CHAPITRE III
Fin du réseau ferré. — Péripéties et détails du voyage en coach.
— Rencontre d’un charlatan. — Arrivée à Johannisburg. — Visite aux mines d’or. — Extraction et manipulations diverses.
— L’or en barre. — Quelques mots sur l’histoire du Transvaal et de l’Etat libre d’Orange. — Organisation politique. — Progrès actuels. — Les derniers noirs indépendants. — Projet de voyage à Natal.
A l’époque où j’ai traversé l’Afrique australe, la voie ferrée ne se prolongeait que de quelques milles au delà de Kimberley, jusqu’à Fourteen Streams (1). Le trajet est l’affaire de quatre heures environ.
Le voyage en chemin defer était terminé. De longtemps je ne devais plus user de ce moyen de locomotion.
Nous allions faire connaissance avec un autre mode de transport. On nous avait bien parlé du ce coach 5) , à bord du paquebot et au Cap ; mais nous supposions que c’était une simple diligence ou quelque chose d’approchant.
A Fourteen Streams, nous prenons nos tickets et nous allons voir le fameux coach. C’est une longue voiture dont les essieux supportent directement la caisse, sans ressort aucun, comme dans les tombereaux; trois banquettes
(1) Depuis cette époque, les travaux out été poussés avec ardeur : le réseau ferré va aujourd’hui de Kimberley à Johannisburg. Ine autre ligne pénètre dans le Béchuanaland, jusqu’à 150 milles au nord de Mafeking.
parallèles entre elles et perpendiculaires à la longueur composent son aménagement. A la partie supérieure, une toiture en bois, couverte de toile cirée et à laquelle pendent de petits rideaux. Ni porte ni fenêtres : une vague ressemblance, les ressorts en moins, bêlas! avec les omnibus ouverts qui font l’été le service des champs de courses à Paris. Sur le devant, un siège à deux places. Des roues énormes, aux jantes épaisses, sans frein ni sabot.
L’attelage se compose de cinq couples de chevaux distants d’environ deux pieds les uns des autres. On le conduit à grandes guides. Il y a invariablement sur le siège deux hommes ; les mains du cocher étant occupées, il faut un second conducteur pour manier le fouet.
Ce fouet immense est une véritable curiosité locale : la corde en est tellement longue que la mèche peut atteindre le groupe des chevaux de tête, qui est à peu près à vingt mètres du siège.
Les harnais consistent en une suite de bricoles qui se relient entre elles de chaque coté du poitrail, de façon que tous les chevaux du même coté sont attelés au même trait.
Les rênes sont au nombre de quatre : deux d’entre elles aboutissent directement aux chevaux de tête et reçoivent au passage celles des chevaux du même côté qui viennent s’y embrancher. Les deux autres conduisent les chevaux de timon.
Avec une force de traction aussi considérable, un tel véhicule devait bien rouler : il ne roulait même que trop, comme nous n’avons pas tardé à le constater.
Nous grimpons avec nos bagages ; dans la voiture, il n y avait avec nous trois qu’un seul voyageur, le secrétaire général de la présidence de la République du Transvaal à Prétoria.
On part au galop. Qu’on se figure une route à peine ébauchée, à travers monlagnes, vallées et rivières, pleine
d’ornières, de trous, de bosses, de pierres, de mares, de touffes d’herbes, de mottes de terre, et, là-dessus, une voiture sans ressorts, bondissant sur ces terrains vagues, entraînée par la force irrésistible de dix chevaux frais au galop ! Qu’on pense aux infortunés voyageurs qui voltigent sur les banquettes, aux colis qui dansent la sarabande et sautillent vers les ouvertures, à l’air piteux avec lequel on se regarde tout en se cramponnant aux bancs d’une main, tandis que l’autre retient les bagages qui s’en vont!
Les sièges sont en bois dur, nullement rembourrés ; pas rembourrés non plus les montants qui soutiennent la toiture : à certains moments, on est lancé à vingt centimètres en l’air, puis on retombe lourdement, pendant que la voiture penche brusquement à droite et à gauche, comme si elle allait verser. On se cogne la tête, le dos, les coudes, sans parler de ce qui est certainement la partie la plus maltraitée de l’individu.
Au départ, nous avons commencé par rire de cette gymnastique : nous supposions que la route ne tarderait pas à devenir carrossable et nous pensions que le cocher coupait à travers champs pour aller plus vite. Aussi étaient-ce des plaisanteries sans fin : « Nous sommes dans les laveuses! » disait l’un, faisant allusion aux agitateurs des mines de diamant. « Nous allons être bientôt désagrégés, si cela continue! » s’écriait l’autre.
Mais notre compagnon de voyage, M. M..., qui connaissait de longue date les charmes du voyage, nous assurait, lui, que ce supplice continuerait jusqu’à l’arrivée, et que même, en certains endroits, il serait pire.
Je me demandais ce que pouvaient bien être ces lieux terribles où nous devions être encore plus secoués ; je songeais aux trains de Jules Verne, sautant les rivières sans pont, courant sans rail; je songeais aux chevaux fous emportant des voitures dans des précipices : on devait être,
secoué de cette façon ; pour l’être davantage, il eût fallu descendre d’une montagne, sautant de rocher en rocher à un galop échevelé, ou quelque chose dans le même genre.
On courut ainsi dix milles (près de dix-sept kilomètres) sans un ralentissement. En arrivant devant une petite maison, l’attelage s’arrêta net. C’était le premier relais. En trois minutes, des chevaux frais avaient remplacé les autres, et on repartait de plus belle.
Les relais sont en moyenne de dix à quinze milles.
A Guning, frontière du Transvaal, les douaniers boers perçoivent encore 25 francs par canon de fusil. Si du Transvaal on pénètre au Natal, par exemple, on a de nouveau la même somme à payer, ce qui porte à 75 francs par canon la somme des droits perçus !
