‹ Du Cap au lac NyassaChapitre 25 sur 46 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Voyage dans la Maravie orientale. — Route à travers la brousse. — Essaim de tsé-tsés. — Le pays d’Oundi et le mont Mbazi. — Une bataille entre indigènes. — Attaque de l’expédition et mise en fuite des assaillants. — Explications. — Nouvelles escarmouches. ■ — Impossibilité de sortir du pays. — Quelques nouveaux aliments : chenilles et termites. — Portrait d’Oundi. — Quelques mots sur les Agoas et les Azimbas. — Fin de notre captivité. — Passage du Kapotché. — Souffrances du voyage. — Famine. — L’éléphant pourri. — Retour à Tchiouta. — Les souliers du génie de féerie. — Visite aux mines d’or de Missalé. — Leur histoire et mes recherches. — Quelques mots sur Mpéseni et Tchikoussi. — Les caravanes d’esclaves.

En retournant à Tchiouta, je songeais à mettre à exécution le projet que j’avais formé de rendre visite au pays des Maravis, où d’anciens travaux faits par les Portugais au commencement du siècle indiquaient la présence de gisements aurifères. Le pays était fort peu connu, à l’exception des abords immédiats d’un sentier qui le traverse et qui conduit de la Lugia à Mpéseni ceux qui vont à Tête ou en reviennent.

Ce sentier était fréquenté surtout par des chasseurs d’éléphants, car, à l’époque dont il est question, cette chasse rapportait aux négociants de Tête d’assez gros bénéfices. 11 servait aussi de sentier de guerre aux pillards de Mpéseni qui opéraient, sur les populations de la Maravie, des attaques continuelles.

Je résolus de compléter de visu mes informations sur le pays, attendu que, lorsqu’il s’agit de centres éloignés du leur, les indigènes ne vous donnent que des renseignements erronés ou dictés par un intérêt quelconque.

Je savais seulement que, à une centaine de milles de Tchiouta, vers le nord-ouest, commençait le pays d’Oundi, chef puissant et guerrier. Son territoire bordait les pays de Mano et de Missalé qui composaient autrefois ce que les premiers Portugais appelèrent la Maravie orientale, du nom des premiers occupants, les Mar avis , dont la race est aujourd’hui disparue ou fondue dans d’autres tribus. A Missalé se trouvaient les gisements aurifères, s’étendant même, disait-on, jusqu’à Mano; à défaut d’or, on y trouvait sûrement des éléphants et, par conséquent, des régions inhabitées.

Je comptais faire dans le pays un séjour d’un mois au plus et reprendre ensuite mon chemin vers le nord. Ce voyage n’étant en somme qu’une petite exploration sur les flancs de mon grand itinéraire, je voulais y consacrer juste le temps nécessaire et revenir, autant que possible, avant les pluies qui commencent en décembre. Gomme on le verra par la suite, je m’étais trompé, et non seulement mon séjour se prolongea au delà de mon désir, mais j’eus à subir pendant quatre mois les plus cruelles épreuves que j’aie jamais endurées.

Le pays où nous entrâmes en quittant Tchiouta était magnifique : c’était encore la région montagneuse, mais mélangée déjà aux grandes forêts, touchant à des plaines sans fin couvertes d’une végétation vierge peu élevée, mais qui procure au voyageur un chemin peu accidenté avec de l’air et un peu d’ombre. De temps à autre, de grandes étendues sans arbres, couvertes de hautes herbes, à travers lesquelles nous avions à nous frayer un passage, faisaient contraste avec le pays boisé que nous venions

A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE

de traverser et que nous apprécions davantage quand nous y rentrions peu après, ruisselants de sueur et suffoqués par le manque d’air dont on souffre dans les hautes herbes.

Peu d’incidents marquants vinrent couper la monotonie du voyage. Le gibier était abondant, à en juger par les empreintes de toutes espèces que nous rencontrions ; mais, comme on ne voit les animaux que lorsqu’on se consacre uniquement à leur recherche, le pays paraissait désert. Surveillés par les Arabes, plus de deux cents porteurs en file indienne, serpentant à travers les arbres, causaient à voix basse tout en marchant ; chaque homme passait exactement où avait marché son prédécesseur, et tous suivaient le guide qui traçait à travers la forêt un chemin au milieu de la végétation, évitant les épines et les troncs d’arbres renversés, contournant les taillis épais et les mille obstacles que la nature met, dans ces régions, à une marche en ligne droite.

