CHAPITRE
Le couronnement du Pharaon par les dieux.
I. Les promesses de la uativité réalisées par le courouuement. — 11. Purifications du candidat royal par les dieux. — 111. Présentation du candidat royal à la cour par le roi régnant ou par les dieux. — IV. Rédaction et proclamation des noms et titres royaux. — V. Courouuement par les dieux du roi proclamé : 1° Sotilon khd, bàït khâ ou remise des deux couronnes par llorus et Sit; 2® Sara laoui ou « réunion des deux régions »; 3» rer ha ànbou ou « procession derrière le mur »; 4» « royale montée au templcj » consécratiou du roi couronné, par l’embrassement du dieu principal. — VI. Antiquité et persistance des rites du couronnement. — Vil. Donations faites par le roi aux dieux qui l’ont couronné.
I. Les formules du protocole royal, les litres officiels des l’haraons, la plupart des légendes qui encadrent les tableaux de la nativité royale, prédisent au fils des dieux son règne futur sur l’Egypte : aussi est-ce Pintronisation du fils des dieux par les dieux ses pères qui est représentée dans les tableaux des temples et décrite dans les textes, à la suite des scènes de la nativité. Comme l’a dit fort bien M. Maspero, ce que nous avons vu au chapitre II forme « uu premier acte où l’on joue les scènes relatives aux origines du roi, et où les pouvoirs d’en haut l’introduisent divinement à la vie : le second acte le prend au moment où la destinée en vue de laquelle il a été créé s’accomplit à la face de l’univers, et il nous montre l’introduction divine à la royauté. L’intervalle et ce qui l’avait rempli, l’allaitement, l’éducation, la croissance, l’initiation aux devoirs divers de l’homme et du souve^
rain, tout cela est passé sous silence à bon droit. C’étaient là des faits communs à tous les princes, ou même à tous les êtres humains, et pour lesquels il n’y avait aucun besoin d’une intervention spéciale des divinités : or les décorateurs ne choisissaient que les moments critiques de l’existence, ceux qui décident de la destinée de leur héros » *. Le couronnement par les dieux était ce moment où toutes les promesses du jour de la naissance se réalisaient pour le Pharaon, ofi, aussi, commençaient pour lui les obligations, les devoirs qui étaient la contre partie des faveurs reçues des dieux.
Les sources les plus importantes seront donc celles qui ont déjà été utilisées plus haut", c’est à dire les tableaux et inscriptions relatifs à Hâtshopsitou (Deir el Bahari), à Horemheh (statue de Turin), à Ramsès II (inscription d’Abydos et décret de Phtab Tolunen,ce dernier commun aussi à Ramsès III) ; comme précédemment, le texte de Deir el Bahari, qui est le plus ancien, est aussi le plus développé ; il a en outre l’avantage inestimable d’être commenté par des tableaux très détaillés. Ajoutons que certaines cérémonies du culte royal (fêtes Sed)^ qui seront plus loin l'objet d’une étude spéciale (ch. VllI), étaient la répétition presque littérale du couronnement; les textes et les tableaux qui y font allusion pourront donc nous servir à combler les lacunes des documents relatifs à l’intronisation réelle du roi.
II. Le rituel d’intronisation, à l’époque thébainc, comprenait cinq séries de cérémonies : purification et présentation aux dieux du candidat royal ; 2“ présentation par le roi régnant
1. Maspero, Journal des Savants, 1899, p. 413. J’ai pris la liberté de mettre ce qui concerne le Pharaon au masculin; dans le texte de M. Maspero il est question de la reine Hâtshopsitou.
2, Sauf les tableaux de Louxor, qui pour la partie réservée au couronnement royal, ne nous sont parvenus que sous une forme incomplète. (Cf. Daressy, Notice explicative des ruines du temple de Louxor, 1893, p. 71, salle P, mur du Sud.)
LE COURONNEMENT DU PHARAON PAR LES DIEUX
ou par le dieu principal aux gens de la cour ; 3“ proclamalion des noms officiels du nouveau roi ; 4® remise des couronnes de la main des dieux ; 5“ donations et offrandes solennelles du roi aux dieux.
