‹ Du Cap au lac NyassaChapitre 8 sur 46 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les indigènes. — Les Hottentots et leurs femmes. — Coolies. — Malais. — La vieille Cafrerie. — Son étendue; ses anciennes tribus. — Population. — Les Cafres-Zoulous ; un mot sur leur origine et leurs conquêtes. — Les Matabélés. — La guerre anglo-zoulou. — Annexion du Natal. — Démembrement de la Cafrerie. — Langues. — Mœurs cafres. — Lois, usages, nourriture, costume. — Le Cafre comparé au noir de Guinée. — Suite de mon voyage. — En coach. — Un repos à l’hotel. — Le chemin de fer du Natal. — Durban. — Pietermaritzburg. — Retour décidé par le Zoulouland. — Transport de mes bagages à Victoria. — Description d’un chariot à bœufs.

Il est difficile de traverser ces pays nouvellement conquis à la civilisation par le progrès, sans se préoccuper de ce que sont devenus les indigènes, ces premiers occupants du territoire qu’on a chassés ou détruits.

L’Afrique du Sud a suivi la loi commune, mais avec quelques différences. Dans tout l’immense continent africain, la civilisation opère des transformations ; à la vie par trop simple de l’indigène, elle substitue le confort et le bien-être relatif dont elle a besoin ; elle construit des villes, des chemins de fer, des ponts, des aqueducs; elle fouille les mines, coupe les forêts et jette partout cette animation qui émane directement du besoin de gagner sa vie, en dehors de la vieille Europe, désormais trop étroite pour ses enfants. De là sont nés le commerce et l’industrie.

Nulle part encore, je n’avais vu la civilisation chasser

l’indigène : loin de là, elle le conserve et essaye de le rendre meilleur... ou pire. (Les opinions diffèrent sur ce point; personnellement, je penche pour le dernier terme.) Elle l’assimile, le forme à ses travaux, fait de lui un auxiliaire utile et essaye d’encourager son immigration au lieu de l’éloigner.

Dans l’Afrique australe, j’ai remarqué le contraire : le climat étant aussi tempéré et plus réglé que celui de l’Europe du Sud, on n’a pas besoin de l’indigène, comme sous les tropiques, où l’Européen n’est bon à rien. On se passe du noir, on l’écarte : le goût des aventures, le manque de travail, la misère, suffiront amplement à peupler l’Afrique australe dans un temps peu éloigné. Sauf pour quelques travaux très fatigants et dont la vapeur aura bientôt le soin, on n’emploie plus le noir ; on le maltraite même tant qu’on peut.

De ceux qui ont visité les possessions coloniales de l’Angleterre, personne ne se laisse plus prendre à ses belles paroles : les Anglais protègent ostensiblement le noir parce qu’ils font de lui un instrument de conflit, de tracasserie, de bénéfice ou de conquête, suivant les circonstances : au fond, ils le méprisent beaucoup plus que n’importe quelle autre nation. Les Hollandais font de même. Aujourd’hui, dans vies pays en voie de civilisation, le nom du noir est toujours allié étroitement au chambucli (fouet en cuir d’hippopotame). Si on ne lui dit pas précisément de s’en aller, on lui fait bien comprendre qu’il n’y a plus grand espoir pour lui dans le pays, et que sa dernière case tombera un de ces jours pour faire place au blanc.

Aussi a-t-il déjà quitté les grandes villes et leurs environs ; il quittera bientôt le pays tout entier. Actuellement, la majorité de la population noire consiste en Bassoutos ou Béchuanas qui viennent du voisinage; les gens de couleur plus claire sont les Hottentots (il y en a encore un

TO A TRAVERS L'AFRIQUE CENTRALE

grand nombre dans le pays ; c’est même, je crois, tout ce qui en existe), les coolies des Indes et les Malais.

Les Hottentots ont encore des villages entiers dans la colonie du Cap où ils vivent comme autrefois. On les y garde parce qu’ils excellent à tout ce qui concerne les chevaux et, en général, les attelages. Ils sont nés cochers et palefreniers et se rendent ainsi très utiles, à bien meilleur marché que ne le feraient des blancs.

