CHAPITRE XIII
Chez les Magandjas. — La colonisation du Xyassaland. — Planteurs de café. — Les grands animaux et leur disparition prochaine. — Un village qui déserte. — Le roi forgeron. — Le fer; sa fonte; son utilisation dans la région. — Comment on est renseigné par les noirs. — Le pays de Mikorongo. — Quelques mots sur le Chiré et les cataractes de Murchison. — Projet de chemin de fer. — Voyage à Test du Chiré. — Adieux à Mikorongo. — Chez les Angonis. — Leur pays. — Parures de dames. — Mœurs des Angonis. — Arrivée au lac Nyassa.
Les Magandjas forment une des plus nombreuses tribus de la région, et le territoire qu’ils ont occupé autrefois est considérable ; il commence à cinq ou six milles de la rive droite du Zambèze et s’étend de Missongoué jusqu’aux gorges de Lupata au sud, jusqu’au lac Nyassa au nord.
Il y a peu à dire sur leurs mœurs, qui ressemblent de tous points à celles des autres peuples de la région, et encore moins sur leurs qualités : ils l’emportent sur tous leurs voisins par leur paresse, leur nonchalance et la complète insouciance qu’ils montrent d’augmenter ou non leur bien-être. Si j’ajoute que la race est laide en général et mal douée comme force physique, j’aurai dit à peu près tout sur les habitants.
Le pays, en revanche, est plus intéressant, d’abord parce qu’il est resté inexploré jusqu’en 1891, et ensuite parce qu’il offre un aspect très changeant selon la région que l’on visite.
Dans sa partie sud-ouest, le pays des Magandjas res-
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semble, comme conformation du sol, à celui des Atchécoundas; mais, tandis que le dernier est peuplé, au moins relativement, le premier est désert; on n’y compte pas un village dans un rayon de trente kilomètres, et le nord des gorges de Lupata n’est couvert que de végétation sauvage et épaisse. Quelques habitants commencent à apparaître quand on se rapproche du Zambèze, dans la sphère qui est sous l’influence effective du gouvernement portugais. Les Jésuites ont passé par là autrefois et y ont laissé d’immenses forêts de manguiers, où l’on peut marcher pendant plusieurs heures à l’ombre d’arbres séculaires. Cette région, quoique très intéressante pour un chasseur et un naturaliste, n’a aucune importance au point de vue du commerce et de l’industrie. Passons donc au centre du pays des Magandjas.
Il est baigné par le fleuve Chiré, qui reçoit comme affluents la Lasoungoué, le Moukouromadzi , le Mouapanzi, la Moanza, la Koudzi, la Mapéréra, la Mkombedzi, la Fodia, la Mkate, la Tchidzimbi, Tchiméra, Mirobé, le Mikorongo, Nakamba, Larandjé, Tangadzi, Niaminiala, Tchirondjé, Toa-Toa, Massétché, Gonacomo, et enfin les embranchements du Ziou-Ziou allant au Zambèze.
M’étant trouvé dans la région ou dans ses alentours depuis l’arrivée des Anglais, j’ai pu assister de loin à sa colonisation et à toutes les phases de son développement : j’ajouterai même que cette étude en vaut la peine, et qu’il n’est pas sans intérêt pour un Français de suivre la façon dont, en quelques mois, un pays sauvage se transforme en une colonie prospère et florissante. Ce n’est pas en restant exclusivement chez nous que nous pourrons faire des observations sur l’esprit pratique et le bon sens que nous reconnaissons nous- mêmes à nos voisins en cette matière, ni apporter à notre système les améliorations dont nous l’aurons jugé susceptible.
FEMMES MAGANDJAS AUX j TR AjV AUX DU MÉNAGE (nord du jzambèze)
Pour résumer un long travail que j’ai fait sur ce sujet, voici en quelques lignes l’histoire de ce qui, ayant été autrefois une partie du pays des Magandjas et des Yaos, constitue aujourd’hui le Nyassaland (1).
Le district bordant le Chiré et arrosé par ses affluents, qui va du lac Nyassa jusqu’à la Ruo pour la rive gauche, et jusqu’à Missandjé (2) pour la rive droite, a été cédé à la Chartered Company par l’arrangement survenu entre l’Angleterre et le Portugal en 1890.
