CHAPITRE IX
Le Kouakoua et les agréments du voyage. — Mopéa; les plantations de tabac, de sucre et d’opium. — Les Banians. — Vicenti. — Première vue du Zambèze. — Quelques mots sur son histoire. — Le Tchindi. — Début de notre voyage sur le Zambèze. — Les premiers massifs montagneux. — Sena. — Les gorges de Lupata et le Rocher du Padre. — Bonga, ses luttes et sa défaite. — Tête : quelques mots sur son passé et son histoire. — Boroma et la mission. — Les anciens Jésuites et leurs travaux. — Kébrabassa et ses cataractes. — Concert de lions. — Mort de Jones. — Fin du voyage sur le Zambèze.
J’ai beaucoup voyagé sur les lagunes, marécages et autres endroits humides et malsains qui abondent en Guinée et sur la côte orientale d’Afrique, mais je n’ai jamais fait un trajet aussi désagréable, aussi pénible que celui du Kouakoua.
Tout d’abord, pendant les trois ou quatre premiers jours, on ne put débarquer, et tout le monde fut prisonnier dans les embarcations, la rivière étant bordée de chaque côté de deux cents mètres d’une boue grasse et collante où un homme disparaît en entier et où une embarcation ne passe pas. Donc, impossible de songer à faire la cuisine, et il fallut manger des repas froids. Les indigènes, ayant prévu le cas, avaient pris, dans de gros pots, du riz bouilli d’avance qu’ils avalaient par poignées.
La marée se fait sentir depuis la mer jusqu’au Kouakoua, c’est-à-dire tout le long du Rio dos Bons Signaes, sur un
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parcours de près de cent kilomètres. Le courant s’arrête alors et remonte en sens contraire pendant environ cinq heures. Il est assez curieux de voir, sous la pression de l’Océan, la rivière s’en retourner d’où elle était venue.
Le courant normal moyen est d’environ trois nœuds près de Quilimane, là où la rivière est large; le contre-courant est à peu près le même. Les heures de haute marée sont, pendant la saison dont je parle, huit heures du soir et sept heures et demie du matin.
Les canotiers ont l’habitude de ne marcher qu’avec la marée jusqu’au Kouakoua; c’est un avantage, car pendant les cinq heures de voyage on avance plus qu’en luttant contre le courant toute la journée. Nous ne faisions donc du chemin que de huit heures du soir à une heure du matin et de sept heures et demie à midi et demi. Vers la fin du Rio dos Bons Signaes, ces heures sont retardées d’environ trente-cinq à quarante minutes, temps que met le flux à parcourir le fleuve.
L’arrivée du contre-courant se manifeste sous la forme d’une grosse vague écumante qui s’entend de très loin et qui court avec une grande rapidité. Les indigènes de la localité qui naviguent sur la rivière s’empressent de pagayer vers la rive afin de mettre leur pirogue en sûreté, le mascaret les faisant chavirer ou sombrer presque chaque fois qu’il les surprend. Quant à nous, en restant bien perpendiculairement à la vague, nous avions un instant l’illusion de nous balancer sur l’Océan. Ce petit divertissement avait lieu deux fois par vingt-quatre heures.
Les diverses localités où nous avons fait nos premières escales sont Nassounji, Chimbazo, Eutaré et enfin Lokoloko, sur le Kouakoua, où nous eûmes à rester assez longtemps.
Pour en finir avec le Rio dos Bons Signaes, je dirai que sa largeur est en moyenne de cent mètres, à la hauteur de
Nassounji, et qu’elle se réduit ensuite à trente ou quarante. Les rives, d’abord à peine visibles, composées d’une boue noirâtre couverte de palétuviers, où l’on ne voit que des caïmans, des crabes et des têtards, se changent ensuite en berges assez élevées d’un terreau rougeâtre, complètement couvertes, cela va sans dire, d’une végétation variée, déjà desséchée à cette époque de l’année.
Le façon dont nous faisons notre ménage dans le boat (les indigènes disent boti) mérite deux mots de description.
A l’endroit où sont habituellement les bancs de l’arrière, et au même niveau, nous avons installé un plancher mobile ; le dessous est plein de colis. Sur notre plancher, nous avons étendu côte à côte nos deux lits : par ce mot de lit, entendez une natte de feuilles de palmier, deux couvertures et un petit sac de paille. Au delà de cet oreiller, un recoin est ménagé pour recevoir quelques menus objets, tels que tabac, pipes, pharmacie portative, boîtes d’instruments, livres, cartes. A notre côté, nous avons un autre espace où sont les boîtes à fusils, quelques cartouches, l’appareil photographique, les jumelles, etc.
Au-dessus de nous, et solidement fixée aux rebords de l’embarcation, est une toiture épaisse de paille assez élevée pour que, étant assis, nous ayons de l’air au-dessus de la tête; de chaque côté, une muraille de paille fait suite à la toiture. Le tout est fixé sur une carcasse en bambous.
Au milieu de l’embarcation sont les colis et à nos pieds les paniers à provisions de bouche, batterie de cuisine et de table, ainsi que les moulèques (domestiques) et le cuisinier, prêts à satisfaire notre soif ou notre faim. J’ai pris un nouveau Vateî à Quilimane : l’ancien ne savait pas faire bouillir de l’eau; quant à celui-ci, il serait capable de manquer la salade au naturel. Mais, je l’ai dit, j’étais résigné à tout.
L’équipage se compose de quatorze hommes : douze
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canotiers, un patrâo au gouvernail et un cadamo à l’avant, explorant le fond. Les hommes pagayent lorsqu’il y a* beaucoup de fond et poussent à l’aide d’un long bambou lorsqu’il n’y a qu’un mètre ou un mètre cinquante.
