quilimane.
Tout autour du Transvaal, et sur les confins des pays voisins, les cartes marquent d’un pointillé un espace d’environ cinquante milles de largeur. C’est le district de la tsé-tsé ou mouche venimeuse dont j,’ai parlé à plusieurs
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
reprises et que j’essayerai de décrire ici de mon mieux.
Je n’ai jamais pu découvrir, malgré de nombreuses recherches, pourquoi on l’a appelée ainsi. Les Zoulous, dont le langage a servi évidemment à former la langue bantou, la nomment inzouzelana ou isiba. Les Magandjas du sud du lac Nyassa, lesMaravis, les Angonis et Mpesenis, la désignent sous le nom de kamzemba ; les Yaos disent memba ; les Magandjas du Sud (district de la rivière Chiré), mzaba ou bouboula ; enfin, toutes les populations riveraines du Zambèze sans exception, de l’Océan aux deuxièmes cataractes, disent pèpsi, en parlant de la terrible mouche empoisonnée.
Livingstone, et après lui Capello et Ivens, parlent de cet insecte sous le nom de tsé-tsé. Il faut croire que le voyageur a adopté ce mot pour avoir mal prononcé ou entendu le mot pépsi, qui se prononce p’hépsi , Y h étant aspiré comme dans le mot « hâter » .
Au temps de l’expédition anglaise en Abyssinie , la mouche fit des ravages tels parmi les chevaux et les bestiaux, que l’attention fut appelée sur elle. Peut-être, d’ailleurs, tsé-tsé est-il le mot abyssin. En tout cas, on ne l’emploie pas dans l’hémisphère austral : celui de zimb, que certains auteurs indiquent, m’est également inconnu.
Quoiqu’il en soit, va pour ce tsé-tsé » .
Ce diptère est déjà classé par les naturalistes dans la famille des muscidés, genre glossina, sous le nom de glossina morsitcins. Les Anglais ont fait quelques expériences sur son venin et une étude sommaire sur sa conformation ; mais la plus grande partie du public ignore encore ce qu’est ce redoutable insecte; aussi donnerai-je ici quelques détails sur ses mœurs.
La tsé-tsé a la taille et les proportions de notre mouche domestique ; son abdomen est rayé transversalement de brun et de noir, le reste du corps est noirâtre ou gris
foncé; les ailes, lorsqu’elle est posée, ne sont pas F une à côté de l’autre, comme dans notre musca domestica , mais bien superposées; en avant de la tête, elle possède de petites tentacules raides, au nombre de trois, ressemblant à un bouquet de poils. Son aspect n’a rien de repoussant ni de particulier pour celui qui ne la connaît pas. Elle vole avec une extrême vitesse, et il est presque impossible de la distinguer dans l’espace quand elle est à jeun; lorsqu’elle a l’abdomen gonflé de sang, son vol s’alourdit et elle se cache immédiatement pour digérer en paix ; en toute autre occasion, on ne la voit que juste au moment où elle se pose. Son agilité fait qu’il n’est pas possible de l’attraper comme une mouche ordinaire. Il y a d’autres moyens que j’indiquerai plus loin. Quand elle se pose, elle le fait avec tant de délicatesse qu’on ne la sent pas; elle reste ainsi de quinze à vingt secondes immobile, son aiguillon dirigé en avant, dans une attitude méfiante, prête à s’envoler. Lorsqu’elle croit être en sécurité, elle abaisse lentement son dard, écarte ses pattes de façon que son ventre soit sur la peau, et elle pique la chair sans produire aucune douleur au début, comme le moustique. La prévoyante nature a voulu faire sécréter par ces insectes un liquide qui insensibilise momentanément la piqûre qu’ils font, de sorte qu’il peuvent se nourrir avant d’être chassés; sans ce liquide, ils mourraient infailliblement de faim. Au moment où la tsé-tsé pénètre dans la chair, elle indique sa satisfaction par un petit bruit bz... bz... répété cinq ou six fois, et qu’on ne peut entendre que lorsqu’elle pique sur l’épaule ou dans le voisinage de l’oreille ; son arrivée près de la tête est également signalée par le froufrou d’ailes que l’on connaît chez la mouche domestique, mais de très courte durée, vu la vitesse avec laquelle la tsé-tsé arrive et se pose. Ces légers bruits sont les seuls avertissements que reçoive la victime, dans la chair de
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
laquelle disparaît complètement l’aiguillon, qui a au moins un tiers de centimètre. La bestiole reste ainsi, immobile, suçant le sang, tandis que son abdomen grossit, grossit, grossit, devenant par transparence rose d’abord, puis rouge foncé. Ce n’est qu’au moment où elle a déjà pris une grande partie de sa nourriture qu’on ressent une légère douleur ou plutôt une démangeaison à laquelle on ne fait, le plus souvent, aucune attention. La plupart du temps, on porte distraitement la main au point piqué, et les doigts rencontrent la mouche repue qui s’échappe aussitôt. Lorsqu’on y fait attention, il est facile de tuer l’insecte, ce qui est toujours une vengeance agréable. 11 faut ajouter que le corps de la tsé-tsé est beaucoup plus résistant que celui de la mouche ordinaire; en frappant souvent de toute sa force, et assez vite pour l’atteindre, on ne parvient pas toujours à l'empêcher de s’échapper. Lorsqu’elle a le ventre plein, il est encore fort difficile de F attraper avec la main, parce que, au lieu de s’élever en s’envolant, elle s’esquive rapidement de côté.
Les indigènes m’ont enseigné à la prendre d’une autre façon : on place la lame d’un couteau à plat, à trente centimètres de la mouche, sur le bras ou sur la partie où elle est posée ; on fait glisser lentement cette lame qui vient rencontrer et saisir l’aiguillon de la mouche, encore dans la chair, et on fait ainsi celle-ci prisonnière. Sans cesser de presser, on relève la lame, on la retourne et on tue la mouche, ou bien on la saisit avec les doigts ; on a, naturellement, déjà été piqué par elle; on se console en pensant que c’est toujours un ennemi de moins parmi les milliers qui voltigent autour de vous. Cette façon de la prendre avec la lame d’un couteau semble prouver qu’elle n’y voit ni devant ni en dessous.
Examinée au microscope, d’après une note du docteur May Figuerra, publiée par MM. Capello et Ivens, la tsé-tsé
offre les caractères suivants : les yeux, dits composés et à facettes, occupent la plus grande partie de la tète et sont disposés en ovale au nombre d’environ trois mille de chaque coté. Les ailes sont un peu plus longues que celles de la mouche domestique. L’abdomen est formé de six segments et couvert de poils durs, ainsi que les pattes. Celles-ci sont terminées par deux petits crochets très aigus, auxquels s’oppose un troisième tentacule qui fait pince et sert à la mouche pour s’accrocher sur le poil et la peau des animaux. La trompe ou aiguillon n’est pas seulement un étui souple protégeant la pointe ou dard qui fait la blessure ; elle sert également de suçoir à l’animal. De chaque coté de la trompe, sont deux légères antennes ou papilles avec lesquelles l’insecte tâte les tissus avant de les piquer ; cette particularité existe aussi chez le moustique. Le docteur May Figuerra ajoute qu’il n’a pu découvrir les glandes contenant le venin; mais MM. Capello et Ivens 11e lui avaient donné à étudier que deux spécimens avariés (1).
J’arrive maintenant aux effets de la piqûre sur les animaux domestiques, en ne citant, parmi ces derniers, que ueux que l’on est appelé à posséder en Afrique : le bœuf, le chien, le cheval, l’âne, le mulet, le mouton, le porc et la chèvre.
Livingstone dit que cette dernière, et quelquefois l’âne, sont exempts des suites de la piqûre, tandis que toutes les autres bêtes en meurent, depuis dire, en ayant fait plusieurs fois l’expérience, qu’aucun des animaux que je viens de citer ne survit à un nombre de piqûres suffisamment grand.
La faune locale est inoculée dès sa jeunesse par le venin
(1) J’ai rapporté, dans mes collections, plusieurs centaines de tsé-tsés parfaitement conservées, afin de les soumettre à l’examen •de personnes curieuses d’étudier l’insecte et qui voudraient chercher l’antidote à son venin.
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
de la mouche ; c’est d’ailleurs sur elle que cette dernière prend sa nourriture. Mais lorsque, accidentellement, la tsé-tsé rencontre des animaux domestiques, elle s’acharne à leur poursuite d’une façon particulière. La bête sent d’instinct le danger qui la menace; elle fait des bonds, des écarts, et, après la première piqûre, le bruit seul de la mouche l’affole littéralement : elle perd la tête, s’enfuit, espérant ainsi distancer l’insecte meurtrier qui bourdonne autour d’elle.
Que sa vue soit perçante ou son odorat exceptionnellement délicat, toujours est-il que la mouche venimeuse vient de fort loin sur sa proie. Je pencherais plutôt pour la dernière hypothèse, ayant remarqué que le diptère arrive toujours de sous le vent et qu’il pique, en général, plutôt de ce côté. Il se tient sous les feuilles, et non dessus, car on ne le voit jamais, et il préfère l’ombre au soleil. Il craint particulièrement l’odeur des excréments ; par exenvple, dès qu’on tue une antilope, la tsé-tsé couvre littéralement gibier et chasseurs; eh bien, pour s’en débarrasser, on n’a qu’à ouvrir le ventre de l’animal et à vider les entrailles : l’insecte cesse aussitôt de vous harceler.
Les premiers symptômes qui caractérisent l’animal piqué par la tsé-tsé sont les suivants : première phase, œil larmoyant, fatigue et lassitude générales, tristesse, tête basse, nez ou naseaux brûlants; deuxième phase, abattement plus prononcé, chassie abondante, humeur visqueuse jaunâtre découlant des naseaux, faiblesse, manque d’appétit, peau chaude, engorgement des ganglions sous-maxillaires, poil terne, muscles flasques; troisième phase, maigreur prononcée, aspect très abattu, cornée de l’œil jaune; quatrième et dernière phase, humeur visqueuse des naseaux plus abondante et découlant également des lèvres en écume jaunâtre, urines mélangées de sang, diarrhée, et enfin mort dans un état méconnaissable.
Cet exemple est pris sur des bœufs ; il reproduit les diagnostics que les autres voyageurs indiquent et que j’ai vérifiés moi-même de point en point. Souvent, on ne les observe pas tous chez le même animal ; mais ils sont tous causés par la tsé-tsé. 11 y a un élément très important à considérer au point de vue de la marche de la maladie : c’est le nombre des piqûres qui ont été faites ; une seule suffit pour amener la mort du bœuf le plus robuste au bout de plusieurs mois ; cinquante piqûres le tuent en une semaine, mille en quelques jours. Les symptômes augmentent d’intensité dans les mêmes circonstances.
J’ai vu de mes yeux (et ceci est l’expérience dont je parlais plus haut) un magnifique bouc apprivoisé, que j’avais avec moi lors de mon voyage dans la Mar a vie, mourir en une heure deux ans plus tard. Ayant lu que la chèvre était indemne, je m’intéressai d’autant plus à cet événement. Nous étions dans le lit d’une rivière à sec, où la tsé-tsé bourdonnait par nuées ; ce fut un tel martyre pour nous, que je levai le camp aussitôt le repas terminé, laissant mon pauvre bouc déjà raide et froid, écumant, l’œil hors de la tête, le corps contracté. Pour asseoir plus solidement ma conviction, j’ai renouvelé cette expérience à une autre époque, en menant une chèvre en magnifique état dans un district où la tsé-tsé était particulièrement abondante, et où j’avais l’habitude d’aller chasser; j’attachai l’animal à un piquet et l’y laissai toute la journée; le soir venu, la bête était littéralement folle; elle s’élancait sur nous, sur des arbres; elle se roulait par terre : l’inoculation ayant été moins grande que lors de mon autre expérience, elle mourut non pas ce jour-là, mais le lendemain soir. Une humeur abondante découlait de ses yeux et de ses naseaux, et l’intérieur du corps était presque en décomposition trois heures après la mort.
Il est à supposer qu’il en est de même pour l’âne.
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
Il se pourrait bien que la tsé-tsé n’aimàt pas l’odeur de la chèvre, du mulet et de Fane, et qu’elle leur préférât les autres animaux domestiques; mais, à défaut de ceux-ci, elle pique aussi bien les premiers, qui peut-être aussi sont moins vulnérables, en ce sens qu’une piqûre ne suffit pas pour les tuer ou même les incommoder ; mais le résultat qu’une seule est impuissante à obtenir, mille finissent par l’atteindre.
L’autopsie sommaire d’un bœuf mort par la tsé-tsé présente des signes de désordres internes extraordinaires : le cœur, le foie, les poumons tombent en morceaux sous la moindre pression du doigt ; leurs particules se désagrègent ; les intestins sont pleins d’une humeur jaunâtre et collante, et ils ne contiennent rien d’autre; la vésicule biliaire, rebondie, atteint trois ou quatre fois son volume ordinaire ; le peu de graisse qui reste ressemble à de la corne jaune et transparente ; l’ensemble exhale une odeur sui generis indescriptible. Il n’y a plus ou presque plus de sang dans les veines. Les tissus musculaires semblent se décoller des parties charnues; on constate quelquefois (je n’ai pu vérifier cette assertion) des hémorragies intercellulaires locales.
On prétend que les animaux au poil blanc sont piqués de préférence par la mouche, ou du moins avant les autres ; il faut comprendre par là qu’ils succombent les premiers, car ceux de couleur noire n’échappent pas plus qu’eux à leur terrible destinée, dans les districts infestés.
Il n’y a, selon moi, aucun doute à avoir concernant l’innocuité de la piqûre pour les animaux sauvages. Qu’elle leur soit désagréable, comme toute mouche aux quadrupèdes, j’en conviens; mais je n’ai jamais vu ou entendu parler d’une bête sauvage qui en éprouve autre chose qu’une tracasserie. Et néanmoins, la tsé-tsé suit le grand gibier : on peut être certain qu’elle existe partout où on le trouve. Quand les animaux sauvages sont exterminés dans un
endroit, la tsé-tsé en émigre. Elle affectionne particulièrement le buffle et les grandes antilopes ; aussi peut-on être certain qu’on trouve ces animaux partout où on rencontre la tsé-tsé, tandis que, dans certains districts de petit gibier, on ne la voit pas.
Aujourd’hui, dans toute l’Afrique du Sud, au fur et à mesure que la civilisation, les armes à feu et les chasseurs s’avancent dans l’intérieur, le gibier déserte ou recule, emmenant la tsé-tsé : le jour ou l’on aura détruit l’un, l’autre disparaîtra. A l’appui de mon dire, voici les districts principaux ou la tsé-tsé (et la faune locale, par conséquent) se trouve confinée aujourd’hui, d’après les derniers renseignements : limites nord et est du Transvaal, sud du Matabélé et ouest du pays de Gaza, Kalahari, bassin nord et sud du Zambèze, ouest du Mashonaland.
On a essayé de plusieurs remèdes : le dégoût de la tsétsé pour les excréments a donné l’idée d’essayer d’en frotter les animaux qu’on voulait préserver; V assa fœtida a été expérimentée également, ainsi que la térébenthine. J’ai moimême fait oindre de pétrole, tous les quarts d’heure, par un homme chargé de ce travail, un chien que je voulais faire passer indemne à travers un district de tsé-tsé; il est mort un mois après. Tous ces remèdes sont impuissants.
Quelle immense reconnaissance ne devront pas les voyageurs de l’avenir à celui qui aura trouvé le préservatif contre la piqûre de la tsé-tsé et leur permettra de voyager à cheval, d’avoir des chiens et des bestiaux dans tout le pays !
Et l’homme, maintenant, que ressent-il après la piqûre de l’insecte venimeux?
L’impression de démangeaison se change au bout de quelques secondes en un prurit douloureux qui dure à peu près un quart d’heure; la partie piquée rougit, enfle légèrement et continue à gêner pendant un moment. Un grand nombre de piqûres peuvent jeter incontestablement du dés-
150 A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
ordre dans l’organisme ; elles ont surtout le don de surexciter outre mesure; un sentiment de rage s’ajoute à la souffrance. Les parties que la mouche affectionne chez l’homme sont généralement celles qui sont à découvert : mains, bras, cou, jambes, joues, toujours à l’ombre autant que possible.
