‹ Du Cap au lac NyassaChapitre 19 sur 46 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Quilimane. — Notre hôtel. — Les environs. — Le Rio dos Rons Signaes. — Aspect de la ville. — La découverte du Tchindi. — Rendement des douanes. — Départ de Macaron.

Nous étions entrés dans la baie de Quilimane par une de ces belles journées, comme on en voit seulement sous les latitudes des tropiques. Un soleil torride éclairait encore obliquement les constructions blanchies à la chaux et donnait à la ville un air gai et heureux. Une grosse agitation • animait les quais, et, de notre vapeur, resté à cent cinquante mètres au large, nous voyions une foule au travail devant les factoreries et la douane.

A deux heures de F après-midi, nous étions installés dans un local portant le titre pompeux d 'Hôtel colonial, mais qui, hélas! ne méritait même pas le nom d’auberge. Néanmoins, tout sales et tout désordonnés que fussent l’installation et le service, je ne cache pas le plaisir que j’eus à me retrouver sous un toit et à coucher dans un lit entre quatre murs, après deux mois de plein air et de sommeil en gendarme, comme on dit vulgairement pour indiquer qu’on ne repose qu’à moitié, et qu’on se tient toujours sur le qui-vive, prêt contre le danger ou l’inconnu.

Il ne faut pas croire pourtant que les lits de l’hôtel fussent moelleux ou confortables : une planche couverte d’un matelas de paille épais d’un doigt, des draps d’une

couleur douteuse et une moustiquaire où, selon l’expression du régiment, un grand jour se prépare, parce qu’il y a force petits trous. Au bout de deux ou trois jours, je commençais à regretter ma natte entre le ciel et la terre, car dans mon lit ce ciel était peuplé de myriades de moustiques au dard pénétrant, et la terre d’un non moins grand nombre de punaises bien plus féroces et entreprenantes que les lions du pays de Gaza.

La nourriture me sembla délicieuse pendant les premiers jours à cause du contraste, mais je m’aperçus qu’il en était de la table comme du lit.

II est étrange de constater l’attrait que la vie libre d’Afrique exerce sur l’Européen; quand il en a essayé et... qu’il n’en est pas mort, il conserve une véritable passion pour elle, et, de retour chez lui et au milieu des siens, il ne peut s’empêcher de la regretter, en dépit des avantages qu’offre l’ Europe sous tous les rapports. J’ai éprouvé cette sensation 'chaque fois qu’après un de mes voyages je suis revenu dans ma famille, ou même seulement là où commence la civilisation. Je ne pouvais me défendre de penser sans cesse à mes grandes plaines giboyeuses, aux forêts sans fin, au beau soleil éblouissant, à la liberté de respirer et de vivre à ma guise, de me déplacer au gré de ma fantaisie. Je ne suis pourtant pas poète du tout : au contraire, je m’empresse de l’avouer. Après tout, la passion de la chasse est peut-être pour beaucoup dans mes sentiments. Quoi qu’il en soit, mon compagnon et moi étions du même avis, et, trois jours après notre arrivée à Quilimane, nous ne pensions qu’à une chose : nous en aller au plus vite.

Après le règlement des formalités nécessaires- avec la douane, il ne nous restait rien à faire. Nous avions visité la ville en détail; j’avais présenté au gouverneur mes lettres de recommandation de Lisbonne, lesquelles me

valurent l’accueil le plus aimable et un laissez-passer général s’adressant aux gouverneurs de district et aux postes de douane du Zambèze. Mais l’expédition ne pouvait être prête à remonter le fleuve avant une quinzaine, bien qu’on m’eût envoyé à Quilimane une grande embarcation en tôle d’acier dont le montage et la peinture à neuf étaient terminés.

Le gouverneur de Quilimane m’avait avisé que les territoires au nord du Zambèze étaient peuplés de rebelles, qui avaient massacré, trois ans auparavant, une expédition portugaise de cent cinquante hommes ; aussi se refusait-il à prendre la responsabilité des suites de mon voyage si je traversais ces territoires, quoiqu’ils fussent politiquement sous l’influence portugaise.