Pendant que le coach sautille par monts et par vaux, jetons un coup d’œil sur l’histoire du territoire où nous entrons, ainsi que sur l’Etat libre que nous côtoyons depuis que nous avons passé le fleuve Orange.
En parlant du Cap, j’ai dit un mot du mouvement de mécontentement et d’insurrection qui fit émigrer au delà des frontières près de dix mille Boers, emmenant avec eux de nombreuses familles et une foule d’esclaves. Cette population, désormais sans patrie, passa le fleuve Orange et fonda sur le territoire situé au nord le Vrij-Staat, ou Etat libre d’Orange, en l’honneur des anciens stathouders de Hollande, les princes d’Orange-Nassau.
Ils choisirent comme capitale Bloemfontain. Fermiers par excellence, les Boers surent admirablement tirer parti du pays riche et fertile qu’ils avaient conquis. Ils firent tant et si bien que l’Etat libre se trouvait déjà en pleine prospérité en 1818, c’est-à-dire quatorze ans seulement après leur sortie du Cap.
Je dis qu’ils ont conquis l’État libre, parce qu’ils eurent à soutenir une longue lutte contre les indigènes,
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
premiers occupants, les Cafres, et contre les Bushmen nomades. Il n’y eut aucune hostilité ouverte, aucune guerre en masse ; mais les Boers usèrent du droit du plus fort; s’ils n’étaient pas les plus nombreux, ils possédaient des armes à feu, et de véritables massacres eurent lieu. Les Boers tiraient sur le Bushman dans les bois, comme sur un animal malfaisant; celui-ci, quand il en avait l’occasion, leur décochait, sans remords, une de ses redoutables flèches empoisonnées. Ces escarmouches prirent fin le jour où les derniers Cafres et Bushmen, abandonnant le terrain à leurs adversaires, se retirèrent dans les pays environnants.
En 1848, l’Angleterre, profitant de ce que l’Etat libre n’était pas encore militairement organisé, le conquit à bon marché; malgré leur résistance, les Boers furent battus à Boomplats et, vu leur petit nombre, obligés de se soumettre.
Mais, en 1850, on leur rendit leur liberté : F Angleterre reconnut l’indépendance de l’État libre, parce qu’elle ne pouvait faire autrement, ayant déjà grand’peine à contenir les colons du Cap, qui voulaient se gouverner eux-mêmes. D’un autre côté, le commissaire général du gouvernement avait, dans un rapport célèbre, conclu que l’Angleterre n’avait aucun avantage à conserver les territoires au nord de l’Orange.
Le Transvaal naquit d’une émigration de Boers de l’Orange, la population de l’Etat libre ayant augmenté considérablement, parce que la richesse du pays avait attiré beaucoup de fermiers du Cap, ainsi qu’un grand nombre de nouveaux venus des Pays-Bas.
En dehors de l’Afrique du Sud, on donna aux anciens colons hollandais le nom & Afrikanders , par lequel ils désignaient eux-mêmes les faux Boers ou Boers Africains, gens
de couleur pour la plupart qui parlent leur langue et qui tiennent aujourd’hui une place notable dans le chiffre de la population.
Ceux du dehors ne faisaient pas de distinction : ils appelaient Afrikanders tous les colons d’origine hollandaise, et le nom reste aujourd’hui à ceux-ci. Eux-mêmes, d’ailleurs, l’ont accepté, car, ayant fondé plusieurs sociétés, journaux, revues, associations, ils leur ont donné des noms tels que : Afrikander Bond Genootskap van recjt Afrikander , etc.
Afrikander (Africain) est un titre qui leur sied bien. Au début, ils ont adopté l’Afrique comme une deuxième patrie ; la plupart des jeunes d’aujourd’hui y sont nés et sont étrangers et indifférents à tout ce qui concerne l’Europe.
L’Etat libre d’Orange possédait autrefois tout le territoire situé à l’ouest, c’est-à-dire une partie du Griqualand-West. Dès que les mines de diamants y furent découvertes, l’Angleterre voulut reprendre ce pays. Sentant qu’elle eût paru ridicule en revenant sur sa décision généreuse, qui rendait à l’Etat libre son indépendance, elle chercha un prétexte et, naturellement, le trouva; mais il ne tenait pas debout. Le chef du Griqualand, un certain Waterboer, se serait plaint à l’Angleterre d’avoir été dépouillé par l’Etat d’Orange et lui aurait demandé d’intervenir. Or, jamais l’Angleterre, pas plus que l’Etat libre, n’avait entendu la moindre plainte ; le Griqualand n’en fut pas moins annexé par la raison du plus fort. Le gouvernement reconnut d’ailleurs ouvertement cette spoliation pure et simple, en accordant à son impuissant adversaire une indemnité de 90,000 livres (1871).
Toutes les mines de diamants connues appartiennent ainsi à l’Angleterre, sauf quelques gisements sur les bords du Vaal, au delà de la frontière.
Si l’Etat d’Orange possède deux mines, Jagersfontain et Caffeefontain, qui ont échappé à la razzia de 1871,
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
c’est par la raison qu’elles n’étaient pas encore découvertes à cette époque.
La République du Transvaal s’intitule République sudafricaine. Ce titre pouvait aller lorsqu’elle était seule ; mais comme aujourd’hui il y a en formation ou en réalité plusieurs Républiques sud-africaines, celte définition devient insuffisante : mieux vaudrait qu’on l’appelât « République sud-africaine du Transvaal » .
Le Transvaal, c’est-à-dire, comme l’indique son nom, le pays au delà du Vaal, est limité au nord par la rivière des Crocodiles et le pays des Matabélés ; au sud, par l’État d’Orange; à l’est, par les possessions portugaises du pays de Gaza ; au sud-est, par le petit État des Swazis ; à l’ouest, par le Béchuanaland, et au sud-ouest par le Griqualand- West.