Intercalés en divers points de la colonne pour la surveiller et pour empêcher qu’il n’y eût des retardataires, les Arabes stimulaient les porteurs dont la bonne volonté semblait problématique. Les longs voyages sourient peu aux indigènes, qui ne se décident que difficilement à les entreprendre ; d’où les délais considérables qui sont comme inhérents aux grands parcours; d’où, aussi, des retards auxquels il est impossible d’apporter remède.

Nous passâmes ainsi la rivière Tchiritsé, la Loangoué et la Louyia ou, ce qui est plus exact, le lit de cette dernière, car elle était complètement à sec.

Aux ehvirons de la Louyia, j’ai vu en quelques heures plus de tsé-tsés que je n’en ai vu pendant tout mon séjour dans la brousse africaine : des essaims de ces insectes nous environnaient, nous couvrant de piqûres, à tel point que les porteurs jetèrent leurs charges à terre pour avoir les mains plus libres : chacun dut se fouetter en

tous sens et sans relâche avec des paquets de feuilles, espérant ainsi éloigner les insectes ; mais, voyant que ceuxci redoublaient leurs attaques, il nous fallut les fuir en reprenant notre marche à la hâte, presque au pas de charge, par une chaleur accablante, au milieu d’une végétation inextricable.

L’idée de camper sur les bords de la Louyia dut être abandonnée, et ce ne fut qu’après une fuite d’une demiheure que les insectes, devenus moins nombreux, nous permirent de nous arrêter ; il n’y avait toutefois pas d’eau en cet endroit, et il fallut retourner en chercher à la Louyia dans une de ces petites mares qui subsistent au fond du lit des grandes rivières, en des endroits protégés par une épaisse végétation et où le soleil ne pénètre jamais. Ces réservoirs sont la seule ressource des animaux de la région et des voyageurs qui la traversent. A ce moment de l’année, la température est toujours de plus de 40°, au milieu de la journée; vers onze heures du matin, les pieds des noirs, malgré l’épaisseur de leur plante et leur apparente insensibilité, sont brûlés par le sol dans les endroits où la végétation est rare, et il faut renoncer à reprendre la marche jusqu’à deux ou trois heures de l’après-midi. On ne peut pas toujours rester sous bois, le pays variant d’aspect au fur et à mesure qu’on avance.

En arrivant au bassin de la Louyia, nous étions déjà dans le pays d’Oundi. Devant nous des collines peu élevées émergeaient de plaines herbeuses; au second plan, des éminences plus nombreuses, à l’aspect velu et plus sombre, mais en réalité couvertes de forêts basses, et enfin, dans réloignement, aussi loin que l’œil pouvait en apercevoir, de grandes montagnes bleuâtres, aux formes diverses, en chaînes ou isolées, comme autant de grands animaux couchés en des poses diverses, se détachaient sur la transparence du ciel.

A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE

Après la Louyia, nous traversâmes le lit du Kapotché, aussi large que le précédent : il est aisé de reconnaître que, au moment des crues, sa largeur dépasse souvent deux cents mètres. Je fis cette observation en passant et sans y attacher d’importance, ne me doutant pas qu’un peu plus tard je serais amené bien malgré moi à en vérifier l’exactitude. Au bord du Kapotché, nous prîmes un ou deux jours de repos; nous, c’est-à-dire les hommes, car je me suis mis à chasser, ce qui était pour moi un redoublement de fatigue, si compensé qu’il ait pu être par le plaisir de la chasse. Je tuai ainsi quelques antilopes, dont la chair, jointe au produit de la pêche dans les mares, apporta à notre ordinaire un changement fort agréable.. Le gibier étant abondant dans la région, et des chasseurs d’éléphants que nous avions rencontrés nous ayant dit qu’il y avait beaucoup moins de ressources de ce genre dans la Maravie, je prolongeai mon séjour d’une semaine afin de mettre de coté, si possible, un peu de beltong (1) : j’avais comme un pressentiment que nous n’aurions pas toujours l’abondance.

Ce temps écoulé, nous entrâmes gaiement dans le pays d’Oundi, aux confins duquel nous nous trouvions. Je ne m’attendais pas à un accueil chaleureux; je supposais même que l’on se méfierait de moi, et que nous aurions quelque peine à persuader au roi que nous venions simplement visiter son pays, y chasser et le prier de nous montrer les mines de Missalé ; mais on m’eût fort étonné en m’annonçant de quelle façon on allait nous recevoir.