La position assise pendant des heures entières pour des gens qui viennent de faire à pied onze cents kilomètres, c’est un changement par trop radical ; aussi ne savons-nous plus de quel côté nous mettre. Le temps passe également avec une lenteur lamentable. On ne peut constamment admirer le paysage, qui ne change pas pendant les premiers jours. Chaque fois que nous voyons un animal quelconque, nous lui envoyons une balle ou du plomb, selon la taille; je me charge de la rive droite, et mon compagnon du côté opposé. Nous avons reçu des journaux à Quilimane; mais, à force de les relire, nous les connaissons par cœur depuis la date jusqu’au nom de l’imprimeur, et nous n’avons plus qu’une seule ressource : faire d’interminables parties d’échecs. Une seconde embarcation nous suit, montée par Jones. A Lokoloko, nous sommes, comme je l’ai déjà dit, obligés de nous arrêter un jour pour l’attendre : elle est en retard parce que le gouvernail a sauté le jour précédent au moment du reflux, et nous avons vu les canotiers virer péniblement pour se mettre à la poursuite de l’objet flottant, ce qui a dû les conduire assez loin.
Pour profiter de ce stoppage, je vais à la chasse, tandis que Smith fait arrimer de nouveau le chargement, qui n’est pas bien au milieu du bateau. Je croyais les marais finis, mais je m’aperçois que c’était une erreur profonde, car il me faut marcher dans la boue jusqu’à mijambes dans un rayon de plusieurs milles de la rivière. Cette vase contient une grande quantité de gaz qui s’échappent quand on la remue, et ces quelques heures d’inhalations saines et fortifiantes me procurent le soir un violent accès de fièvre. De gibier, point. Je me souviens d’un noir,
sujet portugais, nommé Louiz, qui nous a comblés de prévenances : ce jour-là il voulait absolument nous faire accepter des œufs frais que la poule n’avait couvés que vingt jours. Pour mieux nous convaincre de leur état satisfaisant, il en avala deux crus devant nous; il faut ajouter qu’il avait caressé la bouteille plus que de raison.
Après Lokoloko et Magroumbo, situés en face l’un de l’autre, commence avec le Kouakoua la partie la plus désagréable du voyage. Ici, la largeur moyenne n’excède pas dix ou douze mètres, et les berges sont escarpées de deux ou trois; en quelques endroits, elles disparaissent totalement en des marécages qui se confondent avec la rivière, de sorte que l’on a à se frayer un passage au milieu des nénufars (1), des ajoncs (2), des palétuviers (3), des papyrus (4), le tout enchevêtré de lianes grimpantes et de plantes parasites d’un effet des plus pittoresques, mais offrant au voyageur de nombreux inconvénients : des myriades de moustiques nous dévorent en plein jour en collaboration avec d’énormes mouches (?) appelées vulgairement mouches à hippopotames et qui font saigner chaque fois qu’elles piquent; les plantes et les branches que l’embarcation froisse dans son parcours secouent sur nous de nombreux insectes, les uns venimeux, les autres inoffensifs, des chenilles, des vers et des larves, tandis qu’ autour de nous des libellules multicolores au vol rapide s’arrêtent tout à coup dans l’espace, immobiles et comme clouées sur place à regarder passer le bateau. Les crocodiles ne se voient plus maintenant, comme dans le Rio dos Bons Signaes ; mais nous tuons de nombreux
(1) Nymphéa lotus .
(2) Scirpus palustris.
(3) J’ai également remarqué cette variété sur les lagunes de la côte de Guinée.
(4) Cyperus papyrus.
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iguanes, qui offrent un aliment sain et agréable. Ce lapinlézard, comme nous l’appelons à cause de sa chair blanche, semblable à celle de l’habitant des garennes, me paraît appartenir à une variété nouvelle, car il ne présente pas les caractères qui s’observent habituellement chez les iguanidés, agames, basilics ou autres. Il n’a ni proéminence écailleuse sur l’épine dorsale, ni membrane pendant sous la mâchoire inférieure, ni gonflement de la gorge quand il est irrité; c’est, par la forme, un énorme lézard atteignant environ un mètre de longueur et couvert de petites écailles rondes et polies semblables à une mosaïque de perles. Sa couleur est brun verdâtre sur la partie supérieure et plus claire, d’un blanc gris bleuâtre, sous le corps. Il se rencontre au bord des lagunes et des marécages, parmi ou sur les végétaux qui les bordent.
Le parra (1), dont j’ai déjà parlé ailleurs et qui forme également une variété nouvelle, se trouve en quantité sur le Kouakoua. Il semble marcher sur l’eau avec ses pattes disproportionnées, tandis qu’en réalité il piétine les feuilles de lotus qui nous cachent le fond .
Le bateau avance lentement au milieu de ce dédale : certains endroits sont, d’ailleurs, encombrés de plantes flottantes qui descendent ou s’arrêtent selon le cours et les sinuosités de la rivière, et celle-ci décrit de véritables zigzags avec des détours si brusques qu’une grande embarcation a beaucoup de peine à y évoluer.
Ces plantes flottantes, auxquelles j’ai entendu donner vulgairement le nom de choux de lagune , justifient leur nom : elles ont tout à fait l’apparence d’un chou vert frisé, mais leur diamètre n’est que de dix centimètres environ ; leurs racines, composées d’une touffe de filaments semblables à une mèche de chanvre, s’enfoncent dans l’eau à quinze
(1) Parra .
ou vingt centimètres. Leur nombre est parfois si grand et elles sont si serrées les unes contre les autres qu’elles interceptent la navigation et cachent l’eau sur des parcours étendus. C’est la ce macre » des naturalistes (1).