Pendant mes nombreuses chasses et mes marches continuelles, il m’est arrivé d’etre pris, à la suite d’innombrables piqûres, d’un accès de rage froide; dans ce cas, pour me calmer, j’avais coutume de m’asseoir, de prendre mon couteau et de captiver des mouches ; soldant ensuite d’une petite trousse de poche de minuscules ciseaux, je m’amusais à les torturer en leur coupant toutes les pattes par petites tranches, ainsi que l’aiguillon, les ailes et les antennes; après cette opération, je me gardais bien de les tuer comme les noirs, qui leur arrachent la tête. Je faisais durer le supplice en les plaçant simplement au soleil sur quelque pierre. Après une dizaine d’exécutions, nous repartions ainsi, continuant, avec des paquets de feuilles, à nous battre par tout le corps, pour claquer le maudit insecte.
J’ajouterai, comme dernier renseignement, que les effets de la piqûre sont particulièrement rapides sur les animaux domestiques, au moment des pluies. Une autre particularité qui aurait été observée, c’est que les petits à la mamelle ne souffrent pas de l’empoisonnement ; ils doivent néanmoins s’en ressentir, car le lait d’une mère malade, sans appétit, subissant de grandes souffrances, ne peut être ni sain, ni nourrissant.
Maintenant que j’ai fait connaître au lecteur ce que c’est que la mouche tsé-tsé, il comprendra mon inquiétude en pensant au district infesté que j’avais à traverser pour sortir du Transvaal et entrer dans le pays de Gaza. Il n’y avait que cinquante milles de danger, au dire des gens
d’ expérience, mais c'était assez pour détruire le plus beau troupeau du monde.
En quittant Prétoria, nous disions adieu à la civilisation. J’avouerai que je le lui ai dit avec un plaisir marqué ; il est si beau d’être libre, d’être son maître entre le ciel et la terre, de s’affranchir de toutes nos conventions, si déplacées en Afrique, où la vie et les mœurs devraient changer selon les régions, nécessité que la plupart des Européens ne comprennent malheureusement pas. La chaleur, l’effet débilitant du climat, le changement de nourriture, modifient l’homme, et il est fort naturel que son tempérament ne soit pas le même dans les pays tropicaux. Rien n’est ridicule comme d’être obligé, par exemple, de se mettre en habit noir et faux col pour aller dîner chez le gouverneur, par 35° de chaleur à l’ombre, comme cela se passe dans certaine colonie anglaise de la côte occidentale d’Afrique ; ou bien de se promener à midi sous un soleil torride, dans des vêtements en drap et avec un col étroit, soit pour suivre la mode, soit par économie, les vêtements blancs coûtant 12 francs par mois de blanchissage, et la poussière rouge ou jaune des villes africaines se voyant trop vite sur eux.
Les costumes les plus légers, en Europe, tels que le piqué blanc, sont insupportables sous les tropiques ; il faut des étoffes donnant* d’amples vêtements.
J’ajouterai que, en dehors du costume, toutes les villes d’Afrique (et je ne vois pas d’exception, les ayant visitées en grande partie) ont cherché à imiter les grandes cités d’Europe. Elles n’y ont pas réussi : il leur manque toujours beaucoup pour qu’elles ressemblent à leurs modèles. Quand, comme moi, on vient en Afrique pour y voir l’Afrique et non pour retrouver l’Europe, on prend les villes en horreur et on ne peut s’empêcher d’exprimer sa satisfaction de les quitter pour entrer dans la partie réelle-
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
ment intéressante du continent, c’est-à-dire dans celle qui offre et qui offrira encore longtemps du pittoresque et des nouveautés scientifiques à étudier, dans cette région que j’appellerai la « brousse » , à défaut’ d’autre terme.
Pénétrons-y donc.
Nous voici cheminant tranquillement sur la route de Prétoria à la rivière des Elands, grande plaine légèrement inclinée, dont la pente est presque insensible : les instruments seuls nous l’indiquent. Par intervalles, quelques petits ruisseaux traversent notre chemin. Sur le parcours des vingt premiers kilomètres, nous avons rencontré plusieurs fermes et leurs dépendances, puis plus rien. Quelques chariots croisent le nôtre, venant de Zoutpansberg; nos bœufs échangent en passant un regard avec leurs camarades plus heureux qui rentrent au bercail. Un vieux Çj digger apparaît à la suite d’un véhicule, brûlé par des mois de soleil; nous échangeons quelques mots : « — Ou allez-vous? dit-il sans préambule, craignant peut-être des concurrents. — Dans le territoire portugais. — Vous connaissez le chemin? — Non, nous le trouverons. — Bon voyage et bonne santé. » Et il s’éloigne d’un air goguenard qui semble indiquer son peu de confiance dans notre réussite.
Je copie ici quelques feuillets demon journal de voyage, en y ajoutant les éclaircissements nécessaires et en écartant, par contre, toutes les observations astronomiques et atmosphériques qui trouveront place ailleurs.
20 mai 1891 . — Quitté Prétoria à deux heures ; étape du jour, vingt kilomètres. Le chariot est très chargé et l’attelage pas encore entraîné; les bœufs sont couverts de sueur.
A cinq heures du soir, après un repos de plusieurs heures pendant la journée, nous dételons. Mauvais début : il faut nous efforcer d’obtenir un plus grand trajet à l’avenir. (En moyenne, un bullock -waggon fait, par jour, quinze
milles, c’est-à-dire vingt-cinq kilomètres. On peut augmenter ce parcours si le bétail est en bonne santé et s’il n’a pas eu à souffrir pendant le cours du voyage.)
22 mai . — Arrivée au village de Rieker, que j’estime à quatre-vingt-dix kilomètres de Prétoria. La moyenne du chemin a donc fortement augmenté. Rieker est un petit hameau ayant quelques maisonnettes, une ferme et un abreuvoir naturel; il n’y a pas plus de quinze habitants, autant que j’ai pu en juger. Quelques autres habitations apparaissent dans le lointain. Les Boers sont fort peu hospitaliers pour tous ceux qu’ils prennent pour des Anglais. (C’est ainsi que, dans des fermes où l’on aperçoit plus de mille têtes de bétail, on vous refuse, contre argent ou non, un verre de lait ou un morceau de la viande qui sèche au soleil.)
La population est très petite, en raison de l’étendue du Transvaal. (Les Boers n’ont qu’une ambition, c’est de posséder de grandes étendues de terrain et de les mettre en valeur; c’est ce qui fait que l’on parcourt des régions où l’on ne rencontre qu’une ferme ou deux à de grands intervalles. Cette manière de vivre et ces habitudes d’accaparement empêchent, comme de juste, toute agglomération des habitants. Je n’estime pas la population boer du Transvaal à plus de trente ou quarante mille âmes. Dans les villes, comme Johannisburg et Prétoria, le nombre des Européens dépasse à lui seul le chiffre total des Afrikanders.)
Nous cheminons à travers un pays qui semble à moitié désert. (On se douterait peu en France, où les cultivateurs sont à l’étroit et où les habitants sont aussi agglomérés, que des milliers d’hectares de pays fertile et richer sous un climat sain, soient abandonnés à eux-mêmes parce que les Boers ont de la terre plus qu’ils n’en peuvent cultiver et qu’ils ne veulent pas permettre à d’autres de toucher au reste.)
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
Le pays est admirablement arrosé ; il ne se passe pas d’heure que nous ne rencontrions des ruisseaux fort petits, mais suffisants pour l’irrigation.
23-24 mai. — -Nous atteignons à quatre heures du soir un affluent de la rivière des Elands ; c’est une petite branche qui se joint à une seconde, un peu plus au nord. Nous campons ici pour la nuit. Il y a environ vingt-sept kilomètres depuis Richer.
(Dès que nous arrivons à un endroit où nous voulons bivouaquer, Macaron dételle ses bœufs et les laisse aller en liberté, s’il fait encore jour, tout en les surveillant avec les Cafres. Les harnais et les jougs sont arrangés sur le brancard. Les domestiques vont immédiatement aux alentours chercher du bois sec, et ils reviennent allumer du feu. Nous étendons des nattes autour du foyer et nous nous asseyons, fumant et causant, en attendant que le repas soit cuit; le cuisinier, ou du moins celui qui porte ce titre, nous a été recommandé comme pretty good, par un Anglais de Johannisburg. Après quelques jours d’expériences culinaires très sérieuses, j’ai acquis la certitude que cet infortuné Vatel savait tout juste faire bouillir de l’eau, et encore nous a-t-il fallu lui apprendre que, lorsque la bouilloire chantait, ce n’était pas suffisant, et qu’il fallait que l’eau sautât dans le récipient en faisant glouglou.
Mais un cuisinier n’est pas indispensable; lorsqu’on campe on fait généralement sa cuisine soi-même, et, loin d’être une corvée, c’est un passe-temps : aussi n’a-t-on besoin que d’un aide, qui vous apporte le bois, l’eau et les ingrédients demandés. A la nuit tombante, Macaron ramène ses bœufs et les range autour du chariot ; nous allumons ensuite trois grands feux disposés en triangle avec les animaux et le véhicule au centre. Nous prenons place autour d’un des feux, et les hommes près des deux autres : le repas cuit, on cause encore une heure ou deux de part et d’autre,
«et bientôt silence complet. Noos nous étendons sur notre natte, un fusil chargé au côté, roulés dans une couverture ; et chacun s’endort ou continue à songer, les regards fixés sur les charbons ardents, en finissant une dernière pipe.
J’ai fait ainsi de longues rêveries près des feux de bivouac, le soir, lorsque tout était calme. Je me demandais souvent quel serait le sort de l’expédition ; si nous ne rencontrerions pas un obstacle insurmontable; si un incident imprévu ne changerait pas tout à coup la face des choses : puis les bruits vagues, si nombreux la nuit dans la solitude africaine, changeaient le cours de mes idées, et je cherchais à m’expliquer leur origine.
Pendant la nuit, chacun de nous attisait le feu lorsqu’il s’éveillait. Aux premières lueurs de l’aurore, tout le monde debout. Le cocher attelle, aidé de ses conducteurs, tandis que nous avalons quelques gorgées de café noir. Dès que tous les ustensiles ont repris leur place, qu’un dernier regard ne découvre plus rien d’oublié par terre, le signal du départ est donné et nous quittons le camp, laissant les feux mi-éteints, autour desquels restent quelques bottes de paille qui ont servi de lit aux hommes.)
25 mai . — Nous arrivons sur les bords de la rivière des Eléphants, dans laquelle se jette, au nord, celle des Elands. Etape d’hier et d’aujourd’hui, quarante-cinq kilo» mètres. Il est quatre heures de l’après-midi. La rivière des Eléphants est celle que nous allons longer pendant assez longtemps; sa largeur, en cet endroit, est d’environ soixante-cinq mètres ; il faut dire de plus que nous sommes tout près de sa source. Le passage à gué est facile, la profondeur de certains endroits n’excédant pas un mètre au maximum. Je décide de traverser aujourd’hui même et de camper de l’autre côté; le sol est excellent, il est tapissé de petits cailloux ; quelques coups de levier dégagent les roues, et le passage est opéré à cinq heures. Les noirs
156 A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
aperçoivent dans le lointain une troupe de gazelles (gazella euchore ) de cent cinquante à deux cents têtes. Ils nous font faire un détour pour prendre le vent, et grâce à un fourré qui nous dissimule, nous arrivons à peu près à cent vingt mètres des antilopes; j’en tue deux, et Smith et Jones une chacun.
Nous rentrons fort contents au camp, surtout mes compagnons, qui venaient d’inscrire au tableau leur première antilope. Nous dépeçons notre gibier, dont la plus grande partie est coupée en bandelettes et salée pour être séchée le lendemain; le reste forme des grillades, dont la fumée porte au loin la nouvelle de notre festin. Pour la viande fraîche, dont ils sont très friands, les hommes laissent leur nourriture habituelle consistant en maïs, en haricots du pays bouillis avec du sel, en sorgho réduit en farine et cuit jusqu’à consistance de pâte, en viande sèche ou en poisson, quand on en a.
Ce soir, les marmites regorgent de chair fraîche ; nous ne sommes pas fâchés, nous non plus, de changer d’ordinaire. Les conserves fatiguent beaucoup. Nous avons bien des chèvres , mais je désire les garder pour les jours de misère, s’il nous en est réservé.
26 mai . — Arrivée à Véber, petit village ou plutôt groupe de fermes : quelques kraals cafres aux alentours, ce qui est fort rare, au Transvaal, autant que j’ai pu en juger; l’indigène est tenu à distance par le Boer. Le pays commence ici à être fort accidenté. Nous approchons de plus en plus du Zoutpansberg, qui m’effraye; où allonsnous passer? Sans changer sensiblement de direction, trouverons-nous le défilé désiré? Je décide de m’en assurer à l’avance, car avec un chariot aussi chargé que le nôtre, impossible d’aller à l’aventure.
(J’avais quatre bœufs de réserve et des leviers, mais il ne m’était pas permis de tenter de grands efforts, sous peine
DU GAP AU LAG A Y A S S A
d’avoir à décharger complètement le véhicule et d’avoir à porter les charges à dos d’homme pendant de longues étapes; je n’avais d’ailleurs aucune possibilité d’effectuer ainsi mon voyage. A tous les kraals, je m’étais occupé de recruter des porteurs, et le petit nombre des volontaires ne m’avait laissé aucun doute sur ma situation, dans le cas où les moyens dont je disposais pour le transport viendraient à me manquer.
Je devais m’efforcer d’éviter tout endroit dangereux ou difficile. Le chariot à bœufs est essentiellement fait pour la plaine, quel que soit son sol : sa longueur, sa construction en font foi : le Transvaal, l’Etat d’Orange, le Béchuanaland, le Matabélé, sont de vastes plaines où l’itinéraire des bullock-waggons contourne les endroits accidentés.
Dans mon cas, il fallait, pour me rendre à l’est sur n’importe quel point, passer les monts Drakenburg. Si c’était absolument impossible, je comptais me diriger vers le nord, jusqu’à la rivière des Crocodiles, en longeant la chaîne au lieu de la franchir, puis reprendre ma directions là où se termine la montagne, c’est-à-dire un peu avant le Limpopo.)
A Véber, nous avons déjà en vue les premières ramifications des monts Drakenburg, dont le Zoutpansberg forme l’extrémité nord. J’ai l’intention de pousser jusqu’à S folio u, où j’enverrai une petite expédition en exploration. Un petit sentier conduit au village d’Olifant, à environ trente kilomètres nord.
27 mai. — Premier affluent sud de la rivière des Eléphants, à environ douze kilomètres de Véber. Arrivée à onze heures du matin. Repos d’une heure pour déjeuner. Arrivée à Sfoflou pour la tombée de la nuit, après avoir passé un deuxième petit affluent, quelques kilomètres avant le village. Kraal de Cafres. Personne ne me donne, ni dans les fermes ni chez les indigènes, un renseigne-
158 A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
ment certain sur F existence d’un passage facile; un Boer m’assure qu’il en existe plusieurs très commodes pour un chariot se rendant à Lourenzo-Marquez, mais c’est tout à fait hors de ma route, laquelle doit rester nord-est, en général, ou le plus près possible de cette direction.
28 mai . — Jones devait partir avec Macaron et trois hommes, afin d’aller à la découverte, ayant pour mission de suivre à la boussole le chemin projeté et de reconnaître le terrain. Au moment où il quitte le camp, un noir vient avec le chef du kraal me proposer, moyennant un cadeau, de me guider jusqu’au Limpopo ou rivière des Crocodiles : un chemin qu’il connaît, longeant la rivière des Eléphants, est très praticable pour un chariot. J’accepte l’offre avec plaisir marqué, sans toutefois témoigner ma satisfaction : il ne faut jamais montrer au noir qu’on a besoin de lui, sans quoi il devient insupportable. Je promets un cadeau et je donne une pièce de mouchoirs avec dix charges de poudre au chef qui m’a amené ce guide. Nous nous mettons immédiatement en route par la vallée de la rivière des Eléphants, que nous ne devons désormais quitter que là où elle se termine. (Cette rivière prend sa source dans le district de Lydenburg, mais sa direction générale me paraissait être, sur les cartes, plus à l’est qu’elle ne l’est réellement, comme je l’ai vu par la suite. Ce changement de direction étant prouvé, ma route était tout indiquée, puisque le cours de la rivière penche vers le pays de Gaza. Je n’avais donc plus aucune inquiétude. Le pire qui pût nous arriver aurait été d’avoir à couper notre route à travers quelque forêt; quant au terrain, il était satisfaisant au delà de mes espérances.)
