‹ Du Caucase aux Indes a travers le PamirChapitre 11 sur 43 · POSTILLON KURDE · texte numérisé non relu

POSTILLON KURDE

(D'après une aquarelle prise sur nature.)

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Au sortir de cette gorge, nous descendons vers Kichlak; les roues de la voiture broient la croûte saline du Khevir. A notre gauche, toujours des montagnes pelées, grisâtres sous un ciel trop bleu; à droite, au sud, très loin, par delà le tain brillant de la plaine, d'autres montagnes ondulent, portées sur une gaze par l'effet du mirage. Devant nous, en avant du village, quelques carrés verts de champs cultivés, cinq ou six tentes noirâtres de nomades; sur la croupe des collines, des canaux d'irrigation, des femmes en voile blanc dans des champs d'orge vert, et puis, nous nous engageons dans les ruelles formées par les murs des jardins que dépassent la pointe d'une glacière et les créneaux d'une forteresse.

Il est temps, l'orage fond sur nous du haut des montagnes, soulève une poussière cachant ciel et terre, et nous n'avons pas mis le pied dans le caravansérail (pie le tonnerre gronde; les éclairs courent d'un bout de l'horizon à l'autre, mettant à la voûte céleste des lézardes de feu, vite effacées heureusement. Les femmes effrayées descendent si vite des toits qu'elles paraissent tomber dans les maisons, les garçons arrivent derrière les troupeaux courant en désordre; des bœufs galopent lestement. Les nuages sont très élevés, et le vent les balaye; on en est quitte pour une alerte, quelques gouttes de pluie, beaucoup de poussière : c'est du bruit pour rien. Le vent du nord persiste et hurle toute la nuit.

Notre troupe grossit chaque jour; des voyageurs isolés que nous avons rencontrés sur la route se sont joints à notre caravane, lis accompagnent les fourgons, rendent de petits services, poussent à la roue, nettoient la vaisselle, vont chercher de l'eau et, en échange, obtiennent la faveur de grimper a l'arrière de la voiture, où ils se reposent quand ils sont fatigués.

Deux d'entre eux nous amusent fort; l'un est Turc de Trébizonde, un beau garçon de vingt-cinq ans, très vigoureux, jovial, insouciant, toujours le premier à la besogne, toujours le rire aux lèvres, et dans les mauvais pas excitant les chevaux d'une voix si forte que nous en rions. On l'appelle » Hadji n , car il est allé à la Mecque ; il a beaucoup vovagé, mais il estropie les noms des villes qu'il décrit assez bien. Il ne charge pas sa tête de choses inutiles.

« A quoi bon? dit-il; toi, tu écris, tu lis les livres, tu voyages pour regarder. Moi, je voyage pour chercher du pain. Quand j'en ai trouvé, je le mange, et dès que ma besogne est faite, je me couche et je dors, étant fatigué. Le reste m'importe peu.

— Est-ce que tu vas prier sur le tombeau de l'imam Riza, à Mesched ? »

AUX ISDES PAR TERUE.

Hadji claque sa langue, secoue la tête :

« Je n'ai pas même le temps de faire la prière, et, du reste, je n'y pense guère.

— Où vas-tu?

— A Askabad, chercher dix toumans qu'on me doit; je sais qu'on y construit beaucoup, et je trouverai de l'ouvrage sûrement.

— Est-ce que ce vieux que tu appelles le « baba » va aussi chercher une occupation?

— Lui? il s'en {farderait bien ; c'est un Persan, je l'ai rencontré avant

Téhéran, il venait de Kerbela, il va à Mesched prier. Il ne fait qu'aller prier. Par exemple, en route, il ne récite pas même une fatiha. »

Le baba est un homme de taille moyenne,

maigre, aux jambes infatigables, ne montant

jamais sur une voiture. Tantôt il est pensif,

sombre, tantôt bavard insupportable avec la

i/f I ' 1 *v manie du monologue. Il mange de l'opium,

V '/ ? \ Cî t i' a ' e teint terreux, un regard égaré; malgré

tout, excellent cuisinier et se plaisant surtout autour des marmites; néanmoins, très sobre. Il - .1* a des colères terribles quand le feu ne brûle :>'•• pas à son idée, quand la graisse ne fond pas assez vite, et, si on lui reproche que le riz. est mal cuit, il apostrophe le riz et le chaudron de la manière la plus plaisante. C'est toujours aux choses qu'il s'en prend de ses mésaventures.