A partir des deux villages dont j’ai parlé, le flux ne se fait plus sentir, et le courant suit son cours habituel ou s’arrête, selon les fluctuations de l’embouchure. On peut donc naviguer toute la journée, et cela devient indispensable, si nous voulons arriver, nos progrès étant très lents,
La température moyenne des nuits est de vingt degrés ; celle delà journée, de 38° 5. L’altitude du lieu est de dixsept mètres quatre-vingts d’après le thermomètre à eau bouillante. L’anéroïde n’indique encore aucun changement de pression.
A Mkoé, où se trouve l’habitation d’un négociant portugais nommé Ismao, une pluie torrentielle nous fait chercher un abri dans la maison. Le propriétaire est absent, mais un de ses employés, fort serviable, vient se mettre à notre disposition et nous fait installer sous une vaste véranda, en attendant que la pluie cesse.
Après Mkoé, on commence à rencontrer quelques bancs de sable qui alternent avec des escarpements de terreau noir. 11 y a au milieu de la rivière de nombreux troncs d’arbres tombés en travers ou enracinés qui rendent les précautions indispensables.
Afin de gagner du temps, j’avais coutume d’envoyer en avant, avec des instructions détaillées, le cuisinier muni de sa batterie de cuisine. Dans ce but, j’avais loué une petite pirogue (elles portent ici le nom d 'almandias) qui, allant beaucoup plus vite que nous à travers les dédales du fleuve, lui permettait d’atteindre à l’avance l’endroit dési-
(i) Trapa natam. Dans les marécages avoisinant le bas Zambèze, on trouve également la trapa bispinosa ou bicornis.
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gné pour la halte et d’y faire cuire nos aliments pour le moment de notre arrivée. Un jour, la pirogue chavira, et cuisinier, batterie de cuisine, paniers, poules et canards s’en allèrent au fond du Kouakoua. Nous arrivâmes pour aider à la pêche de nos ustensiles; le scaphandre n’était pas nécessaire, le fond n’excédant pas un mètre cinquante, ce qui est la moyenne de la rivière ; mais nous avons perdu la matinée entière à faire chercher dans la vase des objets d’autant plus précieux qu’il était impossible de les remplacer.
Ap rès avoir eu la chance de rentrer en possession de notre matériel, à l’exception de deux ou trois choses sans importance, nous arrivons à Inhamichetti où un Indou, à la bedaine respectable, nous offre à des prix excessifs des conserves datant du déluge. J’achetai chez lui deux ou trois boîtes soi-disant toutes fraîches, mais qui, en réalité, devaient avoir passé bien des années sous les 40 degrés du Kouakoua, à en juger par le contenu, dont l’analyse eût embarrassé plus d’un chimiste. C’était une espèce de gâteau, une formation de l’époque tertiaire, quelque chose d’indéfinissable, d’inodore, d’insipide, de pétrifié, qui me fit songer à ces deux Anglais, pensionnaires d’un boarding house , qui se mettaient la cervelle â la torture pour trouver l’origine d’une masse pesante placée sur la cheminée et ayant tous les caractères de la pierre; s’étant enfin adressés à la maîtresse de la maison, ils apprirent que c’était le dernier plu m-p udding fait par sa fille au concours de l’école de cuisine.
Nous devions arriver à Mopéa le lendemain, et nous n’en étions pas fâchés. Avant Inhamichetti, nous avions vu la rivière s’agrandir tout à coup et former en cet endroit un lac profond de trois mètres, large de cent cinquante et long de trois cents. Le poisson est abondant sur tout le parcours, et nous avons rencontré de nombreux pêcheurs
posant ou enlevant leurs nasses de jonc tressé. La carpe et le silure se remarquent en grande abondance.
Près de Mopéa, le Kouakoua atteint tout au plus une quinzaine de mètres d’une rive à l’autre. Au-dessus de ce point, il devient navigable pour les pirogues seulement et pendant une partie de l’année. Pour rendre encore plus pénible la navigation déjà difficile, les pêcheurs encombrent le cours supérieur du Kouakoua de barrages en roseaux destinés à la capture du poisson et ne laissent au milieu qu’une porte de cinquante centimètres où on est forcé de passer, bon gré, mal gré. A l’exception de Missongoué, ou la largeur atteint environ soixante à quatrevingts mètres, le reste du cours de la rivière n’excède pas six ou sept.
On croit communément, et j’ai partagé cette erreur au début, que le Kouakoua prend sa source dans le Zambèze et ne serait qu’une branche de plus à ajouter à celles de ce fleuve. Toutes les cartes le font communiquer avec le Zambèze au delà de Missongoué.
J’ai étudié la question à la suite d’une découverte qui a fait naître mes doutes : en effet, je me suis rendu compte mathématiquement et avec la plus grande précision que le lit du Kouakoua est à cinq mètres dix (parcours de Missongoué à Mopéa) au-dessus des rives du Zambèze. Celles-ci formant elles-mêmes un escarpement de quatre mètres en moyenne au-dessus de l’eau, cela fait neuf mètres dix de différence de niveau en faveur du Kouakoua. 11 s’ensuit que le terrain est en pente dans le sens du Zambèze ; or, ce dernier, même aux plus hautes crues, dans la partie voisine de son embouchure, ne s’élève jamais plus haut que ses rives ; le cas ne s’est jamais observé. Par conséquent, le niveau du Zambèze étant inférieur à celui du Kouakoua, c’est celui-ci qui déborde accidentellement dans le Zambèze, et il ne peut donc pas être un de ses débouchés.
