CHAPITRE VIII
Nos recrues. — Tempête sur TA mou. — Chameaux à l'abreuvoir. — Passade de l'A mou. — Arrêtés à Cliour-Tepe. — Pourparlers. — Les autorités. — Les Ersaris. — Traits du caractère afghan. — Le chef des portes de la frontière— Profession de foi. — A propos des Anglais.
— On nou? ftarde à vue. — On demande avis à Mazari-Chérif, puis à Caboul. — Les «Errants»»; Jacob et Éliézer turcomans. — Évasion. — Philtre, exorcisme. — Le cyanure de potassium.
— On nous renvoie. — Retour a Samarcande.
A Kabadiane, nous engageons par précaution un inirza, c'est-à-dire un homme sachant écrire; et comme kiraketches (muletiers), trois Arabes, descendants de ceux qui conquirent la Bactriane. Ils disent être de la tribu des Arabes Balkhi (de Bactres). Ils habitaient autrefois le Turkestan afghan, qu'ils ont quitté depuis plusieurs années. Dernièrement, l'un deux était soldat au service du toura de Hissar, et il se trouve sans emploi depuis que le prétendant a licencié son armée. L'ex-soldat et un de ces muletiers, à face de faunes, sont affectés dune légère claudication : cela tient à ce qu'ils ont passé un certain temps en prison, le pied rivé à une poutre. Ils avaient commis quelques peccadilles. Le mirza et deux des Arabes consentent à passer l'Amouavec nous et à nous accompagner jusqu'à Mazari-Chérif. Ils connaissent bien la route. Quant au soldat, à aucun prix il ne mettra le
pied sur le territoire afghan : il n'y a pas assez longtemps qu'il s'est sauvé d'Andkhoi, « parce qu'il était malheureux en ménage « . Le brave homme, qui nous rappelle un de nos peintres à la mode dont il a le teint basané, la barbe en pointe et la manière de montrer le blanc de l'œil, conte ce que
Prisonniers à Kabadianc.
chacun sait dans le pays, qu'il a décollé sa femme pour se venger d'une infidélité, « sans excuse, dit-il, car je la nourrissais bien; presque tous les jours nous mangions du palao » .
De Kabadiane nous gagnons, par la jungle et la steppe, Bichkent, où nous pensions trouver des ruines importantes. Les renseignements étaient inexacts. Le 5 octobre, nous allons, par un désert sableux, camper dans la
jungle de l'Amou, près de l'embouchure du Kafirnagane. Une tempête du sud-ouest nous assaille vers le soir et dure toute la nuit.
Le vent furieux courbe les roseaux : ils ondulent comme une crinière, s'entre-choquent, crépitent; la poussière obscurcit le ciel, que traversent
Arabe Balkhi, notre muletier (d'après une aquarelle).
des bandes d'oies et de cygnes dont on entend les brèves fanfares d'efïroi. On ne voit pas les rives du fleuve, battues par des vagues bruyantes et précipitées. L'obscurité, bientôt profonde, est sillonnée par les lueurs du feu allumé dans un trou rapidement creusé, des étincelles sont emportées et dispersées en pluie d'or, et nous distinguons les chevaux immobiles; les hommes ont disparu dans le fourré, où ils se sont terrés. Le feu éteint, tout
est noir. Quel vacarme! Le fleuve se démène endiablé, hurle : on dirait une mer déchaînée ; la toile de la tente claquette comme une voile en haut d'un mât. Heureusement, nous sommes sur terre.
Au matin, le ciel est clair; nous apercevons sur la rive gauche de l'Amou des cavaliers, des yens armés : ce sont les gardiens afghans du bac. Au sudest, les sommets de THindou-Kouch se dessinent nettement; le Kafiristan est de l'autre côté. Que ne pouvons-nous franchir la chaîne d'un vol, comme ces cygnes qui, de là-haut, nous agacent de leurs cris discordants?
Un pèlerin qui va à Khoulm annoncera aux Afghans que nous devons
Jonction du Kafirnagane ù l'Amou.
retourner par Chirabad à Samarcande, et que nous renonçons à passer l'eau, contrairement à la rumeur qui court. Nous longerons la rive.
