BORDS DE LA RIVIERE TCHIRITSE
A la Louyia, il fallut recommencer à choisir un arbre, à construire une embarcation, à passer, à détruire notre esquif et à nous enfoncer dans la brousse, sans un sentier ni une indication, marchant invariablement au sud-est, suivant les notes que j’avais prises en venant trois mois auparavant. Le gibier était abondant, et, pour la première fois depuis bien des semaines, chacun de nous mangea à satiété ; ayant tué deux bubales, je décidai que nous mangerions l’un et ferions boucaner l’autre ; nous construisîmes à la hâte une hutte près d’une mare, et, tandis que la viande séchait sur le feu, à défaut de soleil, mes hommes passèrent la nuit entière à manger.
Le lendemain, on repartit plus content, mais la chance sur laquelle nous avions compté un instant ne nous favorisa plus. Ma carabine fut muette, les bois restèrent silencieux, et le passage du Loangoué s’effectua sans vivres d’aucune sorte. Nous ne trouvions même plus une espèce d’euphorbiacée dont la racine a la forme et le goût du navet, et que nous avions récoltée entre la Louyia et le Kapotché.
Entre le Loangoué et le Tchiritsé, un matin, nous marchions tristement sous la pluie , lorsque quelques-uns d’entre nous aperçurent dans le ciel des vautours décrivant des cercles, comme ils ont l’habitude de le faire avant de se poser sur un cadavre.
Chacun hâta le pas, espérant qu’il y avait là quelque chose à manger ; quant à moi, je supposai que ce devait être quelque charogne, et, quoique n’ayant rien pris depuis la veille, je ne me sentais pas disposé à goûter de cet aliment. En arrivant sur les lieux, en même temps qu’une odeur fétide me donnait des haut-le-corps, j’aperçus le cadavre d’un éléphant en complète décomposition, je dirai plus même : à moitié fondu par deux semaines de pluie. Tout autour et dessus, des centaines de vautours se dispu-
taient à coups de bec des lambeaux d’une bouillie blanchâtre et nauséabonde.
Mes hommes se précipitèrent sur les vautours, les mirent en fuite et se disposèrent à entamer la charogne. Je les en dissuadai, leur expliquant que manger de la chair dans cet état équivalait à un empoisonnement. Malgré la faim qui les aiguillonnait, la majorité m’écouta; mais trois d’entre eux, ayant coupé des morceaux de l’éléphant, les avalèrent sans prendre le temps de les cuire complètement et de tuer ainsi la vermine qui s’y agitait : cette impatience devait leur être funeste.
Comme pour nous récompenser d’avoir résisté à la tentation, nous trouvâmes vers le soir du même jour un lit de champignons comestibles au milieu d’un terrain rocailleux, et nous en eûmes chacun quelques bouchées. Je n’ai jamais vu cette sorte de cryptogames que dans cette partie de l’Afrique. Ils sont de la taille du champignon de Paris, mais rose corail. A Oundi, nous en avions mangé de fort bons, de toutes les grosseurs et de toutes les tailles; la plupart des variétés rappellent celles d’Europe. Il y en a de vénéneux qui leur ressemblent, mais les indigènes les distinguent très bien.
La famine continua. Au Tchiritsé, nous eûmes l’agréable surprise de pouvoir passer à gué, ce qui nous sauva peutêtre la vie, car c’étaient deux jours de gagnés. Là commençait la région montagneuse de Tchiouta, et le sol pierreux ne gardait pas l’empreinte des animaux : il n’y avait donc plus d’espoir de trouver des pistes de gibier.
Un des hommes qui avaient mangé de l’éléphant pourri tomba au Tchiritsé pour ne plus se relever : son cou avait enflé démesurément, ainsi que sa gorge et ses amygdales ; la langue était devenue presque paralysée, le ventre était ballonné. Il avait jeté depuis la veille la charge qu’il portait, et, comme c’étaient mes papiers, je fis laisser à la
place une tente que je posai sur un arbre, après avoir noté l’endroit avec des points de repère. Nous n’avions ni le temps ni l’envie de nous occuper de lui : il a du mourir là où il est tombé. Un deuxième de ceux qui avaient refusé de m’écouter mourut dans les mêmes conditions, et une caisse contenant des collections précieuses pour moi, et peut-être pour la science, fut abandonnée avec lui sous un vieux baobab.