A cette époque, à l’exception de deux ou trois négociants et d’un ou deux planteurs de café qui se trouvaient à Blantyre, il n’y avait absolument rien qui annonçât un développement prochain. Les Portugais occupaient militairement Chiromo et avaient plusieurs fois exercé des représailles contre les indigènes. Blantyre n’était que la résidence d’une mission protestante, la Scotch Church , installée par Livingstone et baptisée ainsi du nom du village d’Écosse où est né le grand voyageur.
Blantyre n’avait rien de ce qu’il faut à une ville commerciale et mouvementée : son emplacement était fort mal choisi ; son seul avantage était une salubrité relative, en raison de l’élévation des montagnes sur lesquelles elle est perchée et qui ont près de deux mille mètres au-dessus du niveau de la mer. Il eût pourtant été facile, si on l’eût voulu, de trouver à la même altitude un endroit plus propice à l’érection d’une ville.
Les avant-coureurs de la civilisation furent des agents de la Chartered Company qui apparurent vers 1889 et 1890. Il y avait, à vrai dire, un agent consulaire à Blantyre depuis une dizaine d’années; sa présence était, sinon motivée, du moins expliquée par les nombreux
(1) Ce pays a été déclaré protectorat anglais en 1892.
(2) Aujourd’hui surnommé Port-Herald. La frontière est à sept ou huit milles plus has ; elle est indiquée par un poteau en fer.
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missionnaires qui étaient alors établis sur les lacs. En plus des rares négociants et de la Scotch Church Mission, limitée au sud du lac, il y avait la London Missionary Society j occupant le nord, ainsi que la Scotch Free Church .
Aussitôt après la convention anglo-portugaise, le gouvernement de Lisbonne céda à l’Angleterre une concession au Tchindi, avec privilège d’y débarquer les marchandises en transit pour le territoire anglais du Chiré.
Peu après, les fonctionnaires commencèrent à débarquer : receveurs des douanes et des postes, juges de paix, etc., etc. Une milice prise chez les Yaos (1) fournit la police et les corvées, tandis qu’un détachement de sicks (2), sous les ordres d’un officier, veillait à la sécurité des Européens.
Ceux-ci vinrent surtout de l’Afrique du Sud, attirés par l’attrait d’un pays nouveau et voulant soit des emplois dans le gouvernement local, soit des concessions de terrain pour planter du café. Peu nombreux au début, ils devaient bientôt devenir une véritable population.
Il est à remarquer que, à l’apparition des premiers d’entre eux, il n’y avait dans le pays ni commerce, ni rendement d’aucune sorte. Inconnu en grande partie, il n’avait d’autre importance, à un point de vue purement politique, que sa position géographique : placé sur le chemin des lacs de l’Afrique centrale, il était appelé à bénéficier forcément un jour du développement de ces régions.
Voilà donc la première raison d’être du Nyassaland : il était la porte d’entrée de l’Afrique centrale. On en créa une deuxième en faisant des essais de plantations de café qui réussirent très bien.
Tout cela ne constituait que les avantages futurs du
(1) Yaos, race habitant le snd-est et Test du lac Nyassa, qui a conquis aux Magandjas la région de Blautyre et du Zomba.
(2) Milice des Indes.
pays. Le gouvernement local voulant un rendement moins aléatoire et plus immédiat, chaque indigène eut à payer par case un impôt annuel en travail, en nature ou en argent, équivalant à 3 fr. 75. Il va sans dire que, la première année, les indigènes se prêtèrent peu volontiers à ces règlements : quelques villages furent brûlés à titre d’exemple, et on confisqua aux habitants ce qu’ils avaient. La deuxième année, la rentrée de l’impôt fut plus satisfaisante, et maintenant elle ne donne plus guère de préoccupation, tellement l’habitude en est prise.
En plus de l’impôt indigène, les ports d’armes, les permis de grande chasse, les droits d’importation et les ventes de terrain ont mis en trois ans les finances locales dans un état très satisfaisant. Si un commerce se développe, ce qui est presque certain, la région y gagnera encore de l’importance, et les revenus en seront augmentés d’autant .
Le Nyassaland a passé progressivement des mains de la Chartered Company dans celles du Foreign Office.