Nous avons devant nous, depuis Sfoflou, des montagnes de tous cotés, au nord, à l’est et au sud-est. Celles du nord semblent le plus rapprochées; leur hauteur doit atteindre quinze à dix-huit cents mètres au-dessus du
niveau de la mer. Elles paraissent couvertes de végétation et passablement escarpées pour la plupart.
30 mai. — Arrivée au troisième affluent. sud de la rivière des Éléphants, à quarante-deux kilomètres de Sfoflou. Bien des peintres voudraient jouir d’un coup d’œil comparable à celui qui s’offre à nous ce soir; bien des poètes y rêveraient, plongés dans la contemplation de cette belle nature sauvage. De quelque côté que l’on se tourne, c’est un admirable paysage : derrière nous, la plaine ouïe soleil commence à baisser, éclairant des rochers épars et des touffes de végétation ; à l’est, une immense vallée perdue dans la brume au milieu des collines éclairées des tons roses du crépuscule; à nos pieds, une petite rivière à l’eau claire, bordée de bouquets de mimosas variés, de grands arbres touffus (1) d’un effet charmant; et tout au fond, partout, de grandes montagnes grises ou bleues découpant sur le ciel pur leur arête bien définie.
31 mai. — Vingt-sept kilomètres. Arrêt sur les bords de la rivière dont nous avons longé le cours à peu de distance. Jones pêche en une demi-heure quatre fort beaux silures (2), dont le plus gros pèse environ cinq kilos et mesure plus d’un mètre. Ce poisson a une chair très ferme, presque sans arêtes. On prétend qu’il ne se nourrit que de vase et de saleté, ce qui est, je crois, une erreur, car nous n’avons trouvé dans l’estomac de ceux que nous avons pêchés que des insectes aquatiques, des petits poissons et des brins d’herbe.
Le pays est plutôt déparé par l’absence ou la couleur jaune des feuilles : dans deux mois, nous serons au cœur de l’hiver. Ce n’est qu’en octobre, c’est-à-dire au printemps, que nous verrons les végétaux prendre leur plus
(1) Corporifera Gorskiana et Hofjmannseggia .
(2) Silurus glanis.
160 A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
bel aspect; des fleurs nombreuses apparaîtront; mais, pour le moment, on n’en voit pas. Quelques arbres conservant leur feuillage vert toute l’année sont seuls à jeter la note verte dans le tableau. Le reste est d’un brun rougeâtre ou jaune clair, selon que l’on voit de l’herbe ou du feuillage desséché. Les insectes, les oiseaux, semblent avoir quitté la nature; je parle de ceux que l’on recherche et que l’on apprécie, car ni les scorpions ni les mille-pattes venimeux ne nous font défaut au milieu de ces terrains pierreux couverts d’une végétation basse et entrecoupée, qui est, à peu d’exceptions près, celle des montagnes d’Afrique.
(Je ne pouvais donc m’occuper, pour le moment, de la flore locale, ni de la faune. L’expérience m’a appris plus tard qu’elle n’offre guère de différence avec celle du bassin du Zambèze.)
1er juin. — Arrivée au confluent de la rivière des Eléphants avec un petit cours d’eau : vingt-six kilomètres. Le trajet d’aujourd’hui a été assez pénible à cause du terrain, qui est difficile ; la rivière coule ici sur un lit de rochers ; le sol est formé de blocs de granit à moitié enterrés ou émergeant de plusieurs mètres. Je ne serais pas étonné qu’il y eût des brisants au milieu de la rivière des Eléphants si elle traverse un terrain semblable. Notre guide nous maintient, sans le vouloir, dans la direction indiquée ; notre attelage fait maintenant fort bien sa besogne ; nous serons dans la région plate dans deux ou trois jours.
3 juin. — Campement au bord de la rivière Fouza, affluent de celle des Éléphants : trente kilomètres. Direction est-nord-est. Nous sommes au milieu des montagnes : de tous côtés il y en a. Notre guide nous assuré que la tsé-tsé se rencontrera demain, ce qui nous fait une pénible impression. Un orage violent nous force, dans la soirée, à nous réfugier sous notre prélart; une pluie abondante tombe toute la nuit. Nous allumons du feu sous le chariot
pour faire la cuisine. Un peu avant l’endroit où nous sommes et sur la rive opposée, la rivière des Eléphants reçoit deux affluents, dont run s’appelle le Sonandou. Quoique notre région paraisse déserte, il y a des villages autour de nous dans un rayon de cinquante ou soixante kilomètres : tels sont Leysdorp, Agatha, au nord; Orystad, Albert, Meseven, au sud. Ce dernier est le plus éloigné.
4 juin. — Arrivée à la rivière Timbati, sur la limite du Transvaal et du pays de Gaza. Trente-cinq kilomètres aujourd’hui, grâce à une descente fort rapide, qui a duré plus de trois quarts d’heure, grâce aussi au zèle de Macaron. Pour stimuler notre cocher, je lui ai promis une prime par étape dépassant vingt-huit kilomètres ; il lui est facile de stimuler son attelage sans le fatiguer outre mesure ; il faut pour cela que lui et ses conducteurs soient continuellement en mouvement et fassent leur métier, au lieu de suivre le chariot en causant tranquillement. Depuis Véber, nous avons attelé au moyen de courroies les quatre bœufs de rechange : il faut absolument pousser l’allure.
Mes compagnons et moi, nous suivons ou nous précédons le chariot, en quête de gibier, examinant le terrain; pendant les repos, je prends des photographies des endroits curieux ou pittoresques : malheureusement, je ne puis tout photographier : mes plaques n’y suffiraient pas. J’en ai déjà un bon nombre dans l’Afrique du Sud et au Natal. Le soir, je développe dans ma chambre noire portative les clichés de la journée, et mes camarades causent en attendant les résultats de mon opération. (Je parlerai plus loin des procédés que je considère comme les meilleurs pour la photographie pratique.)
Demain matin, nous entrerons sur le territoire des Maloios. Je ne sais au juste si ce nom s’applique également aux habitants de la région, mais c’est celui d’une montagne
162 A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
ou d’une succession de collines que nous avons en vue et qui se trouvent à peu près à quinze milles de la rivière des Crocodiles. Nous n’avons pas encore entendu le léger, mais terrible bourdonnement de la tsé-tsé. Notre attelage est en parfait état. Demain, nous passerons de la rive droite sur la rive gauche.
5 juin. — Passé la rivière des Eléphants au-dessous de son affluent avec la triple branche de la Siniolé, la Tabiouna et la Tsendé, à environ vingt-deux kilomètres de notre dernier campement, au moyen d’un gué très praticable de quatre-vingt-douze mètres environ de largeur ; le courant est d’à peu près deux nœuds.
La broussaille est beaucoup plus épaisse sur la rive gauche. Le passage à gué s’est effectué très rapidement; nous campons sur le bord de la Tsendé, à environ neuf kilomètres de la rivière des Éléphants; cette dernière est presque à la fin de son cours ; elle se jette dans la rivière des Crocodiles, à cinquante ou soixante kilomètres de là.
6 juin. — En dépit de nos efforts, nous n’atteignons pas la Singouedzi à la tombée de la nuit, malgré un trajet forcé de plus de trente-sept kilomètres; notre guide dit que nous y serons demain dans la matinée ; tout le monde se passe d’eau pour ce soir : nous boirons demain matin. Les ruminants n’ont pas l’air de trouver cette abstinence de leur goût; ils errent de tous cotés, cherchant en vain à sentir l’eau, et ils regardent Macaron comme pour lui demander compte d’une pareille conduite. Les lions rugissent à trois ou quatre cents mètres sous le vent. Je les ai déjà entendus sur les limites du Transvaal, lors de notre excursion à la recherche des Bushmen. Malgré cela, ce vacarme produit toujours une impression vive chez le nouveau venu. Les Cafres, en vieux habitués, n’y font pas attention. Vers le soir, les rugissements cessent, et nous
sommes autour du feu, devisant comme d’ordinaire en trois groupes.
7 juin. — La nuit dernière, pendant que nous causions, des bruissements insolites ont attiré notre attention ; un des noirs est venu nous dire que les lions, nous guettaient et voulaient enlever un des animaux. Les chèvres qui paissaient autour de nous à la lueur des flammes se sont réfugiées tout à coup auprès du bétail.
Nous allumons d’autres feux, de façon à former le cercle autour des animaux, et nous faisons bonne garde jusqu’à minuit. Vers une heure du matin, les rugissements reprennent à quelques mètres de nous ; nous nous mettons le dos au feu, regardant en dehors du cercle, comme nous voyons faire aux noirs. Le sol tremble sous la voix puissante du roi des animaux. Je ne crois pas que les fauves soient à plus de vingt mètres du feu. Nous avons tous nos fusils chargés à grosses chevrotines, ce qui est de beaucoup préférable la nuit à une balle unique. Ce concert de ménagerie ne cesse qu’à l’aube, au moment de nous mettre en route; personne n’a dormi au camp.
A neuf heures du matin, nous arrivons à la Singouedzi, où nous nous désaltérons, après une abstinence de trente heures. Nous prenons un repos de quelques minutes, et, malgré le vif désir que nous avons de faire un somme, je donne le signal du départ. La Singouedzi est le dernier affluent de la rivière des Eléphants. Un petit village, Mongomané, se trouve un peu plus loin. La température commence à monter notablement ; depuis notre départ de Prétoria, nous avons eu des nuits froides variant entre 1° et 5° au-dessus de zéro (centigrade), tandis qu’à partir delà Tsendé, le thermomètre est resté entre 10° et 12°. Il faut dire aussi que le plateau de Prétoria est situé à une altitude moyenne de 1,300 mètres. La ville est à 1,540 mètres; la vallée du Zoutpansberg n’est plus qu’à
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
950 mètres, et les rives de la Singouedzi à 820. Jones et deux hommes passent par Bingou, village que l’on aperçoit à la lunette, sur une éminence, à environ douze kilomètres nord-nord-est. Tout près de nous est un kraal appelé Sounguéta, dont la plus grande partie des habitants est absente ; on nous apprend qu’ils sont partis en guerre contre une peuplade voisine. Comme ceci est un événement journalier chez les Cafres, nous n’y faisons pas autrement attention. Il paraît que d’ici au Limpopo nous n’aurons plus d’eau, à l’exception d’une mare dont le guide ne connaît pas exactement la position et qu’il n’a pas visitée depuis une année. Comme l’étape est au moins de deux jours, je fais remplir les barils d’eau, et nous coupons à travers les broussailles dans la direction du Limpopo. On aperçoit au sud les dernières ramifications des monts Libombos, qui séparent le Transvaal du pays de Gaza et qui courent du nord au sud parallèlement à l’extrémité des monts Drakenburg, ceux-ci étant plus à l’intérieur du pays des Boers. Les Libombos étaient autrefois, d’après les anciens Portugais, le territoire d’une puissante tribu cafre, éteinte aujourd’hui, les Mouss ouatés.
C’est aujourd’hui que débutent nos malheurs. A quatre heures, un des noirs m’apporte le premier spécimen de tsé-tsé, pris sur lui-même, à deux cents mètres en avant du chariot. Nous voyons également des pistes fraîches de buffles et d’antilopes dont l’abondance explique la présence de la mouche. Que faire? S’arrêter eût été imprudent. La plaine étant un peu plus découverte sur notre gauche, nous y faisons passer notre chariot au trot, à grands coups de fouet et de bâton ; nous ne nous arrêtons que sur une petite éminence dénudée, à un kilomètre plus loin. Les malheureux bœufs n’avaient jamais fait un pareil effort ; ils étaient couverts de sueur. Je demandai anxieusement au cocher et aux conducteurs s’ils avaient vu des tsé-tsés
tourmenter l’attelage; aucun d’eux n’en avait remarqué. Je repris immédiatement la marche, ayant une vague espépérance que nous étions sortis indemnes. Mais elle s’évanouit rapidement , car la tsé-tsé s’acharna après nous pendant le reste de la soirée, jusqu’à la tombée de la nuit. 11 n’y a plus de doute à avoir : nous avons vu de nos yeux la mouche tracasser nos bœufs à plusieurs reprises. Comme l’insecte affectionne les parties tendres et qu’il se dissimule, pour accomplir son œuvre destructrice, entre les cuisses et les jambes, sous le ventre, derrière les oreilles, dans les endroits où il est à l’ ombre, il est probable que de nombreuses piqûres ont été faites à notre insu. D’après le cocher et les noirs, nous pourrons nous rendre compte des piqûres dans un ou deux jours, au moment où l’endroit empoisonné formera une petite tumeur sous la peau. Comme il n’y a pas de remède, cela m’importe peu, mais nous conservons encore l’espoir que quelques animaux auront échappé au mal. L’opinion du Hottentot est que le nombre des mouches a été peu considérable et que tous les bœufs n’ont pas été piqués. Les hommes ont, comme nous, reçu plusieurs visites de la tsé-tsé.
Le guide nous a déclaré qu’aucun des animaux ne vivrait plus d’un mois après avoir passé le Limpopo, où la mouche abonde. En forçant les étapes et en allégeant le chariot, je ne compte pas rester davantage en route, mais encore faut-il arriver.
8 juin. — Après une étape de trente et un kilomètres, arrivée au Limpopo ou rivière des Crocodiles. Cette rivière prend sa source dans une chaîne de collines située à cinquante kilomètres à l’ouest de Johannisburg ; elle remonte ensuite vers le nord-ouest, puis longe le nord du Transvaal, se dirigeant vers l’est : après avoir servi de ligne de frontière entre la République des Boers, le Béchuanaland du Nord et le Matabélé, elle se jette dans l’Océan, en suivant une
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
direction presque uniformément sud-est. Son embouchure est à environ cinq milles au nord de Lourenzo-Marquez. Cette rivière a plusieurs noms : elle s’appelle Bembé, Beligané, Inhampourra , rivière des Crocodiles et Limpopo. Les anciens Portugais lui avaient donné le nom de Aguada da Boa Paz. Elle sépare, dans le pays de Gaza, le district d’Inhambané de celui de Lourenzo-Marquez. Sa largeur, là où nous l’avons vue, ne dépasse pas quatrevingt-quinze mètres, ses bords sont peu escarpés et son fond a rarement plus de trois mètres; il faut ajouter qu’à ce moment de l’année les rivières commencent à baisser, et qu’une grande partie des cours d’eau est déjà desséchée : par conséquent, il n’est plus possible de juger des profondeurs moyennes aux hautes eaux.
S) juin. — Arrivés très tard sur les bords du Limpopo, nous repartons avant le jour afin d’éviter le fléau qui nous menace. Il faut s’estimer très heureux que la tsé-tsé se repose la nuit. Un petit village, Matsambou, se trouve à quelques centaines de mètres de l’endroit où nous avons campé : des indigènes viennent à notre bivouac faire connaissance.
Craintifs et méfiants au début, ne sachant quel accueil nous leur ferons, ils se dérident bientôt et causent avec notre guide : par signes, nous échangeons des brins de conversation : leur montrant une tsé-tsé, je tâche de savoir s’il y en a beaucoup : ils répondent que oui, mais que, à trois jours de marche, il n’y en a plus. Ils déclarent que plusieurs villages, chez les Mazibi, possèdent du bétail. Ils nous apportent en cadeau quelques produits du pays : manioc, bananes. Nous leur offrons un peu d’étoffe, et ils disparaissent dans l’obscurité comme ils étaient venus.
Les Cafres de cette région sont tous armés, comme dans l’Afrique du Sud, du bouclier en peau de bœuf ou de buffle ainsi que de la sagaie. Ils ont des coiffures étranges,
comme les Mafcabélés et les Zoulous, mêlant des plumes à leurs cheveux ou faisant avec ceux-ci dbs perruques ou des houppes qu'ils se fixent sur la tête. Les hommes sont beaux et bien faits, les femmes également : dans tous les kraals que nous avons traversés ensuite, j’ai fait à peu près les mêmes remarques .