Après le Tchiritsé, avait commencé ce que Ton peut appeler vraiment le struggle for life. Tous mes hommes avaient déposé leur charge sous un rocher à l’abri des intempéries, et tout ce que je pus obtenir fut qu’on dissimulât l’endroit. Personne ne m’écoutait plus, et moimême j’étais devenu indifférent à tout, sauf à ma propre conservation. C’est tout au plus si j’avais gardé mon fusil par un reste d’espoir. Dès que mes hommes eurent refusé, vu leur faiblesse, de continuer à porter leur charge, nous ne nous occupâmes plus les uns des autres, et je partis aussi vite que je pouvais marcher à travers la brousse, ayant reconnu d’un des points culminants que j’étais dans la direction de Mandjé. J’avais vu cette haute montagne qui est un des contreforts avancés du groupe de Tchiouta ; mais la forme du terrain me la cachant, je me guidais sur ma boussole, à l’aide de laquelle j’en avais fait le relèvement exact. Deux hommes me suivaient : mon cuisinier, Vatel, et mon petit domestique, Fortuna, non qu’ils eussent le moins du monde le désir de m’être utiles, mais simplement parce qu’ils jugèrent la direction bonne.
Je dus m’asseoir plusieurs fois en route; la tête me tournait, et le poids de mon fusil me paraissait énorme; plusieurs fois je pensai à le jeter, mais, le moment venu, il me semblait que j’allais me séparer d’un ami, et je renvoyais la séparation à une heure plus tard. Il y avait alors quarante-huit heures que je n’avais pris que de l’eau et
que je marchais sous la pluie, ce qui était encore bien heureux, car le soleil nous eût tous tués. En arrivant à Mandjé, après une nuit passée dans les bois, sans feu, adossé à un arbre, nouveau désespoir : un village, sur lequel je comptais et qui m’avait coûté une ascension fatigante, était complètement abandonné. Les Mafsitis, qui opèrent, comme on voit, sur un vaste territoire, l’avaient ruiné. Je redescendis la montagne, à moitié inconscient déjà. Mes domestiques avaient disparu. Heureusement Tchiouta n’est qu’à trois heures de Mandjé, car je ne serais jamais arrivé.
Quand Hanner accourut à ma rencontre, il parut effrayé de me voir : pâle, amaigri, en baillons, je ressemblais, me dit-il plus tard, à un cadavre. Je ne sais au juste ce qui se passa : je reconnaissais mon compagnon et mes gens comme dans un rêve. On me porta au haut du mamelon où nous étions campés, et chacun se mit à me questionner; mais je ne sus que balbutier deux mots : « A manger. » Il y avait soixante-dix heures que je marchais sans relâche et que je n’avais rien pris!...
Mes hommes arrivèrent le soir, pendant la nuit et le lendemain, chacun isolément, faisant peur à voir. Le troisième de ceux qui avaient mangé de l’éléphant était mort dans la vallée, près de toucher au port ; un autre se coucha en proie à une fièvre violente. Quant à moi, ayant mangé à satiété, je fus complètement remis au bout de quarante-huit heures. J’envoyai une expédition, guidée par mes compagnons d’infortune, chercher les bagages; mais ni la tente ni la caisse de collections (1) ne furent retrouvées. Je m’explique la disparition de la dernière
(l) La caisse de collections contenait des crânes de Mafsitis et d’Agoas, des spécimens en peau, des flacons d’insectes et quelcpies notes les concernant. Les matières animales ont pu attirer les carnassiers, qui souffrent eux aussi de la faim en cette saison.
à cause de son contenu, mais la tente a dû être mal cherchée.