Voulant avoir avec moi quelques hommes armés qui fussent en même temps des auxiliaires, je télégraphiai à Zanzibar, le jour même de mon entrevue avec le gouverneur, à une personne qui devait me fournir, le cas échéant, un certain nombre d’Arabes. Le cas avait été prévu à Londres, et on devait tenir trente hommes prêts si je les jugeais nécessaires. Le télégraphe n’allant que jusqu’à Mozambique, j’avais été obligé d’envoyer la dépêche par vapeur à la capitale de la province.

Gomme Quilimane est on ne peut plus malsain, je décidai d’aller planter ma tente sur le bord du Zambèze et d’y attendre l’arrivée des Arabes. Il y a des vapeurs deux ou trois fois par semaine le long de la côte ; ils ne pouvaient tarder beaucoup, et mon correspondant de Quilimane, après leur avoir remis des carabines Martini, venues de Natal, devait les envoyer immédiatement au Chindi, afin qu’ils prissent passage sur un des petits vapeurs de la Compagnie de ce African Lakes » pour me rejoindre au plus vite.

Quant à nous, à cause de nos nombreux colis et des

pirogues qu’ils nécessitaient, notre passage par la rivière Quaqua devait durer au moins dix à douze jours, ce qui donnerait aux Arabes une bonne avance.

J’achetai une seconde embarcation en bois, presque neuve, pouvant porter une tonne et demie.

Après avoir engagé une équipe de quatorze pagayeurs et deux chefs canotiers pour chacune de nos embarcations jusqu’à Tête, je partis de Quilimane le 3 au soir afin de profiter de la marée montante.

Avant de quitter cette ville, j’ajouterai quelques mots sur sa situation et son histoire.

Le 25 janvier 1498, Vasco de Gaina découvrait l’embouchure de la rivière de Quilimane et la localité du même nom, qui était alors un petit village d’indigènes situé sur la rive gauche. Il appela la rivière Rio dos Bons Signaes.

A l’exception d’une factorerie portugaise datant de 1544, la ville resta à peu près inconnue jusqu’en 1763, date où elle prit le nom de S. Martinho de Quelimane. Le commerce s’y développa rapidement, parce qu’elle était, à cette époque, et elle est d’ailleurs restée jusqu’à nos jours, le seul débouché naturel du Zambèze. Les Portugais s’y établirent en grand nombre, et une ville importante se forma en peu de temps à la place du village. Aujourd’hui, sa prospérité va en déclinant, et ce port a beaucoup perdu depuis cinquante ans.

Les maisons sont bâties en briques, n’ayant, pour la plupart, qu’un rez-de-chaussée surélevé d’un mètre en moyenne au-dessus du sol, des murs épais, des appartements vastes et frais, un carrelage en briques. Elles sont couvertes en tuiles ou en ardoises; les plus modernes, en zinc. Sur le devant des maisons ancien style, s’élève un petit pavillon qui sert de perron en même temps que de véranda et par lequel on accède dans l’habitation par deux ou trois marches. C’est sous ce petit pavillon que

les Portugais ont l’habitude de se réunir après le coucher du soleil, pour profiter de la fraîcheur du soir. La plupart des habitations ont autour d’elles, ou tout au moins sur le devant, des jardinets assez propres où, à défaut de fleurs, on fait pousser des légumes, ce qui est beaucoup plus pratique. Dans certains endroits, le propriétaire, plus soigneux, y rassemble des géraniums, des reines-marguerites, des grenadiers, des papayers, quelques rosiers qui ornent fort bien et sont d’un aspect plaisant vers la rue.

Cette dernière est, la plupart du temps, composée de deux trottoirs qui longent, sans séparation aucune, les jardins bordant la façade des maisons. Personne n’empiète sur les plates-bandes. Le milieu de la chaussée reste sablonneux, et l’absence complète de véhicules et de chevaux ne rend pas nécessaires d’autres travaux de voirie.