Comme l’État libre, le Transvaal est une République d’un genre particulier; leur devise, à l’un et à l’autre, peut être rédigée ainsi : Liberté, Égalité, Fraternité, avec des réserves et beaucoup d’exceptions.
Ainsi l’égalité n’exclut pas une foule de privilèges : le noir n’est ni électeur ni éligible; les propriétaires fonciers sont avantagés au détriment de tous les autres ; les protestants, également; les juifs et mabométans sont éternellement suspects et astreints à des formalités aussi nombreuses que vexatoires pour jouir de leurs droits civils. Le Parlement n’est ouvert qu’aux propriétaires fonciers, riches en général; quant aux autres Boers (je prends plutôt le mot comme nom de la nation), avocats, industriels, médecins, ouvriers, capitalistes, etc., ils ne comptent pas.
Le président de la République est l’élu du peuple; il est responsable vis-à-vis du Volksraad (Parlement), mais celuici ne peut le déposséder de ses fonctions. Même, à en croire l’histoire, il s’en est fallu de peu que le stathou-
dérat héréditaire ne fût institué, comme aux Pays-Bas.
L’Etat libre et le Transvaal sont, comme on voit, des Républiques d’un genre particulier. Elles ont failli en venir aux mains plusieurs fois, notamment en 1851, époque où le Transvaal rêva de s’annexer son voisin. Ils étaient d’égale force, et les chances de la guerre pouvaient rendre le Transvaal maître des deux territoires. Aussi fît -on la paix.
Au point de vue social et littéraire, les deux Etats se relèvent aujourd’hui; mais, il y a quelques années à peine, les Roers, dont la plupart s’entendent beaucoup mieux à manier le fusil que la plume, avaient des législateurs du même acabit. Le chef de l’Etat était un pasteur, soldat comme les autres, et l’on consommait fort peu d’encre au delà de la rivière Orange. Braves gens, au demeurant, mais fort grossiers, communs, ignorants, sans désir aucun de monter à l’échelle sociale, quand ce n’aurait été que de quelques échelons.
Aujourd’hui, je le répète, la classe des .cultivateurs ne forme plus la totalité de la population : des avocats, des médecins, des hommes de lettres, des journalistes s’y répandent; on commence à publier des revues, des statistiques agricoles, des notes sur l’élevage, des relevés du rendement par district, tous documents qui répandent l’émulation entre fermiers. Le Parlement a maintenant un journal officiel où chacun des sujets peut suivre les débats du Volksraad. On a frappé au Transvaal de la monnaie et des timbres. Ils représentent un écusson en trois parties : un lion couché et un chasseur occupent le haut ; un chariot à bœufs dételé , le bas ; au centre , une petite ancre ; de chaque côté, trois drapeaux et, surmontant le tout, un aigle les ailes ouvertes. Une banderole sous l’écusson porte les mots : Eedract maakt magt (l’union fait la force) ; au-dessus, le titre de : Z. Afr . Republich.
50 A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
En général, le Boer est grand, solide, bien découplé. Il a le type anglo-saxon ou français, selon la couleur des cheveux et des yeux. Les Néerlandais sont des blonds fades ; leurs yeux bleu clair , leur barbe rouge font contraste avec le type brun des anciens huguenots.
. Interrompons-nous un instant pourvoir où en est le
coach. A dix heures du soir, grâce à un orage très violent accompagné de torrents d’eau que le ciel nous envoie, nous jouissons, dans une auberge de Christiania, d’un repos bien gagné. Le tonnerre accompagne les jurons du Hoüentot cocher qui craint une amende s’il arrive en retard , cet arrêt n’étant pas prévu par le règlement.
Ce délicieux orage nous donne une heure et demie, pendant laquelle nous prenons un peu de nourriture.
« Soyez tranquille, dit M. M... pour nous rassurer, le cc cocher rattrapera le temps perdu. Quelques coups de « fouet de plus, et nous serons à Kïecksdorf à l’heure ré- « glementaire. » #
Le pays est magnifique. La partie du Transvaal traversée depuis la frontière est admirable. De grandes prairies à perte de vue, quelques fermes assez rares, depuis que nous avons quitté les jolis endroits qui bordent la rivière Vaal. Mais s’il y a peu d’habitants, il y a énormément de gibier. De petites antilopes s’enfuient au bruit de la lourde voiture et, galopant dans la plaine, disparaissent soudain dans les taillis. Des vols de perdreaux et de cailles partent sous les roues, tandis que des khoovans (outardes), à la démarche noble et lente, s’éloignent à notre approche, comme s’ils ne voulaient pas nous voir passer.
Dans d’autres endroits, plus rares et toujours seuls, des serpentaires se livrent à leur bienfaisante occupation. Des oiseaux d’Europe, alouettes, pinsons, chardonnerets, jetant partout la gaieté et le bruit, fuient à tire-d’aile tandis que nous approchons à toute vitesse.
DU CAP AU LAC A Y A S S A
L’orage terminé, c’est-à-dire vers minuit, nous reprenons notre fatigant voyage. L’obscurité est profonde, et, malgré les deux lanternes de la voiture, je me demande comment les chevaux ne s’abattent pas à cette allure, galopant dans les ténèbres, au milieu de terrains très accidentés, quand on les compare à nos routes carrossables.
Mais nous continuons à sauter, à glisser dans tous les sens, à nous cramponner, comme pendant toute la journée. A Christiania, nous avons acheté de quoi attacher solidement nos bagages aux banquettes, de façon à ne pas avoir à nous en occuper : ils sont ficelés étroitement. Que n’avons-nous pu en faire autant pour nous-mêmes !
Comme l’intérieur de la voiture est complètement plongé dans l’obscurité, nous essayons, pour nous distraire, de suspendre une lumière au plafond : après une foule de tentatives infructueuses, la bougie en arrive à supporter tant bien que mal les cahots, grâce à de nombreuses ficelles rayonnant comme une toile d’araignée; mais un coup de vent, que nous n’avions pas prévu, nous replonge dans les ténèbres.
