Maspero, Histoire, III, p
320 DU CARÂCTÈKE RELIGIEUX DE LA ROYAUTÉ RllARAONIQUE
L’Égypte a donc connu une conception originale de la royauté religieuse : le Pharaon se distingue des autres roisprêtres en ce qu’il est lié aux dieux par la naissance autant que par la dignité sacerdotale. Il est dieu parce qu’il est prêtre; mais il n’est prêtre qu’en tant que fils des dieux.
111. Cette conception d’une royauté à la fois divine et sacerdotale, apparaît, comme nous l’avons vu, dès les premiers temps actuellement connus de l’histoire d’Égypte; le régime politique, qui en découle, a résisté à quarante siècles d’application et s’est montré l’élément le plus durable, le plus inaccessible aux révolutions, de toute la civilisation égyptienne. L’avènement transitoire de la classe sacerdotale à la royauté a pu altérer les rapports réciproques du roi et des dieux, en subordonnant à la majesté divine l’humble mortel, prêtre d’Amon, promu roi à la suite d’un hasard heureux. Mais si la personne des rois d’occasion a subi pendant quelques siècles une diminution d’autorité, le principe de la royauté, divine et sacerdotale, a survécu jusqu^à la période romaine, et n’a disparu qu’avec la religion égyptienne, sous les coups du christianisme. Sans doute des idées nouvelles sur le caractère de la personne royale se sont introduites en Égypte avec les Ptolémées et les Césars ; on a célébré dans l’entourage du souverain, un culte du roi plus conforme à la civilisation hellénistique. Mais ces modifications, les temples d’Égypte ne les connaissent pas, ne les acceptent point. Qu’importe que le souverain soit Grec ou Romain, qu’il se réclame aussi d’une filiation divine auprès des dieux de son pays : dans les temples, où l’on nomme de moins en moins le roi étranger par son nom, le « fils d’Isis » ou le « Pharaon » continue comme aux temps antiques à célébrer et à recevoir les immuables rites osiriens.
La stabilité de « ce pouvoir absolu qui prétendait être nonseulement d’origine divine mais exercé par des êtres divins » ne s’explique que par l’existence d’un corps sacerdotal qui
CONCLUSION
« gardait le dépôt et les bénéfices de la tradition' ». Nous avons vu comment les fondations perpétuelles du roi en faveur des dieux ont fait la fortune et la puissance des prêtres gérants des « biens divins ». Ces prêtres ont eu probablement une influence décisive dans l’élaboration de la doctrine de la royauté divine et sacerdotale telle que nous la connaissons. Le dogme du roi fils du soleil nous apparaît entièrement constitué dès le moment où la théologie solaire s’impose elle-même à tous les sanctuaires de l’Égypte. Les textes des pyramides de la VP dynastie nous apprennent qu’à cette époque l’omnipotence du dieu Rà était déjà admise^ et sans doute depuis longtemps : c’est sous la dynastie précédente que le roi se proclame pour la première fois « fils de Râ » et né de sa chair divine”. On en peut conclure que la théorie de la naissance solaire du Pharaon et de l’identification complète du roi au dieu Râ, ou au dieu Horus fils de Râ, fait partie intégrante de la théologie héliopolitaine et date de la même période de l’histoire de la civilisation égyptienne.
On se demandera, dès lors, de quels éléments les théologiens d’Héliopolis ont composé la doctrine divine royale et comment ils ont progressivement amené les esprits à la croyance qui, pendant quarante siècles, s’est imposée à l’Égypte. Cette étude, nous l’avons dit déjà à propos du protocole pharaonique, est encore entièrement à faire : à peine pouvons-nous actuellement distinguer quelques influences locales dans le choix des épithètes divines prises par les Pharaons pour caractériser leur personnalité morale. Les monuments de la période archaïque, quand nous les posséderons en plus grand nombre, donneront peut-être la solution de ce problème très intéressant. Peut-être aussi arriverons-nous
1. J’emprunte ces expressions à une leçon de M. Bouché-Leclercq sur le Culte dynastique en Égypte sous les Lagides (ap. Leçons d'histoire grec* que, p. 322-24).