‹ Du Cap au lac NyassaChapitre 24 sur 46 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Nous pénétrons dans l’intérieur. — Tchiouta. — Le calicot et la verroterie monnaie. — Ambassade au roi de Makanga et sa réponse décourageante. — Visite au roi Tcbanetta. — Notre réception. — L’orchestre du roi des Atchécoundas. — Un plat et une boisson de l’ordinaire royal. — Quelques mots sur l’histoire de Makanga. — Les mzoungos et les donas. — Massacre d’une expédition portugaise.

La région où nous essayons de nous avancer est complètement inconnue : nous allons à l’aventure. Comme il faut que j’en fasse l’exploration, autant vaut commencer par là que par un autre côté. Nous nous dirigeons vers le nord-nord-ouest, espérant rencontrer plus loin, dans l’intérieur, des populations indigènes auprès desquelles nous pourrons prendre des informations ; mais la localité parait déserte.

Comme pour faire contraste aux régions du Zambèze, le pays manque d’eau. Après bien des recherches, nous avons trouvé un petit ruisseau; mais, comme il n’est pas prudent de s’aventurer dans un territoire inconnu sans en connaître les ressources, j’envoie en avant une petite expédition dans le double but de recruter des porteurs à n’importe quel prix et de nous renseigner sur les moyens d’existence : nous avons engagé deux cent vingt-cinq hommes à Massinangoué et aux alentours; mais ces gens, ne connaissant pas le pays, n’avancent qu’avec répugnance,

et ils prendront certainement la fuite à la première occasion .

Quatre ou cinq jours se passent ainsi en tâtonnements. Nos éclaireurs reviennent enfin nous annoncer la présence, à une quinzaine de milles, d’un petit village nommé P’handa, perdu au milieu des montagnes, et où nous pourrons trouver un peu de nourriture et rassembler des porteurs. Nous nous mettons immédiatement en marche par des sentiers impossibles, grimpant avec lapins grande difficulté et nous élevant sans relâche en passant d’une chaîne à l’autre. Enfin, à deux cent cinquante mètres au-dessus du niveau du Zambèze et à près de six cents au-dessus de celui de la mer, au milieu d’un décor aussi beau que celui des Alpes ou tout au moins des Ardennes, au sommet d’un plateau dont les flancs sont presque à pic, apparaît un petit hameau dont les habitants nous accueillent avec cordialité et mettent tout ce qu’ils possèdent à notre disposition. C’est P’handa.

Là, nous apprenons que peu de distance nous sépare de Mbioui, le plus ancien des chefs de la région, et que nous pourrons obtenir de lui des porteurs pour continuer notre route. Une demi-journée nous conduit au pied du Niampepo, une des plus hautes montagnes de l’endroit (huit cents mètres), qui n’est elle-même qu’une enfant à coté du Tchiouta, placé derrière elle, et qui forme le point culminant du massif montagneux s’étendant depuis les cataractes jusqu’aux plaines de Makanga.

Tchiouta veut dire ce celui qui a un arc » . Je n’ai pu retrouver la légende qui doit certainement se rattacher à ce nom; mais j’ai remarqué que c’est, dans le massif, la seule montagne qui ne soit pas habitée. Elle s’élève à onze cent quatre-vingts mètres. Sur son sommet croissent de petites fleurs sauvages que jamais être humain n’avait cueillies avant moi. On voit très peu de fleurs, en général,

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en dehors des hauts plateaux. Je voudrais que ceux qui se représentent l’Afrique comme une plaine de sable avec un cocotier desséché par-ci par-là pussent jeter un coup d’œil sur ces sites incomparables, sur ces gorges abruptes, sur ces montagnes immenses au flanc desquelles l’œil distingue à grand’peine les petites cases jaunes des villages indigènes.

Nous campons sur un mamelon accroché au versant du Niampepo, à une portée de fusil du village de Mbioui, et nous renvoyons nos porteurs de Massinangoué. Pour mettre nos vivres et notre matériel à l’abri, je fais construire une maisonnette en paille à laquelle nous donnons le nom pompeux de magasin de ravitaillement , et nous dressons nos plans pour l’avenir.