Etape de trente-quatre kilomètres. Passé vers deux heures le village de Niangombé, où il y a une trentaine de cases. Ces habitations, comme dans l’Afrique du Sud, affectent la forme d’un petit dôme ou d’une ruche : elles se composent d’un squelette en bois et en roseaux recouvert de terre glaise. Gomme porte, il n’y a qu’un trou bas, et l’on n’y passe qu’en se baissant. Pas la moindre ouverture pour laisser échapper la fumée. Je n’ai d’ailleurs pas remarqué que l’on fit du feu dans les habitations : les préparatifs culinaires, les causeries interminables du soir autour d’un brasier ont lieu en plein air. On voit quelques cases dont les roseaux ne sont pas recouverts d’argile. Comme dans le Zoulouland, les greniers à maïs et à céréales sont sous terre, dans des endroits que connaissent seuls les habitants du kraal. Les environs d’un village indigène sont toujours couverts par de nombreuses cultures en maïs et sorgho de deux qualités, le blanc (1) et le rouge (2) : ce dernier est le seul qui soit cultivé dans le Zoulouland et l’ancienne Cafrerie. On commence à trouver le sorgho blanc au fur et à mesure qu’on avance vers le nord. Près des cours d’eau, et dans leur voisinage immédiat, les indigènes cultivent des calebasses (3), une espèce de concombre (4), des haricots du pays de deux genres, etc. Ce
(1) Sorghum vulgaris.
(2) Sorghum saccharatum.
(3) Cucurbita lagenaria .
(4) Citrullus vulgaris.
168 A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
sont ces cultures qui dénoncent au loin la présence d’un village. Comme il n’y a, tout au plus, que de petits sentiers qui les4 sillonnent, nous ne pouvons jamais approcher avec notre encombrante voiture, sous peine d’endommager les champs; aussi campons-nous toujours à distance des villages. A Niangombé, j’ai fait remplir les barils d’eau; ils suffisent pour donner à chaque hœuf un demi-seau et aux chèvres un quart. Il nous reste de plus quelques litres pour boire et cuire nos aliments. Macaron me signale un bœuf qui montre trois ou quatre piqûres de tsé-tsé; l’animal 11e parait pas encore s’en ressentir. Justement, depuis deux semaines, le temps a l’air de vouloir changer : à la fin de mai, nous avons eu des journées torrides ; le ciel est maintenant couvert, un vent froid de l’est souffle pendant une partie de F après-midi, le soleil ne se montre que par intervalles. Campement ce soir au milieu des bois; aucun événement à signaler.
10 juin. — Le gibier est abondant dans cette région; depuis quelques jours nous avons continuellement de la viande fraîche. Nous partons en avant le matin, chacun de notre côté, avec un noir; nous regagnons rarement le chariot sans rapporter quelque chose. Mes compagnons sont dans un état d’infériorité marquée à cause de leur armement; ils ne disposent que de fusils de chasse, et l’incertitude du tir à balle ronde dans un canon lisse explique la différence dans les résultats ; néanmoins , ils tuent des antilopes. Quant à moi, je prends des leçons de piste depuis le Transvaal. Je cherche à acquérir de l’expérience dans la lecture du sol, qui apprend beaucoup à qui sait y lire : un des Cafres., du nom de Gagou, est de première force à cet exercice; il me sert de professeur, et, à l’aide de quelques mots d’anglais qu’il possède, joints au peu de cafre que j’ai appris, il m’explique les mystères de Fart cynégétique local. Je tue aujourd’hui deux buffles après une
COIFFURE MACALACA
poursuite de près de trois heures; hier, j’ai tué un éland mâle (ou ncheffou : c’est, je crois, Voréas coma) et un koudou. (L’éland est la plus grande des antilopes; par les formes, il ressemble plutôt à un taureau qu’à la race d’animaux délicats à laquelle il appartient; la femelle, sauf la tête, qui est plus élancée, a le corps de la vache. Le koudou (1) est également de haute taille; de toutes les antilopes c’est celle dont les cornes atteignent la plus grande dimension. Quand le buffle a pris tout son développement, sa taille est supérieure à celle de nos plus grands bœufs. Blessé, il est excessivement dangereux.
Ayant entrepris ailleurs (2) une description détaillée de tous les animaux sauvages que j’ai rencontrés dans mon voyage, avec des renseignements sur leurs mœurs, je ne donne ici qu’un aperçu rapide de tous les incidents de mon
v°yase-)
Nous arrivons aujourd’hui à Niamtchichi, toujours en suivant notre direction nord-nord-est; l’étape d’aujourd’hui a été de vingt-sept kilomètres. La route est bonne; nous avons suivi le sentier indigène qui va du Limpopo à Niamtchichi et se dirige ensuite vers le nord-ouest. La race à laquelle appartiennent les habitants de cette région est celle des Makalakas, tributaires des Matabélés, et dont j’ai déjà parlé. Nous découvrons des traces de piqûres chez quatre autres bœufs.
11 juin. - — Départ au point du jour. A quatorze kilomètres de notre camp, nous traversons une petite rivière à moitié à sec et une autre dans l’après-midi, onze kilomètres plus loin. Nous sommes sur un léger plateau; la végétation est très touffue tout autour de nous. Néanmoins, la route est presque plate; il n’y a que très peu de pierres,
(1 )~Strepsiceros Kudu.
(2) Mes grandes chasses dans V Afrique centrale, (i vol. in-8°. Firmin-Bidot.)
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
et j’en profite pour pousser en avant; nous ne nous arrêtons qu’à la tombée de la nuit, après une marche forcée de quarante-quatre kilomètres. Dans quelques jours, plusieurs bœufs seront hors de service ; il faut donc profiter de ce qu’ils ont encore leurs forces pour avancer le plus possible. Nous entrerons demain, dans la matinée, sur le territoire des Gumlengas, et nous comptons arriver à Tchiniani dans l’après-midi. Deux autres bœufs sont signalés comme ayant été piqués; cela fait sept pour le moment.
1 2jui?i. — Etape de trente-huit kilomètres. Arrivée à Tchiniani. Nous sommes ici dans le district d’Inhambana, appartenant à la province de Mozambique, qui comprend tout le pays de Gaza. Sauf les villes du littoral, telles que Lourenzo -Marquez , Imhambane , Bazarouto, Chiloane, Sofalla, Massauzane, le Portugal n’occupe ni n’exploite aucune localité de l’intérieur, et les indigènes sont ici fort étonnés lorsqu’on leur parle des Portugais ou de toute autre puissance européenne. Le pays est entièrement livré à lui-même, comme dans les temps passés, avant l’arrivée de Vasco de Gama. Il en est ainsi de bien des peuples encore en Afrique. Ils ignorent que les puissances européennes se sont partagé leur territoire sur le papier et qu’ils sont devenus les sujets des blancs, tout simplement parce qu’ils sont noirs.
Smith est très affecté depuis hier par une forte attaque de fièvre ; il passe des heures entières couché dans le chariot, n’ayant plus la force de marcher ; les secousses du véhicule aggravent son état. Le temps est de plus en plus lourd, le baromètre indique la pluie à bref délai.
17 juin . — Pendant les cinq jours écoulés, nous avons fait environ cent soixante kilomètres et nous arrivons sur les bords de la Sabi ou Savé. Smith est toujours très malade; sa fièvre a dégénéré en accès bilieux. La pluie qui menaçait a commencé ce matin à tomber à torrents. Depuis
ni
hier, deux bœufs 11e traînent plus ; ils ont refusé de se lever au moment du départ, malgré les coups et les provocations du cocher : il était inutile d’insister , les pauvres bêtes avaient déjà l’œil larmoyant, le mufle humide et brûlant. Pour terminer leurs souffrances et ne pas perdre de temps, je les ai tués à coups de fusil, et ils sont restés pour toujours à notre campement de la nuit dernière. Macaron s’est multiplié : c’est grâce à lui que nous continuons à aller bon train; mais, comme il le dit, l’attelage est de plus en plus paresseux, et — il n’y a aucun doute à avoir — la plupart des bœufs sont mortellement atteints : chaque jour se montrent un grand nombre de piqûres que nous n’avions pas aperçues auparavant.
En quittant Tchiniani, nous avons légèrement dévié vers le nord, à cause des villages et de la présence de l’eau. Nous avons passé par les villages de Macboucha et de Mabotoui ; le premier se trouve à environ vingt-six kilomètres de Tchiniani; le second, à trente -sept. A Inkambi, à l’étape suivante, nous avons dévié encore pendant dix kilomètres vers l’ouest, pour nous rendre à Insolan, où l’on m’a dit que je pourrais acheter des bœufs. Arrivé à ce village, j’ai appris qu’il fallait faire encore deux ou trois étapes vers un village appelé Pagadi, et j’y ai renoncé. Continuant vers le nord, nous avons passé par les villages de Mgazi (où il n’y avait pas d’eau ni de cultures), puis à Mongavelé, et enfin à Sandaba, où nous sommes. Nous descendons de plus en plus; l’altitude de Sandaba est de quatre cent soixante-cinq mètres. Deux chèvres sont mortes ce matin : l’une est restée en route, je ne sais où ; les Cafres disent l’avoir vue plusieurs fois se coucher pour ne se lever que lorsque le chariot allait disparaître au loin. Je suppose que la tsé-tsé est cause de ces pertes. Le Hottentot m’assure que les chèvres nées dans les districts infestés, et par conséquent inoculées dès leur
172 A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
naissance, ne meurent pas de la piqûre de la tsé-tsé, à moins qu’elles ne soient criblées de piqûres. C’est, je suppose, ce qui a fait dire à plusieurs voyageurs que la chèvre est exempte du fléau; les miennes, achetées dans des fermes du Transvaal et élevées avec soin par des Boers, n’y ont pas résisté. Elles ont suivi le chariot depuis notre départ sans qu’on ait eu besoin de s’occuper d’elles, habitude que les Boers donnent à tous les animaux des fermes : dans leurs déplacements, ils emmènent femmes, enfants et serviteurs dans leurs chariots, les animaux suivent. On voit ainsi des bœufs, des vaches laitières, des chèvres, des brebis, des chevaux et jusqu’à de jeunes zèbres marcher en liberté derrière la maison roulante.
Comme nous avons de la viande et du beltong (1) plus que nous n’en pouvons consommer, je décide de me débarrasser des chèvres en les échangeant contre un bœuf ou en en faisant cadeau à des chefs indigènes.
J’ai envoyé Jones chercher des bœufs en faisant un détour vers l’ouest; il a passé par les villages de Sidjonji, sur la Sabi, un peu plus haut que le point où nous avons fait halte.
La Sabi ou Savé prend sa source dans les montagnes du Mashona, où elle reçoit plusieurs affluents qui sont le Loundi, le Takouo, l’Oumchagachi, lePopotcki, le Dévoulé et le Niamchenga ; son cours est d’abord nord-sud, et elle sert de limite entre les possessions portugaises et les Makalakas ; puis elle dévie vers l’est, entre le vingt et unième et le vingt-deuxième parallèle de latitude sud, pour se jeter dans l’océan Indien, à soixante-cinq milles au nord de File Bazarouto. La largeur moyenne de la Sabi est d’environ cent cinquante mètres à l’endroit où nous avons passé à gué. Au lieu d’un lit de rochers et très profond,
(1) Viande salée et séchée.
comme la plus grande partie du cours du Limpopo, le bassin de la Sabi est sablonneux et couvert de végétation épaisse. Il n’y a plus d’affluent notable depuis que la rivière est entrée dans le pays de Gaza : c’est, du moins, ce que les indigènes m’ont affirmé.
A l’ouest, et dans l’éloignement, on aperçoit une chaîne de montagnes assez considérable et que, d’après la distance, j’évalue à dix ou douze cents mètres d’élévation. C’est la chaîne du Ziniombo, qui court nord-nord-est sudsud-ouest; elle semble ensuite se diriger vers l’ouest, sur notre gauche. Dans cette direction est le village de Goungouniana, à cent cinquante kilomètres environ. Là, réside le roi du pays de Gaza, Goungouniana, qui est un pur Zoulou. (Je raconterai son histoire dans un résumé historique que je fais suivre sur le pays que j’ai traversé; je dirai ici, une fois pour toutes, que la plupart des villages, dans toute cette région, sont connus sous le nom de leurs chefs; ils ont tous, néanmoins, un nom propre qui embrasse le village et les environs, et qui est la désignation de la terre proprement dite ; cette dernière appellation n’est usitée qu’exceptionnellement, et c’est toujours ou presque toujours le nom du chef qui est celui du village. Il y a, paraît-il, à Goungouniana, un nombre considérable d’habitants.)
Les monts Ziniombo changent leur nom, au nord, en celui de Chain a-Chama. Une petite rivière que nous devons traverser demain prend sa source dans ces montagnes et va se jeter dans l’océan Indien (1), formant une petite île à douze milles au sud de Sofalla : c’est la Gounoungoza; elle est à sec la plus grande partie de l’année.
Dès qu’on a passé la Sabi, on quitte le territoire des
(1) C’est, selon les géographes , le canal de Mozambique qu’il faudrait dire; mais il est si grand, si peu en rapport avec son nom, que j’aime mieux l’appeler océan.
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
Oumlengas. On entre chez une tribu que j’ai entendu nommer tour à tour les Makaias ou Maouzous, et qui se limite à quelques villages des environs. Plus au nord et au nord-est sont les Ma nd and es.
18 juin . — Deux bœufs tués ce matin. Ils étaient déjà fort malades hier. La pluie continue depuis deux jours; la température a baissé pendant la nuit de deux degrés, et Phygromètre marque une humidité considérable de l’atmosphère. Si ce temps continue, nous perdrons en quelques jours tous les bœufs qui ont été piqués. Jones n’a trouvé nulle part de bétail à vendre : il a vu plusieurs troupeaux, mais les propriétaires refusent de s’en défaire à n’importe quel prix. Aujourd’hui, à Madaouéné, village qui est à environ vingt-cinq kilomètres de la Sabi, le chef, pour nous faire honneur, fait amener un bœuf qu’il s’apprête à tuer; sur mes instances, il se décide à épargner le précieux animal et à exécuter à sa place quatre chèvres que je lui donne en échange. Il m’explique que le bétail est assez rare par ici, et qu’une maladie en a tué beaucoup l’année dernière : « Ils avaient tous, dit-il, les poumons malades. »
Quoique les Makalakas possèdent beaucoup moins de bétail que leurs voisins les Matabélés , j’avais toujours entendu dire qu’ils en avaient néanmoins une quantité notable; mais sur la route que nous avons suivie, un bœuf semblait une rareté de haut prix, un animal précieux dont le propriétaire ne tenait pas à se séparer. Peut-être, comme le dit notre hôte, l’épidémie en est-elle la cause.
Pour décharger un peu le chariot, je jette cent kilos de haricots, un levier, un paquet de matériel de rechange pesant environ cent cinquante kilos, les barils d’eau et quelques autres objets : on m’assure qu’il y a de l’eau sur tout le chemin d’ici au Poungoué, c’est pourquoi je me sépare des futailles, qui sont lourdes et encombrantes. Le
guide que nous avions pris dans le Zoutpansberg nous a quittés au Limpopo, comme c’était convenu; depuis, nous en trouvons très facilement d’un village à l’autre. Grâce au ciel, la route que nous suivons est plate et unie; il n’y a que de la petite végétation qui ne résiste pas aux roues pesantes du chariot; il reste vingt bœufs, dont sept ou huit font à peine la besogne. Macaron use des mèches de fouet en quantité : il faut ajouter qu’elles sont en cuir d’antilope très résistant, ce qui donne une idée du nombre des coups que les conducteurs et lui administrent pendant la journée; mais je leur ai donné carte blanche, pourvu qu’ils nous fassent avancer; je leur ai dit de ne laisser aucun repos aux bêtes malades et, au besoin, de les piquer avec un couteau, si le fouet est impuissant. Les pauvres bêtes tirent encore un peu, mais elles commencent à être fort maigres. Jusqu’où irons-nous? Je l’ignore. Le voyage sera terriblement difficile si les animaux continuent à mourir en route. L’étape d’aujourd’hui est d’environ trente-deux kilomètres. Le temps est couvert; tout est gris et triste. Le terrain est humide, couvert de feuilles mortes, brunes, jaunes et noires; les arbustes dénudés ruissellent sous la pluie; à toutes les branches pendent des gouttelettes; un brouillard bleuâtre nous masque l’horizon de tous côtés. Réfugiés sous la tente du chariot, nous n’entendons plus que le crépitement de la pluie sur le prélart joint aux exclamations des conducteurs et à leurs coups de fouet. De grands oiseaux, les premiers que nous ayons vus dans ce genre, décrivent de grands circuits en poussant des cris aigus; leur taille est celle d’une poule; ils ont une longue queue et un long cou terminé par une grosse tête au bec énorme. Leurs pattes sont petites, et leurs ailes paraissent tout à fait disproportionnées pour supporter un si grand corps. Leur plumage est noir verdâtre avec la poitrine blanche, ainsi que quelques plumes des
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
ailes et la queue. J’en ai tué un dont je conserve la peau. Les indigènes les appellent copé, coché ou kakamira .