Aujourd’hui, le nombre des planteurs de café dépasse cinquante individus, ayant environ deux cent mille acres de terrain couvertes de caféiers dont l’aspect est plein de promesses (1). Le gouvernement local a établi son quartier général à Zomba; l’administration, le tribunal, la recette générale, les postes, sont à Blantyre; les douanes, à Tchiromo; la station navale, au Tchindi : on parle d’un chemin de fer, d’une compagnie de transports. Sur les bords du lac Nyassa, il y a des forts, entre autres le fort Johnston, qui porte le nom de M. H. -H. Johnston, le commissaire du gouvernement à l’initiative et à l’activité duquel le Nyassaland doit son rapide développement.
(1) Dans les notes que je donne plus loin à l’usage de ceux que la culture du café peut intéresser, on trouvera des détails sur cette industrie. L’acre vaut environ 4,600 mètres carrés.
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Tout cela a défilé devant mes yeux depuis trois ans : lors de mon arrivée dans la région, en 1892, rien n’annonçait l’état actuel des choses : je vis un pays bien tranquille, habité par des indigènes très paresseux ; aujourd’hui, voilà une colonie à demi-européenne qui fait chaque jour des progrès. N’est-ce pas très curieux?
J’ai montré rapidement au lecteur le sud du pays des Magandjas inculte et sauvage, l’est qui se civilise; il me reste à parler du nord-ouest, qui touche immédiatement au pays des Angonis, et du centre. Les amateurs de pittoresque aimeraient à visiter cette région. Nous retrouvons ici les mêmes caractères que dans la Maravie, Tchiouta et Missalé : des masses granitiques énormes, d’immenses montagnes, des gorges abruptes, un paysage où l’homme éprouve une admiration involontaire, où il se sent petit et faible devant les gigantesques travaux de la création.
En plus de sa beauté, cette région avait un charme tout particulier pour moi : déserte d’êtres humains, elle était fréquentée par conséquent par les grands animaux, que la présence de l’homme fait reculer chaque jour davantage, jusqu’à ce qu’ils disparaissent exterminés.
J’ai eu souvent à ce sujet une idée que quelques-uns pourront trouver absurde ou tout au moins peu pratique, mais dont l’exécution n’est pas impossible. Pourquoi les puissances européennes, qui de tous côtés s’acharnent à démembrer l’Afrique , ne laisseraient-elles pas , d’un commun accord, un coin de terre de quelques milliers de kilomètres où ces pauvres animaux puissent se réfugier sans être inquiétés et où leurs espèces, au lieu de disparaître, se reproduiraient en toute tranquillité? Il y a pour cela plus qu’un motif sentimental ou scientifique : il y a une raison pratique.
Il n’est pas prouvé que P éléphant africain ne puisse
DU GAP AU LAC A1 Y A S S A
être réduit en domesticité : il Ta été autrefois ; pourquoi n’en serait-il pas de même aujourd’hui? Quels services ne pourrait-il pas rendre dans son propre pays, où les distances sont le plus grand des inconvénients? Eh bien! quand la civilisation arrivera au cœur de l’Afrique, alors qu’elle aura le plus besoin de ce précieux auxiliaire , l’éléphant africain aura disparu; il n’existera plus, comme son ancêtre le mammouth, que dans le domaine de l’histoire ancienne. Le rhinocéros blanc (r. simus) en est déjà à ce point : il se fait de jour en jour plus rare; il n’est pourtant pas malfaisant dans toute l’acception du mot. L’autruche, la girafe, diminuent également : le zèbre ou les espèces similaires, l’élan, qui pourraient être utilisés comme animaux domestiques, tombent peu à peu sous le fusil de l’homme, et, le jour où le grand problème de la colonisation sera résolu et où l’Afrique sera le vaste champ de travail de l’Europe, il faudra y importer et y acclimater à grand’peine des animaux d’autres régions, après avoir détruit ceux que la nature y avait placés dans le même but. Ceux qui élaborent les législations coloniales devraient être plus prévoyants.
Comme chasseur, j’ai pris une bonne part à cette destruction, j’en conviens; mais ceux qui liront mes souvenirs de chasse verront que je n’ai presque jamais tué pour le seul plaisir de tuer, et que j’ai vécu de ma carabine pendant plusieurs années. Je n’ai pas à me reprocher d’avoir jamais gaspillé le tribut que je prélevais sur les ressources du pays, et j’estime que ceux-là commettent une mauvaise action qui tuent une pauvre bête pour satisfaire leur orgueil de chasseur et l’abandonnent ensuite aux vautours .