A partir de Tchiouta, le calicot devient la monnaie courante : les gens du pays en ont grand besoin : vêtus de peaux de bêtes et d’écorce battue, armés d’arcs, de flèches et de sagaies, ils ont l’air de vrais sauvages, mais ce sont de braves gens, au demeurant. Ils cherchent à nous être utiles et, en même temps, à obtenir le plus possible de notre précieuse monnaie. Une brasse de calicot (deux mètres) vaut indifféremment six poules, quarante œufs, un panier de huit kilogrammes de farine, une journée de marche ou trois journées de travail sur place. La monnaie divisionnaire consiste en fils de perles : vingt fils valent une brasse. Par conséquent, on a deux poules pour sept fils, deux œufs pour un fil, etc.

C’est de cette façon que nous nous procurons tout ce que les ressources du pays peuvent nous offrir, et les indigènes substituent de leur coté à leurs peaux de civette, de léopard, de chat-tigre et d’antilope, des morceaux de calicot qui leur donneraient un air civilisé sans leurs coiffures extraordinairement pittoresques.

Il y a autour de nous et dans un rayon de quelques milles une dizaine de villages, dont un, Tcbiparangondo,

est très considérable. Tous relèvent de Mbioui, qui lui-même reconnaît la suzeraineté du roi de Makanga, dont le territoire commence au pied même deTchiouta.

J’envoie des émissaires à ce chef puissant afin de lui annoncer ma visite. Il me fait répondre au bout d’une semaine (il faut trois jours de marche pour aller à sa capitale) qu’il me défend de venir ; mes ambassadeurs me rapportent qu’il a même ajouté que, si j’entrais chez lui, il me ferait couper la tête.

Je ne pouvais continuer mon voyage sans une partie ^ aussi essentielle de mon individu; d’un autre coté, il me fallait absolument, non seulement voir le roi de Makanga, mais obtenir de lui l’autorisation de me promener librement sur tout son territoire. Je savais bien que, s’il ne m’avait pas menacé officiellement, il avait du moins ajouté cette réflexion à sa réponse à seule fin qu’elle me fût répétée. Mais, sachant que l’audace et l’ignorance de la peur sont les qualités avec lesquelles nous frappons le plus facilement les indigènes, je résolus de ne communiquer à personne, sauf à Manner, ces paroles peu encourageantes, et, ayant demandé des porteurs, je pris mes Arabes et me mis tranquillement en route pour Makanga, comme si j’avais été invité à hâter ma visite plutôt que dissuadé de la faire.

La veille de notre arrivée à Kamsikiri, résidence du roi Tchanetta, j’envoie en avant un Arabe avec deux hommes pour annoncer ma venue, et je dis aux autres ce qui en est : autrement dit, je leur dévoile l’hostilité apparente du roi et la possibilité d’un conflit.

Gomme nous approchons du terme de notre voyage, des gens, placés sans doute en vedette, se lèvent et s’éloignent rapidement. Je m’arrête hors du village, sous un arbre, et j’attends. L’Arabe envoyé en avant avec un message de paix avait ordre d’expliquer au roi que je n’étais nullement ni ennemi, ni Portugais, que je venais chasser chez

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lui, habiter ou me promener dans son royaume, et qu’il pouvait tout attendre de ma générosité, etc., etc.

Au bout d’un instant, mon ambassadeur revient me dire que le roi a paru enchanté, qu’il a commandé la musique et des chevaux pour venir nous recevoir, que même il lui a donné un excellent repas de riz et de volaille; il ajoute d’ailleurs, sur ma demande, qu’il n’en ressent pas la plus légère indisposition, et que d’ailleurs un des Atchécoundas (gens du pays de Makanga) a bu et mangé de tout avant lui.

Gomme cet air enchanté me parait tout ce qu’il y a de plus suspect de la part du roi, je donne quelques instruct lions aux Arabes, en leur prescrivant de charger leurs armes, de les mettre au cran de sûreté et de ne pas s’éloigner de moi pendant la cohue que je prévois (1).

En effet, une clameur, d’abord lointaine, augmente et prend les proportions d’un tintamarre étourdissant : au fur et à mesure qu’elle se rapproche, on perçoit des sons criards et discordants accompagnés de tam-tams aux intonations diverses : c’est la musique sans doute. Puis une foule armée de fusils et de sagaies se dégage de l’entrée de la palissade qui entoure le village, et elle se répand en dehors. Nous cherchons à la dénombrer, mais nous y renonçons ; ils sont près d’un millier, poussant des cris, des sons qui ont la prétention d’accompagner l’orchestre, gesticulant, dansant même.