Ainsi se termina mon expédition au pays d’Oundi. Hanner avait envoyé les vivres demandés, mais les porteurs s’étaient butés au même obstacle que moi, et ils étaient revenus, disant que nous avions quitté Oundi et que nous rentrions par le nord. Hanner ne s’était pas autrement inquiété, ayant eu le tort d’ajouter foi aux affirmations des indigènes. Ceux-ci avaient eu peur de tomber entre les mains des Mafsitis et avaient préféré nous laisser mourir de faim plutôt que de s’exposer à ce danger.
Il me revient sur ce triste voyage un détail qui me paraît assez comique maintenant. J’avais emporté quatre costumes de théâtre provenant de féeries du Châtelet. Je les avais achetés avant mon départ, dans le but de faire le bonheur des rois de l’Afrique centrale. J’en avais offert un à Oundi, celui d’un génie quelconque aux ailes de gaze, à la tunique de soie rose brochée d’or, au chapeau cerclé d’une auréole de clinquant. Il accepta le costume, mais me laissa pour compte les souliers dorés à talons, découpés à jour sur le cou-de-pied, ornés de paillettes et de verroteries.
Lors de nos malheurs, n’ayant plus de hottes, je fus heureux de trouver ces souliers pour faire le voyage de retour, et je me revois encore chaussé comme le génie de féerie, ma pipe bourrée de feuilles sèches et le ventre vide ! Les petits souliers, nés pour le feu de la rampe, n’avaient pas prévu qu’ils finiraient aussi tristement ! Je reconnais pourtant qu’ils étaient de fort bonne qualité, ce à quoi je ne m’attendais guère.
Je n’avais pas renoncé à ma visite aux mines de Missalé, qui étaient comprises dans le rayon de mon exploration ; j’avais seulement eu à la différer en raison des événements
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qui précèdent. C’est pourquoi, aussitôt remis et dispos, je repris la brousse, laissant à l’ouest, cette fois, les quatre rivières qui nous séparaient de la Maravie orientale et me dirigeant au nord-ouest deTchiouta. Quelques promenades que j’avais faites aux environs de Tchiouta, une, entre autres, du côté de la Louyia, m’avaient permis de m’assurer que le Kapotché, le Loangoué et le Tchiritsé ne sont que ses affluents. Les indigènes m’avaient mal renseigné à ce sujet, et j’avais appris trop tard, comme toujours, une chose d’une grande importance, à savoir que les quatre rivières n’en forment qu’une seule à soixante kilomètres au sud, de sorte que nous eussions pu épargner la construction de deux des embarcations et les pertes de temps qu’elle avait entraînées. Cette fois, nous n’avions plus de rivières à passer, et, en cas d’éventualité, j’emportais un canot en toile à voiles avec des vivres en abondance.
Après un voyage exempt d’événements importants, à part quelques chasses à l’éléphant que je n’ai pas le loisir de raconter ici, nous arrivâmes sur l’emplacement des anciennes mines de Missalé.
Ces gisements aurifères furent exploités pour la deuxième fois en 1835 ou 1840 par des Portugais. Leur découverte remonte au quinzième siècle, d’après le Père Francisco da Souza (1). Il les décrit même en détail sous les noms de Mochinga, Michonga, Java, Cansissa, Tchidoundou, Missalé et Mano. Tous ces points sont situés dans le massif montagneux qui part du nord-ouest du pays de Makanga et s’étend jusqu’aux frontières de Mpéseni, en passant au nord-est du pays d’Oundi. Les anciennes cartes les font figurer sous le nom de bares de Missalé, de Mano, etc. Ce mot veut dire sans doute colonies naissantes. On les appelait aussi aldeias volantes. Il y avait là toute une population
(1) Oriente conquistaclo.
de pionniers et même des chapelles où des prêtres disaient la messe. Plus tard, d’après ce que j’ai retrouvé dans de vieilles archives de la province, le roi de Portugal avait érigé tous les « bares » de Mar a vie en une colonie du nom de Marambo (1825).