En m’excusant de cette digression, je reprends le récit de mon séjour dans le nord-ouest du pays des Magandjas.
Entre les divers massifs montagneux se trouvent d’im-
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menses plaines couvertes de hautes herbes, marécageuses en certains endroits, où un homme ne peut marcher qu’à grand’peine. Quelques rivières, appartenant pour la plupart au bassin du Zambèze, sillonnent le pays pendant les pluies, mais elles sont à sec plus de six mois par an.
De temps à autre, sur une hauie montagne, un village m’était signalé, et j’allais rendre au chef une visite presque toujours intéressée, pour avoir les porteurs, la nourriture ou les renseignements dont j’avais besoin. Je n’étais pas toujours heureux dans mes tentatives, malgré les longs détours et les ascensions qu’elles me coûtaient. Quelquefois nos entrevues avec ces gens demi-sauvages étaient fort curieuses.
Un jour, un petit roitelet, du nom de Tchimbiri, me fit dire d’attendre à l’entrée de son village parce qu’il allait, disait-il, venir me recevoir. Cette façon cérémonieuse, à laquelle je n’étais pas accoutumé, ne laissa pas que de m’étonner. J’attendis, néanmoins, à une portée de fusil. Les habitations étaient sur le versant d’une haute montagne; le sentier contournait son flanc, formant une corniche naturelle, d’où on avait un coup d’œil merveilleux : je m’assis à contempler une immense vallée où quelques forêts se détachaient comme des taches noires sur les tons gris des broussailles : un léger brouillard planait au-dessous de nous, tandis que le soleil, commençant à monter derrière notre sommet, couvrait déjà les montagnes en face de sa lumière éblouissante.
Ce beau coup d’œil ne m’occupa qu’un instant; on se blase vite des beautés de la nature quand on vit au milieu d’elles, et je trouvais déjà que mon hôte en prenait à son aise, quand deux vieillards vinrent au-devant de nous et, s’asseyant auprès de moi, me demandèrent si on m’avait fait du mal ou volé quelque chose pour que je vinsse ainsi leur faire la guerre. Je m’efforçai en vain de les rassurer
sur mes intentions, et, pendant que les deux bons vieux, qui s’étaient dévoués sans doute pour leurs concitoyens, parlementaient avec moi, tout le village déménagea lestement, emportant par le versant opposé les poules, les chèvres, qui sont fort belles dans cette région, les provisions et les bagages.
Je ne me doutais de rien ; je trouvais seulement les deux émissaires bien bavards : ils me racontaient avec de nouveaux détails la toujours semblable histoire des incursions mafsitis, des vols, des massacres, etc., dont ils avaient souffert depuis quelques années, et, tout en leur disant combien leurs malheurs me touchaient, j’avais essayé en vain d’en venir au sujet de ma visite, qui était d’acheter du maïs et des œufs, s’il y en avait. Enfin je me levai, laissant les ambassadeurs à leur quinzième massacre ou enlèvement de prisonniers, et je me dirigeai vers le village sans plus de discours : du premier coup d’œil, je vis qu’il était désert ; mais des feux mi-éteints, des emplacements balayés, des crottins de chèvre frais me montrèrent que c’était depuis fort peu de temps. Comme, d’ailleurs, à notre arrivée et pendant que nous gravissions la montagne, nous avions aperçu du monde et entendu beaucoup de bruit, je compris ce qui en était et je me tournai vers les deux indigènes pour leur demander la raison de cette fuite précipitée. Ils étaient là tremblants, ne sachant le sort qui leur était réservé, et ils ne répondirent qu’évasivement à ma question.
Je ne pus m’empêcher de rire de ce déménagement : il indiquait des gens vivant sur le qui-vive et en état de se mobiliser au premier signal. Je fis un cadeau aux deux vieillards, les priant de dire au roi qu’il était un imbécile, ce qui se traduit en langue indigène par ce être stupide comme une bête des bois » . J’ajoutai que les blancs ne faisaient pas de mal aux noirs sans provocation, et que j’étais
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venu apporter du calicot pour que les gens du pays s’habillent et pour qu’ils me donnent un peu de maïs. Je partis, les laissant stupéfaits. Ces gens devaient avoir quelque chose à se reprocher, ou bien ils avaient cru à un faux bruit sur notre compte.