Nous allons campera Katoun-Rabad, où habitaient des Kara Turkmènes, remplacés par des Dali Turkmènes. Les Kara pillaient les nomades voisins; ils se conduisaient si mal que le beg de Kabadiane, sur un ordre de l'émir, les a contraints à déguerpir.
A Touslak, nous faisons halte près d'un aoul de riches Ousbegs Koungrads. On est toujours dans la jungle, où des faisans délicieux et les sangliers pullulent. Les lièvres ne manquent pas, ni le tigre, car le sentier porte des traces fraîches d'un énorme félin : l'empreinte est aussi large qu'un pied de jeune chameau. Dans la nuit, le tigre en a tué deux. Les indigènes ne s'inquiètent pas trop de la présence du fauve. Chaque année, il prélève sa dîme, c'est la coutume. Ils ne lui tendront de piège que lorsqu'un Ousbeg aura
été dévoré. Pour deux chameaux, à quoi bon se déranger? Il leur en reste assez.
Avant le coucher du soleil, on en mène au moins un millier s'abreuver de l'eau divine du meilleur des fleuves. Étrange spectacle que ces dromadaires sortant des roseaux avec majesté, balançant gravement la tête, puis s'entassant sur la rive et buvant à tour de rôle, par bandes, tandis que les pâtres, à coups de perche, contiennent les impatients.
Les mâles vont en tête, grognant, lançant parfois des ruades à des rivaux, et plus vivement qu'on ne l'imaginerait d'animaux aussi gauches. Il y a un
<^UU „i.ti ,
Tcharéhambé (d'après une aquarelle).
beau désordre de bosses sur la rive. Tous boivent; les cous se dressent, s'abaissent, on n'entend que gargarismes de chameaux de tout âge, de tout sexe : le gloussement rauque des mâles, la basse des femelles, le soprano des petits à peine vêtus de poil, ayant sur leur bosse naissante une sorte de perruque de clown rousse et ébouriffée. Ils folâtrent près de leurs mères, et leurs jambes étant trop faibles pour supporter un corps disproportionné, ils trébuchent en grimpant la berge, tombent sur les genoux, et par leur façon d'arriver en haut, font penser à des petits enfants enjambant maladroitement un escalier. Des femelles pleines, dont le ventre est déjà énorme à l'état naturel, ont les côtes distendues à rompre : elles en sont monstrueuses, on dirait les flancs d'une gabare; mais leur bosse en paraît moins accentuée, car elles sont d'ensemble, comme disent les sculpteurs. Elles vont salivant, malpropres, puantes, peu poétiques en dépit d'un état intéressant.
Ceux qui boivent ne cessent de remuer leur queue minuscule, et parfois ils perdent d'un côté ce qu'ils absorbent de l'autre, ainsi que des tonneaux mal calfatés. Ceux qui attendent marquent leur impatience de la même manière que les autres le plaisir, ils remuent la queue. Et quand c'est leur tour de boire, ils se bousculent comme des moutons : c'est à qui atteindra l'eau le premier.
Ceux qu'on a arrachés à grand'peine aux délices du bain s'éloignent, chassés par les cavaliers qui sifflent et les frappent. En s'en allant, les dromadaires chantonnent à leur façon.
On entend comme des voix grondeuses grossies dans d'énormes portevoix, et des sons qui semblent sortir de cavernes profondes. Animaux bizarres et laids, qu'il me semble difficile de célébrer en vers.
Ce même soir, nous couchons à Yangiarik, non loin du Sourkhane.
Le 9 octobre, nous traversons le Sourkhane et dormons à Salavate, village habité par les Ousbegs Tchagataï, dont quelques-uns sont d'une taille vraiment gigantesque. Ils disent être là depuis Timour. Ayant séjourné jusqu'au 13 dans la ruine de l'antique Termis, le 14 nous allons, à travers les fermes desTurcomans, àTehochka-Gouzar; c'est là (pie, le lendemain matin, nous passerons TA mou, dans une barque bokhare. Nous laisserons sur la rive droite les bagages qui ne sont pas indispensables, sous la garde du mari malheureux, et, n'empoitant avec nous que nos instruments et notre tente, nous nous dirigerons vers Bactres.
