PAR AN
Total dès deux années . .
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
Pour mieux, se faire une idée de ce que représentent 173 millions de francs, réduisons les carats en kilogrammes : nous obtenons le chiffre de mille trois cent cinquante-huit kilos cinq cents grammes, presque une tonne et demie de diamants !
M. D... m’en a montré chez lui des tas énormes. Quand on voit tant de richesses à la fois, elles ne produisent pas d’effet. On dirait des morceaux de verre. D’ailleurs, la taille les change totalement. Nous en avons vu de taillés, dans des écrins magnifiques, de toutes les formes et de toutes les grandeurs, depuis le grain de millet jusqu’à l’œuf de pigeon.
Aucun étranger ne peut acheter un diamant, quel qu’il soit, sans un permis délivré par le gouvernement et portant le nom du vendeur avec la description détaillée de la pierre.
C’est la poste qui transporte dans le monde entier la plus grande partie des richesses des ce Diamonds Fields » .
J’ai parlé de l’agitation de Kimberley : c’est une véritable fourmilière ; tout le monde a la fièvre du diamant.
On ne trouve par les rues que gens occupés par ce commerce : courtiers, employés de Compagnies, négociants, diggers et... chevaliers d’industrie.
Ces derniers, dont il faut se garder soigneusement, se présentent habituellement sous l'aspect du monsieur qui possède une mine appelée à donner les plus beaux résultats ci qui cherche un bailleur de fonds pour les premiers frais de l’exploitation : à l’appui de son dire, il sort de sa poche des plans, des lettres à signature illisible, des échantillons alléchants provenant de la fameuse mine en détresse. Il commence par emprunter de l’argent, si on veut bien lui en prêter, et réparait rarement.
Il y a ensuite l’industriel qui cherche à vendre un « claim » , c’est-à-dire une concession contenant des dia-
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niants à foison; étant dans la misère, il se contentera de peu. On va visiter le terrain et on trouve du minerai diamantifère qu’il a eu le soin d’y placer. Il sait, ajoute-t-il, qu’il a la fortune sous la main, mais il n’a pas de capitaux, etc. Qu’il vende seulement 200 livres sterling son claim, dont il connaît bien la non-valeur, et le voici fort content, comme on pense, du petit tour qu’il a joué.
Si grossiers que soient ces pièges, employés depuis longtemps et auxquels personne ne devrait plus se laisser prendre, il y a toujours des gens qui s’y font attraper. J’en sais quelque chose, car, quelques jours avant notre départ de Kimberley, la fièvre du diamant nous saisit, nous aussi : c’était contagieux.
Un samedi matin, vers dix heures, une nouvelle courut à laquelle tout le monde, à commencer par nous, prêta une oreille attentive. On disait que des diamants avaient été découverts dans un endroit non fréquenté, à lies selton. Le propriétaire du terrain qui les avait trouvés n’en avait pas avisé le gouvernement, et il avait même commencé l’exploitation sans patente, comme en témoignaient des machines à bras. Aux termes de la loi, il risquait de perdre son terrain pour défaut de déclaration. Or, en pareille occurrence, le sol est au premier arrivant. Si donc il perdait son procès, il suffisait d’avoir piqueté un claim (1) de trente et un mètres carrés sur le terrain en question pour devenir concessionnaire du gouvernement. On recevrait alors un certificat de possession avec lequel on pourrait disposer de la propriété, à condition qu’elle fût mise en exploitation dans un délai convenu.
Le procès devant être jugé le surlendemain lundi (le dimanche est un jour sacré) , il n’y avait pas de temps à
(1) Je reviendrai plus loin sur ces daims, qui sont un des caractères intéressants de ces pays de mines.
A TRAVERS L'AFRIQUE CENTRALE
perdre. Tout Kimberley se transporta à Wesselton. Le trajet est d’environ trois quarts d’heure. Les routes se couvrirent rapidement de véhicules de toutes sortes, de cavaliers et de piétons, dont la longue colonne soulevait un nuage de poussière. C’était à qui arriverait le plus vite pour choisir son emplacement.
Les frères Beddington et moi, nous sautons sur des chevaux de louage, et nous voici à Wesselton.
La propriété en question est une immense plaine avec quelques éminences. Une légère végétation occupe la surface, et le « yellow-ground 3) se trouve immédiatement en dessous; pour les gens d’expérience, la vue de ce terrain ne laisse aucun doute : un trésor est caché dedans !
Déjà, il y avait foule ; on eût dit un champ de courses : au fait, n’était-ce pas une véritable course qui y amenait tant de monde? Des baraques s’élevaient de tous cotés, abritant sous une toile de tente, ici un bar, là un magasin de comestibles, plus loin le bureau de l’enregistrement des daims.
Sans perdre de temps, nous nous faisons désigner un bon coin par un vieux digger à qui nous graissons la patte : des piquets portant nos noms sont enfoncés, conformément au règlement, et nous courons à l’enregistrement. Comme il fallait que le lundi matin les daims fussent travaillés, nous prenons un digger à nos gages pour qu’il commence les trous.
A cinq heures du soir l’immense plaine, couverte de piquets à perte de vue, avait l’apparence d’une grande herse. Il ne restait pas un mètre carré du terrain qui n’eût un destinataire, pour le cas où le premier occupant serait condamné à perdre ses droits. Les retardataires ne trouvaient plus d’espace libre et s’en retournaient la mine déconfite.
Nous rentrâmes à l’hôtel, parlant exploitation minière r
rendement et frais, ni plus ni moins que des capitalistes à la veille d’un contrat. Les frères Beddington émettaient l’intention d’exploiter eux-mêmes leur propriété : Fun d’eux, trouvant le pays agréable, comptait acheter un cottage dans les environs et y habiter pendant ses voyages d’inspection; l’autre préférait confier les travaux à une Compagnie responsable. Quant à moi, comme je ne veux pas de propriété en Afrique, j’attendrais les premiers résultats et je vendrais au plus offrant, échangeant ainsi mes diamants contre des obligations de la ville de Paris !...
Nous quittâmes Kimberley sans attendre le résultat du procès, et je n’en ai plus entendu parler depuis. Mais il est probable que le tribunal s’est contenté de condamner le propriétaire à une forte amende, en lui laissant, moyennant finance, la jouissance et l’exploitation de son bien.
C’est égal, j’ai bien failli devenir grand propriétaire dans les « Diamonds Fields » .