JUIVE DE TÉHÉRAN
(D'après une aquarelle prise sur nature. J
DE TEHERAN A BOSTAN. 85
Mais ce n'est pas ici la place d'aborder cette question. Nous nous en allons à Mesched; le 27 avril, nous avons quitté Téhéran par une poussière aveuglante. Nous laissons à notre droite la vieille Reï aux murs ébréchés, la tour blanche du cimetière des guèbres, qui ont la coutume d'exposer les morts à l'air libre. Nous coupons la petite chaîne où Reï est adossée et, du haut de la passe peu élevée, nous jetons un adieu à Téhéran, étalé dans la plaine, un coup d'œil aux châteaux du chah postés sur les contreforts des montagnes qu'ils égayent de leurs murailles blanches, et nous descendons vers Mesched, la « perle de l'Islam » , suivant les chiites. Voici encore un dôme luisant comme celui des Invalides; il couvre la grande mosquée de Chah-Abdoul-Azim, au delà de Reï. Nous galopons dans la steppe nue malgré la nuit. Le cheval de Capus s'abat, et notre ami nous arrive avec les deux bras presque luxés. Heureusement que demain nous trouverons notre fourgon.
Aujourd'hui 28 avril, pas de fourgon. Nous voudrions pourtant continuer notre route, nous sommes las de contempler le Demawend, qui a mis son turban. Le chef de la station est un Kurde fort aimable. Il sait que ses ancêtres sont là depuis longtemps, depuis Nadir-Chah, dit-il, et que dans sa famille on a toujours fait le service de la poste. Il nous engage à prendre patience en nous disant que la route n'est pas bonne et que le fourgon doit avoir du retard.
Là-dessus, un piéton nous apporte un mot de notre serviteur parti la veille avec nos bagages; il nous invite à suivre le piéton. Nous traversons non sans peine la rivière très impétueuse de Kabout-Coumbaz, et nous trouvons près de la rive nos effets étalés au soleil, un cheval blessé et le fourgon sans attelage, qu'on vient de tirer de la rivière où il a versé. Il n'y a pas grand dommage, et nous nous en allons par la steppe à Cherifabad. Dans le deuxième fourgon nous suivant sont perchés sur les bagages, comme nous, trois jeunes mollahs originaires du pays des fourgonniers; ils ont terminé leurs études de théologie dans les médressés de Téhéran, et y mettent le sceau par un pèlerinage aux lieux saints : ce qui leur vaudra de la part de leurs coreligionnaires une considération qu'on n'accorde pas toujours à la jeunesse.
29 avril.
Nous partons pour Eivani-Keif, toujours dans la steppe nue, monotone ; nous longeons l'Elbourz et nous distinguons à gauche ses derniers contreforts, qui semblent de sable strié par les eaux. Le soleil est
déjà brûlant. Nous suivons une vallée qui se rétrécit près d'Eivani-Keif, à cheval sur une rivière torrentueuse. Nous ne logeons pas dans le caravansérail attribué à Chah-Abbas, mais en ville, dans un autre caravansérail où nous trouvons un jeune danseur cpii exécute des « pas » en comparaison desquels les danses d'Asie centrale sont chastes. Nous n'avons pas vu encore de peuple plus obscène que le peuple persan. Ce spectacle scandalise les jeunes mollahs qui ont dit, au soleil couchant, de longues prières, le front posé sur une boîte renfermant de la terre sainte de Kerbela. C'est là qu'Ali souffrit le martyre. Le fourgonnier des jeunes gens cherche à leur plaire par des attitudes recueillies : sa besogne faite, il égrène son chapelet d'un air grave, mais il a des oublis, car il s'en sert pour se frotter l'intérieur de l'oreille.
30 avril.
Nous irons camper à quarante kilomètres, à Kichlak. Durant quinze kilomètres, c'est la steppe couverte de sel, le Khevir; à notre droite, les collines semblent des tas de sable avant conservé l'empreinte de vagues évaporées, en leur laissant une couche de sel. Il fait chaud, nous approchons des montagnes barrant la route. Elles nous semblent pailletées d'argent; des plaquettes de gypse reflètent l'éclat du soleil.
Cette fois, nous sommes dans un véritable défilé se glissant avec des ondulations de reptile au travers des montagnes nues, striées, qui s'émietteutet sont sapées à la base par la rivière rapide et sale des éboulis, comme au temps de la fonte des neiges.
On est arrêté par les crevasses produites par les grandes eaux. Les huit chevaux, tout le monde poussant aux roues, suffisent à peine à hisser le fourgon en haut de la berge de la rivière, qui nous oppose ses méandres. La route est difficile, la chaleur écrasante; pas de végétation : des pierres, du sel. Pas une tache d'ombre (pie le trait des poteaux télégraphiques vous surprenant comme une anomalie, un anachronisme au milieu de cette nature primitive et sauvage. Le Tchaï (cours d'eau) dévale à travers un véritable couloir large parfois de quinze mètres à peine. Le fourgon n'a pas d'autre chemin, et il roule avec des cahots formidables sur les pierres; mais cette voiture en bois est souple et garde son 'équilibre là où tout autre véhicule le perdrait.
Tout est figé ici, immobile, mort; l'eau seule a vie et s'enfuit en toute hâte de cette désolation. N'en buvez pas, elle est salée. Telles sont les Pyles Caspiennes, au dire de certains historiens. Je les crois placées ailleurs.