CHAPITRE IV
DE TEHERAN A BOSTAN.
Départ de Téhéran. — La grande route historique. — En compagnie de pèlerins. — La désolation du désert de sel. — Les Pyles Caspiennes (?). — Nos compagnons de rencontre : Hadjî, Baba le philosophe. — Un village d'une petite oasis. Ce qu'on y fait. — Fabrique de salpêtre à Aouvane. — Piété de Sadik le fourgonnier. — Paix et ventilation. — Vie sous terre. — Le karys. — Le3 Turcomans sont proches. — La nuit au caravansérail.
De Kazvin on arrive par la poste à Téhéran, dans des voitures de construction russe, ayant la douga, et attelées de trois chevaux. Moyennant pourboire, on va bon train. La route perce droit à travers la steppe. Nous * sommes restés à Téhéran le temps de faire nos préparatifs. Nous avons visité Rages et Veramine. Plus tard, nous parlerons de ces villes, dont les ruines sont intéressantes.
Je dois pourtant signaler en passant une merveille à Veramine, la mosquée Djouma, construite par Abou-Saïd Khan en 722 de l'hégire. C'est sous le règne d'un Mogol, bien entendu, qu'une aussi belle chose a pu être faite. Les Mogols ou leurs descendants ont couvert l'Asie et l'Inde de merveilles d'architecture.
Cette mosquée est admirable, mais elle disparaîtra d'ici peu. Il en reste
des stucs d'une richesse d'ornementation inimaginable; les détails de ses portes, les linteaux finement sculptés offrent une variété infinie de décorations, sans rien de trop. Là-dessus une coupole est posée, hardie, sYnvolant. Un chef-d'œuvre d'élégance et de sveltesse (pie cette mosquée! Et des sauvages la dépècent, la démolissent, l'inondent afin de l'ébranler et de la jeter à terre pour lui prendre ses briques; nous avons vu des fidèles les charger dans des besaces posées sur des ânes qu'ils chassaient en poussant comme des gémissements, des ban! ban! prolongés; et cela pour construire le mur d'un jardin, d'une écurie; « les os de César bouchant le trou d'une muraille » , comme dit Shakespeare.
A Téhéran, nous avons été les hôtes de notre ministre M. de Ballov et de sa charmante femme. Nous n'oublierons par leur amabilité, et nous les en remercions bien sincèrement.
C'est en fourgon que nous partons pour Mesched avec nos bagages. Nous emportons des recommandations pour l'agent anglais et l'agent russe. Nous voulons essayer de pénétrer en Afghanistan.
Le fourgon a été loué à deux Ta tares russes qui s'engagent à nous transporter en vingt-huit jours à la ville sainte des chiites, dont le tombeau de l'imam Riza est l'attrait principal.
Nous devons les joindre au delà de la station de Kabout-Gonmbaz, où nous irons avec des chevaux de poste. Ils font un détour par le pèlerinage voisin de Chah-Abdoul-Azim , que nous avons déjà visité. Us partiront de là avec un deuxième fourgon chargé de marchandises et de pèlerins.
La route que nous allons suivre est la grande route des armées et des conquérants. Alexandre l'a prise autrefois, et après lui combien d'autres! C'est à Rages qu'il reprit haleine lorsque, décidé a en finir avec Darius qui fuyait, il fit ses préparatifs pour l'atteindre. A chaque pas, nous rencontrerons des villes que l'histoire mentionne et grandit par la perspective des siècles. Il faut rabattre de l'opinion qu'on s'en est faite lorsqu'on les voit, malgré les ruines couvrant le sol, qui sont, dit-on, les ossements des cadavres de cités disparues. Pour nous, ce ne sont que des mues de villes, comme les cornes des cerfs qu'on trouve dans nos bois : un seul animal en perd plusieurs, de même les couleuvres qui font peau nouvelle. Et ce ne sont pas les traces de civilisations disparues, mais de civilisations déplacées; dans un pays où l'on construit en terre, l'homme abandonne facilement sa demeure, son enveloppe. A coté des ruines, on trouve la vie qui en est sortie : à côté de Rages, Téhéran; de Tous, Mesched; de Bostan, Chahroud, etc.