11 est certain que ces tentatives d’exploitation furent plusieurs fois abandonnées et reprises. Dans un Dictionnaire de géographie universelle de 1859, j’ai vu signalées à cent quatre-vingts milles au nord de Tête « des localités où V or était travaillé » .
Pour en revenir à l’actualité et à ce qui résulte de mes observations sur les lieux, ce n’est qu’avec la plus grande peine que j’ai retrouvé des traces probables de la main de l’homme : tout a disparu; les tranchées se sont comblées, les excavations remplies; depuis quarante ans, les arbustes sont devenus forêts et ont recouvert l’emplacement de la plupart des travaux. Au nord de Missalé, une galerie creusée à même dans le roc et où l’on voit encore la trace des coups de mine et des pics européens, remplie par les pluies, servait, lors de mon passage, à abreuver les éléphants qui traversaient la région.
Il reste des témoins qui eussent pu nous renseigner : ce sont les populations, nombreuses autrefois, qui habitaient les montagnes de la région. Mais aujourd’hui, chassées ou décimées par les gens de Mpéseni, par les Mafsitis, que nous connaissons déjà, elles ont disparu, et ce pays est un désert; c’est bien pour cela, d’ailleurs, qu’on y trouve les grands animaux, et que les chasseurs d’éléphants y établissaient presque chaque année leur quartier général (1). Le colonel Païva d’Andrada, dont j’ai déjà parlé lors de mon passage dans le Manica, alla visiter, il y a quelques années,
(1) Cette chasse est aujourd’hui presque abandonnée, faute d’élé-
les gisements de Montchinga (Mochinga), dans le pays de Makanga, ainsi que quelques-uns des anciens bares que je viens de citer. 11 était accompagné de plusieurs ingénieurs, et leur rapport conclut à la reprise des travaux.
Je m’assurai par des observations astronomiques que Missalé et les gisements de Mano étaient bien dans la sphère d’influence portugaise définie par le traité de 1890, au point de vue non seulement de la latitude, mais aussi de la délimitation par bassins qui a été faite depuis entre les deux puissances, et je me promenai quelques jours chez Mpéseni, dont la frontière est à plus de quinze milles au nord de Missalé.
Comme j’ai souvent parlé de ce roi puissant et des pillards qu’il gouverne, deux mots en passant sur son origine.
Mpéseni et son voisin Tchikoussi, roi des Angonis, sont de race zouloue. Lorsque j’ai parlé de l’émigration des Zoulous, venus du Nord, j’ai déjà dit que certains d’entre eux étaient restés au nord du Zambèze.
Or, nous retrouvons chez les peuples de Mpéseni et de Tchikoussi les mêmes mœurs que dans l’Afrique du Sud : beaucoup de cultures, des troupeaux nombreux, des instincts belliqueux et conquérants, même armement, même dédain des armes à feu et une intelligence supérieure à celle des races locales (1).
Mpéseni et Tchikoussi sont en brouille : tandis que les sujets du premier ont acquis dans les pays environnants la réputation de brigands, ceux du second, les Angonis, travaillent pour gagner leur vie et vivent heureux et tranquilles .
Le 20 juillet 1889, en présence de ses fils, héritiers et
(1) Il va sans dire cpie la race a beaucoup dégénéré depuis un siècle de contact avec les indigènes, et qu’aujourd’hui il y reste fort peu de vrais Zoulous. Mais, tels qu’ils sont, ces gens sont supérieurs à leurs voisins.
grands du pays, Mpéseni signait un traité par lequel il reconnaissait le protectorat du Portugal et s’engageait à favoriser le commerce, ainsi qu’à cesser les expéditions guerrières par lesquelles il jetait la désolation et la ruine dans le pays des Maravis et des Azimbas ; il s’engageait de plus à garder ouverts les chemins du Zambèze.
On a vu par le commencement de ce chapitre comment il tint ses engagements.