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A T appui de mon dire, je citerai une inondation venant d'un débordement du Kouakoua qui apporta à Missongoué, il y a quelques années, des pirogues jusque près de la rive du Zambèze.
La communication accidentelle qui a lieu entre les deux cours d’eau se nomme le canal Moutou; c’est une étendue d’eau sans rives et sans lit, qui se répand dans une dépression de terrain à un endroit où les rives du Zambèze ne sont pas escarpées, et qui est navigable pour les gros chalands, lorsque les deux rivières sont très hautes. Lorsque le Moutou commence à se dessécher, il se ferme toujours du côté du Kouakoua d’abord, ce qui est encore une preuve de la différence de niveau.
La véritable source du Kouakoua, à ce que je crois, est près de Moroumbala ou dans les montagnes voisines. Ce n’est, au début, qu’un ruisseau, et les nombreux affluents qu’il reçoit sur son parcours le grossissent graduellement jusqu’à son embouchure.
A notre arrivée à Mopéa, nous nous occupons de faire transporter nos marchandises et notre matériel jusqu’à Vicenti, sur le Zambèze. La distance est de six kilomètres environ .
La ville de Mopéa est située sur la rive gauche du Kouakoua. Nous campons sur la rive droite ; mais comme il nous parait difficile de trouver les nombreux porteurs dont nous avons besoin, je vais m’adresser au capitao-mor ou gouverneur du district, qui veut bien mettre deux cents hommes à ma disposition pour transporter mes colis et mes embarcations du Kouakoua au Zambèze.
Laissant Jones avec tout le matériel au Kouakoua, je me rends à Vicenti, où j’installe nos tentes sous des arbres, près de la maison de la Compagnie « African Lakes et je reçois les colis que Jones expédie. Le déménagement
est terminé le 13 juillet au soir. Les deux embarcations ont été portées à dos d’homme : le bateau en tôle d’acier n’a pas demandé moins de cent dix porteurs.
Le lendemain de notre arrivée, je recevais de Mopéa une dépêche venue de Quilimane m’annonçant l’arrivée des Arabes et leur départ pour le Tchindi. Avant de nous éloigner davantage de la côte, nous voulûmes donner de nos nouvelles en Europe, et nous les confiâmes à un obligeant missionnaire qui, partant ce jour-là pour le littoral, s’était offert à remettre nos lettres à Quilimane.
J’ai été visiter les plantations d’opium, de tabac et de canne à sucre qu’une Compagnie a entreprises. Je n’ai pu me rendre compte de l’importance des résultats, la saison étant trop avancée, mais j’ai parcouru de vastes étendues de terrain qui m’ont paru entretenues avec soin.
Il y a également à Mopéa de nombreux magasins tenus par des Indous ou Banians, comme on les appelle ici invariablement, qu’ils appartiennent ou non à la caste de ce nom. Une grande partie, pour ne pas dire la majorité des transactions commerciales qui se font sur toute la côte orientale d’Afrique, sont entre leurs mains : ils ont le don du négoce au détail; ils se contentent de peu, vivent de rien et entendent leurs affaires d’une façon hors ligne : ce sont de vrais Juifs, dans l’acception bassement intéressée du mot. Ils amassent sou à sou et viennent, en se remplaçant, faire en Afrique des séjours de trois à cinq ans. La plupart proviennent de Bombay, et toutes leurs marchandises leur sont expédiées de ce point par les boutres dont j’ai signalé la présence dans la rade de Quilimane.
Les Banians, à cause du peu de dépense qu’ils font et du bénéfice minime dont ils savent au besoin se contenter, rendent la concurrence impossible pour tout autre que leurs compatriotes ; c’est ce qui explique qu’on leur ait abandonné la plus grande partie du commerce. Au point de vue géné-
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ral de l’intérêt du pays, ils font beaucoup de tort à son développement, et on aura à les expulser ou à les taxer en conséquence si on veut ouvrir le négoce à tout le monde. Il me semble avoir entendu parler à Natal d’une mesure semblable qui aurait été prise ou qu’on devait prendre sous peu à leur égard.
Les Banians se trouvent assez nombreux sur le Kouakoua, et particulièrement à Mopéa. Sur notre parcours, nous en avons rencontré deux. Ils s’attachent peu à vendre aux Européens dans cette région ; ils tiennent tout ce que désire ou peut désirer l’indigène. Les Banians ne se trouvent que dans le bas Zambèze ; Missongoué est le dernier point où j’en ai vu établis. Autrefois, ils étaient à Séna, mais ils s’en sont retirés à peu près tous.
Il y a à Mopéa une communication télégraphique qui part aujourd’hui de Quilimanè, va au Tchindi et se termine à Tchiromo sur le Chiré, avec les possessions portugaises.
Il existe un chemin par terre qui abrège considérablement les zigzags du Kouakoua; il est sur la rive droite, où le sol est plus ferme et les marécages moins abondants, à une distance de plusieurs milles de la rivière ; il va de Vicenti ou plutôt de la maison Vianna (habitation portugaise sur le Kouakoua, un peu avant Mopéa) à Inhamichetti, de là à Lokoloko et enfin à Eutaré, où on a déjà assez de peine à arriver à cause des marais et des palétuviers qui commencent en cet endroit ; il est d’ailleurs plus rapide de reprendre la navigation pour atteindre Eutaré, attendu que les détours sont terminés et que le Rio est large et profond.
La distance totale de Quilimanè à Mopéa, que j’estime à cent cinquante kilomètres par les détours, ne doit pas en dépasser quatre-vingt-dix par le sentier dont je viens de parler.