Pendant que les roues éclaboussent l’intérieur de la voiture en passant dans les flaques du parcours, nous essayons de reprendre la conversation, tout en nous essuyant la figure de temps en temps.
Que ne fait-il jour? Je verrais la physionomie de mes compagnons. Chaque fois que nous tentons de frotter une allumette, aussitôt soufflée par le vent, sa lueur passagère nous montre des figures crottées, des faux cols constellés de boue, des vêtements à l’avenant, et on se tord de rire, tout en continuant à tressauter à chaque tour de roue. — Klecksdorf, grand village, deux minutes d’arrêt : personne ne descend!
* Après Klecksdorf, le pays devient accidenté, nous montons des côtes à un galop délibéré, et les descentes se
52 A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
font sans l’aide des chevaux. Nous dégringolons dans les vallées par notre propre poids ! L’attelage fuit devant, les traits flasques, semblant reprendre haleine; tout le monde a Fair enchanté, et je fais comme tout le monde, puisque nos lois de la pesanteur et de Féquilibre ne sont pas usitées dans l’autre hémisphère! Le grand esprit d’indépendance qui souffle ici a dû affranchir, sans doute, de toutes ces conventions !
Depuis la dernière station-éclair, le pays est peuplé. Beaucoup de fermes et de bétail. Des cibles dans tous les endroits plats. De temps en temps, des cavaliers dont la position est très correcte : on sait monter dans ce pays.
Plus de gibier; quelques squelettes de chevaux ou de bœufs jalonnent les routes suivies par les chariots.
Pour la première fois je vois quelques-uns de ceux-ci en marche : je ne les avais qu’aperçus, sur le marché de Kimberley. On y attelle de quinze à vingt bœufs, an moyen de jougs doubles tenant à une longue chaîne passée entre eux et se reliant au véhicule. Ces wagons, comme on les appelle ici, portent jusqu’à cinq tonnes de chargement.
Le bullock-wagon est le moyen de transport usité dans toute l’Afrique du Sud; c’est le coach des pauvres, le train de marchandises de tout le monde. Il parcourt en moyenne une quinzaine de milles par jour, ce qui fait quelque chose comme seize jours pour franchir les deux cent cinquante milles qui séparent Kimberley de Johannisburg et que nous allons mettre à peine cinquante-cinq heures à parcourir. N’empêche qu’on est souvent bien heureux d’avoir seulement un chariot à bœufs, comme on le verra plus tard, car j’aurai à en revenir à cet utile véhicule.
Bassop, petit village, douzième relais : deux minutes d’arrct : personne ne descend! Avec ces tableaux de paysans blancs et la température qui baisse de plus en plus, nous avons tout à fait l’illusion que nous faisons un tour
en Belgique ou dans les Pays-Bas, emmenés par une diligence dont les chevaux ont pris le mors aux dents.
A Potcliefstroom, ville principale du Transvaal, treizième relais, vingt minutes pour le diner ( ready hot) : côtelettes de mouton figées dans la graisse glacée, cuites au moins depuis une heure, pommes de terre sautées au suif, également froides, soupe sucrée et frappée, café ou thé froid au choix (ci : 3 schellings 6 pence) , et en voiture !
Je ferai remarquer qu’il y a quarante heures que nous roulons, et que Ton ne doit nous laisser dormir qu’à destination. Il n’y a d’ailleurs aucune crainte de succomber au sommeil pendant le trajet. Il est sans exemple que ce fait se soit produit.
Mais laissons un instant nos destinées aux mains expérimentées du cocher et pensons un peu aux indigènes du pays. Si je n’en ai pas encore parlé, c’est que je n’en ai presque pas aperçu. Dans les territoires que nous venons de traverser, on a, en général, éloigné la population nègre en gardant tout juste le nombre de noirs indispensable aux besoins du pays, aux travaux publics, aux cultures, etc.
La plupart de ces travailleurs sont des étrangers ; ils viennent s’engager pour six mois ou un un et retournent ensuite dans leur pays. Quel est ce pays?
Aujourd’hui que l’Européen envahit tout et s’empare l’un après l’autre de tous les coins du territoire, il reste fort peu d’Etats libres appartenant à des tribus noires.
A peu près indépendants, quoique sous l’œil protecteur de l’Angleterre, nous en trouvons quatre : les Bassoutos, qui ont un chef et un gouvernement à eux et forment un peuple travailleur et très guerrier ; les Griquas de l’Est et les Pondos, qui sont à peu près dans la meme condition; enfin, sur les frontières du Kahalari, un grand nombre de tribus béchuanas qui forment le quatrième groupe.
54 A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
Quoi qu’on en dise, et en dépit de la teinte rose (couleur de l’annexion) que l’Angleterre leur donne sur ses cartes, les derniers Zoulous, les Swazis et les Namaquas du Sud sont vraiment libres et indépendants.
Le Zoulouland et le Swaziland sont, dans l’Afrique du Sud, les derniers restes du territoire conquis autrefois par les Zoulous venus du Nord.
Le démembrement continuel de la grande famille cafre et son fractionnement en différentes tribus furent une conséquence des lois et des usages curieux du pays. J’essayerai tout à l’heure de le montrer. Mais, auparavant, je suis obligé de m’interrompre un instant pour signaler, en ma qualité de narrateur fidèle, une rencontre extraordinaire que nous venons de faire.
Après le dix- septième ou le dix-huitième relais et le sixième dîner (tout chaud), je ne me rappelle plus au juste, nous apercevons sur la route, auprès d’une ferme, un chariot à bœufs tout doré, décoré de guirlandes, portant au lieu de la toile de tente traditionnelle une véritable habitation également dorée et attelé de beaux bœufs d’un blanc de neige, aux harnais magnifiques, au joug d’or, le tout entrevu dans un éclair.