Nous lavons surnommé le u philosophe * . Du reste, il porte tout avec lui dans un sac, comme Bias, et il a vraiment une tête à être traduite par le ciseau, en buis, quand il a mis sa visière qu'il tourne autour de sa tête en même temps que le soleil.

Babn

1 er mai.

De Kichlak à Dehinemek (village de sel), le paysage ne change pas, toujours de la steppe, les montagnes à {fauche, et au loin, à droite, des bandes blanches de sel. Aux approches d'Ardabane, village à forteresse pittoresque, nous nous embourbons dans les canaux d'irrigation.

Comme les jours précédents, il fout piocher, combler des trous; personne n'a jamais songé à entretenir ces routes, que le soleil ou le vent. Au cara-

fc

DE TEHERAN A BOSTAN.

vansérail d'Ardabane, Amman, notre serviteur, rencontre un de ses oncles, qui retourne à Ardebil. Il vient d'Askabad sur un bon petit cbeval kirghiz; il a été employé aux travaux du chemin de fer, il a l'intention de s'arrêter à Téhéran, puis de rentrer chez lui par la montagne. Il se plaint des Persans, qui lui vendent tout hors de prix et ne lui rendent jamais de monnaie sur une pièce blanche quand il est seul. Après une halte agréable sous trois mûriers, nous partons. Nous sommes arrêtés au sortir du village par un canal d'irrigation très profond; il faut détourner l'eau et combler le fossé, adoucir la raideur des pentes. On réquisitionne des habitants

Deliinemck.

d'un hameau voisin, et après deux heures de travail, nous passons. Les villageois ne travaillent que parce qu'on les menace, et lentement : nous n'en avons rien pu obtenir avec des promesses d'argent. Ils sont surpris de ce que nous les payions. Puis, nous sommes dans une crau pierreuse, et avant le coucher du soleil, nous arrivons au « village de sel » , à pied, laissa'nt derrière nous les voitures qu'on a mille peines à tirer d'un bourbier.

Dehinemek compte quinze ou seize maisons; de même que presque tous les villages que nous rencontrons sur cette route ennuyeuse, les habitants cultivent juste assez de terre pour nourrir leur famille et vendre de la farine, de l'orge et du fourrage aux pèlerins ou aux caravaniers de passage. Ils réalisent de la sorte d'assez jolis bénéfices, et quelques-uns d'entre eux

sont dans l'aisance. Toute cette région est clans le sel, il y en a partout : au bord des ruisseaux, le long des maisons; il en suinte des murs, les briques des caravansérails le rendent elles-mêmes, et l'eau qu'on boit en est affadie. Nous longeons le Kbevir dans sa partie la plus arrosée; le sol de la plaine est couvert d'une croûte, elle lève comme une pâte en séchant.

Le village est assez animé dans la matinée : on entend le bruit des marteaux des forgerons, les cris des laboureurs que je vois exciter leurs bœufs, du toit où je suis monté; des coqs chantent, des enfants pleurent, des grenouilles murmurent, des poules caquettent en picorant; les gens sortent des maisons, les femmes étendent les couvertures sur les toits, elles vont au puits en traînant la savate, vêtues de jupes bleues courtes, de chemisettes rouges, le voile bariolé flottant; on les voit dans les rues et dans les cours, plusieurs font la toilette de leurs petits parfois complètement nus; en voici un aussi peu vêtu que possible, qui a posé sa tête sur les genoux de sa mère; elle le pouille, puis lui gratte le dos comme à un petit animal, et il se tortille d'aise, les fesses à l'air et en l'air; à côté, un chien galeux dort sur le sol, un bourricot plus galeux encore mange des pailles en balançant la queue. Beaucoup de chiens dorment sur les toits rasés par les hirondelles au vol rapide; des moineaux vont aux taches vertes des champs de blé. Près du caravansérail aux murs de brique élevés, il y a une glacière et un fort abandonné; le fort rappelle les temps d'insécurité, et la glacière, qu'il fait chaud ici et (pie la garnison aimait a boire frais. Le village est entouré de solitude comme les villages d'auparavant, les montagnes sont toujours pelées, et au loin, on voit toujours un grésil brillant, le sel du Khevir.