Quelques jours après, je fus reçu, au contraire, avec un plaisir évident par le fameux Tchipembéré, le grand roi des Montagnes ou le roi de la Grande Montagne. (Je n’ai jamais pu savoir au juste, car il est d’une stature exceptionnelle, et la montagne qu’il habite domine la région.) Ce nègre colossal était, en même temps que roi, un forgeron remarquable : dans cette contrée, d’ailleurs, presque tous les hommes travaillent le fer.
Ce qu’ils en font est simple et utile à tous leurs voisins : ce sont des bêches, des couteaux, des pointes de flèches et de lances, des harpons, des hameçons, des outils de forgeron, pinces, marteaux, enclumes, etc., que l’on vient acheter de fort loin. Il est très curieux, quand on parcourt les environs de leurs villages, de voir de tous côtés les creusets où les forgerons font fondre leur minerai. Ces fonderies primitives se composent d’une grosse tour de pierres recouvertes d’une épaisse couche de terre glaise et surmontées d’un récipient de forme ronde où quatre hommes trouveraient aisément place. A côté de la tour se trouve un échafaudage qui permet aux hommes qui alimentent les foyers d’atteindre l’orifice de la fournaise. Au ras de la terre sont percés de nombreux trous où, au moyen de tubes de terre cuite, des soufflets du pays chassent l’air dans le foyer: un peu au-dessus, un ou deux orifices bouchés en temps ordinaire donnent issue, lorsqu’il y a lieu, à la matière en fusion.
Le récipient intérieur reçoit des morceaux de minerai mélangés à du charbon de bois. Le foyer est alimenté avec du bois pendant plus de huit jours et huit nuits et activé
par les soufflets qui entourent l’appareil. Une quinzaine d’hommes sont nécessaires pour accomplir ces différents travaux. Avant d’allumer leur foyer, ils doivent employer des semaines à couper et à transporter la grande quantité de bois que la fournaise dévorera pendant l’opération ; et si l’on résume toute la peine qu’une fonte de minerai donne aux forgerons, on ne s’étonne pas qu’ils vendent leur fer fort cher.
Je ne suppose pas que la quantité de métal obtenue dépasse vingt à trente kilogrammes. La matière en fusion est reçue dans des moules en glaise humide qui lui donnent une forme de barre carrée.
Le minerai de cette région est excessivement riche. En certains endroits, son poids est presque égal à celui du métal pur, et la quantité qu’il en contient est considérable ; il est noir, aussi dur que lourd, couvert d’oxydes sur les surfaces exposées à l’air, et l’eau qui y séjourne se colore de rouille.
« Mamaïne! (ma mère!) comme cette montagne doit être lourde! » disait derrière moi un noir en riant, tandis que nous montions chez le seigneur Tchipembéré. Il y avait une heure que nous marchions, faisant à chaque pas rouler sous nos pieds des fragments du pesant minerai.
Après une visite de plusieurs jours, nous reprîmes notre route avec des vivres et des hommes frais, laissant derrière nous ce pays étrange où tout était noir, le sol encore plus que les hommes, où les boussoles affolées ne savaient plus marquer le nord, où le bruit du marteau remplaçait le tam-tam et les fourneaux de fonte les feux de joie.
J’emportais quelques souvenirs de ces montagnes noires, et entre autres le marteau dont se servait le chef, marteau qu’il avait fabriqué lui-même et qu’il m’offrit; j’avais aussi acheté contre du calicot des pincettes, des soufflets. Je ne pus m’embarrasser de l’enclume, qui consistait simple-
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ment en un morceau de minerai fort lourd présentant une surface plane. Quelques chèvres du pays, fort grandes et fort belles, suivirent, plus ou moins à contre-cœur, nos pérégrinations des jours suivants.
On pourra voir tous les objets dont je viens de parler au Musée ethnographique du Trocadéro, dans les collections que j’ai rapportées de mon voyage; mais je crains bien qu’on n’y trouve aucune trace des chèvres, qui étaient d’une nature moins indigeste et plus nourrissante.