J’estime que nous avons accompli la moitié de notre parcours depuis que nous avons atteint la Sabi.
Dans la soirée, nous passons le premier affluent sud de la Gounoungoza, le Mpimbi, qui court du sud-ouest au nord-ouest et qui est complètement à sec ; à deux cents mètres plus loin, nous creusons dans le sable du lit un trou d’un mètre, et nous obtenons assez d’eau pour étancher notre soif et celle des bestiaux. Je fais ensuite camper à huit heures du soir, après une marche de nuit d’environ deux heures en terrain découvert. D’après le dire des guides, nous arriverons demain, dans la matinée, à un village appelé Tavelé, et dans la soirée à Machazé.
19 juin. — Le temps s’améliore légèrement. L’état de notre compagnon est toujours très grave. Je n’ai aucun moyen de lui éviter le reste de ce dur voyage ; la côte se trouve à, près de deux cents kilomètres de notre route, et je ne puis songer à l’y envoyer. Jones et moi, nous continuons à chasser presque continuellement, dès que la pluie cesse. Dans les kraals, nous achetons ce que nous désirons, avec de la viande en guise de monnaie; nous échangeons notre beltong contre de la farine, du manioc, des courges, des épinards sauvages et d’autres comestibles capables d’ajouter un plat de légumes à notre ordinaire où le gibier joue un grand rôle.
Dans le Mashonaland, le Matabélé et le Transvaal, où il existe de nombreuses routes, c’est de nuit qu’on voyage en bullock-waggon ; pendant la journée, on se repose, ce qui est infiniment plus agréable, et, dans les endroits où il y a un danger de tsé-tsé, on évite ainsi bien des inconvénients ; mais comme nous n’avons pas de route tracée, le voyage de nuit serait absolument impraticable à cause des arbres, des trous, des troncs abattus, des lits de ruis-
seaux, des racines et roches émergeant du sol, des grosses pierres, des touffes d’arbustes et autres obstacles contre lesquels nous irions donner sans les avoir vus et qui nécessiteraient des détours et des pertes de temps considérables.
J’ai eu aujourd’hui ma première expérience du danger qu’il y a à poursuivre un buffle blessé; à trois reprises, l’animal furieux m’a chargé, et je ne l’ai évité qu’en me cachant chaque fois et tournant autour d’un gros arbre chaque fois qu’il m’a dépassé. Je lui ai tiré une énorme balle à pointe d’acier dont la deuxième lui a traversé le cœur et l’épaule ; il a néanmoins essayé une troisième tentative et est tombé ensuite au moment où je tirais de nouveau. Si, par malheur pour moi, j’avais perdu mon sang-froid ou fait un faux pas en tournant autour de l’arbre, j’étais traversé de coups de cornes et piétiné jusqu’à ce que mort s’en fût suivie. Le buffle était énorme : c’était un vieux solitaire, au caractère aigri et irascible, au poil rare ; il portait sur ses épaules et au cou plusieurs cicatrices de blessures faites par des lions. La première balle avait manqué le cœur et traversé les poumons, et il était parti lentement, rendant du sang par les naseaux, ce qui m’avait engagé à le suivre, avec l’espoir de le voir tomber. Au contraire, à cent mètres plus loin, il me guettait dans un fourré et s’est élancé sur moi à quinze mètres, au moment où je m’y attendais le moins. Sa chair était si dure et si coriace que nous n’avons pu en manger.
Nous avons coupé deux fois le sentier indigène sur notre route vers Machazé. Nous arrivons à ce dernier village à huit heures du soir, près du Gumkoni, deuxième affluent de la Gounoungoza, et qui, avec le Mpimbi dont j’ai parlé, forme cette rivière. L’Oumkoni est également à sec une grande partie de l’année, et il doit en être de même du cours d’eau dans lequel il se jette.
A l’est, dans l’éloignement, nous avons aperçu un pic
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
isolé, le mont Silindi, qui appartient aux monts de Chama- Chama dont j’ai parlé et qui est évidemment le plus élevé, quoiqu’il soit beaucoup plus éloigné de nous et apparaisse derrière la chaîne à une grande distance. J’estime son élévation à quinze ou seize cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Les monts Chama-Chama s’appellent également ici les Tcliitavatangas ; ils se prolongent au nord et se perdent dans la distance.
Aussitôt l’Oumkoni passé, nous entrons dans le territoire des Mandovas, autre tribu dont le pays ne va pas très loin, car il y a, aussitôt après, celui des Zanvés et des Quitevés. . . .
(De crainte d’ennuyer le lecteur, je cesse ici de copier mon journal de voyage : je n’en ai détaché les quelques feuillets qui précèdent que pour donner une idée de la façon dont s’effectuait mon voyage. Je n’ai pas besoin d’ajouter que j’ai cru devoir faire un peu de toilette à mon style et que j’ai dû, ne fût-ce que pour les rendre intelligibles, retoucher mes notes écrites à la diable, dans les positions les plus incommodes.)
... En quittant Machazé, nous nous trouvions à la hauteur et à peine à cent kilomètres de la ville ancienne, aujourd’hui disparue, de Zimbaoé, Zinbabye ou Mazimbaoé. Les Portugais lui donnent le premier nom, qui est, je crois, celui qui lui convient; les autres figurent sur les cartes anglaises, ainsi que sur les itinéraires du voyageur anglais Baynes et de l’Allemand G. Mauch.
Comme on attribue aux restes de cette ancienne cité une origine fort ancienne et que les ruines qu’on y trouve intéressent les archéologues, je dirai ce que j’en ai appris, tant par les Archives de Tête et de Séna que par les Annales des missions jésuites sur le Zambèze.
Zimbaoé serait, d’après les uns, le centre du pays
d’Ophir dont il est parlé dans la Bible (1), dont on ignore la situation précise et où l’or abondait. D’après les Anglais, le roi Salomon aurait tiré d’un pays de l’Afrique australe 900 millions de livres sterling d’or pur. (Ce monarque a dû avoir des écritures joliment bien tenues, pour laisser des comptes aussi exacts à nos voisins d’outre-Manche !) Je ne discuterai pas si c’était le royaume de la reine de Saba ou du roi Salomon en des temps reculés, toutes hypothèses sans aucun fondement jusqu’à ce jour. De plus, l’opinion des archéologues les plus distingués qui ont visité les ruines pendant ces dernières années tend à admettre que lesdites ruines ne sont pas aussi anciennes qu’on veut bien le dire, et que rien ne vient s’opposer à l’idée qu’elles datent, non du moyen âge, mais de l’empire de Monomotapa.
Je ne parlerai donc que de ce qui est prouvé. Les Jésuites établis sur le Zambèze parlent, dès 1560, de Zimbaoé, qui était alors la capitale du Monomotapa (2) et la résidence de l’empereur. Le premier des missionnaires jésuites de Goa, un Portugais, Gonçalo da Silveira, alla à la cour de ce prince. Un an après, il le persuadait de se convertir à la religion du Christ, et le monarque recevait le baptême, le 25 janvier, sous le nom de Sébastien, hommage rendu au roi don Sébastien de Portugal. Des ennemis ayant fait croire au roi que le missionnaire apportait le malheur sur le pays, le Jésuite fut assassiné et son corps jeté dans un étang d’où sortent le Mouchangazi et le Matelé, rivières qui se jettent dans la Buzi. Le remplaçant de Gonçalo da Silveira fut le père Alphonse de Barbouda. Quelques années plus tard, le Portugal concluait avec l’empereur un traité d’alliance et d’amitié; en 1769, sous les succes-
(1) Livre des Rois.
(2) Le mot réel indigène est Mouana-Motapa.
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
seurs de Sébastien, il imposa sa souveraineté et le droit d’exploiter les mines d’or du Monomotapa, moyennant une rente annuelle de 8,000 cruzados, que ce pays reçut pendant de longues années (1). Une garnison portugaise occupait, dès 1779, la ville de Zimbaoé et possédait comme chapelain le Père Frei Vasco deN° do Pilar. L’effectif se composait de 50 ou GO hommes, dont 6 officiers et 17 soldats chrétiens. En 1791, nous retrouvons la garnison de même force, avec le Père Frei Félix de S° Antonio e Silveira comme chapelain. H en est de même en 1779 et en 1787.
En 1620, la mission de Zimbaoé avait été cédée parles Jésuites aux Dominicains. On raconte qu’un fils de l’empereur régnant se serait fait religieux à cette époque et serait mort comme Dominicain à Goa (1652).
Une carte du Congo et du pays des Cafres par G. de Plsle (1710) décrit avec détail les Etats du Monomotapa et les pays environnants : elle indique presque partout des mines d’or et des peuplades disparues. Tout cela sembla si confus, si vague aux géographes qui vinrent plus tard, que le Sr d’Auville résolut de ne porter sur la carte d’Afrique que les indications géographiques et les peuples dont l’existence serait prouvée. Sa carte resta complètement blanche en dehors des côtes et indiqua clairement le peu de renseignements que l’on possédait vers la fin du siècle dernier.
C’est sur cet espace blanc, sur cette vaste contrée inconnue, que les explorations nouvelles ont ajouté peu à peu les détails que l’on voit aujourd’hui.
La disparition du Monomotapa date de la période
(1) Le payement régulier de cette indemnité est prouvé par les feuilles de dépenses du secrétaire du gouverneur de la province de Mozambique. ( Archives déposées à la Torra do Tombo, à Lisbonne, iiv. XIV, p. 37, année 1761.)
qui s’est écoulée entre 1787, où nous avons laissé les Dominicains et la garnison portugaise de Zimbaoé, et le milieu du siècle actuel.
Les ruines dont j’ai parlé indiquent, d’après les connaisseurs, une civilisation avancée. Les indigènes, questionnes sur ce point, disent qu’autrefois, il y a bien longtemps, des blancs sont venus ayant de grandes barbes et portant de longues robes blanches, description qui s’appliquerait plutôt aux Jésuites et aux Dominicains qu’aux Arabes, comme certains voyageurs en émettent l’opinion. Il est fort possible, à mon avis, que l’empereur du Monomotapa, conseillé par les Jésuites, ait construit ces vastes édifices dont les vestiges offrent les caractères d’une architecture assez fantaisiste. Telle est l’opinion de plusieurs archéologues : dans un rapport adressé à la Société de géographie de Londres, le dernier voyageur compétent qui ait visité les ruines de Zimbaoé, M. Buch, a donné son avis à peu près dans ce sens, et ses conclusions tendent à démontrer qu’il hésite à attribuer aux Arabes l’origine des constructions; en principe, il est contraire à l’idée émise plus haut attribuant aux ruines une très haute ancienneté.
Ces vestiges d’une civilisation assez avancée sont groupés en deux endroits : les uns sur une éminence de cent vingt-cinq mètres de haut, les autres sur une sorte de terrasse. L’éminence est en partie couverte de ruines du côté est : on suppose qu’il y avait là une forteresse ; à six cents mètres de là, on voit un monument de forme ronde de cent quarante-cinq mètres de diamètre qui est un des mieux conservés. Des fouilles faites à plusieurs reprises ont amené des découvertes intéressantes : fragments de bas-reliefs et de frontons, débris de statues, de colonnes, etc. M. Buch en a rapporté des dessins très curieux.
Comme position géographique, MM. Mauch, Bayne, Meransky, Poselt, Helm et Bent ne sont pas tout à fait
182 A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
d’accord. Les deux observations qui concordent sont celles de M. Mauch et des Portugais, qui placent la ville par 31° 45' 37" de longitude est de Greenwich et 20° 1 5 34" de latitude sud.
L’altitude du lieu serait de quatre mille deux cents pieds ou environ quatorze cents mètres, ce qui concorderait assez bien avec la hauteur des ramifications de la chaîne du Chama-Chama et celle du pic de Tchimanimani, élevé également de quatorze cents mètres.
Une visite à Zimbaoé m’eût tenté comme photographe ; mais, hélas! dans la situation où j’étais, chaque kilomètre était précieux, chaque lendemain un problème : un détour de cent kilomètres était irréalisable, puisque nulle part je n’avais pu trouver à acheter du bétail.
Le 20 juin, je perdais encore un bœuf. Je pus le remplacer par celui que j’avais obtenu à Madaouéné : mais ce ruminant, n’étant pas dressé au trait, commença par jeter le désordre dans les rangs; au bout de quelques heures, il finit par en prendre son parti, et il tira le reste de la journée beaucoup mieux que ceux qui étaient rompus au joug.
Nous arrivons près de la Buzi, après avoir passé les villages deMloumlila, Longoneli, Machouné, où nous passons entre deux vallées, par un sentier en pente douce qui nous permet de gagner au grand trot un bon morceau de chemin. Après Machouné, nous rencontrons deux affluents de la Buzi, à moitié à sec et pour lesquels les noirs ne nous donnent aucun nom; la largeur de ces cours d’eau est de trente à quarante mètres, leur profondeur moyenne de trois à quatre; leur lit est sablonneux, parsemé de cailloux et de gravier; les bords sont escarpés en certains endroits, en pente douce aux autres. La végétation est assez rabougrie depuis que nous sommes sur le sol pierreux des monts Chama-Chama. Les feuilles continuent à tomber et s’en-
volent toute la journée sous le souffle du vent d’est, formant de gros tourbillons, semblables à des trombes, qui traversent la campagne avec un grand bruit.
La chasse continue à être fructueuse. Nous avons vu pour la première fois une piste d’éléphant : ces géants, au nombre de dix, d’après les noirs, ont passé dans la nuit qui a précédé notre arrivée. Je donnerais beaucoup pour les voir. Ne sont-ils pas, par la taille et la force, les vrais rois des animaux? Un chasseur passionné éprouve une indicible émotion en contemplant pour la première fois le chemin que l’énorme bête s’est frayé.
Après le village de Gounia, qui est situé à une quinzaine de kilomètres du deuxième affluent dont j’ai parlé, il existe un autre cours d’eau tributaire de la Buzi, le Loussité, qui, au dire des indigènes, reçoit lui-même, un peu plus loin, la Moussapa; à l’endroit où nous avons franchi cette dernière rivière, nous n’avons pu nous en rendre compte, sa direction étant parallèle et non convergente au Loussité. La rive droite du Moussapa reçoit un autre petit cours d’eau, le Moufomozi, tout près des villages de Maba et Samagouato, que nous rencontrons un peu plus loin.
La Buzi reçoit un grand nombre d’affluents dans la région qu’elle parcourt au milieu des monts Chama-Chama. La plupart n’ont pas de nom connu ; au nord et à vingtcinq kilomètres de Tcbizita, nous avons traversé la rivière Revoué, qui court nord-est sud-est vers la Buzi, dont elle me semble devoir être le plus large affluent.
En passant chez les Mouchangazi, peuplade établie au pied du Chama-Chama, nous coupons l’itinéraire suivi en 1883 par l’explorateur portugais Cardozo, qui se rendait, si je ne me trompe, de Sofalla à Goungouniana.
Après Samagouato, nous entrons chez les Zanvés, qui sont une des nombreuses tribus qui peuplent le vaste pays de Gaza et dont le territoire s’étend au delà de Tcbizita.
A TRAVERS L'AFRIQUE CENTRALE
A Nahanji, au moment de notre arrivée, le village était en fête; le tambour s’en donnait à cœur joie. Cet instrument de... tapage, nous l’avons entendu presque partout sur notre passage : c’est l’amusement préféré du noir, et on ne trouve jamais l’un chez lui sans l’autre. Accompagnateur indispensable du chant, de la danse et de toutes les cérémonies, il pleure auprès des morts et rit aux joies des vivants ; il frappe le premier les oreilles du nouveau-né et conduit le vieillard à sa dernière demeure : le tambour fait partie de la vie courante de l’indigène, et ceux qui sont accoutumés au noir n’y font pas plus attention que lui. Mais ils ne comprennent pas, comme le noir, les batteries différentes qui constituent son langage à lui, langage qu’on entend à de grandes distances, tandis que les autres instruments paraissent muets à quelques mètres. Un indigène reconnaît au tambour ce que fait un voisin : il peut dire exactement, sans se tromper jamais, à quelle cérémonie, à quel passe-temps se livre ce dernier, et Dieu sait si la variété en est grande : ce peut être un enterrement, un anniversaire d’enterrement, le jour d’un décès ou bien le lendemain de ce décès. Ou encore, c’est la naissance d’un enfant, l’arrivée d’une jeune fille à l’àge nubile, la prise d’armes d’un jeune guerrier, sa circoncision, un mariage depuis le premier jour jusqu’au dixième. Ou bien, enfin,, c’est simplement une des nombreuses danses locales dont la liste serait trop longue. Pour chacune d’elles ou pour toute cérémonie, le tambour change ses accents et annonce au loin ce que fait son maître.