Le lendemain de notre départ de Kopotché (nous nous trouvions alors dans les montagnes dont je viens de par-

(1) Beltong , mot boer qui signifie viande légèrement salée, séchée au soleil, tandis que la viande boucanée est séchée sur des feux, ou plutôt fumée. Le beltong est très nourrissant, très léger et inaltérable, tant qu’il reste à l’abri de l’humidité, j

1er), nous vîmes devant nous une immense muraille grise qui, de l’endroit où nous étions, paraissait à pic : c’était le mont Mbazi, la résidence de Sa Majesté. Isolé des autres, l’énorme bloc de granit, qui n’a pas moins de dix-neuf cents mètres d’élévation, nous paraissait tout près et à peine à une heure de marche, tandis qu’il nous fallut encore un jour pour atteindre son pied.

En y arrivant, je fus étonné de ne rencontrer personne dans les cultures. Il y avait là quelques champs de maïs rabougri, quelques calebasses, des endroits où on avait commencé à bêcher pour préparer des semailles ; mais le tout avait l’air négligé, abandonné même. Ne voyant aucune habitation, même à l’aide de la lorgnette, sur les flancs escarpés de la montagne, je supposai qu’en raison de son exposition à l’est les vents qui soufflent de ce côté avaient obligé les habitants à s’abriter du côté opposé. N’ayant trouvé, au surplus, aucune trace de sentier pour commencer l’ascension, je me dirigeai vers l’extrémité nord, afin de contourner le mont Mbazi par la vallée. Je découvris en effet, en cet endroit, un sentier qui prenait la direction désirée.

Après une heure d’ascension en oblique, nous commençons à apercevoir de loin quelques cases de paille semées ça et là sur des escarpements ; d’énormes arêtes descendent, se détachant du tiers de la montagne, et ces contreforts s’avancent dans la vallée comme autant de cloisons gigantesques. Sans doute la première nous cache le village auquel ces cases détachées doivent appartenir. Encore un moment de marche, et nous allons arriver sur le tranchant de l’arête, d’où nous découvrirons probablement ce qui est de l’autre côté. Un peu avant que nous y soyons, une clameur confuse arrive par bouffées à nos oreilles, mais il y a toujours tellement de bruits divers autour d’un grand village que nous n’y faisons pas autrement attention.

Au fur et à mesure que nous approchons, aux clameurs entrecoupées se joignent des cris sauvages, des vociférations aiguës ressemblant vaguement à ces cris de guerre que j’ai entendu autrefois pousser aux fanatiques amazones dahoméennes ; des coups de fusil éclatent en ce moment et se répercutent de tous côtés, multipliés par les échos et ressemblant ainsi à des décharges de mousqueterie. (J’ai omis de dire que, tout autour de mont Mbazi et dominées par lui, se trouvent d’autres montagnes.) Nous pouvons enfin voir, et un coup d’œil suffit pour nous donner la certitude que les gens qui sont devant nous se battent. Sur l’arête qui fait face à celle que nous venons de franchir, et un peu au-dessus de nous, rangées en espalier sur un grand espace, se montrent plusieurs centaines de cases rondes, en paille, au toit pointu; cent mètres plus bas, des gens se précipitent les uns sur les autres, se frappent, se poursuivent de rocher en rocher dans la vallée à nos pieds, à peine perceptibles. Des petits êtres noirs arrivent au secours de ceux qui se battent, ... à moins qu’ils ne viennent lutter contre eux. Car nous ne le savons pas au juste et ne comprenons rien du tout à ce qui se passe : les uns sont armés de boucliers, de casse-tête, de sagaies; les autres, de fusils. Arrivé à une centaine de mètres du champ de bataille, je fais arrêter mon escorte, et nous nous groupons, regardant ce qui se passe un peu au-dessus de nous.

A ce moment, les indigènes aperçoivent sans doute le groupe que nous formons et les gestes que nous leur faisons, car, tandis qu’une partie des assaillants continue la bataille, l’autre s’arrête, nous regarde et se met à pousser des cris aussi incompréhensibles pour nous que tout ce que nous venons devoir et d’entendre.

Bientôt, tous les combattants, attirés sans doute par l’appel de leurs camarades, semblent avoir oublié leurs griefs; mais les cris n’en persistent pas moins. Une minute

ne s’est pas écoulée que voici des gestes de menaces. Ali! nous comprenons fort bien cette fois, d’autant plus que ces menaces sont suivies d’effet : sagaies, flèches, casse-tête s’élèvent dans les airs comme un feu d’artifice et passent en sifflant autour de nous ; des nuages de fumée nous annoncent que les fusils sont de la partie ; d’ailleurs, nous reconnaissons le bruit particulier des balles qui fendent l’air.