Vicenti est un endroit choisi récemment par Y « African Lakes C° » pour en faire une station ; il a de plus l’avantage d’être dans le voisinage de Mopéa. Anciennement il n’existait qu’un village assez important, Mazaro, situé un peu plus bas sur le Zambèze, lequel est habité actuellement par des indigènes ; c’est là que s’arrêtaient alors les embarcations et que se faisait le transit du Kouakoua. Les indigènes et les Portugais désignent encore fort souvent Vicenti sous le nom de Mazaro, dont ils ont l’habitude.
Vicenti consiste aujourd’hui en deux ou trois établissements européens avec quelques cases indigènes. En dehors des baraquements de Y ce African Lakes C° » dont j’ai parlé, il y a le poste du gouvernement, ainsi qu’une ou deux maisons de négociants portugais établis dans la localité.
Devant stationner, il était cent fois plus agréable de le faire dans ce village, sur les bords du majestueux Zambèze, qu’à Quilimane, où le contraste du climat débilitant avec notre habitude de Pair sain était fait pour nous donner les fièvres.
Nous avions, de notre campement, un coup d’œil admirable, grandiose : élevées de cinq ou six mètres, les berges nous mettaient à l’abri d’une trop grande humidité, et une brise rafraîchissante soufflait invariablement tous les aprèsmidi, venant du sud-est.
Le Zambèze est, en face de Vicenti, d’une largeur de plus de trois mille cinq cents mètres; au milieu, une île immense aux talus sablonneux, couverte au sommet d’une basse végétation, laisse entre elle et nous un canal de deux ou trois cents mètres. Au loin, on voit la rive opposée du fleuve, une grosse ligne noire que la lunette montre composée de grands arbres et de haute végétation. Sur notre gauche, en aval, un détour nous cache l’eau et le chemin du Tchindi; mais, en amont, nous pouvons apercevoir à perte de vue les îles qui peuplent le lit du fleuve et les
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pirogues de pêcheurs stationnant au milieu du courant.
De temps à autre, passe devant nous, au son cadencé d’une chanson indigène, une embarcation chargée de marchandises ou portant une baraque de paille, ce qui indique des voyageurs.
Le Zambèze a été évidemment connu dans les temps anciens, mais il est fort difficile de trouver des documents sur les premières explorations que les Portugais en ont faites : toutes les découvertes du Portugal lors de la première occupation n’ont pas reçu, en général, une publicité suffisante. Il s’ensuit que d’autres voyageurs viennent plus tard, ignorant, de même que le public, qu’on les y a précédés; aussi s’attribuent-ils la découverte de lacs, fleuves, cataractes et pays que les Portugais et les Jésuites ont vus il y a quatre cents ans.
Ces voyageurs modernes ont fait, eux, une grande publicité; le bruit de leurs soi-disant découvertes s’est rapidement répandu, et on est mal venu aujourd’hui à leur en contester le mérite.
Je suis tout à fait impartial dans la question, et ce que j’ai dit ailleurs concernant les Dieppois, auxquels on peut attribuer la découverte de la côte occidentale de l’Afrique, tandis que ce sont les Portugais qui en ont bénéficié, s’applique ici aux Portugais eux-mêmes : s’il ont été les ce découvreurs » de ces régions de l’Afrique orientale et centrale, ils ont eu le grand tort de ne pas donner aux résultats de leurs voyages un plus grand retentissement, de ne pas en laisser des souvenirs indélébiles tels que croquis ou cartes, si grossiers qu’ils soient. Ces souvenirs, s’ils existent, ne sont pas mis en lumière : sauf quelques ouvrages, ignorés de tous ceux qui ne se font pas une spécialité de ces recherches, il n’a été entrepris, à ma connaissance, aucun historique complet, aucune relation résumant tout au moins les voyages entrepris aux quatorzième et quinzième
siècles par les avant-coureurs de la civilisation européenne.
C’est ainsi que Livingstone s’attribue tout simplement la découverte du lac Nyassa, et, en Angleterre, cette assertion est admise sans conteste. L’illustre voyageur, dont les récits si simples et si vrais frappent et charment les lecteurs, a oublié cette fois sa modestie habituelle. Dans un moment d’enthousiasme, poussé peut-être par le patriotisme, il a oublié que c’est sur les renseignements fournis par des Portugais eux-mêmes qu’il s’est dirigé vers le lac Nyassa, dont j’aurai occasion de reparler. 11 en est de même des cataractes de Mozi-sa-tunia, visitées par eux soixante-dix ans avant son arrivée.
J’ajouterai aussi qu’à mon point de vue le véritable découvreur est celui qui fait connaître au reste du monde ce qu’il a visité, et il est à regretter profondément que les Portugais aient autrefois pour ainsi dire gardé pour eux la description des régions qu’ils ont traversées. Quoi qu’il en soit, leur mérite est incontestable, et mes efforts ont toujours visé, dans les recherches que j’ai faites partout, à travers les archives et les vieux documents, à rechercher tout ce qui pouvait venir à l’appui de cette assertion.
Ainsi le Zambèze, que Livingstone, Cameron, Serpa Pinto, Capello et Ivens ont fait connaître de nos jours, a été navigué dès 1560 par les Jésuites de Goa, que leur modestie et le but exclusivement religieux de leur mission ont empêchés sans doute de s’en glorifier.
Le Père Gonçalo da Silveira fit à cette époque la traversée des bouches du Zambèze à Tête et se rendit ensuite au Monomotapa. Plus tard, ces mêmes religieux élevaient des couvents dont on voit encore les ruines tout le long du Zambèze jusqu’à Zumbo. J’aurai à revenir plusieurs fois sur leurs importants travaux, au fur et à mesure du cours de mon voyage.