Cette apparition féerique nous cause naturellement quelque surprise : serait-ce quelque noble Boer voulant écraser ses concitoyens sous son luxe? Est-ce le bullockwagon du président de la République?
On nous apprend que c’est le célèbre médecin, chirurgien, dentiste, oculiste, pédicure, électricien, magnétiseur, somnambule anglais Sequah, qui guérit toutes les maladies et opère des cures merveilleuses.
Quel dommage de n’avoir pu consulter le grand homme sur le moyen de soigner nos contusions et d’en éviter de nouvelles ! A sa place, j’aurais donné une drogue aux chevaux, certain que les voyageurs en ressentiraient les effets.
Mais, comme au Juif errant, il nous est défendu de nous arrêter.
Enfin, à onze heures du matin, entrée à fond de train dans Johannisburg. Encore un saut devant le « booking office « , ou tous les chevaux sont arrêtés net sur les jarrets : vingt-sixième et dernier relais !
Je me précipite à l’hôtel, je demande une chambre et un lit; je me couche immédiatement, ayant quelque peu besoin de repos depuis cinquante-quatre heures ( deux jours et demi et deux nuits) que nous sommes secoués sans avoir pu dormir !
Après un sommeil réparateur de trente heures, je pose le pied dans les rues.
Johannisburg est une ville extraordinaire : il y a cinq ans, on ne voyait sur son emplacement que quelques tentes de diggers en plein désert; aujourd’hui, on y compte trente mille habitants, dont douze à quinze mille Européens, Anglais et Boers, et elle prend place immédiatement après la capitale, Prétoria.
Elle a de larges rues, auxquelles il manque encore le pavé, et des monuments d’une architecture fantaisiste, comme ceux que j’ai déjà signalés au Gap, avec leurs tourelles en miniature et leurs clochetons. La plus grande partie des habitations sont formées de feuilles de zinc clouées sur des châssis de bois. Ces maisonnettes n’ont qu’un rez-de-chaussée et ne sont que provisoires.
Comme au Gap, aussi, partout des tramways et de la lumière électrique. Il faut avouer que nous sommes joliment en retard à Paris, avec notre gaz. Toutes les villes neuves de l’Afrique du Sud ont la lumière électrique, le téléphone, l’eau en abondance. Il y existe, en revanche, une regrettable lacune, ou plutôt il n’y existe pas ce buenretiro indispensable à l’humanité que les Anglais désignent sous les initiales W-C (cela veut dire warm et confortable) .
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
Il manque totalement à cause de l’absence d’égouts : on n’a pas encore eu le temps de creuser ceux-ci ; ce serait pourtant aussi urgent que le téléphone.
Il y a meme, à Johannisburg, une salle de spectacle improvisée, où nous allons entendre Madame Favart , en anglais. Je ne puis affirmer que les finesses de notre' langue aient été traduites dans celle de Walter Scott, ni que les mots d’esprit pétillent dans la pièce; mais les acteurs sont réellement très bons et les deux premiers roles parfaitement joués. On a pudiquement changé ou voilé le sens de toutes les phrases un peu lestes ; mais nous sommes à Johannisburg : ne nous plaignons pas.
J’ai oublié de mentionner qu’à Kimberley nous eûmes une ou deux représentations théâtrales données par une troupe de passage, la « Butterfly Company » . Le premier soir, nous vîmes un magnétiseur qui devinait les pensées en passant les mains sur le front du patient. Sur dix expériences, il s’est trompé au moins onze fois, ce qui lui valut des vociférations et une pluie de projectiles des plus divers. Le lendemain, un drame anglais [The Bells of... je ne sais plus quoi) nous forçait à tirer nos mouchoirs et à pleurer d’attendrissement sur le sort d’une malheureuse mère à qui on a tué ses onze enfants et qui intercédait pour le douzième, lequel n’était pas encore né.
Il fait ici une température très basse pour l’Afrique. Le jour de notre arrivée, le verglas couvrait les environs et le thermomètre marquait un degré au-dessous de zéro.
Johannisburg est le point culminant du plateau qui commence à Kimberley et dont l’altitude augmente insensiblement. La deuxième ville du Transvaal est située à 1,800 mètres, tandis que Kimberley n’est qu’à 1,460 mètres.
Les points culminants sont : au Griqualand-West, Pokwane (1,400 mètres) et Christiania (1,406); dans l’Etat
libre, qui n’est qu’un plateau comme le Transvaal, Béthune (1,465), Pliilopoîis (1,534), Bloemfontain ( 1,580), Tliaba- Nichou (1,750); enfin, au Transvaal, Bloemliof (1,483), Pretoria (1,540), Potchefstroom (1,600), Standerton (1,768), Heidelberg (1,800), Utrecht (1,465).
Ces chiffres, pris à tous les points du territoire, démontrent d’eux-mêmes l’existence du plateau, où on arrive en venant du Cap et dont les premières courbes commencent aussitôt qu’on entre dans les ramifications des monts Nieuweveld.
Vers le sud-ouest, même progression : le dernier point saillant du plateau est Newcastle (1,367); on descend ensuite brusquement vers Pietermaritzburg, qui ne se trouve plus qu’à 670 mètres.
Depuis quelques jours, nous ne foulons plus le sol des mines de diamants ; nous sommes ici sur des mines d’or.
Nous allons de nouveau, mes compagnons et moi, endosser le costume de mineur et descendre, grâce à des permis d’autorisation en règle, dans une des principales mines d’or de Johannisburg, celle de M. Robinson.
Johannesburg est situé sur une éminence autour de laquelle on n’aperçoit que cheminées d’usines, laboratoires, machines d’extraction, etc. La configuration du terrain, autour de Kimberley, ne permettait pas d’y avoir ce spectacle; mais ici la ville domine tous les environs.
La mine Robinson est située à environ vingt -cinq minutes. Un ingénieur est mis à notre disposition avec beaucoup d’amabilité, et deux ou trois personnes nous accompagnent.
