VUE DU ZAMBEZE PRES DES GORGES DE LUPATA
On n’y entend qu’un bruit : celui du Zambèze, dont le courant se brise et gronde, celui de ses chutes d’eau, celui de ses flots écumants (1) . Partout des récifs, des brisants à fleur d’eau, des remous et des sillons au milieu du courant (2), partout le danger pour des embarcations.
Tout notre monde est à terre, tirant sur de longues cordes. Les hommes y sont attelés et sautent de rocher en rocher, tirant les embarcations, pendant qu’un homme est à la barre et qu’un autre, armé d’une longue perche, se tient à l’avant pour éviter les écueils. Ce halage dure deux jours, et l’on ne reprend la navigation habituelle qu’un peu avant Pilot de Mozambique, qui est au milieu des gorges. En cet endroit, le courant devient plus faible, mais on doit encore pagayer avec vigueur pour ne pas être entraîné.
Ce passage des gorges est un des spectacles qui se sont gravés le plus profondément dans ma mémoire : ces immenses murailles de granit, sombres, à l’aspect désolé, ce grand fleuve en révolte dans l’enceinte trop étroite qui lui est imposée, ces petits êtres noirs microscopiques attelés à une longue corde et sautillant sur des aspérités invisibles, s’agitant avec des efforts inouïs; ces embarcations chargées, presque désertées, ballottées sur les remous, ce sourd grondement répercuté par les échos, tout cela m’a fait une impression extraordinaire (3).
Un peu après notre entrée dans les gorges, nous avons vu le fameux Rocher du Padre.
(1) Le Zambèze a 1 ,801) mètres de large avant son entrée dans les gorges, et là il est subitement réduit à 300 pendant la saison sèche, à 800 pendant les crues.
(2) Ces difficultés dans la navigation n’existent que pendant les très basses eaux (juillet, août et septembre).
(3) Le mot lap ata (loupata en indigène) veut dire « eau qui bouillonne y> .
246 A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
Sur le versant d’une des montagnes qui bordent le fleuve, à peu près au tiers, un gigantesque Capucin, son capuchon relevé, est debout devant un autel à plusieurs plates-formes ; on l’aperçoit jusqu’aux genoux. Vu d’un certain point sur le fleuve, il se détache parfaitement sur le ciel, ainsi que l’intervalle quile sépare de l’autel. Les indigènes, ayant vu des Jésuites, ont donné à cette fantaisie de la nature le nom très juste de Rocher du Padre.
A partir de Lupata, les roches granitiques apparaissent tout le long du fleuve, mais toutefois à une certaine distance de ses rives. En sortant des gorges, on passe devant le fort portugais de Tsoungo, à droite, et, un peu plus loin, en face, devant celui de Massangano. Ces deux endroits ont leur histoire, histoire sanglante et douloureuse : celle des luttes entre les Portugais et un chef puissant, Bonga, qui s’était placé à cheval sur le fleuve et coupait les communications quand il lui en prenait fantaisie. La conquête du territoire de Bonga a coûté cher aux Portugais, et, pendant plus de vingt ans, tous ceux des leurs qui restèrent entre les mains du chef ennemi furent humiliés, torturés et massacrés.
Bonga n’était pas un indigène, c’était un mulâtre de Goa, issu d’indiens et de Portugais. D’une intelligence remarquable et d’un courage qui lui valut son nom (1), il voulait rester indépendant et ne fut jamais vaincu.
On raconte comme un trait d’énergie et de résolution irrévocable de sa part, qu’un jour, vers la fin d’un siège que les Portugais avaient mis autour de son aringa (fortification indigène), et au moment de se rendre faute de vivres, il fit jeter toutes les femmes et les enfants dehors, afin que ce qui restait de nourriture pût soutenir plus i longtemps les hommes : cette fois encore, de guerre lasse, les Portugais levèrent le siège.
(1) Bouga signifie « chat sauvage » .
A la mort de Bonga, son fils, Mtontola, qui était loin d’avoir son énergie et son influence, se laissa facilement battre, et les Portugais le chassèrent même de son propre territoire (27 novembre 1888) : il s’enfuit et vit encore. Nous le retrouverons plus loin. Les aringas de Bonga furent détruites, et les forts portugais dont je parlais tout à l’heure les ont remplacées.
De Massangano (1), nous voyons, en nous retournant, la serra du Bandar, qui s’éloigne vers le sud-ouest, tandis que devant nous le fleuve tourne lentement, montrant d’autres montagnes et de nouveaux points de vue. Toutes ces montagnes, bien que granitiques et avec ça et là de gros blocs nus et polis d’un gris ardoise, sont cependant couvertes de végétation ; au milieu d’arbres de quatre à cinq mètres de hauteur croissent des plantes variées ou simplement de grandes herbes. Sur les plus hautes élévations, comme celles qui bordent les gorges de Lupata et plus loin certains endroits des cataractes de Kébrabassa, les arbres atteignent des dimensions considérables, et c’est à peine si, du fleuve, on distingue au milieu de ces végétaux l’énorme baobab (2) qui est assez commun dans ces régions.