En 1665, un voyageur portugais, entre autres, Manoel
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Godinho, parle de ses voyages sur la Kouama — c’est le nom que Ton donnait anciennement au Zambèze — et sur le Chiré. En 1710, le Père Francesco da Souza, Jésuite de Goa (1), parle non seulement du Zambèze comme d’un cours d’eau connu, mais de tous les territoires environnants qu’on a redécouverts depuis. Il ajoute que les Portugais ont remonté à plusieurs reprises le Zambèze, cherchant sa source, et qu’ils ont rencontré sur leur route plusieurs cataractes.
Enfin, j’en arriverai, afin d’abréger, à une époque plus récente, au commencement du siècle actuel, où Ignacio de Menezes, Joao de Jesus Maria, Gaetano Xavier Velasquez, J. -B. Abren et V. Romao da Silva, G. Bocarro,tous fonctionnaires ou négociants portugais, connaissaient le fleuve ou tout au moins sa plus grande partie.
Personne n’ignore que c’est à cette époque, plutôt que de nos jours, que le commerce de Zumbo était réellement florissant.
Ce fut même ce Joao de Jesus Maria, que je viens de citer, qui, malade et soigné par le docteur Kirk, lequel appartenait à l’expédition de Livingstone, lui donna de précieux renseignements sur le Zambèze, le Chiré et le fameux lac Nyassa.
J’ajouterai les expéditions Gaetano Pereira (1796), docteur Lacerda (1798), colonel Honorato da Costa (1806), Gamitto et Monteiro (1831-1832), Silva Porto (1854), qui, tous, ont précédé les voyageurs modernes et ont donné chacun leurs renseignements sur le Zambèze.
Malheureusement, je le répète, tous ces récits de voyageurs et les renseignements isolés qu’ils contiennent n’ont pas été réunis en un ensemble, en un monument où chacun eût apporté sa pierre. Or, la géographie n’a pu faire des
(1) Oriente conquistado. — Lisbonne, 1710.
progrès dans toutes les parties du monde que par la collaboration des voyageurs, que par la réunion et la coordination de leurs travaux faites par les géographes.
Pour le Zambèze, ce travail n’existe pas : je n’ai pu, en Europe, trouver une carte sérieuse du fleuve; j’ai du entreprendre de la dresser moi-même, ce qui m’a demandé de longs mois, rien que pour la première partie, allant de l’embouchure aux premières cataractes. Cette carte détaillée, où j’ai indiqué les plus petites localités, est un long travail de patience, et mon plus vif désir est qu’elle soit utile à ceux qui cherchent de nos jours à développer le commerce de la région et à augmenter son rendement.
Le Zambèze est le plus grand fleuve de l’Afrique australe (1). On peut le diviser en trois parties : le Zambèze supérieur, de Zumbo à la source; le haut Zambèze, des gorges à Zumbo ; le bas Zambèze, qui va de l’embouchure aux gorges de Lupata.
On fait quelquefois aller le bas Zambèze jusqu’à Tête, mais il me semble préférable de réserver ce nom à la partie du fleuve qui avoisine la mer ; or, Tête se trouve à plus de six cents kilomètres de l’embouchure, en ne tenant compte que des principaux détours.
La direction générale du Zambèze est d’abord, dans la partie supérieure de son cours, nord-ouest sud-est; il se dirige ensuite vers le nord-est, en décrivant une courbe marquée, après laquelle il suit une ligne presque droite, de l’ouest à l’est, laquelle le conduit à peu près de l’embranchement du Kafué jusqu’aux cataractes de Kébrabassa; arrivé en cet endroit, il incline brusquement nordnord-ouest sud-sud-ouest jusqu’à Tête, où il se redresse,
(1) Il me semble plus large que le Congo, que j’ai remonté jusqu’à Manyanga, et dont la largeur à Vivi ne m’a pas paru dépasser deux mille huit cents mètres.
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prenant vers ce point une inclinaison ouest-nord-ouest est-sud-est qu’il garde avec peu de variations jusqu’à son embouchure.
Je ne parlerai pas de ses sources : ce serait d’ailleurs sortir du cadre de mon voyage. Je dirai seulement qu’on n’est pas encore bien fixé sur leur situation, les derniers explorateurs, Livingstone, Serpa Pinto, Capello et Ivens, n’ayant conclu qu’a des probabilités. Cette incertitude provient de ce que, à un certain point, le Zambèze se divise en plusieurs branches d’égale importance conduisant dans des régions voisines l’une de l’autre et à des sources différentes : la difficulté consiste alors à décider lequel de ces cours d’eau est le Zambèze.
A son arrivée à la mer, le fleuve se divise en six branches principales qui prennent les noms de rio Inhamiara, Inhaombe, barra Catherina, Cuama, barra do Inhamissengo et barra Melambo.
L’influence de la marée se fait sentir dans le Zambèze à peu près jusqu’au village d’Inianjombi, situé à environ quarante milles dans l’intérieur.
La barra Catherina ne prend ce nom qu’à la mer proprement dite; elle s’appelle le rio Chinde ou Tchindi dès qu’elle quitte la branche d’ Inhaombe. C’est plutôt un chenal.
Le Tchindi est appelé à un grand avenir depuis qu’un explorateur anglais, M. Daniel James Rankin, a révélé qu’il était navigable et a ainsi attiré l’attention sur l’utilité de ce canal pour pénétrer directement de la mer au Zambèze avec des fonds convenables.