Le moyen de locomotion favori est la machilla, dont on rencontre un grand nombre dans les rues. La ce machilla » est composée d’une plate-forme suspendue par quatre chaînes à une perche que quatre hommes portent sur leurs épaules. La longueur des chaînes est telle que la plate-forme est à peine à trente centimètres du sol et qu’on avale ainsi à profusion la poussière soulevée par les pieds des porteurs. On s’assied à même sur cette planche, généralement à claire-voie; elle est, dans ce cas, pourvue d’un dossier, et les jambes sont étendues. Dans un autre modèle est fixé un petit fauteuil sur lequel on s’assied. Le tout est protégé contre les ardeurs du soleil par une tente à parements dentelés qui varie de couleur au goût du propriétaire. Le comble de l’élégance est d’avoir le bambouperche couvert d’une peau de zèbre, les quatre hommes ayant un costume semblable.

Ce véhicule est usité, avec peu de modifications, dans la province d’Angola, sur la côte occidentale.

Les caractères particuliers de Quilimane sont une grosse chaleur, des soirées très agréables et un climat des plus malsains. La ville est entourée de marécages tour à tour inondés et desséchés, dont les émanations sont fort dangereuses. Les indigènes en profitent pour cultiver du riz en grande quantité. Des plantations de cocotiers forment un fond agréable à F œil, comme l’est, d’ailleurs, tout l’ensemble de la ville, dont les rues sont plantées d’arbres, quelques-uns très grands et très vieux.

Les principales constructions sont l’habitation du gouverneur, qui occupe l’extrémité de la rue principale, l’église, grande et fort simple, les cantonnements destinés aux troupes, qui se trouvent à quelques centaines de mètres des dernières maisons, l’hôpital militaire, la douane et les postes, le télégraphe, plusieurs factoreries, dont trois françaises, trois allemandes, une hollandaise et une anglaise.

J’ai déjà parlé de l’hôtel (1). Quant aux habitants, ils sont tous très affables et obligeants, comme d’ailleurs tous les Portugais que j’ai rencontrés dans le pays, ouvrant leur maison et leur table à ceux mêmes qui les maltraitent par leurs paroles et leurs écrits, ce que beaucoup de gens n’auraient pas la charité de faire.

Le port naturel, formé par l’embouchure de la rivière, est navigable pour les grands vapeurs, mais ils ne peuvent se mettre à quai. Aussi plusieurs appontements ou wharfs, la plupart en pierre, s’avancent-ils à une cinquantaine de mètres pour faciliter les débarquements. Il y a toujours dans le port un grand nombre de boutres à l’aspect bizarre avec leur arrière élevé et leur proue basse. Ils viennent directement des Indes, du golfe Persique et de Zanzibar

(1) Depuis mon passage, il s’est créé un hôtel très convenable, Y Hôtel français, qui appartient à un de nos compatriotes.

avec des capitaines et des équipages arabes. D’autres font des voyages entre Madagascar, Maurice et la côte de Mozambique.

La baie de Quilimane a environ six ou sept cents mètres de largeur. (A ce propos, j’ai remarqué que, dans la région, les distances sont assez difficiles à apprécier, toutes les terres étant au niveau de l’eau, quand elles ne sont pas plus basses. Il n’y a aucune élévation, aucune éminence nulle part.)

Le golfe est terminé au nord-est par une pointe de terre, le cap Tangalane, où existent un petit phare à feu blanc visible à environ dix milles et une station télégraphique qui transmet à Quilimane les nouvelles du large.

La barre de Quilimane est peu dangereuse, mais elle ne doit être passée qu’aux heures de haute marée.

A environ un mille et demi à l’ouest de la ville commence le Rio dos Bons Signaes proprement dit; sa largeur est alors considérable : de trois à quatre cents mètres. Il ne prend le nom de Kouakoua que trente kilomètres plus loin, à Magroumba. Les abords de la rivière, une grande partie du golfe et les marécages des environs sont couverts de palétuviers. Cet arbre se trouve toujours dans les endroits très malsains, et sa présence indique à l’Européen qu’il faut éviter de résider dans le voisinage. Il existe bien à Quilimane une chambre municipale qui a fait entreprendre peu à peu quelques travaux d’assainissement; mais ils ne forment pas la centième partie du nécessaire.

En somme, Quilimane est une ville très pittoresque et très agréable à l’œil ; il faut la visiter, s’y promener deux ou trois jours et... s’en aller au plus vite.