On ne fera jamais que traverser ce pays; les besoins du commerce, les hasards de l'histoire l'ont sillonné d'une route où la nécessité a créé des étapes, mais il a fallu la volonté d'un roi des rois pour peupler les alentours des caravansérails ou l'espoir de rançonner les caravaniers et les pèlerins.

De Dehinemek on va à Abdoullah-Abad, puis à Lazguird, village juché sur une motte de loess, ayant des femmes impudiques et des jardins où Ton cueille de délicieuses grenades. Aussi Sadik, le conducteurde notre voiture, aime beaucoup Lazguird. Sadik est un Tatare petit, très vigoureux, très agile, avec des yeux imperceptibles et un grand nez, sans cesse criant après son palefrenier Ali ; insolent, grossier, braillard, insouciant, très gai et très sale, ayant pour ses chevaux cabardiens une affection véritable. H est l'antithèse de son ami Abbas, massif, grave, affectant une bonne tenue, et portant en arrière la tête et de côté le bonnet que Sadik a sur la

DE TEHERAN A BOSTAN. 05

nuque . A Lazguird, le petit Sadik, stimulé par les jeunes mollahs ses compatriotes, se décide à foire la prière. On lui a représenté que le Khorassan est proche, que bientôt il arrivera à Mesched, que cela serait agréable à l'imam Riza que lui, Sadik, remplit les devoirs de sa religion. Et voilà notre homme, pieds nus, s'installant clans une des grandes niches où dorment les vovageurs à l'extérieur des caravansérails; il étend un bout de tapis et commence sa prière, mais quelle prière! Tandis qu'il marmotte très vite, il se gratte; il surveille de l'œil son palefrenier Ali, et soudain lui crie : « Donne donc plus de paille au gris... racle bien la croupe du blanc. ->

Il continue, se gratte de plus belle, gourmande Ali une troisième fois, puis, impatienté de tant de piété, profitant de ce que les mollahs se sont éloignés, il se lève, sa prière aux trois quarts dite, pousse un soupir, profère des malédictions à l'adresse de l'imam Riza, s'assied, tire sa pipe, la bourre et l'allume avec; une figure joyeuse du devoir accompli. f

Dans le bazar de Simnan, nous trouvons des gens de race turque qui viennent des bords de la Caspienne ; l'un d'eux est blond : la Russie n'est pas loin.

Après avoir traversé le cours d'eau jalonné de moulins qui alimente Simnan, on monte sans cesse dans une steppe nue et montagneuse. Pas la moindre végétation sur les hauteurs, c'est un désert véritable. Notre étape est longue aujourd'hui, et nous la coupons d'une halte près d'une petite source pleurant un filet d'eau au doux murmure : il serpente au bas des collines, et déroule sur chaque rive un joli ruban vert. Le vent de nord-ouest nous apporte un peu de pluie, et nous partons, toujours dans la steppe, jusqu'à Aouvane, dissimulé dans un vallon. Près du caravansérail, se dresse une forteresse abandonnée où, depuis des années, les pâtres mettent leurs troupeaux à l'abri du mauvais temps, et la fiente est accumulée dans le bâtiment en couches profondes; des industriels en extraient du salpêtre. Leur usine est installée au bord de la route, en plein vent. Ces salpêtriers sont ambulants, et pendant la belle saison, ils vont travailler près des abris de ce genre, où ils trouvent une matière première qu'ils manipulent avec un gain suffisant.

Des trous dans la terre battue leur servent de cuves, de marmites; ils creusent en dessous un four où ils allument leurs feux. La steppe leur

fournit du combustible, c'est-à-dire des broussailles; ils ont fait un mur contre le vent en les empilant derrière les tas de terreau a salpêtre. Ils le traitent de la manière suivante : d'abord, ils le détrempent pendant vingtquatre heures, le filtrent, le font bouillir pendant vingt-quatre heures encore, nettoient le bouillon en laissant déposer dans les bassins, puis font évaporer l'eau au soleil. Et ils fabriquent par jour cinquante à soixante livres russes de quatre cents grammes, vendues environ dix centimes la

Caravansérail.

livre. Ils avouent être satisfaits des bénéfices de leur industrie, qu'ils exercent depuis longtemps dans leur famille; voilà ce que nous disent les deux aînés, entourés de cinq de leurs enfants.