Le inirza paraît toujours résigné à nous suivre; sa figure n'exprime pas une joie très vive. Les Arabes sont lugubres, et, dans la soirée, ils réclament le payement de ce qui leur est dû, sous prétexte qu'ils veulent faire parvenir cet argent à leurs familles par un pèlerin de passage; nous les payons. Quant à Menas, il se prépare au passage du Rubicon en cassant du sucre; Rachmed met les selles en état, ferre les chevaux et avec son ami fume des ghalyans innombrables. Seïd, — c'est le nom de l'Arabe qui nourrissait bien sa femme, — occupe ses loisirs à gratter du dombourak, et il fredonne des chansons avec la figure réjouie d'un homme qui a la conscience tranquille.
14 octobre.
Nous remettons des lettres aux autorités bokhares en leur recommandant de les faire parvenir au chef de district de Samarcande, qui les expédiera à leur adresse. Nous leur demandons si la barque est prête, comme il a été convenu la veille. Tout est prêt, disent-ils, mais ils nous supplient de ne
pas mettre notre projet à exécution, ce Les Afghans sont les plus méchants des hommes ; ils sont inhospitaliers, menteurs : ils promettent du miel et vous donnent du poison. A chaque instant, les sujets de notre émir ont à s'en plaindre : tantôt c'est un homme rançonné injustement, tantôt un autre qu'on emprisonne sans raison, qu'on bat, qu'on dépouille. Récemment, on a tué trois marchands qui allaient à Mazari-Chérif, et il nous est toujours impossible d'obtenir justice. N'y allez pas, n'y allez pas, il y va de votre vie! »
Le mirza a trouvé deux amis qui le dissuadent vivement de nous accompagner.
A Yançiarik (d'après une aquarelle).
a Dès que tu auras passé l'Amou, ils t'arrêteront, ils ne te lâcheront plus, et quand ils seront las de te garder prisonnier, ils te tueront. »
Le mirza est pâle comme un mort, sa figure est défaite, mais il ne dit mot; son beg lui a ordonné de nous accompagner; il craint une punition, et il a une peur extrême des Afghans, bien entendu : il se trouve donc entre deux peurs, et son indécision, comparable à celle de l'âne de Buridan, fait qu'il se laisse aller au fil de sa destinée.
Les Arabes, encore décidés, la veille, en apparence, à nous suivre, ne le sont plus à présent. Ils sont accroupis contre le mur, la tête dans les genoux, avec l'œil obstiné des bêtes qui refusent de marcher.
Nous faisons charger leurs chevaux, les nôtres resteront ici, et nous nous en remettons à Rachmed du soin de les ramener à de meilleurs sentiments. Il commence par leur faire de belles promesses, par leur exposer que l'on
ne doit pas manquer à la parole donnée; en somme, il les sermonne et tâche de les séduire. Puis, constatant l'inanité de ses efforts et le peu d'effet de ses discours, il prend un bâton, argument décisif, les menace, les roue, et ils enfourchent leurs bêtes sans mot dire, et, sous l'œil de Menas, ils prennent avec nous le chemin du bac, où Ton arrive par des roselières touffues.
Nous embarquons nos chevaux avec assez de peine, car il n'y a pas de quai, et les bords de la barque sont élevés. Le cheval de Rachmed tombe à l'eau, ce qui est bon signe selon les uns, mauvais signe selon les autres; on le repêche, et son maître en est quitte pour sécher son petit bagage au soleil. Les Bokhares nous font des adieux avec une figure lamentable. On dirait qu'ils viennent de nous coucher dans la bière.
Nous atterrissons sur l'autre bord, dans une anse entourée des bâches formées par le fleuve, dont le niveau baisse. Nous débarquons au milieu dune petite caravane d'Afghans déguenillés, à tête de sauvages, armés de boucliers, de sabres et de lances. Ils prennent un chargement de sel; l'un deux, furieux contre un chameau récalcitrant, est défiguré par une rage inexprimable. Des gens au caractère peu endurant.