Leurs femmes sont célèbres. On a beaucoup parlé des Hottentotes à cause d’une particularité physique qui constitue la beauté chez elles et que nous trouvons peu gracieuse. Je veux parler d’un développement extraordinaire du... bas des reins. Cette proéminence dépasse tellement les dimensions suffisantes pour s’asseoir confortablement, que l’enfant, lorsqu’il a un certain âge, se tient debout dessus, derrière sa mère, les mains appuyées sur les épaules de celle-ci et dans la position d’un valet de plate-forme derrière une voiture de gala.

Je résumerai les autres caractères des dames hottentotes, en disant qu’elles sont laides à faire peur. Les beautés locales se reconnaissent à un embonpoint excessif, mais elles sont si mal faites et cette graisse est si mal distribuée, qu’elle donne une impression d’éléphantiasis généralisée.

Toutes ces dames n’ont pas la difformité que j’ai indiquée, — car c’en est bien une. On en trouve de minces et de maigres, mais elles n’ont aucun succès, paraît-il, dans le monde hottentot.

J’ai visité plusieurs de leurs villages : deux où j’ai fait une courte station, sur notre parcours du Cap à Kimberley, et un autre dans le Griqualand West, où j’ai passé deux jours avec les frères Beddington. Je n’y ai rien trouvé de bien curieux. Au Cap, la plupart des Hottentots sont habillés et vont pieds nus ; les femmes portent des robes multicolores et des foulards ! Loin de les embellir, ces vêtements

les rendent hideuses, avec leur face bouffie, leur démarche de canard trop gras et le dandinement de leur arrièretrain. Au Griqualand, au moins, point de costumes européens. Apart tout au plus quelques vieilles vestes chez les hommes, on n’y voit guère que le costume ou plutôt les oripeaux nationaux : des peaux d’antilope autour des reins, de la verroterie au cou et aux oreilles; le torse reste nu, sauf le soir, où la température ne le permet pas. Tandis que les hommes font de la culture et veillent aux troupeaux de chevaux et de bœufs, ou pendant qu’ils chassent, les femmes vaquent aux soins du ménage, allant quérir de l’eau dans des récipients en terre, ou dans des coquilles d’œufs d’autruche percées d’un trou circulaire à leur partie supérieure.

J’avais acheté deux de ces dernières; mais, hélas! pas plus que les plaques photographiques et les bouteilles, elles n’étaient à l’épreuve des cahots du coach.

En somme, les Hottentots non civilisés sont fort rares; je crois même qu’il n’en existe plus. Ceux du Griqualand que j’ai vus avaient des fusils, faisaient le commerce des chevaux, connaissaient la valeur de l’argent, et s’ils ne s’habillaient pas encore, ils n’allaient pas tarder à le faire.

Je ne dirai rien des coolies indiens, attendu que je ne m’occupe que de l’Afrique. Je dois reconnaître néanmoins en passant que ces tètes noires ou bronzées, aux longs cheveux soyeux, si noirs qu’ils paraissent bleus, présentent des types d’une race douée au point de vue de la beauté des traits : à en juger par les hommes, les femmes coolies doivent être bien belles.

Les Malais, ou du moins ceux qu’on appelle ainsi aujourd’hui, ne sont pas des originaires de la Malaisie. 11 est possible que leurs ancêtres en soient venus, mais depuis longtemps ils se sont tellement mélangés avec les métis, les Hottentots, les indigènes, les Javanais et les

coolies, que je laisse aux anthropologistes le soin de définir cette nouvelle variété de l’espèce humaine. Je constate seulement que ces soi-disant Malais forment un bon quart de la population non blanche du Gap. Ils sont habituellement vêtus en mendiants européens.

Quant aux Griquas et aux Bassoutos, ils appartiennent, selon une opinion accréditée, à une des branches de la grande famille cafre dont j’ai cherché les traces. C’est malheureusement tout ce qui reste d’une immense tribu très puissante, curieuse par ses mœurs et ses origines, dont les derniers représentants, nés postérieurement à l’invasion blanche, sont, comme tous les noirs en général, à peu près impuissants à reconstituer leur propre histoire au delà d’une génération. Qn ne peut donc s’adresser à eux.