A Lazguird, on nous avait déjà parlé des Turcomans, la terreur de la Perse orientale, du Khorassan; à Aouvane, on s'en plaint. Des bergers nous content que des Turcomans yomouds ont volé dernièrement huit cents moutons. Si le chiffre est exagéré, le vol est vraisemblable. Ce sont des épisodes de la lutte que Touran continue contre Iran.

Après Aouvane, une montée pénible, puis une descente. Nous allons d'un bassin à un autre par un déversoir, pour ainsi dire.

DE TEHERAN A I10STAN.

La mer est à peu de distance, à quelques étapes d'ici; aussi, à notre gauche, le ciel est plus pâle par le fait de l'humidité, l'horizon est tendu de nuages gris, et sans un vent violent de nord-ouest, les crêtes des montagnes seraient moins nettes. Pas de variété dans le paysage jusqu'à Kacha, où nous rencontrons quelques Afghans; ils se disent serviteurs d'Aïoub- Khan et vont à Téhéran : des gens de fière mine, ne ressemblant en rien aux Persans.

Après Kacha, Daouletabad.

H suffit d'apercevoir Daouletabad de loin pour se convaincre qu'on a mis pied dans la province du Khorassan, et que les Turcomans sont proches.

Daouletabad.

Le village est le plus fortifié du monde. Rien n'a été négligé pour prévenir les attaques et assurer la sécurité des habitants. On a prodigué les murs et les tours.

Daouletabad se compose du carré de la forteresse vers le nord, et du long rectangle des jardins et des champs cultivés vers le sud.

La forteresse consiste en un fossé profond et trois rangées parallèles de murailles à créneaux ayant aux quatre coins des tours de plus en plus hautes à mesure qu'on s'éloigne du fossé. Si l'on pénètre dans cette forteresse par deux portes se suivant et défendues par des doubles tours, on constate qu'aux murs sont adossées des maisons basses et des écuries où se retiraient en cas d'alarme les habitants et le bétail. Au centre de la forteresse sont les demeures destinées au chef, à ses femmes, à ses serviteurs et à ses

soldats. Le khan actuel n'a pas l'aspect fort belliqueux. C'est un homme à ventre énorme, que la graisse a rendu légèrement asthmatique ; il ne sait ni lire ni écrire, comme cela convient à un guerrier.

« Je descends, dit-il, du constructeur de la forteresse, Motallib-Khan, qui vivait au commencement du siècle. Son frère s'appelait Zulfagar-Khan, dont le fils est celui qui vous parle. »

Il est occupé à aménager et a réparer son castel, mais ce ne sont pas les murailles délabrées qu'il relève, il ne songe point à restaurer les portes, à creuser le fossé : depuis vingt ans on n'a pas vu de Turcomans. Et la chaleur étant excessive, — aujourd'hui, 7 mai, nous constatons 45° au soleil, — notre homme, en léger costume, surveille avec soin la construction dune haute tourelle dont nous ne devinons pas d'abord l'usage; ce n'est pas une tour de guet, puisqu'on vit en paix et que nul escalier ne mène au sommet.

u C'est un ventilateur, dit le gros homme en sueur, une très bonne chose. »

La forteresse n'a qu'une entrée ; du côté de la petite place, autrefois fermée, sont installés quelques boutiquiers vendant de menus objets et du thé. Les échoppes sont adossées au mur qui enclôt les jardins et les champs cultivés où les habitants trouvent leur subsistance, grâce à un ruisseau assez mince d'eau potable. Aujourd'hui que toute crainte a disparu, les murs de l'enclos se crevassent, on s'est risqué même à cultiver en pleine steppe, et les indigènes habitent leurs jardins de préférence à la forteresse, où ils étaient a l'étroit.