Il y a trois ou quatre ans, un Anglais, M. D. J. Rankin, alors consul à Mozambique et membre de la Société de géographie d’Edimbourg, faisait des sondages pour se rendre compte de la profondeur des bouches du Zambèze,

A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE

lorsqu’il découvrit le canal du Tchindi, alors inconnu, et prouva que ce cours d’eau était navigable en toute saison et jusqu’à une certaine distance pour les navires de gros tonnage. Cette découverte était des plus importantes : elle ouvrait une porte sur le grand fleuve auquel on n’avait alors eu accès qu’au moyen du Kouakoua ou par la bouche d’ïnhamissengo, avec tous les inconvénients résultant du manque de fond dans les saisons où les pluies étaient peu abondantes.

Etablir que le Tchindi est navigable toute l’année et qu’il donne accès de la mer au Zambèze, c’était porter un coup fatal à Quilimane et au Kouakoua. Aujourd’hui, une véritable ville s’élève rapidement sur le Tchindi ; tous les vapeurs y font escale, de gros débarquements y ont lieu, et le négoce y deviendra bientôt considérable, tandis que Quilimane se meurt lentement : ses affaires, déjà fortement atténuées, souffrent de plus en plus de la concurrence, et le moment est proche où elle disparaîtra, laissant à sa nouvelle rivale le commerce du Zambèze, qui augmente de jour en jour.

Le district de Quilimane est par lui-même un des plus riches de la province de Mozambique ; c’est celui où il existe le plus grand nombre de vrais agriculteurs, et on y voit bien des prazos en grande prospérité. (On appelle ainsi les concessions faites à des particuliers.) La richesse et les avantages de l’agriculture sont particulièrement favorisés par l’hydrographie locale. La plupart des endroits y sont irrigués naturellement presque toute l’année, ce qui, sous ces latitudes, est suffisant pour faire croître et prospérer n’importe quel spécimen du règne végétal.

Le cocotier, la canne à sucre, le riz, le coton, les graines oléagineuses, sésame, arachide, etc., le café (1), le tabac,

(1) Coffea liberica.

l’annil ou indigotier, s’y développent fort bien. Enfin une Compagnie, établie à Mopéa, s’occupe exclusivement et avec succès du pavot à opium.

La moyenne des importations de ces dernières années a été d’environ 1,420,000 francs; celle des exportations, de plus de 1,700,000 francs. Les recettes se sont élevées à 549,000 francs seulement, tandis que les dépenses atteignaient 563,000 francs. L’explication de ce déficit est à chercher, à mon avis, dans le peu d’exigence du gouvernement envers les concessionnaires de prazos, qui réalisent des bénéfices considérables en payant un prix excessivement modique : il ne provient pas de ce que le rendement du district soit insuffisant.

La population blanche de la ville peut s’estimer à deux ou trois cents blancs et à cinq ou six mille indigènes dont les habitations se trouvent à l’ouest du quartier européen.

Avant de quitter Quilimane, j’embarquai le fidèle Macaron ainsi que ses camarades sur un des paquebots à destination de Natal. Je leur avais déjà proposé de rester à Fort-Beira pour prendre passage avec Smith, mais Macaron m’avait répondu que, étant venu aussi loin pour voir le Zambèze, il tenait à aller jusqu’à Quilimane.

Arrivé dans cette dernière ville, je lui montrai la rade en lui disant que c’était le fameux fleuve. Il eut alors une moue dédaigneuse et me répondit que la rivière Orange et le Crocodile étaient aussi larges que cela, et que ce n’était pas la peine de faire deux mois de voyage pour voir cette eau sale.

11 aurait voulu rester à mon service comme « cocher de nègres 5) , disait-il, puisqu’il n’y avait plus de bœufs ; mais, ayant appris que nous avions à peu près deux ans de marches à faire encore, il préféra s’en retourner chez lui, où madame Macaron l’attendait avec impatience avec deux petits Macaron en bas âge.

A TRAVERS L'AFRIQUE CENTRALE-

Je lui fis cadeau de quelques pagnes pour son épouse, et il partit content et heureux, agitant au-dessus du bastingage son long fouet qu’il avait voulu garder comme souvenir de nos courses aventureuses.

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