En entrant chez Tchipembéré, nous quittions le pays des Magandjas, peu de temps toutefois, pour revoir des Azimbas (montagnards) . Quelques jours après, nous pénétrions chez Mouana-Maroungo, un roi dont la réputation de grandeur, de puissance et d’énergie m’a semblé considérablement usurpée.
Les noirs racontent toujours des choses extraordinaires sur quelqu’un ou quelque chose, simplement parce qu’ils les ont entendu dire par d’autres, et cherchent une occasion d’y ajouter des détails de leur cru.
Je devais trouver chez Mouana-Maroungo des troupes aguerries ayant des fusils et approvisionnées de poudre, deux villages populeux, un jeune éléphant captif à vendre pour un fusil, un baril de poudre et deux pièces de mouchoirs Madras, beaucoup de patates douces à bon marché, des porteurs à volonté, du grand gibier et spécialement une antilope noire, l’inyala ( Iragilaphus Angasi ), que je cherchais en vain. Tout cela était précieux, et cette région était décidément favorisée.
' Comme je m’y attendais, les troupes n’existaient pas, et les sujets du grand roi avaient une moyenne de deux fusils et huit arcs sur dix hommes ; les deux villages étaient misérables; le jeune éléphant n’avait pas attendu acquéreur : il avait été égorgé comme un veau six mois auparavant et mangé par ces sauvages affamés ; les patates douces
n’avaient jamais pu croître dans le sol rocailleux du pays ; on me fit attendre quatre jours pour me donner quelque quinze hommes; quant à l’antilope noire, je la chercherais encore si le hasard ne me l’avait envoyée quelques mois plus tard.
Cet exemple pris entre mille montre la façon dont on est renseigné en passant dans ces pays : pourtant, lorsqu’on y séjourne et que l’on gagne la confiance des habitants, on peut finir par obtenir des détails moins inexacts.
Mais laissons derrière nous Mouana-Maroungo, traversons le Kamouankoukou (1), affluent du haut Revougoué qui arrose le pays de Makanga, et engageons-nous dans une de ces immenses vallées dont j’ai parlé, qui font oublier pendant quelques heures que l’on se trouve dans la région montagneuse. C’est là que noujs arrêterons le lecteur. La suite de cet itinéraire nous conduit aux frontières de Tchikoussi, roi des Ângonis, tracées à cet endroit par la petite rivière Donda et le mont Foulankoungo, et, comme nous avons dévié légèrement vers le nord-ouest depuis Mouana-Maroungo, nous nous retrouvons dans la partie est du pays de Tchipéta et de Missalé dont j’ai déjà parlé précédemment (2). J’ajouterai que la plupart des points de ce parcours, pour ne pas dire tous, sont nouveaux pour la géographie, et qu’aucun Européen n’avait passé par là avant nous.
Nous reprenons la suite et la fin de l’exploration du pays des Magandjas qui dura presque jusqu’à la fin de l’année 1892; elle avait pour théâtre, cette fois, le centre ou pays de Mikorongo. C’est là que la population est le moins clairsemée.
Les bassins de la Moanza et de la Mkombedziia-fodia exceptés, cette région est aride et privée d’eau pendant la
(1) Kamouankoukou : le bec de poule.
(2) Chapitre xr, page 296.
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
plus grande partie de l’année : c’est ce qui explique l’agglomération de la population sur le bord de ces rivières, tandis que le reste du pays est à peu près désert.
C’est à Mikorongo, une des plus grandes villes indigènes de la région, que vivait Tchibissa, le roi des Magandjas, dont parle Livingstone, et qu’à l’époque de notre passage se trouvait le descendant direct du souverain légitime des Magandjas de l’intérieur.
Il n’entre dans le cadre de mon récit aucune considération politique, et je m’abstiendrai de critiquer quoi que ce soit. J’étais un simple voyageur qui traverse la région et qui prend les choses et les gens comme ils sont ; néanmoins, je dois dire que j’ai assisté, pendant mon séjour dans ce pays, à d’incroyables abus de pouvoir de la part des agents subalternes du gouvernement local. J’ai le regret d’ajouter qu’ils n’ont pas été désavoués.