Ayant essayé en vain de parlementer et voulant éviter autant que possible d’avoir des blessés, je fais embusquer mon monde derrière des quartiers de roche, ce qui est aisé, les flancs de la montagne étant semés de milliers de blocs de toutes tailles et de toutes formes ornés de végétation. J’attends ainsi quelques minutes que la rage de ces braves gens soit passée. Mais les uns se rapprochent et continuent à envoyer des flèches, tandis que les autres font feu ou chargent leurs fusils avec une précipitation qui ne dénote aucune intention pacifique.

En une minute ou deux, je calcule vaguement qu’il doit y avoir deux à trois cents combattants et que, nos porteurs étant sans armes et prêts à prendre la fuite, nous sommes juste une douzaine d’hommes en état de riposter à cette attaque dont je cherche en vain le motif : je me demande quel parti prendre. J’ai déjà plusieurs blessés, et pourtant j’essaye de contenir les Arabes, qui veulent faire feu depuis le commencement; mais il me faut bien y renoncer en voyant qu’un des leurs a été à son tour atteint par une sagaie; ils ne veulent plus écouter les bons raisonnements; alors je commande le feu, auquel je prends part, et nous ne tardons pas à mettre en déroute la population tout entière ; j’arrête aussitôt le tir et je fais crier que j’ai à parler ; mais ce n’est qu’au bout d’un moment qu’un individu se décide enfin à nous répondre, en demandant ce que nous voulons. Une longue conversation s’ensuit, rendue très difficile par notre position respective : rien n’est trompeur comme ces

A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE

masses montagneuses, où tout a des dimensions auxquelles notre œil n’est pas habitué. Mous croyons être à cent mètres de notre interlocuteur, et nous sommes réellement à plus du double. Tandis que sans effort notre voix monte claire jusqu’à lui, c’est à grand’peine si nous pouvons distinguer ce qu’il nous vocifère à plusieurs reprises. Enfin, après force discours et protestations de part et d’autre, nous finissons par nous entendre et nous avons le mot de ce qui vient de se passer.

Les gens de Mpéseni, un roi puissant dont le territoire borne au nord celui d’Oundi, font depuis trois ans des razzias continuelles chez ce dernier, qu’ils ont réduit ainsi à la plus affreuse misère ; ils lui ont pris tout son bétail et ont emmené en esclavage une partie notable de ses sujets. Autrefois, ils ne pénétraient chez lui qu’à la faveur des ténèbres; aujourd’hui, sûrs de leur supériorité, ils ne craignent pas de se présenter en plein jour. Ils sont pourtant encore souvent battus, n’étant armés que d’arcs, de boucliers , de sagaies et de casse-tête , tandis que leurs adversaires, les Agoas ou gens d’Oundi, ont des fusils et de la poudre. Ces hostilités continuelles n’en sont pas moins désastreuses pour le pays, parce qu’elles empêchent la culture : on n’ose plus s’éloigner de la montagne, et les vallées environnantes, autrefois couvertes de moissons, sont aujourd’hui abandonnées et livrées aux orties.

Au moment de notre arrivée, les Mafsitis (mauvais génies, brigands, pillards : c’est le nom qu’on donne aux gens de Mpéseni dans ces régions) étaient aux prises pour la cinquième fois depuis cette lune (ce mois) avec ceux d’Oundi, et à notre arrivée chacun des deux partis, croyant que nous venions au secours de l’autre, nous a traités en ennemis. Notre feu a mis en déroute les deux troupes adverses, sans distinction. Ce sont surtout les Mafsitis qui ont a écopé » . Trois d’entre eux sont morts, et quatre

blessés, qu’on a achevés aussitôt; au contraire, nous n’avons blessé que trois guerriers d’Oundi, dont un, même, très légèrement. De notre côté, il y a un Arabe et un homme tués, plus cinq blessés, à commencer par moi, qui ai reçu une balle morte dans la cuisse.

Ap rès la première explication, la confiance revient, et la population aussi. Nous avons dans le village une longue palabre à la suite de laquelle le roi reçoit des cadeaux comme gage de notre amitié. Je me fais amener les blessés, et je les panse. Le village étant situé beaucoup trop haut à mon gré (à neuf cent cinquante mètres au-dessus de la vallée), j’installe mon campement sur le versant de la montagne, presque à six cents mètres au-dessous de lui. Le plateau du mont Mbazi n’est pas habitable à cause des vents violents qui y soufflent, du froid qu’il y fait et de la difficulté qu’on éprouve pour y accéder, ses bords n’étant pas seulement à pic, mais surplombant souvent leur base.