Dès que nous sommes en travesti, on nous donne à chacun une longue bougie, et la procession se met en marche vers l’ascenseur. Ce n’est plus un plan incliné, comme à Kimberley, dans les premiers étages : ici, nous
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
descendons verticalement, ce qui produit une sensation analogue à celle que Ton éprouve lorsque le sol vous manque tout à coup sous les pieds. La flamme des bougies change également à vue d’œil.
A quarante-huit mètres, nous visitons la première galerie. L’exploitation de l’or ne se fait pas ici par la méthode hydraulique, comme en Californie; on n’a pas affaire à des graviers aurifères, mais bien à du quartz très dur, et la dynamite doit venir en aide aux pics pour les grosses masses à détacher.
Ce quartz est du genre dit aurifère normal, et son traitement est basé sur l’ amalgamation. Il contient de l’or renfermé dans de l’oxyde de fer; le minerai contient également de l’argent.
Les galeries sont ici continuellement soutenues par des étais en bois au fur et à mesure que le travail avance. De plus, il se produit des infiltrations fort désagréables, qui augmentent avec la profondeur. A quarante-huit mètres, il fait humide et froid; à soixante-douze, l’eau suinte le long des murs, et on patauge dans la houe; à quatre-vingtsept, il pleut à verse, et il y a un pied d’eau; à cent vingtdeux mètres, on est dans l’eau jusqu’au ventre, et on reçoit des torrents sur la tête.
Cette promenade mi-aquatique est assez malsaine par la température qu’il fait. Dans ces galeries, on a pourtant beaucoup moins froid qu’au dehors; mais je plains les pauvres diables qui ont à travailler ainsi dans l’eau toute l’année, malgré les pompes qui n’arrêtent ni jour ni nuit et dont le jeu est double en cas d’avarie.
Ceux qui travaillent dans les galeries les plus profondes sont beaucoup mieux payés, ce qui n’empêche pas un grand nombre d’entre eux de mourir de fluxions de poitrine.
Ici, point de ce compound » ni de « searching visit » . Les
noirs reçoivent des logements où ils sont libres entre les heures de travail. Une cloche les appelle. Gomme on travaille jour et nuit, il y a deux équipes qui se relèvent.
M. Robinson compte substituer sous peu au travail manuel le puissant et rapide auxiliaire fourni par la vapeur pour l’extraction du minerai.
Après avoir parcouru pendant plus de deux heures les travaux souterrains (j’allais dire sous-marins, en raison du bain prolongé), après nous être traînés à plat ventre dans les nouveaux tunnels et avoir grimpé dans des fissures pour examiner le reef ou filon aurifère, nous respirons de nouveau l’air pur du dehors.
En sortant de la mine, nous allons visiter les moulins à or, machines assez compliquées qui méritent deux mots d’explication.
Après l’extraction, le quartz aurifère passe par plusieurs manipulations qui ont pour but d’en extraire le précieux métal, aussi vite que possible et en en perdant aussi peu que possible.
Le moulin à or ou stamp-mill actuel, avec ses derniers perfectionnements, remplit ces conditions, tout en réduisant au minimum le chiffre des dépenses.
Les opérations principales sont le concassage, le b oc area ge, l’amalgamation, enfin la distillation et la fonte. Le concassage ( crushing ) a pour but de préparer le minerai pour le bocardage. Le concasseur, appareil très puissant, brise le quartz en morceaux égaux dont on peut régler la dimension à volonté. Ces fragments sont ensuite transportés automatiquement et versés dans les bocards de distribution appelés orefeeders, qui règlent la quantité à recevoir par chaque batterie.
Les bocards sont des pilons en acier ou en fonte battant sur des enclumes ou dés, dans des mortiers. Ils sont mus par la vapeur, avec une régularité merveilleuse, au moyen
A TRAVERS L'AFRIQUE CENTRALE
de cames montées sur un arbre en rotation, lesquelles les soulèvent et les laissent retomber à chaque tour de roue. Ils se meuvent alternativement de façon que leur action soit isolée sur une certaine partie du mortier.
La rangée des pilons qui travaillent dans le même mortier s’appelle une batterie; selon l’importance de la mine, il y a une ou plusieurs batteries. Dans l’exploitation aurifère que nous avons visitée, il y en a six ou sept de dix bocards chacune ; un bocard pèse en moyenne trois cent cinquante kilogrammes.
Immédiatement derrière la batterie, sont l’orefeeder ou distributeur automatique du minerai et les conduites d’eau ; ils versent dans le mortier la matière et le liquide en proportions convenables pour que le travail des pilons produise une pâte ou pulpe.
L’amalgamation, qui a pour but de séparer l’or pur des sulfures et autres corps étrangers qui y adhèrent, commence dans les mortiers et se termine sur de grands panneaux placés en pente, immédiatement au-dessous de la batterie.
Ces plaques d’amalgamation, comme on les appelle, sont en cuivre argenté à la galvanoplastie et frotté avec du mercure. Elles ont le don de retenir contre leur surface les parcelles d’or pur également mélangées de mercure, et elles les y maintiennent à une épaisseur de quelques millimètres, si le courant d’eau n’est pas trop violent.
Au moment où les batteries reçoivent le minerai et l’eau, on y verse également, à doses très régulières, une petite quantité de mercure pur. Cette opération est assez délicate : il ne faut ni trop, ni trop peu de vif-argent.
Le mercure mélangé à la pulpe isole peu à peu les parcelles d’or de petite taille ; son poids spécifique l’entraîne alors, et ses particules se rejoignent au milieu du liquide, où il se dépose avec sa précieuse collecte sur les plaques
d’amalgamation qui le retiennent contre les parois du mortier.
Il laisse néanmoins beaucoup d’or encore dans la pulpe, et notamment les grains trop gros pour adhérer aux plaques ; l’eau, en dissolvant la pulpe, l’entraîne au dehors sur d’autres plaques d’amalgamation beaucoup plus grandes, ayant à peu près trois mètres sur un mètre cinquante, où l’or et le mercure continuent à se déposer. La pente des plaques est douce (environ cinq pouces anglais par yard, c’est-à-dire douze à treize centimètres par mètre).