La fête à laquelle nous avons assisté était plutôt une réunion générale à la fin des moissons, afin de célébrer la rentrée et la mise à l’abri de la mapira (sorgho) de l’année. Plusieurs villages avaient dû se joindre à celui où nous étions pour prendre part à la réjouissance, car le nombre des individus semblait beaucoup plus considé-
rable que celui des cases, et le bruit était assourdissant.
Notre compagnon Smith allait un peu mieux. Le chef nous invita à nous approcher du foyer de l’épouvantable vacarme et à laisser pour un moment notre maison roulante. Je ne savais jusqu’à quel point il était prudent de quitter le chariot : d’un autre côté, je ne voulais pas mécontenter le chef en refusant ; il était venu accompagné d’un grand nombre d’habitants des deux sexes, et tous insistaient pour que les blancs vinssent boire avec eux.
Notre campement n’était, par exception, qu’à une centaine de mètres du village : il fut entendu avec Macaron qu’il resterait avec les Cafres pour le garder; mais, en prévision d’un danger ou de quelque chose de suspect, je lui remis , pour nous avertir , une fusée blanche qu’il n’avait qu’à allumer et à glisser dans un canon de fusil de façon à la diriger en l’air; comme elle était visible à cinq kilomètres, nous n’avions aucune inquiétude. Les armes avaient été chargées et placées avec les munitions, à la portée de la main, dans le chariot.
Je crus devoir prendre ces précautions pour éviter une attaque, le cas échéant. Car ces Landins — c’est ainsi que les Portugais appellent toutes les populations de race zouloue — avaient fort mauvaise réputation et étaient accusés d’avoir pillé et volé plusieurs fois; je ne pouvais donc avoir dans leurs intentions qu’une confiance très limitée; je n’ignorais pas que leur habitude est de surprendre et de dépouiller leurs ennemis pour s’en partager le butin. Je n’avais aucune raison pour me supposer en hostilité avec eux, mais mes bestiaux étaient particulièrement faits pour les tenter, et c’est de ce côté que j’avais des craintes plutôt que pour le contenu du chariot qu’ils n’avaient pas vu et dont ils ne connaissaient pas la valeur. Quoique convaincu que mes pauvres animaux, — je n’en avais alors plus que seize, — étaient tous destinés à une mort prochaine, ils
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
ne m’étaient pas moins précieux, et j’espérais qu’ils me conduiraient tout au moins assez au nord pour qu’il me fut possible de trouver à les remplacer.
Nous suivîmes le chef. Il nous installa sur des nattes auprès de lui, dans une grande place occupant le centre du village, au milieu d’un brouhaha indescriptible. La population entière se groupa en masse, et tout le monde à la fois voulut nous regarder. Je ne crois pas que nous soyons les premiers Européens qu’ils aient jamais vus; mais ils ne devaient certes pas en contempler souvent, à en juger par leurs physionomies curieuses et ahuries. Les tambours, nombreux et de forte taille, cessèrent de battre, et toute l’attention fut concentrée sur nous : le chef nous fît apporter de la bière du pays qu’on appelle moa badoua ou djoualci, selon les régions. C’est une liqueur assez agréable qui provient de la fermentation du sorgho, mêlé à une purée de farine de sorgho fraîche et qui passe par plusieurs manipulations que je décrirai plus tard. La plupart des Européens la boivent avec plaisir, dès le début de leur arrivée dans le pays ; elle ne sent pas la vieille botte comme le vin de palme de Guinée, recueilli sur Vêlais } et auquel on ne s’accoutume qu’après plusieurs années.
J’avais déjà bu du moa dans le Sud; rien n’est aussi agréable, aussi rafraîchissant, après une marche fatigante. Son degré alcoolique est très faible, et il en faudrait beaucoup pour nous enivrer. Les noirs n’étant pas habitués à nos liqueurs fortes, un ou deux litres suffisent pour les laisser ivres morts.
Ce soir-là il y avait une quantité considérable d’énormes pots pleins jusqu’au bord ; chacun de ces récipients pouvait contenir trente ou quarante litres; d’autres, vides, étaient déposés à part. Après que chacun eut satisfait la curiosité que notre arrivée avait éveillée, la fête continua, et nous assistâmes à des danses collectives, à des pas de deux et des
cavaliers seuls, fort amusants et nouveaux pour moi; la scène était éclairée par plusieurs grands feux allumés tout autour de la place, et ces longs corps noirs, se détachant sur la lueur des flammes, se démenant dans tous les sens, étaient d’un effet assez étrange; autour du centre des danses, un cercle de chanteurs, ouvert de notre côté, les batteurs de tambour et la claque. Les danseurs chantaient et battaient des mains par intervalles ; ils se relevaient continuellement, faisant, comme tout le monde, de fréquentes visites aux pots de bière qui se vidaient à vue d’œil. Le chef voulut nous montrer ses talents chorégraphiques, et, au milieu d’un redoublement de tam-tams, il exécuta un quart d’heure de gymnastique; après quoi, il revint, essoufflé, reprendre sa place au milieu de nous. Tout le monde était dans le ravissement ; la transpiration ruisselait sur tous les fronts, et comme le nègre le plus propre commence, dès qu’il transpire, à sentir mauvais, son goût de terroir, je veux dire l’odeur de sa race, odeur sui generis, mélangée aux senteurs de la bière et à la poussière du sol, battu par de nombreux pieds, cette odeur commençait à nous monter à la gorge, et elle devenait peu à peu très forte.
Les femmes s’agitaient deux fois plus que les hommes, dans ces danses indigènes où les mouvements du bassin jouent un si grand rôle et où la perfection consiste à faire tourner ou mouvoir son ventre et son... postérieur dans tous les sens, avec une grande rapidité, sans remuer le reste du corps et en prenant des poses considérées comme gracieuses, avec la tête, le cou et les bras.
Pour nous faire honneur, sans doute, car je dois dire que nous ne comprenions absolument pas, le chef fit ensuite exécuter une danse de guerre d’un très bel effet.
Une vingtaine de guerriers en costume, c’est-à-dire avec boucliers, sagaies, casse-tête, bouquets de plumes sur la
A TRAVERS L'AFRIQUE CENTRALE
tête, lanières de peau pendant à la ceinture, font face à nn nombre égal de leurs camarades, au son d’un air de guerre chanté à l’unisson : ils marchent l’un sur l’autre en ligne, réglant leurs pas en mesure, avançant ou reculant alternativement, pendant que deux chefs de guerre exécutent une danse de caractère qui a l’air d’être fort appréciée du public, car on les fait bisser au milieu de vociférations et de cris de joie : les deux pelotons font, toujours en cadence, des simulacres d’attaque et de retraite, manœuvrant leurs boucliers ou leurs sagaies avec ensemble. Cette danse, que les Zoulous du Sud pratiquent aussi, rappelle beaucoup celles de nos corps de ballet dans les figures diverses d’une féerie ou d’un opéra.
Après la danse de guerre, autre exercice : hommes et femmes dan.sent ensemble, tour à tour, par couples de deux : ils se dandinent l’un devant l’autre, font des vis-àvis, se tournent le dos, battent des mains et des pieds avec un parfait ensemble et rentrent dans le rang pour faire place à un autre couple. L’usage du pays défend de s’enlacer et même de se frôler, d’après ce principe qu’un homme ne doit jamais toucher la femme d’un autre. Que nous sommes loin d’une pareille austérité de mœurs dans nos salons où un mari a le plaisir de voir sa femme penchée nonchalamment sur l’épaule d’un monsieur inconnu et antipathique, qui l’emporte dans les tourbillons d’une valse, lui murmurant à l’oreille des banalités stupides! J’admets, si vous voulez, qu’il ne lui parle que du temps qu’il fait, mais c’est égal : ne trouvez-vous pas la danse zouloue beaucoup plus convenable?
Il devait être une heure assez avancée dans la nuit quand, sur notre droite, un bruit particulier domina les chants, les roulements de tambour, les vociférations : une fusée montant dans l’espace jeta sa lumière bleuâtre sur l’assistance terrifiée ; tout bruit fit place à la stupéfaction. Ceux qui tour-
liaient le dos suivirent les regards de leurs camarades, et, au moment où la fusée éclata en une pluie d’étincelles blanches, avec une détonation, la panique fut générale : tout le monde se précipita dans une direction opposée et disparut dans les arbres, laissant la place et ses abords complètement déserts. Les tambours gisaient sur le sol, les pots de bière avaient été renversés dans la fuite, et plusieurs habitants avaient, dans leur terreur, oublié ou laissé tomber sur le sol quelques-uns de leurs vêtements de peau. Tout en courant vers le chariot et en me demandant ce qui pouvait bien se passer pour que Macaron eût donné le signal d’alarme, je ne pouvais m’empêcher de sourire de la frayeur de nos hôtes. En arrivant au camp, je trouvai les hommes armés de fusils et regardant dans la direction d’un petit bois situé à environ cinquante mètres.
Le cocher m’assura que, quelques minutes auparavant, lui et ses camarades avaient distingué, dans l’obscurité, plusieurs individus qui rodaient autour du camp, et qu’il avait donné le signal convenu au moment où ces individus se dissimulaient dans le bois dont j’ai parlé. J’étais à peu près sûr que ces rôdeurs n’avaient pas dû, plus que leurs compatriotes, résister à la vue du météore inconnu sorti des mains de Macaron ; mais, pour plus de sûreté, nous prîmes des torches de paille et nous ne revînmes au camp qu’ après avoir visité avec soin les alentours.
Tout était plongé dans un silence de mort, et c’était un contraste saisissant que ce calme succédant , sans transition, à un vacarme indescriptible. Les habitants revinrent graduellement une heure après,, et le chef envoya prendre de nos nouvelles ; mais les danses ne recommencèrent pas. Je fis prier le chef de se rendre avec des gens jusqu’à mon camp, où j’avais quelque chose à lui offrir et un mot à lui dire ; il vint sans hésitation avec la foule qui dansait tout à l’heure, et, comme je ne voulais pas
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
laisser une mauvaise impression, je lui fis un cadeau, je donnai quelques mètres de calicot à ses femmes et je lui expliquai que le phénomène qui s’était produit tout à l’heure était parti du chariot et qu’il se produisait chaque fois que l’on voulait faire du mal aux blancs. Naturellement, il me pria de lui dire qui avait voulu nous nuire : je lui racontai alors que des gens avaient été vus rôdant aux environs ; il questionna les vieux du village, et, à la suite de la petite conversation qu’ils eurent ensemble, il me dit que ce n’étaient pas des ennemis que nous avions vus, mais bien des gens de son village chargés d’aller épier les mouvements d’un voisin avec lequel il était en guerre. Revenant la nuit, ils avaient eu eux-mêmes peur du chariot, surtout en voyant nos hommes prendre des fusils et s’avancer vers eux ; ils s’étaient alors cachés dans le bois, d’où ils avaient regagné le village.
Avant de nous séparer, le chef me demanda si nous ne pouvions faire encore monter un feu dans le ciel; avant d’accéder à son désir, je lui dis de rassurer ses gens afin qu’ils ne prissent pas la fuite. Tout ce dialogue avait été échangé d’une façon assez curieuse : un des Cafres comprenait l’anglais, un de ses camarades le patois du pays (une des branches de la langue bantou) . Je parlais anglais au Cafre, qui traduisait ce que j’avais dit à son compagnon, lequel l’expliquait à son tour au chef. J’envoyai Jones lancer une fusée à bouquet de couleur à une centaine de mètres, en la dirigeant de façon que nous la voyions bien sans être exposés à recevoir la baguette sur le nez. Cette fois, bien que beaucoup d’entre eux aient été sur le point de fuir, l’assistance regarda le sillon lumineux de la fusée traverser le ciel, et elle jeta une longue exclamation quand l’artifice éclata en un gros bouquet multicolore. A entendre les ah ! prolongés de cette foule dans l’obscurité, on se serait cru à Saint-Cloud ou à Versailles, un soir de fête, ce qui
prouve que l’être humain est partout le même, et que le Parisien et le sauvage expriment leur admiration de la même façon, sans s’être entendus et sans pouvoir même s’entendre.
Lorsque nous nous séparâmes, après ce feu d’artifice, il était plus de deux heures et demie du matin. Les habitants de Nahanji allèrent continuer leurs danses, et nous primes un peu de repos, tout en laissant deux hommes de garde. A quatre heures et demie, comme d’habitude, Macaron attelait ses bœufs, et de nouveau nous nous mettions en route.
Notre marche était devenue plus lente avec huit bœufs de moins, et les itinéraires journaliers ne dépassaient pas vingt-sept à vingt-huit kilomètres.
Gomme je l’ai dit, nous avions franchi le Revoué, affluent principal de la Buzi, qui naît dans les montagnes de Manica. A onze kilomètres de ce cours d’eau et de Nahanji, commence le pays des Quilevés, territoire qui est un ancien royaume, autrefois puissant, limité au nord par la rivière Poungoué, au sud par la Buzi et le Revoué, à l’est par la mer, à l’ouest par le Manica. Il a la réputation d’être riche ; les anciens voyageurs portugais et la rumeur actuelle assurent qu’il abonde en or, en cuivre et en fer. Je dois dire, à ce propos, que l’on trouve du fer partout où j’ai passé dans l’Afrique intertropicale : il n’y a, pour ainsi dire, que cela à chaque pas. D’après les vieux récits, il y aurait eu aussi, dans le royaume de Quilevé, des mines de cristal de roche et de topazes : peut-être même y existerait-il des diamants.
Au nord-ouest, comme je viens de le dire, est la ville de Manica, capitale du district de ce nom et dont je parlerai plus longuement tout à l’heure. Je signalerai en passant le territoire de Bandiré, qui touche aux Zanvés. Ce pays, également riche en or, appartenait autrefois à une
m2 A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE.
tribu indépendante et fut donné au Portugal en 1580 par Fempereur du Monomotapa; il s’y serait établi autrefois des factoreries portugaises.
En arrivant à Mahongo, j’appris qu’il y avait une route, ou plus exactement un sentier, menant à l’embouchure du Poungoué, à Port-Beira : ce sont des Européens, paraît-il, qui l’auraient tracé. J’eus l’idée d’envoyer Jones avec quelques hommes s’informer, à Port-Beira, de la possibilité de trouver du bétail. Le voyage devait durer de deux à trois jours, et il fut convenu avec mon envoyé qu’il viendrait me retrouver sur les bords du Poungoué, si toutefois je pouvais y arriver.
Après son départ, je m’occupai à Mahongo de chercher des porteurs jusqu’au Poungoué, afin d’alléger le chariot, où il ne restait plus que dix bœufs. Avec beaucoup de peine, et après d’interminables pourparlers, je trouvai vingt-huit porteurs, dont le salaire fut fixé à seize mètres de calicot par homme. Toutes les marchandises avaient été arrangées par mes soins, à Natal, en colis ou charges ne dépassant pas vingt-cinq kilogrammes ; j’avais pris cette précaution pour le cas où j’aurais à faire les transports à dos d’homme. Je n’eus donc qu’à sortir vingt-huit ballots du chariot, ce qui diminua son chargement de sept cents kilos : mais ce n’était pas encore suffisant. Nous avons ainsi, tant bien que mal, fait une étape, les hommes arrivant au campement trois ou quatre heures avant le chariot. Nous entrions en ce moment dans la région montagneuse ; le sol devenait de plus en plus accidenté, et, bien que suivant une vallée, il nous fallait, presque à chaque instant, user du levier. Nous passâmes ainsi dans le village de Tchikari, où je ne pus, malgré mes tentatives, augmenter le nombre de mes porteurs, et nous campâmes à Oukaranga.
On dit que les malheurs vont en troupe, et c’est assez vrai. Juste au moment où mes dix malheureux animaux ne
font avancer le chariot qu’à grand’peine, et où j’ai besoin de renforts, ma mauvaise chance n’attend pas que mes bœufs meurent de maladie : la voici, en effet, qui m’envoie un lion pour hâter leur fin.