Si nous étions réconciliés avec les gens d’Oundi, il n’en allait pas de même avec leurs ennemis : les Mafsitis revinrent deux jours après et, ayant pu atteindre un de nos porteurs, le tuèrent à coups de sagaie. Les autres demandèrent vengeance; pour avoir la paix, je tentai une sortie un matin, à l’heure habituelle de la retraite de l’ennemi depuis que nous sommes arrivés. Dissimulés derrière des quartiers de roche, nous guettons le passage d’une troupe, forte de trente-cinq hommes environ, et nous tirons dessus aussitôt que nous sommes découverts. Ce n’est pas sans peine que je maintiens les Arabes, qui veulent se battre corps à corps; un d’eux, Mohammed ben Ali, est abattu d’un coup de casse-tête volant, deux de nos hommes sont blessés. Du côté de l’ennemi, huit morts et quatre blessés.

Mohammed ben Ali meurt au bout de vingt minutes, sans avoir repris connaissance. Voici donc encore un homme que cette folie nous a coûté, et je ne l’ai faite que

parce que mes gens voulaient en commettre une plus grande encore : provoquer les Mafsitis et leur proposer un combat régulier. C’eût été notre perte.

Après ces escarmouches, on nous laissa tranquilles; nous veillions chaque nuit à tour de role, mais l’ ennemi ne reparut pas, quoiqu’il ait continué à attaquer Oundi plusieurs fois pendant le mois d’octobre.

La première semaine de notre séjour se passa assez bien, mais les pluies ne tardèrent pas à commencer, ce qui rendit notre séjour en plein air des plus malsains. Telle est la i/iolence des averses que les tentes doubles sont traversées et qu’on est obligé de s’envelopper dessous de couvertures ou d’imperméables. A l’eau succéda la famine. Les vivres se firent rares, les ressources habituelles du pays manquant totalement. Comme j’espérais profiter d’une éclaircie pour faire un voyage aux mines, je renvoyai une partie de mon expédition à Tchiouta pour demander à Hanner de m’expédier des provisions. Les incursions des Mafsitis continuaient, mais de nuit. Une fois, nous sommes réveillés à une heure du matin par des cris déchirants partant du village qui est au-dessus de nous : on égorge des femmes et des enfants. Nous ne sommes que treize en tout, y compris deux Arabes et moi; le reste est retourné à Tchiouta; mais, fussions-nous en nombre, puis-je me mêler des affaires d’Oundi? Il a évidemment le dessous, et ce n’est pas l’aide que je puis lui apporter qui lui sera de quelque utilité; d’un autre côté, je me mettrais à dos ses ennemis, et je n’ai pas le temps de guerroyer ici; je n’ai pas non plus les approvisionnements nécessaires. J’adopte le parti de rester neutre, ayant déjà assez perdu d’hommes et n’étant pas encouragé à me sacrifier pour mon hôte par la façon dont il me traite. J’ai eu beau le combler de cadeaux, il me refuse tout ce que je lui demande : après vingt jours de séjour au mont

Mbazi, je n’ai pu obtenir ni guide pour aller visiter le nord du pays, ni nourriture. Le roi est le seul à avoir quelques vivres de réserve : autour de lui, c’est la misère la plus noire, la plus triste que j’aie jamais été à meme de contempler : des hommes maigres, hâves, qui courent les bois à la recherche de miel, toujours armés, toujours dans l’attente d’une attaque ; des femmes encore plus décharnées, si possible, pilant une espèce de graminée noire amère en une pâte peu nourrissante, déterrant des vers et récoltant des chenilles et des termites pour le repas quotidien.

Nous étions d’ailleurs logés à la même enseigne, attendant toujours de Tchiouta des vivres qui n’arrivent pas, n’ayant plus ni sel, ni poivre, ni farine, ni rien, ce qui s’appelle rien. Nous partions le matin sous la pluie, à la poursuite d’un gibier absent, inventant des pièges, n’ayant à nous mettre sous la dent, comme nos voisins, hélas! que des rats de champs, des agoutis, des termites et des chenilles .

Les indigènes continuant à me répéter que le roi a des provisions cachées, l’idée traverse un instant mon cerveau de fomenter une révolution , de le tuer et de distribuer ses approvisionnements à ses gens et aux miens ; mais je préfère m’en aller, et, un matin, je me mets en marche avec armes et bagages pour retourner au Kapotché.

En y arrivant, je m’explique et le retard que mettent mes gens à me revenir et le sourire d’Oundi lorsqu’il m’a dit au revoir. Un fleuve immense, roulant des flots gris, charriant des troncs d’arbres, des feuilles mortes et des végétaux, une masse d’eau de deux cents mètres de large, courant à une vitesse de cinq milles à l’heure, tel est le Kapotché maintenant, ayant repris possession de son lit et si complètement que ses berges, hautes de six mètres, sont presque submergées.