La purification du candidat royal avait le caractère commun aux ablutions obligatoires qui précèdent tout acte du culte; les dieux Ilorus et Amon versaient sur la tèle du candidat royal l’eau « vivificatrice » en disanlpar quatre lois : « Pur est le roi N... », et la légende gravée au-dessus de la scène spécifie que le prince « est purifié avec son double pour la grande dignité de roi vivant du Sud (*1 du Nord ». Puis Amon, tenant en ses bras son enfant, le présentait au Cycle des dieux du Nord et du Sud : « Voyez mon fils (ou ma tille)..., reposez-vous sur lui... (c’est-à-dire unissez-vous à lui). » A quoi le Cycle répond unanimement : « Puisque voici ton fils (ou ta fille), nous nous reposons sur ton enfant en (lui donnant) vie et tranquillité. Certes c’est ton fils, ton émanation, celui que tu as engendré et (jue tu as muni de ce que tu lui as donné, à savoir ton àme, ton cœur, ta volonté, les encbantemcnts do (ton) diadème'. Il était encore au sein do celle qui l’a enfanté, (jue lui apparlenaionf déjà les plaines et les montagnes, tout ce que recouvre le ciel et ce ([u’entoure la mer. Tu as fait pour lui tout cela, puisque c’est toi qui as pensé les périodes (de son règne) ; tu lui as donné les « portions
d’IIorus » avec la vie (-y*,, les années de Sit avec la force
(^j), et nous les lui avons données... Nous voici, pour lui
donner toute vie et toute force d’auprès de nous, toute santé d’auprès de nous, toute abondance d’auprès de nous, toutes offrandes d’auprès de nous, toutes provisions d’auprès de nous, pour qu’il soit à la tète de tous les doubles vivants,
1. Des expressions analogues ont été utilisées lors de la naissance du roi (p. 62). Cf. aussi ce texte de Pépi II (,!• 855) : « 0 Râ, ce Pépi est ton fds, il a une âme, une volonté, une puissance (émanées de toi) ». Le mort divinisé a les qualités d’un dieu et d’un roi.
lui et son double, on tant que roi du Sud et du Nord sur le trône d’TTorus éternellement comme le Soleil ' ».
Ces paroles, que les textes prêtent aux dieux, définissent clairement la situation d’un candidat royal avant l’intronisation. Si c’est un fils qui succède sans contestation à son père, les dieux sont censés l’avoir, dès sa naissance, prédestiné au trône*. Le candidat royal est-il tenu en échec pour des raisons humaines, une compétition dynastique, une rivalité de famille? Dès qu’il a triomphé, on explique son succès par l’intervention d’un dieu. Thoutmès IV doit le trône à la protection du Sphinx Ilarmakhis®; Iloremheh devient Pharaon par la faveur spéciale. d’Horus de Cynopolis*. Que la royauté ait été un domaine héréditaire ou une acquisition fortuite, le Pharaon qui en dispose la doit toujours à l’intervention divine.
III. Choisi par les dieux, le candidat royal devait être reconnu, proclamé devant les hommes. La cérémonie avait lieu dans la partie du temple réservée au roi : à Deir el Bahari on l’appelle « l’édifice du roi (dépendant) des salles du culte ^ ».
Presque toujours le roi régnant présidait, car les associations du prince royal à son père étaient la règle en
1. Deir el Bahari, lit, pl, LVI. A Louxor, où les deux scènes existent aussi, la purification, avec texte identique, est faite par Toum et Montou (pl. LXXV, fig. 18G) et la présentation du roi Aménopliis lit enfant aux dieux du Sud et du Nord (pl. lAXlII, fig. 190 est commentée par Tliotdans un discours adres.sé au cycle divin (i/n’d., fig. 189).
2. A l’époque grecque, quand un héritier du tronc est mineur, on le couronne malgré sa jeunesse (Polybe, Fr. Hist. gr., II, p. xxvii), quitte à le consacrer solennellement par l’intronisation réelle (àvax),ïiTTjp!a) dès que l’âge le permet (Polybe, XVIII, 38, 3).
3. Stèle du sphinx (L. D., III, 63); cf. Maspero, Histoire, II, p. 294.