Notre étape finit à Damgan, que précèdent des ruines. A l'intérieur de la ville, quelques monuments, des minarets attribués au sultan Houssein, une mosquée également en ruine, bien entendu, qu'aurait édifiée Chahroukh, fils de l'émir Timour. Ville insignifiante, aux rues sales, étroites; mais on y parle déjà de Timour, de Chahroukh, signe qu'on approche du pays de Touran. Du reste, en quittant Damgan, les montagnes, à notre gauche, s'abaissent : à l'extrémité de la chaîne, on pourrait trouver Chirabad. Cela nous rappelle le Turkestan. Toujours la plaine, le sel, la steppe aride. Cependant, à droite de la route, on aperçoit deux ou trois hameaux, du vert, de la vie; un aigle blanc plane, donc il y a des oiseaux à dévorer, et voici, en effet, des pigeons, des corbeaux, des alouettes; plus bas, des fourmis, des bousiers et, pour les manger, des lézards.

Si l'on regarde du côté des taches de culture, on voit, les reliant à la montagne, une traînée d'orifices presque en ligne droite. Ce sont les bouches des karys, ces veines qui charrient la vie, pour ainsi dire, à travers la

DE TEHERAN A IJOSTAN.

mort. Vous savez qu'un karys est un canal souterrain grâce auquel on capte une source et la mène à un bas-fond que Ton cultive. Le cours du karys est percé de puits par où Ion extrait la terre, quand on le construit ou qu'on le nettoie. Les débris sont accumulés autour des ouvertures, qui ressemblent à une suite de petits cratères, mais de cratères ne vomissant aucune lave et d'où s'élève une fraîcheur délicieuse.

Afin que les caravaniers aient la facilité de puiser de Teau pour euxmêmes et leurs bêtes, des hommes charitables ou des gouverneurs en humeur de prévoyance font parfois ménager, près du chemin, un escalier à voûte solide conduisant au ruisseau sous terre. Les voyageurs font halte à

et

Damgan.

cet endroit, où ils trouvent au besoin un abri dans la maison du gardien de l'édifice, qui leur offre en outre quelques provisions moyennant un bon prix. Tel est le cas pour Kourian, où nous nous arrêtons.

Il y a un escalier de plus de quinze mètres de profondeur, aux marches hautes et incommodes ; mais elles descendent à un filet d'eau claire et fraîche. On passe de la fournaise d'en haut à une ombre complète, et, assis sur le premier degré, on s'abreuve d'ambroisie, — l'ambroisie était certainement de l'eau de source ; — et alors, on se dit qu'on aurait aussi le courage de piocher durant des mois, qu'on fouillerait volontiers les entrailles de la terre, pourvu qu'on ait l'assurance ou simplement l'espoir de frayer la route à ce trésor de perles limpides qui vont sourdre en aval ,

arroser la terre, la vêtir de verdure et de moissons, tandis qu'autour, le soleil sans pitié la brûle et la rend plus sèche qu'une marâtre stérile et jalouse.

De Kourian nous allons coucher à Dehimollah. Avant d'y arriver, on monte, il y a des ravins à franchir; et tandis qu'Abbas, le premier fourgonnier, passe sans encombre, le notre, Sadik, ne manque pas de nous embourber.

a Pourquoi, Sadik, n'as-tu pas suivi le même chemin qu'Abbas? Pourquoi vas-tu au hasard, sans tinquétcr des obstacles?

— A quoi bon tant de précautions ?

,.. Y*v-Tr**?t* "^:

Puits. — (D'après une aquarelle.)

— Parce que tu aurais moins de travail.

— Bah ! les chemins sont l'image de la vie.

— Je ne comprends pas bien.

— Vallah! je dis vrai. Les chemins sont l'image de la vie. Qu'ils soient bons ou mauvais, il faut toujours qu'on aille au bout; que tu sois pauvre ou riche, tu iras au bout de tes jours. »

Là-dessus, il ne nous reste qu'à aller philosophiquement de notre pied au caravansérail ; il est posé à une certaine distance du village, où il est bon d'envoyer chercher de l'eau potable.

11 y a beaucoup de monde au caravansérail : des pèlerins tatares, arabes, des femmes, des marchands. Des derviches viennent mendier, et sont reçus par Sadik et Hadji de la belle façon. Le « baba » lui-même grogne de

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mécontentement de voir des hommes nous tendre la main quand lui, baba, n'a pas tout ce qu'il lui faut.

On finit par s'habituer à cette vie de camp volant, et quand la vermine n'est pas trop drue, les nuits sont agréables.