Je songe que je n’ai pas de pirogue, que les gens du

A TRAVERS L'AFRIQUE CENTRALE

pays ne savent seulement pas ce que c’est, qu’il n’y a pas deux hommes avec moi qui sachent nager, et qu’après le Kapotché, là-bas, il y a la Louyia, puis plus loin le Loangoué, puis enfin le Tchiritsé, et je m’en retourne au mont Mbazi, le cœur serré, me demandant ce que l’avenir nous réserve.

Ah ! les voyages ! Ceux qui n’en font pas les croient exempts de soucis et de vicissitudes ! Ils se trompent bien souvent. On a des moments agréables, j’en conviens ; mais il en est de ceux-ci comme de tout dans la vie. Pour un peu de plaisir, que de déboires et de dégoûts, que de rages concentrées, que d’heures de découragement et de lassitude! On pense souvent à son pays, que l’on aime, et on maudit cette force inconnue qui vous pousse sans cesse en avant, qui vous attache malgré vous à cette existence nomade ; puis, rentré dans sa patrie, oubliant toutes les peines, on regrette cette terre d’Afrique et on la pleure comme une amie perdue. Quelle chose bizarre que le cœur humain !

Mais je reprends le récit de mon séjour à Oundi, que je ne demande qu’à abréger. Pendant deux mois nous vécûmes uniquement du produit de mâchasse. Et il fut loin de nous suffire, vu la rareté du gibier dans le district; le manque de condiments m’obligea à le manger uniquement rôti, sans sel. Comme autres aliments, je l’ai dit plus haut, nous avions de grosses chenilles que nous faisions rôtir et qui ressemblaient passablement à de la gomme élastique amère, et des termites dont le goût est beaucoup moins désagréable qu’on ne serait tenté de le croire.

Le termite ( termes bellicosus ) est un insecte rongeur dans le genre d’une grosse fourmi. Ses mœurs sont des plus intéressantes, en raison de l’ordre parfait qui règne dans une de ces républiques, que j’appellerai termitières. On distingue quatre genres de termites : la femelle ou reine, qui ne fait que pondre du matin au soir et dont la grosseur est à peu

près celle du doigt, les ouvriers, les soldats et les femelles. Les premiers, ayant un centimètre à peine et dépourvus d’organes de défense, sont exclusivement chargés de faire du mortier en mélangeant la terre à leur salive agglutinante et de construire des galeries à F aide de ces matériaux. Les soldats surveillent le travail et défendent les abords des galeries contre les insectes étrangers ; armés de puissantes mandibules, ils sont beaucoup plus gros que les ouvriers. Enfin les femelles grandissent et émigrent dès qu’elles sont en état d’aller fonder d’autres communautés , la nature leur prête dans ce but, et pour quelques instants seulement, une paire de longues ailes qui les emportent à quelque distance et les quittent dès qu’elles se posent à terre de nouveau. La taille des femelles dépasse deux centimètres .

L’émigration de ces insectes a lieu au moment des pluies et à la faveur de l’obscurité ; mais en allumant un grand feu autour d’une termitière à cette époque de l’année, on provoque l’émigration, et les insectes sortent alors par milliers. On les abat à l’aide de branches feuillues et on les entasse dans des paniers, comme des crevettes; on les fait rôtir sur le feu dans des récipients à sec, comme des grains de café, et, lorsqu’ils sont suffisamment torréfiés, on peut les garder fort longtemps. Pourvus d’une épaisse couche dégraissé, les termites ont un goût plutôt agréable, et les amateurs qui n’ont pas de parti pris s’en accommodent très bien. Je ne crois pas, néanmoins, que ce mets paraisse au moins de longtemps sur nos tables.

Nous achetions les termites comme une primeur très chère, par petits paniers, et nous leur faisions nousmêmes une chasse soutenue. Les escargots du pays, énormes et fades, les grosses grenouilles indigènes et qui pouvaient ajouter quelque chose à notre ordinaire n’étaient pas dédaignés. Treize personnes mangent énormément

A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE

quand on a à compter les bouchées, et un repas par jour était tout ce que nous pouvions nous permettre.