Ce soir-là, en arrivant à Oukaranga, sur les rives de la Moussingazi, affluent du Poungoué, nous étions tous très fatigués : Smith, à peine convalescent, avait fait, avec les porteurs qu’il accompagnait, une étape de plus de vingt-quatre kilomètres en terrain montagneux ; Macaron, les conducteurs et moi, n’avions cessé de harceler les bœufs, de soulever les roues avec des leviers pesants, de courir en avant et en arrière pendant toute la journée, et il avait fait particulièrement chaud. Les bœufs ne pouvaient boire en face du campement, les bords de la rivière Moussingazi étant fort escarpés en cet endroit. Un des conducteurs les mena plus loin, à environ soixante mètres de nous, en remplacement de Macaron qui, par exception, s’était couché un peu malade. Mais, au lieu de surveiller les animaux, car la nuit tombait, le conducteur se mit luimême à prendre un bain, et il les laissa paître sur le bord et s’éloigner de lui au fur et à mesure qu’ils mangeaient.
Nous entendons tout à coup notre homme pousser de grands cris, ce pendant que les bœufs s’éparpillent de tous côtés. En arrivant à l’endroit d’où venait le bruit, j’aperçois un des animaux étendu dans une mare de sang, avec plusieurs blessures au cou et au poitrail. Son flanc était déchiré. Le noir nous raconta que, au moment où il s’y attendait le moins, un lion avait sauté à la gorge de la pauvre bête, l’avait terrassée et s’apprêtait à la dévorer quand ses cris déterminèrent le fauve à se retirer. Nous fîmes une battue avec des torches en paille, mais le lion avait disparu. Le bœuf mort fut distribué aux hommes. Quant à moi, je ne me souciai pas d’en manger, l’animal étant déjà fort affecté par des piqûres de tsé-tsé et
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
voué à une mort prochaine. J’avais eu d’abord l’intention d’en placer un quartier là où il était tombé et de me mettre à l’affût, sûr que le lion y reviendrait; mais j’étais si las de ma journée, si ennuyé de voir les choses aller tout de travers, je me sentais si peu le cœur à la chasse que je renonçai à mon projet.
A cinquante kilomètres à l’ouest de Oukaranga, se trouve le village de Massékessé, qui a été l’occasion de conflits très fâcheux entre la ce Chartered Company » et le gouvernement portugais. Je ne m’étendrai pas, et pour cause, sur les détails. Il me suffît de dire que les Anglais, après avoir admis le Manica comme limite des possessions portugaises, il y a quelques années, sont venus sur le territoire portugais au mépris des lois et des conventions internationales les plus élémentaires , et qu’ils ont conclu avec le chef du Manica, Oumtassa, un traité par lequel ce dernier leur donnait son territoire. Le Portugal a protesté et a voulu empêcher l’occupation du Manica, ce qui était absolument son droit.
Pour se mettre sur la défensive, le colonel Païva d’Andrada (un des explorateurs portugais les plus connus , dont je parlerai plus loin : il était alors directeur de la Compagnie de Mozambique) et Manoel Antonio da Souza, un des capitao-mor (1) les plus influents du district, se rendirent avec une force armée considérable chez le chef de Manica, afin de s’opposer à l’occupation anglaise. Comme la ce Chartered Company 35 n’était pas en état de combattre, elle ne trouva rien de mieux que de diriger une attaque par surprise sur le colonel Païva d’Andrada et le capitao-mor, lesquels, faits prisonniers dans leurs cases, furent conduits dans le Mashonaland, malgré leurs protestations fondées, malgré leur plainte sur la façon arbitraire
(1) C’est-à-dire commandant de district.
dont ils étaient traités. En arrivant à Fort-Salisbury, le major Forbes, qui commandait les forces de la « South Africa Company 5) , obtint des deux prisonniers l’engagement qu’ils rentreraient en Europe ; il les fit alors escorter avec beaucoup d’égards jusqu’au Cap, *où ils s’embarquèrent librement.
Pendant ce temps, les Anglais prenaient peu à peu possession de Massékessé, qui était, comme je l’ai su depuis, sur l’itinéraire d’un chemin de fer qu’ils projetaient alors et qui existe aujourd’hui. Je ne sais s’il est déjà mis en exploitation; mais quand il le sera, ce qui ne peut tarder, il constituera un débouché indispensable à l’Afrique du Sud pour arriver à la mer. Il a été continué sur une concession accordée par le gouvernement portugais, qui avait d’abord tenté d’en effectuer lui-même la construction ; mais la difficulté de se procurer la main-d’œuvre sur les lieux fit sombrer l’entreprise. Un Anglais, M. Paulin, la reprit ; mais il échoua après s’être buté aux mêmes difficultés. Enfin la « Chartered Company » s’en chargea, et, en prodiguant l’argent, en important la main-d’œuvre, elle finit pas mener la chose à bien. Cette ligne est connue sous le nom de chemin de fer du Poungoué, parce qu’elle part de la rivière de ce nom.
A Oukaranga, je trouvai encore quarante-sept hommes de bonne volonté, ce qui porta à soixante-quinze le nombre des porteurs et à mille huit cent soixante-dix kilogrammes l’allégement du chariot. En quittant le village, nous entrons dans les ramifications des monts Ouréré, dont les principaux pics sont les monts Maltera, Iniaoxo, Tchivavo. Vers midi, nous arrivons devant un obstacle à peu près infranchissable et tout à fait inattendu. C’est une muraille, ou plus exactement un ressaut de granit ayant à peu près soixante centimètres de hauteur coupé en biais et courant sur une étendue d’environ quatre ou cinq cents mètres
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
sur notre droite, où il finissait par atteindre jusqu’à soixante mètres d’élévation. Sur notre gauche, cette marche d’escalier se prolongeait jusqu’à la Moussingazi que nous continuons à longer. Que faire? Impossible de traverser la rivière : l’eau est profonde; le fond, parsemé de pierres énormes; la rive opposée, à pic. Il faut, ou monter l’escalier, ou retourner sur ses pas et faire deux ou trois jours de contremarche; il n’y avait pas d’hésitation à avoir. Essayons de franchir ce gradin. Pour cela, je fais décharger complètement le chariot et dételer les bœufs ; ensuite, mes soixante-quinze hommes portant littéralement la lourde machine sur leurs épaules la déposent sur le terrain audessus; ils la rechargent ensuite, les bœufs y sont attelés de nouveau, et le voyage continue. Mous étions alors à michemin entre le Poungoué et Oukaranga.
Il convient de dire que je comptais y arriver le lendemain. Depuis notre départ de Tchikari, la pluie nous accompagnait avec fidélité, ne nous quittant qu’à de rares intervalles ; nous étions trempés jusqu’aux os du matin au soir, ce qui était un agrément à ajouter aux autres.
Le soir, au coin du feu, il y eut une discussion très vive entre les conducteurs et deux ou trois des porteurs que j’avais engagés. Je n’avais pas cru devoir m’en mêler, supposant que, comme toutes les querelles d’indigènes, celle-ci finirait de soi-même : d’habitude, en pareil cas, les noirs marchent l’un sur l’autre avec des yeux formidables, les poings crispés : un nouveau venu croirait qu’ils vont se dévorer tout vivants. Il n’en est rien, ils retournent tranquillement s’asseoir, continuant à se maltraiter à coups de langue ; les choses ne se passent guère autrement, sauf quand ils sont ivres : ils se portent alors des coups très graves avec tout ce qui leur tombe sous la mafti. Ce soirlà, la querelle dégénéra en rixe, et, avant que je pusse m’y apposer, un des Zoulous donna à un de mes conducteurs
un violent coup de sagaie : l’arme disparut dans la poitrine du blessé, qui s’affaissa mourant.
Je pris une carabine, et, visant le meurtrier, j’allais presser sur la détente, lorsqu’il me vit, fit un saut de côté et, fuyant à toutes jambes, disparut dans l’obscurité; je tirai, mais sans résultat. Ses camarades dirent que j’aurais dû le tuer, car ce n’était pas la première fois qu’il lavait, sans raison, sa sagaie dans le sang d’un frère. Il ne reparut jamais, sachant bien le sort qui l’attendait.
Le blessé mourut au bout de quelques minutes, ayant été touché au cœur. Je fis enterrer ce malheureux le soir même à quelques mètres du camp. Il nous avait accompagnés depuis Prétoria et avait aidé à l’entreprise avec toute la bonne volonté dont il était capable. Quelques jours auparavant, il se réjouissait avec ses compagnons de rentrer dans son pays à l’issue de l’expédition, ma promesse étant de les rapatrier dès notre arrivée au Zambèze.
Le lendemain, nous arrivions à Bomova, sur le bord du Poungoué, à environ trois jours et demi de marche de la mer. A mon grand étonnement, j’y retrouvai Jones avec deux Anglais inconnus et environ cent quatre-vingts porteurs. Voici le résultat de la mission que j’avais confiée à mon compagnon : à Port-Beira, on lu} avait assuré qu’il ne trouverait pas une tête de bétail à une lieue à la ronde, et que les approvisionnements de viande vendus aux navires atteignaient des prix fabuleux. L’ayant entendu raconter que notre chariot se trouvait en détresse, faute de bœufs, à peu de distance, deux ingénieurs anglais qui se rendaient à Massékessé lui avaient proposé de nous l’acheter, puisqu’il nous était désormais inutile et qu’ils en avaient, eux, grand besoin : ils attendaient du Natal vingtquatre paires de bœufs, ce qui devait les mettre en mesure d’en tirer parti. Sur l’objection de mon compagnon, qui demandait ce que le chargement deviendrait, ils propo-
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
sèrent de lui prêter les hommes nécessaires an transport de Bomora à Port-Beira. La conclusion de leur conversation fut qu’ils viendraient me voir pour apprendre ce que je déciderais, et ils avaient amené les hommes pour le cas où j’accepterais leur proposition.
Ma situation était des plus embarrassantes : j’étais peiné outre mesure de ne pouvoir terminer un voyage qui avait été si bien commencé et mené, somme toute, aux quatre cinquièmes du parcours total. La difficulté de trouver des porteurs dans le pays était connue : tout le monde amenait, comme les deux ingénieurs, des travailleurs du Sud. J’avais moi-même eu beaucoup de peine à obtenir soixantequinze hommes pour un trajet de cinquante ou soixante kilomètres, c’est-à-dire à peu près deux jours. Quant à mes bœufs, il en restait juste cinq le jour de mon arrivée à Bomora, et il en mourut encore un le soir. Que faire? Après y avoir bien réfléchi, je me décidai à me rendre par mer à Quilimane.
Je me consolai en pensant qu’il n’y a que trente-six heures de traversée de Port-Beira au Zambèze, et que je pouvais me considérer comme ayant réussi, puisque j’étais dans la bonne direction et que Séna se trouvait à peine à deux cent cinquante kilomètres au nord -nord -est de Bomora. Le parcours fait par l’expédition était, à l’arrivée au Poungoué, de près de onze cents kilomètres, hérissé de difficultés pour un chariot à bœufs. C’est le seul voyage de ce genre qui ait été fait dans le pays de Gaza, quoique de nombreux explorateurs portugais aient parcouru cette région avant moi.
J’acceptai donc de vendre aux ingénieurs anglais le chariot et les quatre derniers bœufs : deux d’entre eux n’avaient évidemment pas été piqués, puisqu’ils étaient en parfait état de santé, ainsi que celui que j’avais obtenu dans le cours du voyage. Le prix qu’ils m’en donnèrent
me remboursa de Tâchât total de Tattelage et du chariot à Pretoria.
Ne voulant pas perdre de temps, je partis le lendemain matin, n’étant resté que vingt-quatre heures à Bomora. Macaron et les conducteurs avaient l’air tout ahuris de n’avoir plus de chariot à conduire, ni de bœufs à fouetter. J’étais pressé maintenant d’arriver à Port-Beira, à cause du vapeur qui y était attendu allant à Quilimane et que je ne voulais pas manquer; aussi faisions-nous de fortes étapes : de trente-cinq à quarante kilomètres.
Le Poungoué, Arouangoua do Sul ou Soungoué, prend sa source dans les montagnes du Manica et se jette dans l’océan Indien en suivant une ligne d’abord nord-ouest sud-est, puis nord-nord-ouest sud-sud-est. Sa largeur moyenne 11e dépasse pas deux cent cinquante mètres ; ses rives sont escarpées et son lit est pierreux dans la région montagneuse; plus au sud, il charrie des sables, et ses bords, moins accidentés, sont en pente plus douce. A son approche de la 111er, il court dans la vase sur une longueur de quelques milles, et, avant de se jeter dans la petite baie de Massanssani, il s’épanche à droite et à gauche dans des marécages couverts de palétuviers (1) et de hautes herbes. La profondeur du Poungoué ne doit le rendre navigable pour les embarcations qu’à peu de distance de son embouchure.
Il reçoit dans sa route de nombreux affluents, dont les principaux sont : sur la rive droite, les Condé, Sikoué, Moussingazi, Soungouzé, Moussatono, Mokambézi, Mouloutchira, Monda; sur la rive gauche, les Iniassonia, Tchitova et Mouazi qui se fondent ensemble, Voundouzi, Ourema ou Makaia, ou ïniabouco, ou Moudinguidingui.
Après avoir reçu la Mokambézi, le Poungoué se sépare
(l) Rizop/iora.
A TRAVERS LAFRIQUE CENTRALE.
en deux branches qui se rejoignent à quarante-huit kilomètres plus loin, laissant au milieu d’elles une île, appelée Manangora, qui ne m’a pas semblé habitée.
Les principaux villages dans le voisinage ou sur les bords du Poungoué sont, au sud de Bomora, Mkaka, Sarmento, Ougando, Niamboio, Mapanda, Tchinago, Neves Ferreira, Tchoumpounga, Inhamboi.
Avant de quitter le pays de Gaza, je récapitulerai en quelques mots ce que je sais de son histoire, de ses limites géographiques et des itinéraires des voyageurs qui l’ont traversé.
Ce pays est limité, au nord, par la rive droite du Poungoué; au sud, par la rive gauche de la rivière Mapouta; à l’est, par l’océan Indien ou canal de Mozambique; au sud-ouest, par la chaîne des Libombos ; à l’ouest, par le pays des Makalakas (1) et le cours supérieur de la Sabi. Sa situation géographique peut être à peu près définie de la façon suivante : entre le 19° et le 27° de latitude sud et entre le 30° et 33° 30' de longitude est de Paris.
L’hydrographie du pays de Gaza est assez abondante et bien distribuée en raison de la pente générale que suit le pays de l’ouest à l’est, l’altitude moyenne des vallées sur la limite occidentale atteignant une moyenne de quatre cent vingt mètres, tandis que la côte ou limite orientale est basse et au niveau de la mer, à quelques exceptions près : on ne la voit du large que lorsqu’on est sur le point d’arriver. Les grands cours d’eau qui baignent le pays de Gaza sont : le Poungoué, la Sabi et le Limpopo; les autres, moins importants, sont : la Buzi, la Mapouta, le Tembé, le
(1) Je mentionne pour mémoire que certains voyageurs, entre autres M. Buch, prétendent que ce nom n’a pas de raison d’être, et que c’est à tort que l’on appelle ainsi cette branche des Zoulous. Je ne peux discuter ce point, n’ayant pas visité lesdits Makalakas.
Ouro, Inhampalella, la rivière d’Inhambane, la Gounoungoza, Ou Louiz, Zavora, et une foule d’autres pour lesquels je n’ai pu obtenir de noms. Je n’ai cité, bien entendu, que les cours d’eau qui se rendent directement à la mer, et non leurs affluents. Il faut ajouter que bon nombre de ruisseaux ou petites rivières sont à sec pendant buit ou dix mois de l’année, leurs eaux ne provenant que du débordement des grands cours d’eau ou de l’abondance des pluies tombées.
Les montagnes principales sont : au nord, celles du Manica et du pays du Barué, les monts Ouréré, la chaîne du Chama-Chama ou Zinhombo; au sud, les monts Libombos. Sauf dans le voisinage de ces élévations, le terrain est généralement plat ; sablonneux près des côtes et sur le bord des rivières, il est dur et pierreux dans les autres endroits ; vers les limites ouest, on peut remarquer que le terrain, quoique relativement plat, présente de nombreuses ondulations qui sont de peu d’importance comme élévation, mais assez étendues.