Si nous recherchons dans les archives du Gap du temps du second Empire (car il a fallu à peine trente ans à l’Europe pour dévorer les Cafres) des détails sur ce qui s’appelait autrefois la Cafrerie, nous apprenons que ce vaste royaume était borné : au nord, par Lourenzo Marquez ; au sud, par le Great Fish River; à l’ouest, par une ligne située à la même distance que l’Océan des monts Drakenburg, appelés autrefois montagnes de Cafrerie. En d’autres termes, ce royaume embrassait, en 1858, les territoires actuels suivants : le sud du Transvaal et du pays de Gaza, Lourenzo Marquez compris, la moitié est de l’Etat d’Orange, le Swaziland, le Zoulouland, Natal, le Griqualand est, le Pondoland et le Bassoutoland.

Les historiens de l’époque décrivent bien le plateau, très élevé au-dessus de la mer, qui occupait le centre de la Cafrerie, à l’ouest des montagnes du même nom, ce qui, joint à d’autres renseignements, ne laisse aucun doute sur Exposition géographique de l’ancien royaume.

Quant à sa population, elle était estimée à environ trois

FEMMES BASOUTOS

cent mille habitants, distribués de la façon suivante entre les principales tribus mères :

Les Amagounoukouébi (sur la côte, depuis la Fish River jusqu’à près de la rivière des Buffalos), 15,000 habitants ;

Les Amandlambé (entre la haute Kei River et la source de la rivière des Buffalos), 5,500 habitants ;

Les Amambalou et les Imidandjé (entre la Kei River et Fort Beaufort), 30,000 habitants;

Les Amanguika (dans les montagnes comprises entre la Umtata et la Kei River), 40,000 habitants ;

Les Amagkaleka (dans le nord du Bassoutoland actuel), 70,000 habitants ;

Les Amatembou (même région), 90,000 habitants.

La dernière tribu était une des fondatrices du royaume ; les six autres n’étaient que des sous-tribus qui se reliaient toutes sous le nom collectif d’Amaxosa (1).

Ces trois cent mille habitants donnaient un effectif de 45,000 guerriers.

Comme on le voit, sauf dans le nord-ouest de la Cafrerie, où il n’y avait, disait-on, que de vastes plaines sans arbre, et qui sont les pâturages sans rivaux du Transvaal, la population était nombreuse et dense, si on compare sa moyenne à celle des autres populations de l’Afrique, à égale surface de territoire occupé.

Les Zoulous, célèbres par leur résistance désespérée contre l’invasion, font partie de la grande famille cafre. Ils en forment pour ainsi dire le fondement ; mais le nom que nous leur donnons ne se retrouve que dans une seule des tribus cafres, tribu puissante, qui se confond avec celle des Amaxosa. Dans cette dernière il y a une sous-

(1) Ou <l gens de Xosa ». Ama veut dire « hommes » . Xosa fut le premier et le plus grand chef de la Cafrerie.

A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE

tribu, les Amagounoukouébi : c’est celle dont un district fut occupé, sous le chef Tchaka, par les Amazoulous, qui devinrent célèbres plus tard sous le nom de Zoulou s.

Les Zoulous avaient importé leur langue, et ce sont des dérivés de cette langue que parlaient les diverses tribus cafres. Il n’est pas douteux: aujourd’hui, — j’en ai eu depuis de nombreuses preuves, — que les Zoulous soient venus du nord de l’Afrique. Leur race a-t-elle pris naissance dans l’Afrique centrale, ou dans la Nubie, ou l’Abyssinie? C’est ce que peu de gens pourraient dire; mais ce qui est bien certain, c’est qu’ils émigrèrent de ces régions vers le Sud.

La première trace de leur passage et de leur conquête se trouve au sud-ouest du lac Nyassa : avant de continuer leur route vers l’Afrique méridionale, ils y fondèrent un royaume bien distinct : l’Etat des Angonis, qui se divise actuellement en deux parties : le royaume de Mpéséni, encore très puissant, et celui de Tchikoussi ou» des Angonis, qui est beaucoup plus faible.