Tous ces gens ont l’air très gai. C’est à souhaiter d’ailleurs, car je me demande ce que nous ferions s’ils avaient Pair très féroce : nous sommes juste vingt-cinq, les Arabes et moi, car les porteurs ne comptent pas.

La foule s’arrête à cinquante mètres de nous, et un homme vient nous dire qu’on va tirer des coups de fusil

(1) Chacun de mes Arabes était armé d’un martini-henry et de cinquante cartouches. J’avais avec moi ma carabine double ( express rifle ) qui ne me quitte jamais.

sans balle : bien aimable! Est-ce la peur de blesser notre tympan ou de nous voir riposter qui nous vaut cet avis?

On tire quelques coups de fusil, les danses recommencent, entrecoupées par les sons de la petite flûte, des éclats de tam-tam et des détonations ; pour ne pas être en reste, j’envoie un Arabe aviser que je vais aussi tirer à blanc, et nous brûlons quelques cartouches dont j’ai fait préalablement retirer les balles. Sur mon conseil, mes hommes donnent tous les signes d’une joie folle et exécutent quelques fantasias.

Quant à moi, je continue à regarder, et ce que je vois me persuade qu’il n’y a aucun guet-apens à craindre poulie moment. En effet, toutes les femmes et jeunes filles du village sortent derrière les hommes, dansent et chantent avec eux. Quand, chez les peuples africains, il y a ou va y avoir du danger, les femmes ne se montrent pas.

Le moment de la réception est arrivé. La foule s’entr’ouvre, et un homme grand et maigre s’avance assis sur les épaules d’un noir : celui-ci le dépose à terre en se baissant et retire sa tête d’entre les jambes royales. Sa Majesté s’avance à pied à une allure déhanchée, les pieds en dehors, les bras ballants. ïl est suivi de quelques mulâtres et de noirs de marque, tous couverts de longues robes de couleur voyante, ayant la forme de celles que les Portugais appellent camisa de fresco .

Je m’avance également, mon fusil derrière l’épaule, suivi de mes hommes, et, après une légère hésitation, le roi me tend gauchement la main. Je m’aperçois qu’il est complètement ivre; il balbutie un good morning auquel je réponds et, faisant volte-face, me dit en me montrant le village : « Cavallo, cavallo » (cheval) ; puis, joignant le geste à la parole, il s’arrête en écartant les jambes. Aussitôt un noir se baisse et, le prenant sur sa nuque, le soulève délicatement. On me fait signe que mon porteur m’attend, et je

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me laisse enlever, comme mon hôte, par cette monture d’un nouveau genre. Nous reprenons le chemin du village, dominant la foule qui me regarde curieusement, mais sans hostilité apparente, et, suivis de l’orchestre, qui fait rage de coups de tam -tam et de fusil, nous entrons à Kamsikiri.

On s’arrête devant la palissade des cases du roi; nous mettons pied à terre, et, une natte ayant été apportée, nous nous asseyons à l’ombre devant une des habitations. Je suis seul assis sur la natte du roi ; les grands ont la leur. On en donne aux Arabes, qui prennent place à trois ou quatre pas à ma gauche. Le peuple et les femmes s’asseyent par terre, et, tout autre bruit ayant cessé, l’orchestre nous donne à savourer quelques-unes de ses plus charmantes compositions : il se compose d’une caisse ou tambour, de deux petites flûtes, d’un marimba (1), de deux santsi(2) et de deux tam-tams. J’ai su plus tard que, lorsque le roi est ivre, il fait jouer ses musiciens jour et nuit. Comme il boit continuellement, ils sont souvent de service. Il les fait lever à n’importe quelle heure, et, quand ils refusent de jouer, il leur fait couper la tête, pour les décider sans doute. Il est dur d’être musicien du roi Tchanetta, mais il est peut-être encore plus dur d’être forcé d’écouter son orchestre.