La végétation est partout très fournie ; les grands végétaux sont rares, sauf auprès des cours d’eau ou dans leur voisinage immédiat. L’arbre qui compose les deux tiers des forêts basses est le bauhinia, que Livingstone appelle mopané. Il signale dans le Bécliuanaland des parasites comestibles que je n’y ai pas remarqués. Je ne puis, d’ailleurs, rien dire de la flore ni de la faune, étant passé par là en hiver, au moment où tout jaunit, où les feuilles tombent et où les oiseaux se taisent. Je reviendrai sur ce chapitre plus loin, apropos du Zambèze, où faune et flore doivent être sensiblement ce qu’ils sont dans les pays environnants.
L’histoire politique du pays de Gaza est assez obscure dans les débuts, comme, en général, celle de tous ces pays non encore civilisés. J’ai déjà parlé du Monomotapa, qui composait aux temps anciens une partie du territoire.
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
A peu près vers la fin du siècle dernier, le reste était sans doute habité par des tribus de la race bantou ou branche de l’ancienne Cafrerie. Le démembrement du territoire qui s’étend du pays de Gaza au Cap avait déjà eu lieu. J’ai parlé d’un homme puissant qui peut être regardé comme le chef du pays à cette époque. C’est Tchaka, le grand conquérant cafre-zoulou. Tchaka et ses tribus occupaient l’ancienne Cafrerie proprement dite. Un autre chef, Mosilikatsé, à la suite d’une défaite subie de la part de Tchaka, remonta vers le nord-ouest et s’établit dans le pays qui s’appelle aujourd’hui le Matabélé. Un autre encore, Sochangaré, s’en alla vers le nord et s’établit dans la partie connue sous le nom de pays de Gaza. 11 est à supposer que, avant l’arrivée des Cafres-Zoulous, qui étaient en grand nombre, le territoire était habité par des aborigènes qui ont, aujourd’hui, complètement disparu, probablement fondus dans la race de leurs conquérants.
Quand Sochangaré laissa le royaume de Gaza à son fils Oumzila (dont le nom sert quelquefois aujourd’hui à désigner le pays), il était tout-puissant; il avait obtenu de la plupart des habitants une soumission de bonne volonté, et son pouvoir s’étendait alors aux limites que j’ai données plus haut. A la mort de Oumzila, son fils Oumdoungazoué lui succéda; c’est lui qui s’appelle également Goungouniana. C’est surtout sous ce dernier nom qu’il est connu chez les Zoulous. Voilà à peu près tout ce que j’ai pu savoir sur le passé indigène.
Quant à l’histoire de la conquête et de l’occupation portugaise du pays de Gaza et de toute la province de Mozambique, on peut la retracer comme suit :
Chacune des villes du littoral a été découverte et annexée séparément aux possessions portugaises. Les trois villes principales modernes du pays de Gaza sont : Sofalla,
Inhambane et Lourenzo-Marquez, qui donnent leur nom à trois grands districts actuels.
Sofalla fut découverte vers 1502; en 1505, Gonçalo Vaz de Goez fut envoyé de Mombaça avec une expédition et prit possession de la ville. Son successeur, Péro de Nhaya, fut le premier gouverneur de la nouvelle colonie et commença la construction d’une grande forteresse, San Gaetano, dont il ne reste plus aujourd’hui que des vestiges. Ruinée aussi est la ville, importante, au dire des historiens, que les Portugais édifièrent à cette époque et qui consistait principalement en vastes constructions aux murs épais, offrant l’air et la fraîcheur nécessaires dans ces climats. Aujourd’hui, on ne voit à Sofalla, au lieu de l’ancienne cité, que quelques maisons en bois couvertes de paille et à peine une ou deux bâtisses en pierre ou brique. L’emplacement de ces constructions n’est d’ailleurs pas exactement celui qu’occupait la vieille ville. La cité nouvelle date de 1764. Dans la forteresse ou du moins dans la nouvelle construction qui lui a succédé, il y a une petite chapelle où on peut voir une pierre tumulaire portant en caractères romains le nom de Simao de Miranda e Azevedo, commandant de la forteresse, mort en 1555.
Le district de Sofalla comprend plusieurs îles : Chiloane, qui est la résidence du gouverneur et de l’administration du district, Santa Carolina ou la petite Bazarouto, la grande Bazarouto, Benguéroua, Tchijiné ou Magarouké e Bango. Les baies principales sont celles de Massanzané, Mromone et Bazarouto.
Les principaux promontoires sont Au nombre de trois : les caps Machanka, Bazarouto et Saint-Sébastien.
Les chefs indigènes, pour la plupart encore tributaires de Goungouniana, sont : Matondo, Mocambe, Marrombissané, Tchibano, Chicacha, Eskangara, Bamba, ïnha-
204 A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
gonde, Macounia, Machémé, Palou, Chicovo, Macambinia.
Les principales productions du pays en dehors des richesses minières sont le riz, le tabac, le blé et quelques autres céréales.
Le commerce du district est presque mort. Aujourd’hui, le chiffre des recettes de la douane n’excède pas une moyenne de 8 ou 9,000 francs, tandis que le chiffre des dépenses du gouvernement en dépasse 50,000.
Les Portugais découvrirent, en 1498, la ville d’Otongoué, capitale du petit royaume d’Inhambane; mais ils ne s’y établirent que cinquante ans plus tard. Le roi d’Inhambane se convertit à la religion catholique et fut baptisé en 1560 par le Père Gonçalo da Silveira dont j’ai parlé à propos de Zimbaoé. La ville (qui s’appelle maintenant Inhambane) reçut ses registres par décret royal du 9 mai 1761, et la population blanche augmenta jusqu’à atteindre sept cents âmes. En 1834, à la suite d’une guerre sanglante entre Portugais et Cafres, un tiers des habitants fut massacré. Aujourd’hui, il y reste fort peu d’Européens, une ou deux factoreries et quelques traitants, une batterie d’artillerie et une église.
La ville est située sur la rive droite de la rivière d’Inhambane; un wharf ou appontement se prolonge sur la baie pour faciliter les débarquements de navires. Cette rivière fut nommée Rio do Cobre ou do Reis par Vasco de Gama, qui la découvrit le 10 janvier 1498 et qui donna au pays environnant le nom de Terra da Boa Gente (Terre des Ronnes Gens) . La baie d’Inhambane est navigable pour les navires ne calant pas plus de quatre mètres ; elle est terminée au sud par le petit cap de Burra Verdadeira, sur lequel est un phare à feu blanc.
Il existe dans le district d’Inhambane plusieurs lacs ou lagunes qui sont : Inhametanga, Nitenvou, Pocléla, Nianvou. Près de la ville, comme en général de toutes celles
de la province de Mozambique, il y a des marécages qui rendent le climat meurtrier pour les Européens.
Les promontoires, peu importants, sont la pointe de Burra Verdadeira, au sud de la baie, celle de Lagingalinga au nord et Burra Falsa.
Les chefs indigènes tributaires du Portugal sont : Zavaba, Mokoumbi, Igouana, Mokoumba, Guilloundou, Fervéla, Mokoumbana, ïniamoulala.
Quoique un peu plus considérable que celui du district de Sofalla, le commerce est encore bien faible. Il consiste uniquement en produits agricoles de même nature que dans le département voisin, plus le coprah, ou résidu de la noix de coco, le sésame etForchille (espèce d’algue marine). Les recettes des douanes donnent actuellement près de 200,000 francs, qui sont mangés en grande partie, sinon en totalité, par les frais d’administration civile et militaire.
Lourenzo-Marquez porte le nom du navigateur portugais qui le découvrit en 1544 et sur la demande duquel don Juan III ordonna au vice-roi des Indes de mettre un navire de petit tonnage à sa disposition afin de servir à l’exploration des rivières et fleuves de peu de profondeur.
On appelle Lagoa, Formosa ou Boa Morte, la baie de Lourenzo-Marquez ; les Anglais la désignent sous le nom de Delagoa-Bay. On trouve dans les Mémoires de Xavier Botello un passage où il dit que Lourenzo-Marquez était non un navigateur, mais un traitant portugais. Il y a des doutes même dans les ouvrages complets sur l’origine de ce nom; en tout cas, c’est celui qui fut donné à la baie appelée Boa Morte par les anciens navigateurs. Le golfe de Lourenzo-Marquez est, parmi ceux de la province de Mozambique, un des plus grands et des plus confortables pour les navires ; il contient l’embouchure de six ou sept cours d’eau.
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
Le 21 janvier 1875, le maréchal Mac Mahon, président de la République française, fut appelé à juger comme arbitre les contestations de l’Angleterre et du Portugal, en ce qui concernait les territoires du sud de la baie et la délimitation sud actuelle de la province de Mozambique. Aux termes d’un traité passé en 1869, le territoire nordest du Transvaal , où était autrefois le chef Moussouaté , fut cédé aux Boers par le Portugal. Ce dernier eut à le regretter, car, à peine six ans plus tard, les Boers découvraient dans leur nouvelle acquisition les mines d’or de Mac Mac, de Pilgrin’s rect, de Spites Kop, de Kaap et du Moodies Reef, qui prospèrent aujourd’hui et donnent des résultats surprenants. Mieux vaudrait dire plutôt qu’on les a redécouvertes, car plusieurs d’entre elles n’ont rien de nouveau : elles avaient été déjà exploitées anciennement par les Portugais ; on a trouvé dans les mines des galeries indiquant ces travaux ; mais elles avaient été abandonnées et elles étaient tombées dans l’oubli.
Les principales lies du district de Lourenzo-Marquez sont celle des Éléphants, la petite et la grande Chefîna, Renguelena et Iniaca. Il y a un cap, celui d’Inhaca.
La ville de Lourenzo-Marquez est peut-être, de toutes les localités de la province, celle dont le commerce est le plus considérable; aussi la ville s’en est-elle ressentie et a-t-elle augmenté considérablement depuis quelques années. Sa population dépasse aujourd’hui quarante mille âmes, dont près de deux mille Européens. Des fortifications font le tour de la ville et sont garnies par cinq batteries d’artillerie. Un bataillon de chasseurs à pied tient garnison dans un fort construit de 1780 à 1787 par ordre du roi don José. Il y a une église, un hôpital, une poudrière, des écoles, sept ou huit factoreries de diverses nationalités, un jardin public, des édifices pour la chambre municipale, le télégraphe, etc.
Les produits indigènes sont le manioc, le sorgho, le riz, le tabac, les arachides, le maïs, le millet, les jujubes et divers autres fruits. L’importance des transactions réside surtout dans l’importation et la vente des produits européens, les industries locales manquant totalement. De plus, le Transvaal a pour débouchés Natal et Lourenzo- Marquez, et les Boers viennent s’y approvisionner chaque année, apportant sur le marché une agitation considérable .
La moyenne des droits de douane, qui a toujours été en augmentant depuis quelques années, donne actuellement à peu près les résultats suivants : importation, près de 2,533,000 francs ; exportation, 675,000 francs. Le district de Lourenzo-Marquez est le seul qui rapporte quelque chose à la province de Mozambique.
Tels sont les trois districts qui composent actuellement le territoire qui porte le nom de pays de Gaza. Afin d’en compléter la description succincte, il me reste à dire quelques mots du Manica, qui le borne au nord et le relie au Zambèze. J’ai déjà parlé brièvement des derniers différends qui eurent lieu entre Anglais et Portugais au sujet du sud-ouest du Manica. La frontière entre les deux pays a été reculée vers l’est, mais il reste encore au Portugal la plus grande partie de ce riche pays, qui, s’il sait en tirer parti, lui fera vite oublier la perte de Massékessé.
Le Manica s’étend entre le Zambèze au nord et le Poungoué au sud, entre l’Océan à l’est et le Mashonaland à l’ouest. Il comprend une population très nombreuse et possède de grandes ressources, non seulement au point de vue minier, mais encore grâce à la richesse de son sol.
Le pays de Manica forme le district du même nom depuis un décret du 14 juin 1884; il est administré par un gouverneur et possède une garnison. La ville de Séna et ses environs formaient autrefois un district à part qui
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
fut ensuite fondu dans celui du Manica (11 février 1886), et c’est ainsi que ce dernier atteint le Zambèze.
Les principales rivières qui l’arrosent sont la Louia, la Mazoé, l’Aroénia, la Revoué (affluent de la Buzi), le P o engoué, le Macouroumadzi, la Moupa, le Sangadzi, l’Inhansonia, la Lumbé et le Moussapa. J’aurai occasion de citer et de décrire succinctement ces rivières en parlant du Zambèze, où elles se jettent à peu près toutes.
Les élévations principales sont les monts Ouréré (1,100 et 780 mètres), de Manica (190 et 750), Chamanimani (1,400), Gorongoza (410).
Quelques souvenirs du passé marquent l’emplacement de l’ancienne ville de Manica, qui a aujourd’hui disparu; on y voit les ruines de plusieurs anciennes forteresses portugaises, des vestiges de vieilles constructions européennes. Autrefois, paraît-il, une foire très importante se tenait une fois par an à Manica, où accouraient de très loin tous les traitants de la côte ; on y échangeait des quantités considérables d’ivoire et de poudre d’or contre les produits de la civilisation de l’époque. L’endroit où se tenait ce marché portait le nom de Chuame de Massékessé : il avait près de quatre kilomètres de circonférence.
La capitale du district est actuellement à Gouveia, au pied des monts Gorongoza, dans une position plus centrale.
Le colonel Païva d’Andrada est l’homme qui, dans son pays, a fait le plus pour le Manica ; il a tenté à plusieurs reprises d’y créer des débouchés et d’en mettre en exploitation les richesses minières, mais ses entreprises, dignes d’un meilleur sort, n’ont jamais été couronnées d’un plein succès.
Avant de quitter le pays de Gaza pour conduire le lecteur plus au nord, en suivant le cours de mon long itinéraire, il me reste à parler des voyageurs portugais, les seuls qui aient étudié ce pays et rapporté sur sa géographie quelques données exactes.
Le colonel Païva d’Andrada, à diverses reprises, a sillonné tout le pays de Manica jusqu’à Goungouniana. Cardozo, en 1883, partit de Sofalla se rendant à Goungouniana; puis, revenant vers la côte et passant la Sabi, il longea le littoral jusqu’à Inbambane. Montanha et Teixeza, partis d’ Inbambane vers l’ouest et longeant le Limpopo, sont entrés dans le Zoutpansberg, qui appartient aujourd’hui au Transvaal.
Je rappellerai, pour compléter cette étude sommaire, que mon itinéraire à travers le pays de Gaza a coupé le territoire entier dans sa plus grande longueur, suivant une direction sud-sud-ouest nord-nord-est, à partir de la rivière des Eléphants, dans le district deLourenzo-Marquez, jusqu’au Poungoué, sur les confins du Manica, et que j’ai pu reconnaître sur mon chemin la presque totalité des cours d’eau que la pente naturelle du terrain de l’ouest à l’est faisait passer en travers de ma route. J’ai noté avec soin la plupart des chaînes de montagnes, et, par des observations astronomiques régulières, j’ai déterminé les principaux points de repère qui ont servi à la rédaction de la carte jointe à mon travail.
Je reprends maintenant mon récit pour en finir avec la première partie de mon voyage.
Le 25 juin 1891 au matin, j’arrivais à Port-Beira à travers les monts Ourérés, en longeant le Poungoué. Un petit vapeur anglais était sur rade, se mettant en route à midi pour le Tchindi et Quilimane. Je m’embarquai immédiatement avec tous mes colis et mes hommes, à l’exception de Smith, qui était de nouveau si accablé par la fièvre que je résolus de le renvoyer en Angleterre. Quilimane étant une des villes les plus malsaines de la côte, son état, loin de s’y améliorer, n’aurait pu que s’y aggraver. 11 fut décidé qu’il s’embarquerait sur un vapeur qu’on attendait le lendemain pour le Sud, et qu’il se rendrait à Natal et de là au
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
Cap, avec une lettre de recommandation que j’obtins pour lui de l’agent de la Compagnie, afin qu’on le soignât et qu’on le traitât comme le méritait son état de faiblesse (1).
Nous quittâmes Port-Beira le même jour, faisant route pour les bouches du Zambèze. A cette époque, Port-Beira consistait en une langue de sable avec deux ou trois baraques et autant de tentes, sur le bord d’un petit golfe entouré de marécages couverts de palétuviers. Une ville véritable s’y est, parait-il, élevée depuis.
Nous débarquâmes à Quilimane quarante heures après, le 27 juin 1891, après avoir, la nuit précédente, passé le Tchindi (2).
(1) J’ai appris un an plus tard que notre malheureux compagnon était mort en arrivant à Lourenzo-Marquez.
(2) Une des bouches du Zambèze. (Voir plus loin, page 238.)