Mpéséni et Tchikoussi, deux vieillards aujourd’hui, sont de purs Zoulous. Un grand mélange de races a eu lieu depuis leur arrivée, et on ne peut plus considérer leurs sujets comme de vrais Zoulous. Néanmoins, ils en parlent la langue et ils en ont conservé les mœurs : leur passion pour le bétail, leurs armes, leur façon de combattre sont tout à fait caractéristiques. Je reviendrai sur ces deux pays, lorsque le cours de mon voyage m’y ramènera.

L’émigration zouloue continua ; des peuplades furent fondées sur le haut Zambèze par des détachements volontaires de cette multitude.

Les territoires au sud du Zambèze furent conquis sur leurs premiers occupants. Ainsi, le Matabéléland d’aujourd’hui, le nord de la Cafrerie et le Zoulouland actuel étaient des pays zoulous.

Les Matabélés, qu’on n’appelle ainsi que parce qu’ils occupent le pays de Matabélé entre le nord du Transvaal et le Zambèze, sont de purs Zoulous, dont le chef est Lo- Bengoula. Les gens de Goungouniano, sur le haut Zambèze, sont également des Zoulous.

Il ne faut donc pas croire que la Cafrerie ait eu le monopole des Zoulous, ni que le Zoulouland soit leur dernier pays.

En réalité, celui-ci est simplement le territoire sur lequel se sont réfugiés les derniers Zoulous-Cafres qui, ayant eu des guerres avec l’Angleterre, ont abandonne à l’ennemi une bonne partie de leur territoire, et, sous leur chef Ketchouaio (1), ont opposé aux envahisseurs une résistance désespérée qui a rendu à jamais célèbre cette belle race guerrière (2).

Avant de dire deux mots sur cette dernière guerre, qui a désormais sa place dans l’histoire, voyons l’ordre dans lequel les territoires de la Cafrerie furent peu à peu rognés et ravis à leurs premiers occupants.

En 1835, au moment de la première émigration boer, la Cafrerie perdit tout le territoire situé au sud et au delà des monts Drakenburg. Plus tard, à la naissance du Transvaal, le nord de ce même pays passa aux mains de l’ennemi. Vinrent ensuite les déprédations successives de la colonie du Cap, qui, franchissant sa frontière, formée par la Great Fish River, enleva à la Cafrerie toute sa partie sud jusqu’à la Kei River, et plaça sous son protectorat le Griqualand-Est, le Pondoland, le Tembouland, le Transkei, au détriment de la Cafrerie, laquelle diminuait à vue d’œil, par le fer, le feu et le massacre. Le sang qui rou-

(1) Les Anglais écrivent Cetiwayo, mais les purs Zoulous le prononcent comme je l’écris.

(2) Les autres Cafres-Zoulous ont été refoulés peu à peu, après des guerres plus ou moins sanglantes, entre 1857 et 1875.

A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE

gissait l’eau des rivières, qui inondait les plaines et les vallées, c’était celui des Cafres : on passait ainsi partout, comme sur les cartes, la teinte rouge de l’annexion (1856).

Le Natal, désormais contigu aux protectorats du Gap, ne tarda pas à subir cette influence, si bien que, un beau jour, il ne resta plus de la Cafrerie que ce qui s’appelle aujourd’hui le Zoulouland, avec le Swaziland et le Natal, ce dernier déjà fortement endommagé, d’ailleurs, au point de vue de l’indépendance.

Les Zoulous-Cafres résolurent de s’opposer aux tentatives des Anglais pour soumettre le Natal à leurs lois : telle fut l’origine de la guerre de 1879.

Les Zoulous, qui refusaient absolument d’avoir affaire aux Anglais, avaient passé la rivière Tugela (limite entre Natal et le Zoulouland). C’était leur dernier retranchement.

Voici, en résumé, les faits qui amenèrent les premières hostilités : les Anglais intimèrent à Ketchouaio d’avoir à cesser ce qu’ils appelaient ses cruautés, et qui n’étaient autre chose que des exécutions capitales résultant de condamnations conformes à la justice et aux usages du pays.