Avant de quitter le pays des Azimbas, je fis encore un voyage dans le nord de Makanga pour reconnaître la région, la source de la rivière Revougoué et le pays compris entre ceux de Makanga et des Angonis. Je rendis visite à Tchipembéré, roi de Mouanamaroungo, pays aussi petit que son nom est long : un massif montagneux entourant quelques plaines et des forêts, et voilà tout.
C’est par là que passe une des routes des caravanes arabes : j’en ai signalé une autre dans la Maravie. Ces caravanes viennent généralement de Moasi, à l’ouest du lac, ou se fait un grand commerce d’esclaves et d’ivoire, et où le gouvernement anglais travaille actuellement de tout son pouvoir à arrêter la traite. L’ivoire va à Tête ou au lac Nyassa, et, avec le produit de la vente, les Arabes achètent à Mpéseni ou à d’autres les esclaves provenant des razzias de la Maravie et du pays des Azimbas. Deux fois j’ai rencontré inopinément les caravanes arabes. La première fois, c’était au nord de Mikorongo (que les Portugais appelaient autrefois terras de Chissaca ), entre les montagnes dites de Kirk et le pays des Angonis. La caravane comprenait soixante et un esclaves, hommes et femmes, sans compter les enfants; ils étaient retenus captifs de différentes façons, les uns liés par des cordes, d’autres, moins soumis sans doute, attachés par deux à une pièce de bois, le cou passé dans une fourche formée par chacune
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des extrémités. En plus de cette sorte de joug dont le poids dépasse vingt-cinq kilogrammes, tous avaient sur la tête des paquets de nourriture ou les bagages de leurs surveillants, au nombre de dix-huit; parmi ces derniers, je ne comptai que quatre Arabes ; les autres étaient des noirs musulmans ressemblant par les traits et le costume aux Souahilis de la côte de Zanzibar.
Je ne pus que répondre à leur bonjour obséquieux. Je n’avais avec moi que mes quatre chasseurs, et nous n’étions pas assez nombreux pour intervenir; nous échangeâmes quelques mots en arabe, et je leur demandai s’ils voulaient me vendre un esclave contre une paire de petites défenses provenant d’un éléphant que j’avais tué quelques jours auparavant. Ils me répondirent avec force salamalecs qu’ils avaient besoin de tout leur monde pour porter leur bagage; je fis remarquer que les enfants ne portaient rien, mais ces braves gens n’avaient pas le cœur, dirent-ils, de les arracher à leur mère !
Une autre fois, près de Katouza , chez les Azimbas, la nouvelle de mon arrivée fit partir subitement une caravane qui était sans doute occupée à traiter, dans le voisinage ; nous la vîmes décamper de loin en une longue file indienne : à la lorgnette, je comptai ce jour-là quarante et quelques captifs ; nous en trouvâmes deux le surlendemain tombés de fatigue ou de maladie et achevée d’un coup de couteau ou de lance à large lame. On ne les avait pas même enterrés, et c’est le vol circulaire des vautours qui nous les avait dénoncés. Je voulus garder leur crâne, mais mes chasseurs faillirent s’enfuir, rien qu’à cette idée, persuadés que, si nous emportions les têtes, les corps nous suivraient jour et nuit dans une ballade fantastique, nous accablant de leurs plaintes et réclamant leur chef. Mes hommes s’opposèrent avec tellement d’énergie à mon projet que je dus renoncer une fois de plus à apporter à
nos anthropologistes un document intéressant. Je fis enterrer les deux cadavres, malgré la répugnance de mes hommes, qui prétendaient qu’on 11e touchait jamais chez eux un étranger mort ainsi dans les bois. Et tout le reste de la journée ils mirent des pierres dans la fourche des arbres, ce qui a pour effet, selon la croyance indigène, de ralentir la marche du soleil. Dans leur superstition bizarre, ils retardaient ainsi la pendule pour nous donner le temps de nous éloigner davantage de l’endroit où reposaient les deux malheureux esclaves.