Je continuais à traiter Oundi avec générosité, malgré ses refus énergiques de faire pour moi quoi que ce fût. Il faut en passant que j’esquisse son physique, qui donnera une idée du moral : une taille plutôt petite que grande, un corps maigre, des ongles démesurément longs ; une figure composée de deux yeux tellement à fleur de tête qu’ils pendaient presque sur les joues; une bouche édentée, un nez imperceptible, deux grandes oreilles percées. Ses cheveux tombaient autour de sa tête comme les branches d’un saule pleureur, mais huilés, en cordelettes crasseuses; aux bras, au cou, aux poignets, des bracelets de fer et de nombreux fétiches ; le corps entier couvert de véritables plaques de crasse fendillées comme une flaque de boue sous les rayons du soleil. A sa naissance, l’Esprit lui avait annoncé , prétendait-il , que , s’il se lavait , il mourrait ; rien qu’en le sentant lorsqu’on s’approchait de lui, on devinait qu’il ne s’était jamais exposé à mourir. Malgré le rire idiot qui le prenait à tout propos et sans motif, il ne manquait certes pas d’intelligence et il comprenait fort bien, sans la moindre difficulté, ce qui l’intéressait directement, tandis qu’il semblait sourd à ce qui concernait les autres.

Ses sujets, les Agoas, sont également d’une race mal dotée sous bien des rapports. Leurs femmes sont certainement les plus laides personnes qu’il m’ait jamais été donné de voir. Comme chez toutes les peuplades qui avoisinent le sud du lac Nyassa (sauf toutefois les Atciiécoundas), elles se parent en passant dans leur lèvre supérieure un objet qui commence par être une paille quand elles sont jeunes et finit, avec l’àge, par être un véritable godet en plomb ou en étain ayant jusqu’à quatre centimètres de diamètre. Ce bijou impose à la lèvre la position horizontale et la fait

ressortir de quatre ou cinq centimètres, ce qui fait que lorsque ces dames veulent sourire, les muscles tirant les lèvres en arrière, le godet se renverse sur le nez et le cache en partie, en découvrant des dents noires qu’il est de mode de découper en lames de scie.

Les Agoas sont vêtus de peaux de bêtes ou d’écorce battue. Ils n’ont aucune industrie. Ils cultivent un peu de sorgho et de maïs, mais pas assez pour leurs besoins, c’està-dire pour attendre la nouvelle récolte. Même en temps de paix, lorsqu’ils ne sont pas inquiétés, ces peuples souffrent, par leur insouciance et leur paresse, d’au moins trois mois de famine par an.

Au point de vue moral, j’ai remarqué que les Agoas étaient peu hospitaliers, faux et d’une intelligence très bornée. La civilisation n’a jamais approché ces régions, où peu d’Européens ont passé. Les Arabes seuls y étaient connus, parce que chaque année leurs caravanes traversent les pays voisins, allant à Tête porter de l’ivoire. De croyances, ils n’en ont point; ils ne vénèrent aucune divinité et ne craignent qu’une chose, l’Esprit mzimou, être invisible sur le dos duquel on met tout ce qui arrive de bien ou de mal.

Les Azimbas (1) ressemblent aux Agoas sous tous ces rapports et diffèrent totalement des Atchécoundas , leurs voisins. Les tribus azimbas sont excessivement nombreuses et occupent toute la région montagneuse comprise entre le haut Zambèze et le sud-ouest du lac Nyassa.

Notre captivité dura jusqu’à fin décembre. A cette époque, les pluies étaient dans toute leur force, nous ne mangions plus qu’uii jour sur deux, et, m’étant regardé un jour dans un miroir de poche, je me fis peur à moi-même. Réduits à l’état de squelettes, nous devions ressembler

(i) Ce sont les gens de Tcliiouta et environs.

A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE

aux indigènes du mont Mbazi. L’idée de mourir de faim, quand le roi eût pu avec ses réserves de sorgho nous tirer d’embarras, et le soupçon que tel était peut-être son secret désir, me mirent hors de moi : j’allai le trouver, mon fusil à la main, et lui dis froidement le bruit qui courait sur son compte, ajoutant que je le tuerais sur l’heure s’il nous refusait ce que nous demandions. Le malheureux me montra sa fameuse cachette, une grotte où il y avait eu du sorgho; mais, hélas! le dernier grain en avait été soigneusement balayé ; nous visitâmes toutes ses cases, nous y finies une perquisition scrupuleuse et nous en revînmes convaincus que le roi Oundi souffrait de la faim tout comme ses sujets, et qu’il avait le même ordinaire qu’eux et nous.

Je résolus donc, puisqu’il n’y avait pas moyen d’obtenir de porteurs pour aller vers Missalé, de retourner sur les bords du Kapotché, où, devant me trouver tout aussi mal que sur la montagne, j’aurais du moins un peu plus de gibier pour me nourrir. Obligé, faute de personnel, d’abandonner une grande partie de mon bagage, je me gardai bien de rien laisser au roi; je déchirai une de mes tentes et je défonçai la plus grande partie de ma batterie de cuisine à coups de pied, partant de ce principe que, lorsqu’on n’a rien à manger, les casseroles et les marmites sont du superflu. Je ne conservai que mes papiers, mes instruments, deux tentes, un peu de calicot et quelques objets indispensables, que je pus faire porter par mes hommes, et cette fois je dis adieu au mont Mbazi, avec l’intention de n’y plus remettre les pieds.