Ketchouaio répondit qu’il était roi dans son pays et qu’il n’intervenait pas dans les affaires des Anglais, faisant ainsi comprendre qu’il désirait que ces derniers en fissent autant avec lui.

Après l’ultimatum d’usage et quelques prétextes... anglais, la guerre fut déclarée, et l’armée de Sa Gracieuse Majesté, préparée et renforcée selon un programme élaboré de longue date, prit ses positions sur les bords de la rivière Tugela.

Le premier engagement eut lieu à Isandlouana ; il coûta cher à l’armée britannique : 15,000 Zoulous attaquèrent un corps anglais de 1,500 hommes ayant canons et maté-

riel complet. Ils en tuèrent plus de 1,000 et s’emparèrent des canons, munitions, chariots à bœufs (ces derniers au nombre de 130 avec 2,500 bœufs), ainsi que d’un butin évalué par les Anglais à plus de 100,000 livres sterling. De leur coté, les pertes furent d’à peu près 2,500 hommes.

A la suite de nombreux épisodes, après des succès de part et d’autre et beaucoup de sang versé, la victoire finale resta longtemps indécise. Enfin, comme toujours, le canon, la mitrailleuse et le fusil à répétition finirent par avoir raison du bouclier, de la sagaie et du fusil à silex, et, après avoir demandé inutilement la paix, Ketchouaio n’eut d’autre ressource, pour conserver à son peuple quelque semblant d’indépendance, que de se constituer prisonnier.

11 se rendit comme un brave, sans peur et sans souci de l’avenir, ignorant s’il ne payerait pas de sa tète son dévouement à sa patrie. Les Anglais le traitèrent fort bien ; ils l’envoyèrent passer un ou deux ans à Londres, pendant qu’ils démembraient le sud du Zoulouland, proclamaient le British rule dans tout le territoire et prenaient possession de Natal.

Pendant l’absence de Ketchouaio, les chefs zoulous se distribuèrent le gouvernement, qu’ils voulurent garder même après son retour, sachant que leur ancien chef était désormais tout acquis à l’Angleterre. De là, la deuxième guerre du Zoulouland, dans laquelle les Boers du Transvaal prirent une part active. Ils infligèrent aux Anglais plusieurs défaites tellement complètes et humiliantes que ceux-ci en ont toujours la rage au cœur.

Certains historiens anglais affirment que les tribus de Finjoes qui existent encore au Cap, vers le sud du Bassontoland, ne seraient autres que les descendants croisés d’anciens Zoulous du Natal. Les recherches que j’ai faites confirment ce renseignement.

78 A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE

En somme, la grande famille appelée Chaffris par les Anglais, Cafres par nous, se composait de deux espèces de gens bien distinctes : les Zoulous et les noirs soumis par les Zoulous, qui étaient les premiers occupants (1).

Vainqueurs et esclaves se sont fortement mélangés ; les premiers ont continué à parler leur langue pure dont on possède aujourd’hui des ouvrages très complets : c’est le cafre-zoulou ; les autres ont un peu abâtardi cet idiome ; ils l’ont mélangé à d’autres et en ont fait le cafre, qui était, au moment de la conquête, une langue très complète aussi. Les Finjoes et certains indigènes du Cap parlent un dialecte qui en dérive et que les Anglais traitent de kitchen-kaffir (cafre de cuisine). Un homme parlant les deux derniers idiomes ne se fait pas comprendre d’un Zoulou, spécialement dans le Nord, où la langue n’a reçu, d’après les spécialistes, aucune altération.

Les mœurs cafres sont assez curieuses. Une de leurs conséquences est que le démembrement de leur unité en tribus différentes augmente à la mort de chaque chef. La loi, en effet, veut que chacun de ceux-ci choisisse à un moment donné deux de ses femmes auxquelles il confère les titres de omkoulou (la première, la grande) et ouasékounéssé (celle de la main droite). Le premier fils de la « grande épouse » est l’héritier du trône, tandis que Famé de U ce ouasékounéssé » fonde une autre tribu : à la mort de son père, il devient chef indépendant et commande les sujets qui lui ont été donnés. Il reste bien encore, pendant les premiers temps, sous l’influence de son frère le grand, celui qui a succédé au père, mais il s’en affranchit bientôt.