Il fait bon, roulé dans ses couvertures, considérer les étoiles par-dessus les murs, en même temps que les souvenirs défilent plus rapides que les nuages chassés par l'ouragan. On éprouve une certaine quiétude à entendre les chiens rôder et le vent chanter la musique de la nature, — de la musique grande et simple, — et même les ronflements des hommes exténués ne vous déplaisent point. Des yeux brillent : c'est un chat venant flairer la viande ; les chevaux à moitié endormis grignotent machinalement leur pitance d'un va-et-vient régulier des mâchoires ; les mules, s'ébrouant, carillonnent leurs clochettes. Puis, ceux qui aiment le frais se lèvent dans l'obscurité; — ils s'étaient couchés avant le soleil. Les lanternes traversent la cour comme des feux follets ; car les muletiers courent, s'arrêtent, courent encore après leurs bêtes échappées ; ils s'interpellent, crient, jurent, pestent ; cependant, ils ont chargé leurs mules. Tout est prêt. Ils partent ; les clochettes en branle font un carillon superbe. Des adieux sont échangés : k Salamat ! salamat ! » la caravane s'éloigne; on perçoit à peine les excitations des conducteurs, les clochettes se taisent.

La grande porte, que l'on ferme, grince, quand il y en a une, comme à Dehimollah ; une lueur traverse la cour : c'est le surveillant du caravansérail, traînant ses babouches, qui va reprendre aux côtés de sa femme sa place tiède.

A leur tour, les fourgonniers se lèvent afin de panser leurs chevaux, et les étrilles courent sur les croupes avec un bruit de pierre raclée ; les palefreniers adressent des paroles flatteuses aux étalons et les menacent quand ils lancent des ruades, hennissant de défi parce qu'une cavale coquette les a provoqués.

Et puis, on chasse encore une /ois un chat alléché par la provision de viande fraîche, et l'on s'endort.

La route est toujours aussi monotone; de la steppe, un puits où l'on fait halte, et la steppe, la montagne à gauche, le Khevir à droite. Cependant, la plaine a une physionomie particulière. On croit se reconnaître et que l'on va revoir des lieux déjà visités. On soupçonne qu'une ville est là-bas, à l'angle des montagnes. On avance, et l'on voit en bas une vallée rappelant l'approche de Téhéran. On descend. Il y a de l'animation, deôgens dans les champs, des voitures, — j'entends des arabas, — des jardins avec de grands

murs, des canaux, de la fraîcheur, des hommes portant turban, moins de honnets noirs et plus de petits yeux turcs qu'auparavant, une race plus forte, vivant sur un sol fertile, et bien nourrie. Un gros ruisseau traverse la ville; il y a plusieurs caravansérails, un bazar animé, du commerce, des marchandises russes et anglaises, et... devinez qui? des Arméniens... parce qu'on les trouve partout où il est possible de gagner de l'argent en Perse.

Leur seule présence suffirait à prouver, à la rigueur, (pie Chahroud est une ville où le commerce prospère dans une certaine mesure. Il est vrai que ces Arméniens vendent surtout du vin et de l'alcool qu'ils fabriquent eux-mêmes, et que, de leur plus ou moins grand nombre, on pourrait conclure à un plus ou moins grand nombre d'ivrognes.

Chahroud est sur le chemin des commerçants et des marchandises venant de la Russie par la Caspienne et Aster- . abad. Sa situation est bonne, géographiquement parlant; l'eau ne manque pas, et la ville est au carrefour de routes nombreuses ; qu'on vienne de l'ouest, du nord, de l'est, d'Afghanistan, des Indes, on passe à Chahroud, et la mer n'en est pas loin.

On voit bien que la sécurité v*t revenue dans le Khorassan, car la forteresse tombe en ruine. On transforme les fossés en jardins. Depuis que l'on n'a plus à craindre les Turcomans, la ville s'étend : on choisit les bonnes places pour bâtir et cultiver; auparavant, on choisissait les places sûres, où l'on trouvait de l'eau, bien entendu. Le danger faisait serrer les rangs. Il est très intéressant d'observer et facile de constater que les indigènes du Khorassan étaient préoccupés surtout d'une chose en disposant leurs villes ou leurs villages : se protéger contre les Turcomans. Ils évitaient à tout prix les points où il eût été facile d'être surpris, ils se perchaient sur les hauteurs d'où l'on surveille facilement l'horizon, et ils n'aimaient pas s'installer dans les cirques de montagnes, où manquent trop souvent les issues. Et c'est sans doute cette raison qui a le plus contribué à faire abandonner Bostan, la ville voisine, que des hauteurs dominent, où des défilés aboutissent et où l'on manque de ce portes de dégagement » . Tandis qu'à Chahroud, on est au seuil de la plaine, et ce n'est pas l'espace qui manque pour s'égailler.