On imprime aux plaques d’amalgamation, au moyen d’un mécanisme ingénieux, un mouvement analogue à celui du pan entre les mains du laveur d’or, c’est-à-dire un léger va-et-vient latéral, pendant que l’eau entraîne doucement, à leur surface seulement, les matières sableuses inutiles .
Les dépôts qui adhèrent aux plaques d’amalgamation sont enlevés, chez M. Robinson, après chaque période de quinze heures de travail. Pour cela, on gratte la plaque avec des morceaux de cuir. L’amalgame recueilli sur l’angle du grattoir est porté au laboratoire. La pulpe délayée repasse ensuite encore une fois dans un appareil dit concentrator , qui est destiné à recueillir sur ses bandes de caoutchouc, continuellement en mouvement, les parcelles d’or qui ont échappé aux plaques d’amalgamation. Dans ce dernier travail, le mercure n’est pas utilisé; on vise plutôt à recueillir les parties auxquelles il n’a pu s’allier, c’est-à-dire les sulfures et autres matières minérales combinées avec l’or. Les résidus sont jetés ensuite, et les dépôts recueillis dans l’appareil sont joints à ceux des plaques d’amalgamation pour passer par deux dernières opérations.
Les stamping mills marchent, comme je l’ai dit, jour et nuit à Johannisburg. La nuit, à la lumière électrique, c’est un imposant spectacle : les volants énormes tournent, les'
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
nombreux pilons ébranlent le sol, pendant que les grands panneaux remuent lentement ; tout cela dans un immense bail, criblé de roues, de tuyaux et de courroies en mouvement et éblouissant de lumière comme une salle de bal, ainsi qu’il convient lorsque l’industrie, le travail et le génie humain reçoivent, à son entrée dans le monde, Sa Majesté l’Or. N’est-ce pas le grand maitre de l’univers, le point de mire de F Humanité? .
Au laboratoire, on commence par mélanger l’amalgame avec une grande quantité de mercure pour écarter, en les faisant flotter, les derniers corps étrangers. Puis on procède à sa distillation dans des cornues en fonte, opération qui a pour but de vaporiser le mercure qu’un filtrage préalable a été impuissant à enlever.
Enfin, le résidu des cornues est fondu dans des creusets et mis en barres. Ces barres d’or pur sont du plus joli effet ; leur forme affecte exactement celle des tablettes de gros chocolat de ménage. Chacune d’elles pèse environ deux kilogrammes. Je connais bien des gens qui voudraient une tasse de ce cacao-là, sauf à ne pas l’avaler!...
Pour terminer ces détails sur l’exploitation, je dirai que le produit du laboratoire est confié à un coach, escorté d’une garde armée, lequel porte l’or en barres à Kimberley; de là, il est envoyé au Cap, d’où il parvient sur les marchés d’Europe.
Il ne faut pas croire que l’on soit parvenu aujourd’hui à retirer tout For contenu dans le quartz. On en perd beaucoup, au contraire, soit parce qu’il est mélangé de produits chimiques qui échappent à Faction du mercure, soit qu’on n’ait pas encore atteint la perfection dans l’outillage. On évalue la récolte de For à environ 80 pour 100 de ce que contient en réalité le minerai.
Les soixante bocards de la mine Robinson pilent, par vingt-quatre heures, 200 tonnes de minerai. La moyenne
du rendement de la tonne de minerai est d’une once et demie d’or. Cela fait, par mois, un travail moyen de 6,000 tonnes donnant 9,000 onces.
Au prix moyen de 75 schellings l’once (environ 94 francs) , cela fait 846,000 francs brut. Les frais mangent à peu près la moitié — mettons 400,000 francs. Reste un bénéfice net, bien défini, de 446,000 francs par mois, ou près de 5 millions et demi par an.
Les bonnes mines d’or sont décidément une bonne affaire.
J’ai trouvé inutile de visiter d’autres mines à Johannisburg, attendu qu’elles sont toutes travaillées de la même façon. La seule différence est dans leur situation plus ou moins avantageuse au point de vue de la distribution des eaux et de la profondeur des galeries atteignant le reef ou filon : celui-ci semble être le même partout.
De nombreuses mines de charbon alimentent sur les lieux mêmes, à l’aide de chemins de fer Dccauville, tous les centres d’exploitation des mines de diamants et d’or. Les principales sont : au Cap, celle de Jamestown; dans l’État libre d’Orange, Kroonstadt et les gisements des bords du Vaal, près de Helbron ; dans le Natal, Newcastle et Dundee. Enfin, au Transvaal, il existe deux mines de houille tout près de Johannisburg, une à Midleburg, d’autres à Wackerstroom et à Utrecht.
La nature a exceptionnellement doté ces régions en mettant ainsi le charbon à côté des machines. Mais là ne s’est pas arrêtée sa générosité, elle leur a donné d’autres minéraux : c’est ainsi que le Cap possède une mine de cuivre (Port Nolloth), et qu’au Transvaal treize gisements sont connus, en dehors de ceux de Johannisburg : dix de cuivre, deux de plomb, un de fer.
C’est la richesse partout. Tout le monde y est possédé de cette fièvre de l’or qui caractérisait, raconte-t-on, les mineurs californiens d’autrefois. Johannisburg, comme
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
Kimberley, sont de véritables cités fourmilières. Il y règne une agitation, une activité tout à fait exceptionnelles. En Europe, dans les grands centres miniers, où la population ouvrière est en nombre, j’ai bien vu une foule pressée, affairée, des figures préoccupées, des gens cherchant le pain du lendemain, parfois aussi, hélas! celui de la veille; mais dans les centres d’affaires de l’Afrique du Sud, tout a un autre aspect : c’est bien la même agitation, le même mouvement; mais l’ambition se lit sur toutes les figures.