C’est ainsi que se forment ces nombreuses tribus auxquelles on serait tenté d’attribuer une origine et une bis—

(1) On estime que le règne du premier roi zoulou dans le Sud date du commencement de ce siècle.

toire distinctes, tandis qu’elles ne sont que des branches différentes du meme tronc. Il y a naturellement une foule d’usages et de lois qui se rapportent à ce genre de succession, mais je ne donne ici, en passant, que les principaux traits du caractère et des mœurs.

Le genre de gouvernement qui a toujours été adopté par les Cafres est une sorte de féodalité patriarcale. C’est surtout l’âge des chefs qui faisait leur influence chez ces hommes si virils : il fallait avoir fait ses preuves pour parvenir à la plupart des fonctions sociales. Les chefs gouvernaient avec un conseil de vieillards expérimentés, dont l’assistance, généralement utilisée, était obligatoire dans les cas importants tels que condamnation à mort, choix des premières femmes, comme je l’ai expliqué plus haut, déclaration de guerre, rançon à exiger des vaincus, etc.

Il n’y a pas extradition entre tribus. Pour des fautes légères, n’ayant pas d’inconvénient dans d’autres tribus, souvent même par convenance personnelle, des hommes passent sous un autre chef sans que personne puisse les obliger à revenir ni les livrer à leur ancien kraal. (Le kraal est le village, l’assemblage des cases au centre d’une enceinte commune d’étendue variable. Certaines tribus n’ont qu’un kraal, d’autres en ont des centaines.)

La passion dominante, le caractère particulier duCafre- Zoulou, c’est sa passion pour le bétail. Partout où il est, les bestiaux abondent. Une loi assez curieuse du pays interdit le mariage à tout homme qui ne possède pas un certain nombre de têtes de bétail. Dès qu’il a des enfants mâles, il doit, à leur naissance, leur attribuer une vache. Celle-ci reproduit au fur et à mesure que l’enfant grandit, si bien que, à l’âge adulte, il se trouve déjà à la tête d’un petit troupeau. En cas de mort de la vache, le père doit en acheter une autre, si le fils n’a pas atteint l’âge voulu ; si l’enfant meurt, le père hérite. Toutes les transactions, les

A TRAVERS L’AFRIQUE CENTRALE

chiffres, la monnaie, sont représentés par des têtes de bétail. Ainsi, le père vend chacune de ses filles à leurs époux pour un certain nombre de tètes. Les amendes pour homicide involontaire, adultère, avortement, rapt, vol, dommages à la propriété et autres fautes se payent par des amendes variant entre une et vingt têtes. On calcule en têtes, et la richesse d’un homme consiste à avoir un grand nombre de têtes de bétail.

La nourriture de ces grands possesseurs de vaches est naturellement composée en partie de laitage ; mais le lait frais est dédaigné : tout au plus le trouve-t-on bon pour les enfants. Après avoir recueilli le lait, on le fait fermenter dans des outres ad hoc; lorsqu’il est caillé et résistant, on le met dans des paniers : ce genre de fromage frais est un de leurs principaux aliments.

Un homme seul, dans chaque case, a le droit de toucher à l’outre au lait. Cette loi est tellement sérieuse que son infraction est un motif légal de divorce : toute personne coupable d’avoir indûment touché à une outre laitière est condamnée pour vol. Le maître de la maison peut pourtant autoriser quelqu’un à y toucher, ou l’en charger au cas où il viendrait à s’absenter.

Cet usage a sans doute une raison d’être; la principale, à mon avis, est qu’un poison peut être introduit dans l’outre par une main étrangère. Il est prouvé qu’une certaine plante vénéneuse du pays s’assimile au lait et s’y dissimule complètement si elle est introduite avant que le liquide soit caillé. Ce moyen de se débarraser de son ennemi en empoisonnant sa réserve de lait a dû provoquer rétablissement de ces usages sévères.

Les autres aliments habituels sont le sorgho, rouge et blanc, le maïs, les haricots, que l’on réduit en farine ou qu’on fait bouillir à l’état naturel. La viande entre pour une grande part dans l’alimentation; au kraal, il ne se

Page 1