UNE DES CATARACTES DE KEBRABASSA
peines. En plus de ces arbres précieux, les Jésuites ont laissé à la postérité des documents historiques remarquables et dont la plupart existent encore à Lisbonne (1).
En septembre 1759, le marquis de Pombal, ministre de Portugal, fit décréter l’expulsion des Jésuites de Tète et du Zambèze. Si cette expulsion pouvait avoir sa raison d’être en Europe, il n’en était pas de même dans ces pays où il y avait place pour tous et où les Jésuites prenaient une large part à la civilisation et à l’occupation européenne.
Revenons à Boroma. Un peu plus haut que les établissements de la Mission, se trouve une source sulfureuse très chaude dont des dépôts d’apparence sodio-calcaire couvrent tous les abords; j’en ai recueilli des échantillons et de l’eau que j’ai été obligé de jeter quelques mois plus tard, faute de porteurs (2). Après avoir passé la Mavoudzi, nous trouvons que le Zambèze se resserre beaucoup ; il n’a plus ici que 400 mètres de large. Nous entendons toutes les nuits de nombreux rugissements de lions, et la nature accidentée du terrain nous fait pressentir que nous sommes à peu de distance des cataractes de Kébrabassa. Nous arrivons en effet, quatre jours après notre départ de Tète, à Massinangoué, petit village situé sur une éminence de la rive droite, à l’entrée des gorges de Kébrabassa.
Le pays ressemble ici tout à fait au Lupata. A peu de distance au-dessus du village, de hautes falaises, des blocs gigantesques, des masses énormes de tous côtés. Sauf le Lupata, je n’ai jamais vu site plus sauvage ni plus, grandiose.
L’étymologie du nom de ces gorges, que les voyageurs sont allés chercher un peu loin, vient tout simplement, à
(1) Torre do Toubo, Archives de la province de Mozambique [Zambèze) .
(2) Il y a une source du meme genre au pied du Moroumbala, à l’entrée du Chiré.
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
mon avis, des deux mots Jiébra et bassa : le premier est une corruption du portugais acabcira, qui signifie « finira » ; le second, en langue tcliinioungoué ou de Tête, veut dire « travail » : le travail finit là pour les canotiers, parce qu’ils ne peuvent aller plus loin à cause des cataractes. Celui qui a dit cela le premier, un Portugais évidemment, n’avait sans doute qu’un nombre restreint de mots indigènes dans son vocabulaire, et il a fait appel à sa langue natale (1).
Nos canotiers ont tellement pris l’expression à la lettre que, en arrivant à Massinangoué, ils se refusent énergiquement à aller seulement du coté opposé du village. Nous avons appris plus tard qu’ils avaient, ainsi que les habitants, deux autres raisons pour ne pas s’aventurer sur la rive gauche. Elle est le territoire du roi de Makanga, ennemi de celui de Tête et rebelle à l’autorité portugaise, et c’est surtout le séjour favori, aussitôt la nuit tombée, de plusieurs familles de lions.
Nous restons complètement sourds à ces arguments, et, les prenant pour des prétextes futiles, nous forçons nos gens à mettre tout notre matériel sur la rive gauche avant la fin de la journée. Nous campons sans incident avec nos Arabes, mais nous remarquons que nos canotiers filent avec empressement de l’autre côté et vont coucher à Massinangoué.
Vers neuf ou dix heures, au moment où nous nous disposons à prendre quelque repos, des rugissements formidables font trembler le sol et retentir tous les échos des gorges. Nous sommes tous cloués sur place, paralysés.
Celui qui n’a jamais entendu le lion rugir dans ses domaines, qui ne l’a jamais vu dans ce beau décor de la nature, ne peut se faire une idée de l’impression que l’on
(1) J’ai expliqué cette étymologie parce qu’elle a soulevé de nombreuses controverses entre différents auteurs.
ressent si on l’entend ou si on le voit ainsi pour la première fois : le cœur cesse de battre, la voix meurt dans le gosier, l’œil seul ou l’oreille reste en éveil, les autres facultés sont suspendues.
Après un moment d’hébétement, nous ravivons les feux, nous nous asseyons le dos à la flamme, car la nuit est très noire, et, quoiqu’on devine les fauves tout près de nous, personne ne voit rien : en revanche, nous entendons trop. Une famille entière de lions se promène autour du camp : il y en a derrière, devant, de côté ; ils sont à peine à vingt mètres de nous, comme leurs traces nous l’apprennent le lendemain. Nous réagissons enfin contre l’effet fâcheux de ce vacarme et nous lançons des tisons allumés et des fusées, nous tirons même des coups de fusil, mais rien n’y fait : le concert ne cesse que le matin. Comprenant alors pourquoi les canotiers ont préféré coucher de l’autre côté, nous nous promettons d’avoir quitté cet endroit le soir, et l’après-midi nous transportons notre campement plus à l’ouest dans l’intérieur.
Le voyage du Zambèze est terminé ; avant de quitter le fleuve définitivement, je vais visiter les cataractes et j’y fais des sondages afin de me rendre compte de l’état des eaux en ce moment de l’année.
Au moment des basses eaux, il est aussi difficile de marcher le long des cataractes que de s’y promener en pirogue : les falaises sont presque à pic en certains endroits ; dans d’autres, par exemple du côté ouest, elles manquent totalement; le lit du fleuve est parsemé de blocs granitiques énormes dont les plus petits ont six ou sept mètres de hauteur et qui sont plus ou moins enfoncés dans l’eau, selon le moment de l’année.
Pour la même raison les cataractes sont plus ou moins nombreuses, mais il en est qui subsistent toute l’année : telles sont Maroumboua, Caboleti, Kondedzoua et plu-
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sieurs autres plus petites qui n'ont pas de nom spécial.
Il y a une différence de niveau assez considérable entre la partie supérieure et la partie inférieure des cataractes dont ces diverses chutes d'eau ne sont que les escaliers, et, en admettant que l’industrie puisse débarrasser le lit du fleuve de ces rochers, ce qui me paraît impossible, il y aurait sans doute des écluses à faire. La façon la plus pratique et la moins coûteuse de tourner cet obstacle serait d’utiliser la route de Tête à Chicoa, qui passe au sud des cataractes et qui pourrait servir à l’établissement d’une voie ferrée dans des endroits relativement plats ou du moins peu accidentés.
Je ne parle pas à dessein de l’aspect de chacune des cataractes, parce qu’elles changent continuellement de physionomie, selon la quantité d’eau qui les recouvre.
Tout près des cataractes, sur la rive droite, un gigantesque baobab montre encore aux passants l’inscription qu’y grava Livingstone :
d. liv .