Le pays de Mikorongo est couvert d’une végétation épaisse, ce qui lui a peut-être valu son nom (1). Avant la carte que j’en ai dressée en 1892, toute la région située entre le Chiré et le Zambèze était totalement inconnue ; les gens de Mikorongo n’allaient pas du côté du Zambèze, étant en très mauvaises relations avec les peuplades riveraines. J’ai fait le voyage de Mikorongo à Tête et de Kapako à Tête à travers des territoires où il n’existait pas un sentier indigène sur un parcours de cent quinze kilomètres! Nous avons eu, chaque fois, à nous créer un passage dans la jungle, allant à la boussole, un peu au jugé d’abord, car notre position par rapport à Tête était très incertaine; plus tard, je pus placer exactement les deux points et tracer la ligne droite qui est représentée aujourd’hui par un chemin qui va du Chiré à Tête et où on vient d’installer récemment le télégraphe. Ce travail a été entre-
(1) Karango : bois sombre, forêt épaisse
pris par les Anglais d’un côté et les Portugais de l’autre, au début de 1893.
Ce télégraphe et cette route sont les premiers jalons de la politique future entre les deux puissances : ils commencent par indiquer entre le Nyassaland et le sud du Zambèze une ligne de communication qui réunit ainsi les territoires de la Chartered Company au Nyassaland, en attendant qu’on le joigne effectivement en acquérant d’une façon ou d’une autre les territoires en question.
Le Chiré gagnera toujours plus d’importance à mesure que la région se développera. Ce fleuve provient, comme on sait, de l’écoulement des eaux du lac Nyassa dans le Zambèze ; il est malheureusement coupé au milieu de son cours par des rapides qui le décomposent, comme le Zambèze, en bas fleuve et haut fleuve : ces rapides, dits de Murchison, proviennent de ce que le fleuve passe sur les derniers contreforts de la chaîne où est située Blantyre.
A l’époque de l’année où j’ai visité les rapides, j’ai observé qu’ils n’étaient pas causés par une différence de niveau aussi grande que celle qui se rencontre à Kébrabassa, mais bien par un fonds très accidenté où l’eau est tour à tour arrêtée ou précipitée.
Il m’a donc semblé qu’il n’était pas au-dessus de l’industrie humaine de supprimer, ou tout au moins d’améliorer ce passage difficile, tandis qu’à Ilébrabassa cela nécessiterait des travaux hors de proportion avec les avantages qu’on pourrait en tirer.
D’un autre côté, à droite et à gauche des rapides de Murchison, la configuration du terrain est tout à fait propice à la construction d’une voie ferrée, presque en vue du fleuve. Il est même à souhaiter que l’on fasse usage de cette voie tout ouverte , au lieu de faire monter un chemin de fer à Blantyre pour le faire redescendre de l’autre côté, projet grotesque et qui est cependant étudié
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par des gens sérieux. Comme je l’ai déjà dit, Blantyre n’a aucun commerce qui justifie le passage d’une voie ferrée, et les quelques planteurs réunis ne payeront pas, avec tout le café qu’ils pourront expédier une fois l’an, la centième partie des frais. Au point de vue de l’agrément, il est certain qu’il serait fort avantageux de monter à cinq mille pieds en chemin de fer, au lieu de grimper avec ses jambes, comme je l’ai fait plusieurs fois, pendant les quarante et quelques kilomètres que représentent les détours et spirales de la route; mais qui va payer? Je ne prendrai certainement pas d’actions de ce chemin de fer-là.
Si la voie ferrée traverse la plaine ou des terrains menant directement de n’importe quel point de la côte au lac Nyassa, ce sera une excellente affaire qui tuera presque tout le transport par rivière, si long et si ennuyeux, et le cœur de l’Afrique sera relié au monde civilisé.
En deçà des cataractes de Murchison, le Chiré ne baigne pas encore le territoire des Magandjas, mais bien celui des Angonis à l’ouest et des Yaos à l’est. La partie supérieure de son cours n’est ni plus ni moins navigable que l’autre, et, si ce n’étaient les rapides et quelques bancs où l’eau est très basse, on pourrait naviguer avec la même embarcation du Tchindi à l’entrée du lac Pamalombé, qui est la porte naturelle du lac Nyassa.