Mais pour lui donner réellement une importance considérable, il sera indispensable d’y faire quelques améliorations. La nature a formé au Tchindi un port naturel dont il faudra augmenter la profondeur si l’on veut que les navires de gros tonnage puissent y entrer chargés. Ils
pénètrent librement à Quilimane, et c’est un avantage que cette ville garde toujours quant à présent, au point de vue de la facilité de la navigation, du chargement et du déchargement. Et puis, Quilimane est une ville déjà construite, où il y a un grand commerce, où on a la possibilité de faire à peu de frais de grandes améliorations, tandis que le Tchindi n’est qu’une langue de sable où il n’y a actuellement que quelques maisons en fer galvanisé. Au point de vue de l’insalubrité, tous deux se valent.
L’avenir décidera s’il vaut mieux faire les frais d’un chemin de fer de Quilimane au Zambèze par le plus court chemin ou bien améliorer le port de Tchindi. En tout cas, celui des deux points auquel l’industrie viendra en aide tuera l’autre et deviendra plus tard une ville considérable.
On a découvert tout récemment au nord du Tchindi un autre chenal qui serait, dit-on, aussi profond et encore plus direct pour atteindre le Zambèze. Mais cela n’influera en rien sur le port, puisque ce nouveau chenal ne s’embranche sur le Tchindi qu’à deux ou trois milles dans l’intérieur. Le télégraphe relie actuellement le Tchindi à Goncoçao (1), à Quilimane et au Chiré moyen.
Le Zambèze est appelé à jouer le role principal dans le problème de la pénétration au cœur de l’Afrique, et il importe peu qu’on y parvienne de Quilimane ou du Tchindi. Lorsque j’aurai donné au lecteur des renseignements complémentaires sur les autres parlies de la région, je reviendrai sur ce point si important, et alors on se rendra compte comme moi que le problème dont il s’agit est tout résolu.
11 me reste à ajouter, avant de continuer le récit du voyage, que le Zambèze porte en langue indigène et selon les régions qu’il traverse des noms différents. Il se nomme
(i) Petite ville portugaise très commerçante, sur la branche d’Inhamissengo.
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Cuama ou Kouama, au Delta; Nyandja à Sena (ce nom est le plus répandu); Zambezi à Tête; et, plus loin, Djimbezi, Ambezi, Louambezi et Ambeji .
Nous avons laissé l’expédition campée sur les bords du fleuve, à Vice ali (ancien Mazaro). Après quelques jours de repos qui donnent aux Arabes que nous attendons le temps d’arriver et à nous celui d’arranger les embarcations et de louer des pirogues pour notre excédent de bagages, nous nous mettons en route un beau matin, bercés par le chant gai des canotiers et la brise fraîche de l’Océan, qui est la seule compensation à la température étouffante du bas Zambèze.
Nous ne tardons pas à perdre de vue notre dernier campement, et, sauf la végétation épaisse et les moustiques du Kouakoua qui manquent, le voyage nous semble aussi monotone que sur cette vilaine petite rivière.
Cette monotonie provient, au début du voyage, du manque absolu d’accidents de terrain. Ce n’est qu’un peu plus loin, après Missongoué (1), village qui fait face d’un côté au Zambèze, de l’autre au Kouakoua, que nous apercevons dans le lointain quelques éminences couvertes de végétation jaunie, sur les flancs desquelles se détachent une ou deux maisonnettes blanches. C’est, sur la rive gauche, Senhora Maria, une dame mulâtresse propriétaireagriculteur dont les domaines portent le nom, et, un peu avant d’y arriver, sur la même rive, la maison Vianna, dans le voisinage de laquelle se trouve la tombe de Mme Livingstone. Nous longeons, au milieu du fleuve, la grande île de Tchipanga.
(f) J’ai causé à Missougoué avec un vieux noir qui avait été au service de Livingstone. J’y ai vu aussi deux grosses roues en fer qui appartenaient au char qu’il avait fait construire et dont il ne put jamais se servir. Ces roues ont été achetées, m’a-t-on dit, par un Polonais du nom de de Steblecki.
Le chenal (endroit du lit du fleuve où le courant est plus fort et la profondeur plus grande) nous oblige à faire des zigzags, et il s’ensuit une perte de temps énorme.
Après les éminences dont je viens de parler se dessinent sur l’horizon deux massifs montagneux : à droite le mont Morumbala et à gauche les trois montagnes de Sena. Le premier, placé presque au confluent du Chiré et du Zambèze, tout seul, comme une gigantesque sentinelle perdue, a près de mille mètres de hauteur et affecte la forme d’une longue table; les montagnes de Sena sont moins importantes, mais elles forment un excellent point de repère pour l’orientation dans cette partie du fleuve.
En arrivant à Kaïa, où il reçoit le Chiré, son principal affluent, le fleuve se couvre d’ilots et de bancs de sable qui rendent l’embouchure du Chiré difficile à trouver ; mais on est bientôt sorti de ce petit archipel, et on aperçoit de nouveau les rives.
Le Zambèze est semé d’iles de toutes les tailles et de toutes les formes : les unes sont peuplées, couvertes de végétation et de cultures, et ont trop d’étendue pour souffrir de l’effet destructeur du courant; d’autres, moins grandes, sont rongées ou emportées d’un côté, tandis que le sable et le limon s’amoncellent à l’opposé, changeant ainsi leur forme, ce qui peut faire supposer qu’elles ont changé de place ou de position. D’autres encore ne sont que des bancs de sable montrant, pendant les crues, de hautes berges glabres et désolées qui font contraste avec la végétation luxuriante que l’on voit souvent sur leurs voisines, et elles disparaissent, totalement balayées au moment des crues par des courants irrésistibles, pour reparaître encore plus loin, quand les eaux baissent.