Ici, où chacun gagne l’or en abondance, on en est tellement repu, qu’il n’a plus de valeur. J’ai souvent fait l’expérience qu’une livre sterling a autant d’importance, dans ces pays, qu’un simple schelling at home ; on n’entend jamais parler de cette menue monnaie : les paris se font par livres sterling, les achats par livres sterling; les conversations ne roulent que sur des centaines et des milliers de sovereigns.
Il n’y a pas jusqu’aux modestes aubergistes qui ne veuillent transformer leur industrie en mine d’or : les pauvres voyageurs, selon le mot anglais, sont chargés d’une façon lamentable : c’est 20 bobs (schellings) par jour, sans compter les extras. Voici un aperçu des prix notés sur mon carnet : un cigare, 1 bob ; cinquante carambolages, 2 bobs ; café, 1 bob; service, 3 bobs ; le clarette (mélange chimique contraire à la santé portant l’étiquette d’un cru de Bordeaux, généralement agrémentée de fautes d’orthographe), 6 bobs ; un escabeau de hangar (lisez fauteuil numéroté) pour Madame Favart, 15 bobs; une absinthe (cela se trouve même à Johannisburg) , 2 bobs ; commissionnaire, 2 bobs, etc., etc., et cela s’embob. . .ine si bien que le soir on a dépensé 150 francs sans avoir commis le moindre excès.
On ne peut se ruiner pour des danseuses, car il n’y a pas encore d’opéra ni de théâtre, mais cela viendra probable-
ment avant les W-C. Actuellement, il débarque à chaque instant de charmantes bar-maids, généralement Anglaises, qui sont les seules représentantes du beau sexe européen, si j’exclus les dames boers, que l’on ne voit jamais. Les bar-keepers ont trouvé ce moyen de se faire concurrence : ils mettent derrière le zinc une jolie fille assez éveillée et alerte pour rire et plaisanter avec les clients, sans perdre de vue le débit de boissons, et l’on s’écrase littéralement dans leurs établissements. Les bar-maids vous font payer n’importe quelle consommation un sov (livre sterling), avec leur sourire délicieux, leurs dents et leur figure ravissantes; et nous, imbéciles! nous nous laissons faire, comme si c’était à nous et non à notre bourse que ce sourire s’adressait.
Avant de commencer mon voyage vers le Nord, j’avais besoin de m’approvisionner. Il me fallait, entre autres choses, une grosse quantité de conserves alimentaires. Je visitai à cet effet plusieurs magasins, afin de m’informer des prix, prévoyant déjà qu’il en serait des marchands de conserves comme des hôteliers et des bar-keepers. Je vis que je ne m’étais pas trompé : ayant presque autant de prétention que leurs confrères, les épiciers en gros avaient tous des prix inabordables, des prix d’objets précieux plutôt que de produits alimentaires. Et, par-dessus le marché, il se pouvait que ce fussent des antiquités, attendu qu’on vend peu de conserves à Johannisburg !
Craignant qu’on ne cherchât à m’écouler de coûteux rossignols, je décidai d’aller m’approvisionner au Natal, ce qui me permettrait de voir cette colonie, bien qu’elle fût en dehors de ma route. Je pouvais trouver à Durban, à des conditions très raisonnables, une foule d’objets dont j’avais besoin, ainsi que mes approvisionnements de bouche.
A cette époque, d’ailleurs, les détails de mon itinéraire futur n’étaient pas encore arretés ; je voulais attendre
A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE
mon arrivée à Pretoria pour consulter les gens d’expérience sur le meilleur chemin à suivre.
Néanmoins, je résolus de me rendre au Natal sans m’éloigner davantage, puis de revenir au Transvaal avec tout mon matériel de voyage, sachant bien d’ailleurs à l’avance ce qui m’était nécessaire pour le parcours que j’avais à accomplir, quel qu’en fût l’itinéraire spécial.
Les frères Beddington se rendant à Prétoria, nous nous séparâmes après cette première partie du voyage, et pendant longtemps je n’entendis plus parler d’eux. Deux ans plus tard, au lac Nyassa, j’appris qu’ils étaient rentrés en Europe fort contents de leur excursion cynégétique.
J’aurai encore occasion de reparler du Transvaal à mon retour de Prétoria : je crois qu’il est peu de pays nouveaux aussi intéressants, à tous les points de vue, que les deux Républiques boers. J’ai essayé deles dépeindre rapidement, faisant ressortir, autant que j’ai pu les voir, leurs principaux traits caractéristiques.
L’originalité du Boer tient à ce qu’il a conservé fort peu des mœurs européennes, tout en s’étant créé en Afrique des habitudes d’homme blanc : il est à la fois soumis et indépendant, fier et indifférent, nonchalant et actif, bon et cruel, si on l’observe dans sa vie quotidienne ; étant son seul maître, il n’accepte son gouvernement que sous toute réserve. 11 s’est produit des cas où l’enthousiasme a failli l’emporter sur l’habitude, lorsque, par exemple, lesTransvaaliens faillirent se donner un maître; mais je crois que, si ce dernier avait été élu, il n’eût pas régné longtemps, peut-être le temps nécessaire à le détrôner, une fois l’enthousiasme refroidi.
Les Républiques dont je parle ont pourtant un malheur : c’est leur situation à l’intérieur des terres, sans débouchés ni port de mer indépendant, inconvénient si grave que, bien qu’il soit le seul, je crois, à s’opposer à leur
développement, il amènera à bref délai la perte de F indépendance boer, déjà fortement entamée. Aucun autre point noir ne menace la prospérité future de ces pays, mais celui-ci est de nature à causer leur perle.
Jusqu’à présent, quoiqu’ils voient venir l’orage, ils ne semblent pas chercher à se mettre à l’abri. Quand ils s’y décideront, il sera peut-être trop tard.