Tout a une fin en ce monde, même les meilleures choses ; l’orchestre se tait sur un signe du roi, et nous échangeons, à l’aide d’un Arabe qui sert d’interprète, quelques phrases pour faire connaissance. Le roi fait ensuite apporter du moa (bière de maïs) et des mets dont il goûte avant moi. L’usage des pays où l’on connaît l’emploi des poisons veut

(1) Cet instrument, moins répandu aujourd’hui qu’autrefois, se compose de deux rangées de calebasses de différentes grandeurs sur lesquelles sont des traverses qui rendent des sons divers.

(2) C’est une calebasse au fond de laquelle on dispose un peigne en fer dont chaque dent rend un son différent. (J’en ai exposé les photographies au Cercle de la librairie en 1894.)

qu’on manifeste ainsi de la pureté de ses intentions. Le repas que nous faisons (avec nos doigts) consiste en du riz bien égrené, du poulet en sauce et une espèce d’herbe excellente, qui correspond à nos épinards. Après avoir déchiqueté la volaille sur le riz et ajouté les herbes, on mélange le tout en une pâtée épaisse dont on se remplit la bouche autant que le comporte sa capacité. J’ai trouvé ce plat délicieux. La bière de maïs est également une boisson rafraîchissante et fort agréable.

A partir de ce jour, nos relations avec le roi de Makanga furent des plus cordiales. Il fit tout ce qui dépendait de lui pour m’ètre agréable et utile : il s’occupait de mes hommes, veillait à ce qu’ils ne manquassent de rien, leur envoyait des pots de bière et des vivres toute la journée, me rendait tous les jours visite à mon camp et me recevait chez lui avec empressement quand j’avais à lui parler.

Malgré toutes ces avances, je me méfiais de lui, en songeant que quelques années auparavant il avait massacré lâchement, une nuit, des gens qui avaient cru à ses démonstrations d’amitié.

L’histoire du pays de Makanga peut se résumer en quelques mots. Il y a un siècle environ, un mulâtre portugais de Goa, Pedro Gaetano Pereira, fonctionnaire du gouvernement portugais, se mit à la tête de la population de Makanga pour la débarrasser du joug des Azimbas, et i! réussit dans son entreprise après une guerre de plusieurs années et des dépenses considérables.

Dès que le pays fut libéré, il se fil nommer roi, et, se retournant aussitôt contre le gouvernement portugais, il fit des incursions dans le district de Tête et y opéra des razzias (1), si bien qu’il ruina à peu près complètement le

(1) Rapport du gouverneur de Sena (alors capitale de la province de Mozambique).

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pays (1806). 11 continua ses déprédations, et le pays de Makanga, déclaré rebelle par le gouvernement portugais, resta toujours en lutte avec les autorités locales. A la mort de Pereira, que les indigènes avaient surnommé Chamatowa (le Vainqueur), son fils lui succéda et continua à agrandir son territoire ; il fut surnommé Dombo-Dombo (le Destructeur) et prit le nom de Tchikokoula , qui resta jusqu’à nos jours à chacun des rois de Makanga et qui veut dire le Grand. Dombo-Dombo conquit presque tous les pays limitrophes de Makanga et les annexa à son royaume. Sous son règne, les Atchécoundas se firent une réputation de courage et de bravoure qui leur est toujours restée et qu’ils méritent toujours. Malgré les quatre fils qu’il laissa à sa mort, le pouvoir passa aux mains de son frère. Celui-ci laissa onze fils. Mais les descendants de Dombo-Dombo doivent régner avant eux : la loi du pays, en effet, transmet la succession au frère ou, à défaut, au fils aîné du frère ainé. Nous voyons ainsi défiler, entretenant toujours des hostilités avec le gouvernement portugais et leurs voisins, quinze rois : Kaniensi, Kaouta, Korouza, Katchimé, Mkassa, Tchinkomo (détrôné par ses propres sujets à cause de ses atrocités), Tchikouacha, Tchigbouata, Tchinkata, Tchitouzo (tué par l’éclatement d’un fusil), Kanienzi, Kankouni, fils de Mkassa, assassiné à Broma le 25 novembre 1886, Tchaneta, fils de Tchitouzou, celui qui me recevait en 1891 et qui mourut en 1893, Tchigaga qui lui succéda et gouverna à peine quelques mois, enfin Tchinssinga, le roi actuel (1).