Mais hâtons-nous de parler de Tête, ou, après avoir dépassé l’embouchure de la Mazoé, une rivière riche en or alluvial, nous arrivons au bout de trente-deux jours de voyage depuis Vicenti et de quarante-sept depuis Quilimane. On comprend sans peine que nous ayons éprouvé grand plaisir à nous y reposer quelques jours. Je vais essayer pendant ce temps d’esquisser rapidement les principaux traits de l’histoire de Tête.
(1) Le pays de Massangano s’appelle aussi Bompona chez les indigènes.
(2) Adctnsonia digitata.
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
En 1571, une expédition fut envoyée par le roi de Portugal aux mines d’or de Manica et aux mines d’argent de Cliicoa. Elle était commandée par Francisco Barretto. C’était la première fois que les Portugais voulaient explorer les richesses contenues dans leurs possessions, mais ce ne fut que plus tard qu’ils furent fixés sur ce point.
L’expédiiion livra bataille, à la hauteur de Lupata, aux Magandjas de la rive gauche, et, pour une raison que nous ne connaissons pas, elle renonça à son projet. C’est de cette époque que datent les premiers souvenirs de la colonie de Tète (1).
Plus tard, nous apprenons d’un ouvrage contemporain et précieux (2) les détails du deuxième itinéraire de Barretto, la découverte des mines d’or et l’établissement des Européens sur le Zambèze, les explorations du Zambèze, la rencontre de plusieurs cataractes, dont une considérable près de la source du fleuve, l’établissement des Jésuites, enfin une tentative sérieuse de colonisation de la part du Portugal (3).
Le fort de Tète existe encore et est bien entretenu ; on y lit de nos jours l’inscription suivante : « Sen do gover nador dos llios de Sena Antonio Manoei de Mellor Castro , mandou fazer este armazens e quartets no anno 1775. »
Vers la même époque, il y avait à Tète trois églises, dont une datant de 1563 (Fort Saint-Jacques le Majeur) qui fui donnée aux Jésuites par le roi de Portugal.
Au point de vue commercial, cette ville fut une des plus florissantes de l’Afrique ancienne : son rendement pen-
(1) Père J. Courtois, Notes chronologiques sur les anciennes missions catholiques au Zambèze.
(2) Francesco da Souza, Oriente conquistado.
(3) Livingstone n’avait sans doute pas lu cet ouvrage quand il découvrit les chutes de Mozi-sa-tunia et les rebaptisa « chutes Victoria » .
dant plus de deux cents ans représente des chiffres incalculables; l’ivoire, l’or, les productions locales qui en venaient abondaient sur les marchés du littoral.
Elle alla toujours en déclinant depuis le commencement du siècle actuel; mais aujourd’hui, quoique presque rayée de la liste des centres de commerce, elle a peut-être encore devant elle un grand avenir, depuis que la civilisation travaille à lui donner des moyens de communication.
Le 14 octobre 1849, le presbytère où étaient déposées les archives de la ville et de la mission fut la proie d’un incendie, perte incalculable pour l’histoire de cette région.
La ville actuelle de Tète peut être présentement habitée par deux mille indigènes et une quarantaine de Portugais, dont quelques-uns y sont depuis quarante ans. Ceci prouve qu’elle est relativement saine.
Les rues sont dessinées naturellement par une série de mamelons allongés et de vallées parallèles ; sur les mamelons sont les maisons, et les sillons forment les rues.
La tsé-tsé n’existant pas dans la région, on y trouve de beaux troupeaux de bœufs et, par conséquent, du lait et du beurre frais, ce qu’on ne trouve pas ailleurs.
En plus du fort ancien, il y en a un autre, ainsi qu’un hôpital et une prison. Les vieilles églises ont disparu : elles sont remplacées par une chapelle de construction plus récente. Le gouverneur a une jolie résidence qui, avec quelques réparations, serait la plus belle maison de Tète.
La pierre étant abondante, toutes les maisons en sont bâties. La ville est placée sur un terrain rocailleux qui se compose en grande partie de grès. Les rues sont ornées de végétation rare où l’indigo abonde à l’état sauvage. Tout autour de Tête, et en face de la ville, de l’autre côté du Zambèze, sont des gisements houillers considérables et qui seront bientôt utilisés. Une compagnie française vient
de se former à Paris à Feffet de les exploiter en vertu d'une concession du gouvernement portugais. Nous ferons plus tard, avec le lecteur, une visite aux mines de charbon situées au nord du Zambèze.
Les habitants de Tête sont très hospitaliers pour les voyageurs, et ceux-ci leur ont parfois prouvé leur reconnaissance en disant d’eux tout le mal possible. Les braves gens font ce qu’ils peuvent pour venir en aide à l’étranger qui passe quelques jours au milieu d’eux, et on emporte de son séjour à Tête une bonne impression. Il en est de même dans toutes les villes portugaises : Quilimane, Mozambique, Concaçao, Tcbindi, etc., etc. Les Portugais pratiquent dans leurs colonies la plus franche et la plus aimable hospitalité ; on n’a qu’à se présenter chez eux pour être bien reçu, à quelque nation qu’on appartienne.