Je comptais essayer de remonter le Kapotché par petites étapes jusqu’à un endroit où je pourrais passer à gué. A cette intention je m’établis sur le bord du fleuve, à quelques kilomètres en amont de l’endroit où nous avions campé deux mois auparavant. Nous avions souvent ren-

contré des Mafsitis aux environs du mont Mbazi, où, pen dant tout notre séjour, on avait continué à se battre, sans qu’on nous en eût rien dit. Mais ce qui se passait m’était révélé par les cadavres que je rencontrais fréquemment au cours de mes pérégrinations. Afin de me mettre à l’abri d’une surprise dans mon nouveau campement, je construisis une hutte autour de laquelle nous amoncelâmes quatre mètres d’épines acérées, et nous passâmes quelques jours à regarder le fleuve, cherchant un moyen de le traverser.

J’avais songé à faire un radeau, mais c’était un long travail. Avant de l’entreprendre, il me vint à l’idée d’essayer de construire une embarcation en écorce. La contrée étant très boisée, il nous fut facile de trouver près du fleuve un arbre dont le diamètre me parut suffisant. Après avoir passé deux jours à détacher l’écorce, je la gâtai et dus recommencer. J’avais pourtant vu faire des pirogues semblables au bord du Volta, sur la côte occidentale d’Afrique ; mais j’avais retenu bien vaguement ce que j’avais observé autrefois pendant quelques minutes. A la deuxième tentative, je réussis par le procédé que voici à faire une pirogue assez présentable : ayant obtenu un demi-cylindre d’écorce correspondant à la moitié d’un gros arbre, j’en exposai les bouts à un feu vif, assez longtemps pour les ramollir sans les brûler ; dès qu’ils furent devenus suffisamment flexibles, cinq ou six hommes les comprimèrent de façon à les aplatir et à les faire se toucher, opération qui demanda à être aidée du feu à plusieurs reprises. Les deux bords se touchant, je les fis coudre ensemble fortement à l’aide de lianes, et on boucha les joints, ainsi que les trous, interstices et fentes naturelles de l’écorce, avec de la cire ou avec de la terre glaise ; on ramollit ensuite le centre pour en écarter les bords à l’aide d’un bâton, ce qui donna à l’esquif du ventre et plus de surface. Il ne resta plus qu’à augmenter la

A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE

hauteur des bords en y ajoutant des roseaux attachés en paquet, et voici l’embarcation terminée. Celle que nous avions faite pouvait porter deux hommes et une charge, c’est-à-dire environ cent soixante kilogrammes. Il ne me resta plus qu’à constituer une pagaie avec des morceaux de roseaux passés en travers dans une pièce de bois fendue, et à enseigner l’usage de cet ustensile à ceux d’entre nous qui ne savaient pas pagayer.

Pourquoi n’avais-je pas pensé plus tôt à cet expédient? Je ne saurais le dire. J’avais songé plusieurs fois au radeau, plusieurs fois aussi à creuser une pirogue dans un arbre ; mais l’idée ne m’était pas venue d’en faire une en écorce.

La traversée du Kapotché était une opération plus difficile que nous ne croyions. Au premier voyage, le frêle esquif fut entraîné par le courant sans que ceux qu’il portait pussent le maîtriser. Il fit ainsi, à la dérive, près de deux kilomètres avant d’atterrir de l’autre côté ; l’homme qui restait eut toutes les peines du monde à le ramener. Chaque voyage dura à peu près trois heures, de sorte que le soir nous étions divisés en deux camps par le fleuve, la moitié d’entre nous n’ayant pu passer.

La traversée du Kapotché achevée, n’ayant personne pour porter l’embarcation qui nous avait coûté tant de peine, il fallut l’abandonner; nous la jetâmes à l’eau après l’avoir détruite. On prit un jour de repos, pendant lequel chacun s’en alla en quête de comestibles, et on s’achemina le lendemain vers la Louyia, qui est à environ cinquante kilomètres du Kapotché. Malgré la pluie, je tuai en route assez de gibier pour nous réconforter, ce qui ne m’était pas arrivé depuis plus d’un mois. Nous avions du vivre pendant ce temps sur le beltong d’un rhinocéros que j’avais tué près du mont Mhazi, et dont j’avais parcimonieusement distribué chaque jour un petit morceau à chacun.

Page 1