Tous les descendants de cette famille, et ils sont très nombreux, portent le titre de mzoungo , qui veut dire « blanc » ou ce monsieur » , et qui a même, en certain cas, la signi-

(1) Chacun de ces rois porte, en même temps que ce surnom et celui de Tchikokoula, le nom de famille de Gaetano Pereira, précédé d’un nom de baptême quelconque, Louis, Cypriano, etc., etc.

WÊÊ

A TCHECOUND A. — HOMME

fication d’un titre. Les femmes portent celui de « doua » comme les Portugaises de la noblesse. On ne doit jamais prononcer le nom d’une personne de la caste des rois de Makanga sans le faire précéder du mot mzoungo ou doua, selon le sexe. Les fils sont de la classe à laquelle appartient leur père. Si un indigène épouse une doua, ses fils sont des indigènes ; au contraire, si un mzoungo épouse une femme du pays, tous les enfants auront droit au titre. Ces détails sont très importants à connaître , car les Atchécoundas sont très à cheval sur F étiquette. La distinction est d’autant plus difficile que les mzoungos et les donas sont aussi noirs que les autres et ne diffèrent extérieurement des indigènes que par un costume un peu plus soigné. Le conquérant et ses descendants ayant toujours épousé des femmes du pays, la race s’est absolument fondue avec celle des Atchécoundas. Quelques caractères pourtant subsistent de l’ancien mélange et se rencontrent parfois. Certains mzoungos ont une barbe très fournie, d’autres ont des yeux dont l’iris ne se confond pas avec la pupille, comme dans la race nègre. L’ensemble de la physionomie est agréable, quoique les traits examinés en détail ne soient pas beaux. C’est un des caractères marquants de la race des Atchécoundas : on voit chez eux peu de beaux types, mais beaucoup de physionomies sympathiques.

Maintenant que le lecteur a une idée de ce que sont les ■« mzoungos » , reprenons l’odyssée courte, mais sanglante, de leurs rapports avec les Portugais.

Quoique très mécontent des agissements du roi de Mkanga, le gouvernement de Tête avait été depuis quelque temps forcé de fermer les yeux sur les razzias journalières opérées par les Atchécoundas sur leurs voisins ; ne disposant que d’une milice indigène peu nombreuse, il n’était pas en état d’empêcher ces abus. Il tenta néanmoins d’y

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apporter remède par un moyen plus doux qui lui permît en même temps de reprendre une influence sur le pays. A l’aide d’une convention conclue avec le roi Luiz Gaetano Pereira, il envoya dans la capitale d’alors, qui était Mtchena, un représentant officiel avec une petite garnison.

En avril 1887, le lieutenant Mesquito e Solia prenait possession de ce poste ; il supposait sa tâche facile à remplir, le gouvernement portugais ayant mis sur le compte de l’ignorance la plupart des déportements du peuple rebelle. Son mandataire espérait donc que, en conseillant et protégeant le roi, tout rentrerait dans l’ordre. Il vit bientôt qu’il s’était trompé, et que non seulement on ne faisait aucun cas de sa présence, mais qu’ encore on se moquait de ses conseils. Les difficultés qu’il rencontra au début lui firent comprendre ce que lui réservait l’avenir. On l’empêcha de se fortifier, de se construire une maison en pierre, et il eut à loger dans une hutte de nègre ; ses soldats devinrent bientôt l’objet des grossièretés et des railleries des indigènes ; on singeait chez le roi ses appels aux armes et ses sonneries de tambour ou de clairon ; enfin on ne sut bientôt plus qu’inventer pour lui rendre l’existence intolérable; les vexations et les bravades se changèrent rapidement en hostilités, et, impuissant à se faire respecter, abreuvé d’humiliations, voyant que, loin d’honorer le gouvernement portugais, on le tournait en ridicule, le lieutenant Solia quitta Makanga et rentra à Tête avec son détachement.