Tête a aujourd’hui un air d’abandon. On vient d’en retirer le gouverneur et de mettre la ville sous la juridiction, beaucoup trop éloignée, du district de Quilimane. On prendra certainement d’autres mesures, lorsque le commerce de la région aura repris une nouvelle activité ; mais on fera bien de ne pas en changer aussi souvent les gouverneurs : depuis 1863 jusqu’à nos jours, c’est-à-dire en trente et un ans, il n’a pas passé à Tête moins de soixantedouze gouverneurs ou intérimaires. On conçoit que ces officiers n’aient ni le temps ni l’envie, pendant les trois ou quatre mois qu’ils son!; là, de chercher à améliorer ou à changer quoi que ce soit à ce qui se fait, et c’est pourquoi on a laissé aller les choses depuis bien des années sans penser à leur apporter aucune amélioration.
Il en est à peu près de même des commandants militaires de Tête; depuis Tito Âugusto d’Aranjo Sicard qui reçut Livingstone en 1858, quelle procession on en a vue défiler !
Le manque d’administration supérieure fait que la
ville se gouverne elle-même : son conseil municipal, qui siège régulièrement, prend sur lui de faire exécuter les mesures d’ordre nécessaires. J’oubliais de dire qu’il y a aussi à Tête un club, la « Société littéraire » . Ce titre semblerait usurpé s’il ne provenait pas, comme je le crois, de ce que ce cercle possède une bibliothèque, très complète, ma foi! pour une ville de l’Afrique centrale.
En somme, la ville est assez agréable : il y pleut rarement; la chaleur y est supportable (environ trente degrés : 34° le jour, 26° la nuit); son altitude est de deux cent dix mètres au-dessus du niveau de la mer, et de quinze à dix-huit mètres en moyenne au-dessus de celui du Zambèze. Le vent du sud-est y souffle l’après-midi pendant la plus grande partie de l’année. On y trouve, comme je l’ai dit, du beurre, du lait, des œufs, parfois même des légumes européens. Au sud de la ville commence un massif montagneux qui se prolonge dans l’intérieur et sème ses collines le long du Zambèze, au-dessus de Tête. La montagne qui est exactement derrière la ville se nomme le mont Caroéra.
Après quelques jours de repos, après avoir rapatrié nos canotiers de Vicenti et en avoir engagé d’autres à Tête, nous nous rembarquons et disons adieu à ces vestiges de civilisation perdus dans un pays sauvage. La traversée du fleuve continue, plus pittoresque, à travers des sites plus sauvages, mais a$ssi monotones qu’ auparavant; on admire la nature la première fois qu’elle vous frappe, mais on s’accoutume vite à ses beautés.
A quinze milles environ ouest-nord-ouest de Tête, nous campons en face d’un établissement d’aspect européen. Au pied d’une chaîne de collines boisées, entourées d’un parc naturel et de cultures, une petite chapelle et des corps de bâtiment bien entretenus occupent le fond d’une crique à un des tournants du fleuve. C’est la Mission
portugaise de San José de Boroma, dont les religieux appartiennent au même Ordre que ceux du Sacré-Cœur de Jésus à Quilimane. Il y a environ douze ans que la Mission de Boroma existe : elle comprend des missionnaires de toutes les nations ; ils vivent en égoïstes, ne pensent qu’à leur bien-être et fort peu au salut des âmes, se servent de leurs élèves pour faire leurs cultures, trafiquent en sous-main et se rendent désagréables au gouvernement local, avec lequel ils sont presque toujours en conflit. Ce dernier leur a donné en adjudication, pour un temps déterminé, le prazo, c’est-à-dire la concession, où ils sont établis, lequel donne son nom à la Mission.
Il ne serait pas hors de propos, puisque je suis sur ce chapitre, de parler ici d’un Ordre beaucoup plus intéressant, des anciens Jésuites, qui ont occupé cette région depuis plus de trois cents ans, et qui ont disparu en laissant des traces utiles de leur passage.
En 1560, les premiers Jésuites portugais venus de Goa (Inde portugaise) débarquaient à Mozambique. C’est de là qu’ils se rendirent dans le Monomotapa, le haut Zambèze et même dans les territoires au nord. Leur martyrologe pendant les deux siècles qui suivirent a été considérable. La plupart d’entre eux, au début, furent assassinés. On ne retrouve aujourd’hui aucune trace de leurs tentatives au point de vue religieux, mais, partout où ils s’établissaient, les Jésuites arrivaient avec des arbres fruitiers qu’ils plantaient et soignaient avec sollicitude, et c’est à eux que l’on doit ces rares, mais merveilleuses plantations de manguiers qui sont un bienfait pour tous. C’est ainsi qu’ils ont marqué leur passage, et quand le voyageur d’aujourd’hui, privé de tout, mange dans ces pays perdus quelques fruits délicieux, il le doit aux soins et au dévouement de ces pauvres religieux morts pour la plupart à la tâche et peut-être sans jamais avoir joui du fruit de leurs