Pendant la fin de l’année 1892, je visitai les deux côtés du haut Chiré : d’abord Blantyre, Zomba, Matpé, Mlanjé et les environs. La rareté du gibier et la persistance des pluies me firent battre en retraite, d’autant plus qu’il n’y avait pas grand’ chose à voir ni à noter à cette époque dans ces montagnes et ces vallées verdoyantes et humides : le cri du tinga-tinga (1) en a fait fuir la dernière antilope,
(1) C’est le Dom que l’on donne à Blantyre et dans le Nyassaland aux porteurs de profession.
et tous les nègres, élèves de la Mission, y sont impolis, impertinents et habillés à l’européenne, toutes choses insupportables à un voyageur qui cherche du primitif.
Je m’enfuis donc sur la rive opposée, et, pénétrant dans le pays des Angonis, dont j’ai déjà parlé plus d’une fois, je m’avançai vers la résidence de Tchikoussi, avec l’intention de lui faire une visite et de me rendre compte de l’aspect du pays, que l’on m’avait décrit comme fort beau.
Cette direction était comprise sur mon itinéraire, et, mon intention étant d’aller encore plus loin, j’avais quitté définitivement Mikorongo, qui avait été pendant quelques mois mon campement principal, et d’où j’avais rayonné à peu près dans toutes les directions, pour visiter ce pays intéressant.
Nous franchîmes la chaîne dont j’ai parlé, qui forme la frontière naturelle des Angonis, et, coupant plusieurs fois sur notre parcours la route des caravanes arabes, nous pûmes enfin nous dire avec un soupir de soulagement que, au moins pour quelques jours, il n’y aurait plus de montagnes à escalader.
En effet, quelques molles ondulations, un terrain que l’on ne saurait mieux comparer qu’à une mer houleuse, fait de petites éminences et de petites vallées, de creux et de bosses, un pays bien arrosé par des cours d’eau nombreux et parsemé çà et là de collines de peu d’élévation, tel est en quelques mots l’aspect du pays des Angonis.
Pour la première fois, depuis le Zoulouland et le pays de Gaza, nous pûmes acheter du lait de vache aux indigènes et refaire un peu nos forces avec ce précieux aliment.
Le voyage à travers le pays des Angonis m’apprit beaucoup de détails géographiques intéressants et qui complètent sur les cartes des espaces restés en blanc. Ainsi, nous rencontrâmes successivement la Tsoumba, la Tamba, la
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Ri visé, toutes trois affluents du haut Nkondedzi (1), la Karchironga, le Niabsipoulo, le Lirongoué et le Lissouri, quatre rivières qui se jettent dans le Nidipé, un fleuve assez important qui, courant à peu près ouest-sud-ouest estnord-est, va se jeter dans le lac Nyassa. Le fleuve et ses quatre affluents sont également nouveaux pour la géographie de la région.
Quelques groupes montagneux se détachent de la grande chaîne qui borde dans le lointain la rive droite du haut Chiré, et au milieu de run d’eux, près du Lissouri et du Nidipé, est le mont Domoué, portant le village deNdedza, résidence du roi Tchikoussi, à un jour de marche de la rive sud-ouest du lac Nyassa.
Le roi n’y était pas lors de mon passage ; il faisait luimême un voyage sur les frontières de Mpéséni, son voisin de l’ouest. Mais son ministre, Tchiparandjéra, étant à Tête, à peu de distance, j’allai lui demander des porteurs pour remplacer les miens qui, partis de Mikorongo, refusaient d’aller plus loin. Il me donna ce que je lui demandais, moyennant un cadeau, bien entendu, et je pus enfin contempler deux jours après les rives pittoresques d’un des grands lacs africains.
Avant de quitter le pays des Angonis, j’ajouterai qu’au point de vue ethnographique, je n’y ai rien remarqué de particulier. Dans cette région, pourtant, les femmes sont ornées du pelélé, ce précieux embellissement de la lèvre supérieure que j’ai déjà décrit. Il y prend des proportions énormes, chez les vieilles femmes surtout : il dépasse souvent le diamètre d’une pièce de 5 francs, ce qui fait que, quand elles sourient (?), non seulement elles découvrent leur lèvre supérieure, mais au milieu du cercle renversé
(1) Le Nkondedzi se jette dans le Revougoué, à trente kilomètres du Zambèze, après avoir arrosé l’est du pays de Makanga.