On ne comprit pas bien en haut lieu les motifs qui avaient fait agir cet officier ; on ne se rendit pas compte qu’il était trop faible pour imposer sa présence, et qu’avec sa poignée d’hommes il n’eût fait qu’essuyer, le cas échéant, une défaite de nature à compromettre à jamais les vues du gouvernement sur le pays. On le traduisit devant un con-

seil de guerre pour abandon de son poste, et on le mit en disponibilité. Son successeur resta un mois et renonça de même à cette existence. Le troisième représentant du gouvernement, Antonio Joachim Gonzalves Macieiro, fut accompagné d’un sous-lieutenant, Francisco Xavier de Souza y Pereira; ils avaient avec eux environ cent cinquante hommes, dont plusieurs blancs, sergents et caporaux. Le 22 octobre 1888, trois ou quatre mois après son arrivée, toute cette nouvelle garnison fut massacrée ; un seul homme, un caporal noir, blessé, fuyant à travers les bois, vint raconter à Tête ce qui s’était passé : un matin, au petit jour, ils s’étaient trouvés écrasés sous le nombre, criblés de projectiles, et les assaillants n’avaient quitté la place qu’après avoir égorgé toutes leurs victimes, pour être certains qu’elles ne survivraient pas aux balles.

Le 13 février 1889, le pays Makanga était une fois de plus déclaré traître et rebelle à la nation ; défense était faite à ses habitants de venir à Tête. Le 23 du même mois, le lieutenant Solia était réhabilité comme ayant accompli au contraire un an auparavant un acte dicté par la raison et la sagesse.

Tel était le pays où nous nous trouvions ; telle était la façon dont il avait traité des Européens, ses hôtes, ce roi sur la natte duquel je m’asseyais. Ce n’est donc pas sans raison que j’avais de la méfiance. Je faisais veiller mes Arabes à tour de rôle, et nous étions bien décidés, si on voulait nous faire subir le sort des Portugais, à vendre notre existence le plus cher possible.

Plus tard, à mon retour dans le pays, lorsque je connus mieux la langue et que le roi eut fait de moi son confident, je sus que tous ceux qui avaient trempé dans le complot dont les Portugais avaient été victimes regrettaient sincèrement ce qui était arrivé, et qu’ils redoutaient le châtiment qu’on leur réservait dans l’avenir. Mais, à cette époque,

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je ne savais rien de tout cela (1), et je montrais fort peu de confiance aux avances que me faisait mon hôte.

Ma première visite au roi Tchanetta se termina peu après, et nous nous quittâmes fort bons amis ; je promis pour ma part de revenir, et il s’engagea, à mon retour, à me faire visiter son territoire, avec licence d’y chasser à ma fantaisie.

Sur son ordre, l’orchestre nous accompagna hors du village pendant plus d’un kilomètre, malgré tous nos remerciements, nos gestes et même nos marques d’impatience ; il passa avec nous plusieurs ruisseaux à gué, nous suivant sous bois et dans la plaine, par monts et par vaux, faisant retentir les échos des notes perçantes de la flûte et de coups de tam-tam, sans souci de la mesure. Je commençais à souhaiter qu’il nous fût donné de tenir ces musiciens dans un endroit écarté, assez loin du village, pour leur administrer une volée ; mais ils comprirent sans doute à notre air exaspéré qu’il allait se passer quelque chose de terrible, et, comme les bois commençaient à devenir de plus en plus déserts, ils prirent le sage parti de s’arrêter en frottant leurs pieds, ce qui dans ces pays équivaut à une salutation d’inférieur à supérieur : on fait absolument comme si on décrottait ses pieds sur un paillasson (2).

Le maudit orchestre s’étant mis à i’abri du danger, en nous quittant, n’en continua pas moins, par vengeance sans doute, à jouer sur place, ce qui nous permit d’avoir encore pendant plus d’une heure la répercussion de son tintamarre. Ce bruit finit pourtant par s’éteindre dans le lointain, au fur et à mesure que nous nous éloignions.

Un an après, j’appris, non sans quelque satisfaction,

(1) Un voyageur anglais, M. D.-J. Rankin, rendit également visite au roi des Atchécoundas à cette époque,

(2) Pour saluer, les femmes croisent les bras, leurs mains ouvertes contre leurs épaules, fléchissent légèrement sur les genoux et se relèvent ensuite, en laissant tomber leurs bras.

que, pour des motifs à lui connus, le roi avait raccourci considérablement son orchestre : l’ignoble et perçante petite flûte était allée siffler dans l’autre monde, deux tambours avaient péri dans un incendie, et le piano indigène était excessivement malade. J’étais vengé.

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