Les rives du fleuve lui-même ne restent pas insensibles au mouvement de cette énorme masse d’eau : elles se creusent, se tordent, offrant chaque année au voyageur
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des caps nouveaux, des criques ou des courbes nouvelles, et, comme dans la nature tout a sa compensation, d’autres caps, d’autres criques, des points qu’on avait remarqués ont totalement changé de forme ou disparu.
Un peu avant d’arriver à Sena, nous passons devant le dernier endroit plat et marécageux de la région. C’est le Ziou-Ziou, rivière qui va du Chiré au Zambèze et se répand sur son parcours dans des marécages qui portent le nom de lagune Manse (ou lac de boue).
Sena, où nous arrivons bientôt, est une ville qui est complètement tombée. Elle était autrefois le centre d’un grand commerce, surtout il y a deux cent cinquante à trois cents ans, alors que les mines et les richesses que l’on .supposait exister au Monomotapa attiraient dans ces régions des traitants portugais et arabes. Il ne reste aujourd’hui de la ville que quelques maisons délabrées et des cases indigènes. Sena n’est pas sur le bord du Zambèze, mais bien à deux kilomètres dans l’intérieur, presque au pied de deux montagnes, les monts Balamouana et Iniarouka. Il y reste deux forts en ruine. Une maison hollandaise s’était établie pendant quelques années sur le bord du Zambèze, du. côté opposé à Sena; mais elle s’est retirée. Un peu plus bas que Sena, sur la rive gauche, à l’embouchure du Ziou- Ziou, Moutarara est un point qui semble vouloir devenir dans quelques années un centre commercial important. Il n’y a pas à regretter Sena, qui était un endroit excessivement malsain.
Après Sena, le coup d’œil devient réellement magnifique, au fur et à mesure qu’on avance. Il faut malheureusement se résigner à ne voir en détail qu’une berge à la fois, car, en face de Gouingoué, le fleuve est aussi large qu’à Vicenti. Les montagnes, qui s’étaient toujours tenues jusqu’à présent à l’arrière-plan, se rapprochent insensiblement : on distingue déjà sur leurs flancs des aspérités et de
grandes ombres. Tout à l’heure, elles vont venir jusqu’au bord du fleuve, le resserrer dans leurs murailles granitiques.
Et si je ne parle pas de la végétation, elle est partout. Làbas, sur la rive opposée, une grosse ligne noire nous fait deviner des forêts de grands arbres et de basses broussailles où le plumet des palmiers (1) émerge de temps à autre, comme pour rappeler qu’eux aussi peuplent ces régions.
De notre côté, nous contemplons plus en détail des collines et des éminences couvertes d’une épaisse toison jaunie et où, cinq ou six mois plus tard, nous verrions de très belles espèces de plantes ; car, ici, nous avons quitté la flore luxuriante, mais malsaine, des régions basses et marécageuses, telle que les palétuviers variés, les herbes flottantes, les rubiacées, les eschinomena, les lotus, les carapa, etc., etc.
Voici même des fruits mûrs, des jujubiers importés autrefois des Indes par les Portugais et qui se trouvent partout sur les bords du haut fleuve (2) ; puis, à côté d’eux, un arbre tout à fait indigène, le tamarin, chargé de ses gousses acides et rafraîchissantes dont les Arabes sont friands.
Plusieurs fois par jour, nos canotiers nous demandent la permission d'aller récolter des jujubes, et ils reviennent chargés de ces petites pommes en miniature. J’en mange pour ma part toute la journée sans discontinuer, pour m’occuper tout au moins la mâchoire, puisque mes jambes sont contraintes à l’immobilité.
Des pêcheurs que nous rencontrons nous cèdent quelquefois du poisson ; nous achetons dans les villages des
(1) Hyphoene Guinensis .
(2) Zizyphusjujuba. — îl est redevenu sauvage, et il disparaît dès qu’on quitte la vallée du Zambèze.
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patates, des poules, du riz, pour nos besoins, et le voyage suit son cours sans accident notable.
Le parcours journalier moyen est d’environ quinze milles ; le courant en cette saison n’excède pas trois nœuds, tandis qu’il en a plus de sept lors des crues. A ce moment, le fleuve atteint le sommet des berges actuelles, qui ont sept ou huit mètres de relief.
Partis avec le jour pour profiter de la fraîcheur du matin, nous faisons halte habituellement vers le milieu de la journée, à l’ombre si c’est possible, sur une île ou sur la berge, afin de donner aux hommes le temps de faire cuire le riz dont ils se nourrissent et pour permettre à notre cuisinier de nous préparer quelque chose pour le déjeuner.
La chasse est très difficile sur le fleuve; les hippopotames se tiennent à des distances considérables, les caïmans se glissent dans l’eau avec prudence avant que les embarcations arrivent à portée de fusil. Des vols de canards et d’oies sauvages se rencontrent de temps à autre qui nous donnent l’occasion d’apporter à notre ordinaire un élément nouveau. Pour être plus heureux, il faudrait descendre à terre et s’enfoncer dans la brousse ; mais le voyage a déjà trop duré. Néanmoins, je tue plusieurs antilopes qui nous procurent quelques repas délicieux.
Nous arrivons bientôt à l’endroit où les montagnes se rapprochent tout à fait du fleuve. Artistes avides de pittoresque, qui recherchez les points de vue grandioses ou qui aimez, qui admirez ce qu’ont produit de plus beau et de plus capricieux les fantaisies de la nature, vous trouveriez ici satisfaction complète. Les indigènes eux-mêmes ont si bien subi cette influence, qu’ils considèrent ce passage avec une pointe de superstition; les chansons de canotiers cessent; c’en est fini des exclamations et des cris : ces gorges inspirent le respect et l’admiration au sauvage comme à l’homme civilisé.