Petite tille persane.

PELEHIN TATAKE.

DE TÉHÉKAN A BOSTAN. 105

Bostan est à une bonne heure de petit trot. Elle est située dans une vallée circulaire d'une dizaine de kilomètres de diamètre, que des montagnes entourent ; elles ont des affaissements nombreux par où Ton croit qu'on va passer et où l'on passe en effet. Et si l'on traduit kv)m par défilés, c'est ici qu'il faut placer Hécatompylos.

Bostan n'est à présent qu'une méchante bourgade entourée de murs, groupant ses maisons autour d'une jolie mosquée et d'un minaret branlant. Nous ne pouvons visiter la mosquée, parce que nous sommes des infidèles ; en revanche, on nous permet de monter sur le minaret, d'une dizaine de mètres, autant qu'il nous plaît, et l'on nous secoue, en ébranlant la lanterne, comme sur un cerisier.

Le postillon accompagnant les chevaux que nous avons empruntés à la poste pour cette petite excursion, est très loquace, il ne tarit pas sur le compte des Turcomans dont je lui ai parlé. Il se rappelle l'effroi de la population lorsqu'on avait signalé leur approche. Personne n'osait plus sortir, surtout à Bostan ; on fermait les portes de la ville et du haut des murs on guettait l'ennemi, et l'on ne respirait librement que lorsqu'il avait disparu.

Souvent, ils emmenaient des troupeaux, des femmes et des enfants. Ceux qui étaient obligés de voyager du côté de l'Atrek prenaient des précautions infinies. Ils avaient soin de ferrer leurs chevaux avec des fers et des clous achetés chez les Turcomans. Arrivés aux pas dangereux, favorables à une embuscade, ils prenaient le galop.

Les plus redoutés étaient les pillards venant en petit nombre sur de bons chevaux; ils étaient insaisissables, se cachant facilement, parcourant en un jour des espaces énormes. Lorsque je fais observer à cet homme que Chahroud est une grande ville, que les Persans sont nombreux, que leur armée est considérable et qu'il eût été facile de payer de retour ces Turcomans, il me répond que personne n'a jamais pensé à ces choses-là, qu'on envoyait biefl de temps à autre des troupes avec du canon camper près de Bostan, mais que cela ne servait à rien, parce que les Turcomans attendaient qu'elles fussent parties.

Le patriotisme n'existe pas dans ce pays; ces gens ne paraissent pas posséder cette sorte d'instinct de conservation propre aux nations vivaces, d'où découle l'esprit d'initiative qui fait chercher un remède aux maux, qu'on se groupe et qu'on reprend courage, et qu'aux heures décisives, quand les destinées sont en jeu, on néglige ses intérêts particuliers pour ne songer qu'à l'intérêt général. Alors, au lieu de se réfugier dans son égoïsme, l'homme s'élance à la défense d'un drapeau, d'une frontière. Les Persans n'ont jamais été pris de cette « sublime fièvre » .

AUX ISDES PAR TEIIHE.

En dehors des murs de Bostan et de Chahroud, nous voyons des campements de Bohémiens. Ils sont originaires du Seistan, disent-ils; ils travaillent les métaux et fabriquent du fil de laiton. Ils relèveraient du chef des coureurs du chah (Tchater bachi), à qui chaque famille payerait annuellement quatorze krans (environ onze francs).

Ils habitent des tentes ou des abris consistant en murs de terre qui supportent des toits de feutre. Quand ils se déplacent, ils roulent leur toiture et remportent. Ils ne se privent point de mendier : nous sommes pour eux une aubaine excellente, et des vieilles viennent nous tendre la main; mais d'abord elles ont jeté sur le sol de la braise allumée, afin d'écarter les sorts. Leur tvpe ne diffère pas sensiblement de celui des indigènes : ils sont plus sales, plus bruns, car ils vivent en plein air, et plus maigres, leur table n'étant pas abondante.

Bohémiens.

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