Nous chargeons vivement nos chevaux, nous sautons en selle et nous partons. Mais voici un cavalier suivant un piéton qui sort du fourré. Il approche. C'est un soldat avec un costume que nous ne connaissons pas. Il nous salue ; notre présence parait le surprendre. Il demande où nous allons. u A Balkh.
— Quoi faire?
— Regarder la ruine.
— De quel pays êtes-vous?
— Du Farangistan.
— Je suis à vos ordres. »
Il nous prend pour des Anglais peut-être.
Il fait le salut militaire et poursuit sa route.
Il parait que c'est un officier de l'armée afghane. Il est armé d'un revolver et d'un sabre de cavalerie anglais. Il est coiffé d'un bonnet bordé de fourrure et entouré d'un court turban assez sale. Sa veste est de drap noir à collet rouge, le pantalon est large 1 , serré à la cheville selon la mode afghane; il a aux pieds des souliers de chasse de Pechaver. Tout ceci ressemble à un uniforme. Il est militarisé : on le voit à la coupe anglo-indienne de sa barbe, à ses favoris joignant la moustache, et à sa façon raide de se tenir à cheval, ce qui, du reste, ne paraît pas indiquer un cavalier de race.
Nous sommes dans le fourré quand il nous rejoint au grand galop de son
cheval afghan. Il se met à la tête de notre troupe et offre de nous montrer la route.
A la sortie des roselières coupées par des marais, on est dans une campagne où les demeures des Turcomans Ersaris sont éparses au milieu de champs bordés d'aryks profonds. La terre est blanche de sel, par places. Nous traversons les cultures de Chour-Tepe créées au milieu des roseaux dont il reste encore des touffes nombreuses; au travers, on aperçoit quelquefois un chameau, un cavalier à gros bonnet, un piéton armé d'un long fusil à fourche.
Arrivés près d'une espèce de caravansérail, nous vovons quelques huttes de nattes crépies de boue, qui sont les boutiques vides du bazar, hanté seulement par un fou étique, pelotonné dans des guenilles effiloquées. L'officier nous invite à entrer dans le caravansérail , défendu par de hauts murs et un fossé; il nous offre l'hospitalité dans sa propre chambre, qu'il se hâte de débarrasser. Nous pouvons à peu près nous y allonger tous les trois pour dormir.
Cette invitation à nous reposer est significative, c'est une façon de nous engager à ne pas aller plus loin avant que des ordres soient arrivés.
A moins de papiers en règle, on ne peut pénétrer en Afghanistan. Il faut une autorisation de l'émir. Voilà ce que nous explique un immense Turcoman borgne qui se trouve être " ~ '
, , , OfKcier afghan (aquarelle).
une connaissance de Ilachmed. Il a servi autrefois un chef ousbeg d'Ourgout, que les Russes ont envoyé en Sibérie pour un meurtre; quand son maître a été arrêté, il a passé l'Amou. Il nous apprend aussi que dans les roseaux, près du fleuve, est caché un poste de soldats afghans qui a reçu l'ordre d'interdire l'usage du bac à tout homme se présentant sans un papier visé par le mirza qu'on est allé quérir à notre intention. Il arrive suivi de trois ou quatre Afghans à mine plus ou moins patibulaire et armés outre mesure. Le mirza ne l'est pas. Il est proprement vêtu d'un large pantalon de cotonnade blanche, d'une sorte de tunique ouverte; il a aux pieds des babouches de Pechaver à bec recourbé, et sur la tête le turban afghan. Il est trapu, basané, velu; sa barbe touffue lui envahit
le visage, où brillent des yeux noirs très vifs, très fixes sous des sourcils épais. Il parle brièvement, mais dans un persan élégant, ce qui étonne Rachmed, qui m'insinue qu'il ne doit pas être bon lorsqu'il est en colère.
Le mirza nous questionne. Nous nous efforçons de lui expliquer le but scientifique de notre voyage : l'examen des ruines de l'antique Bactres visitée par Alexandre, les Arabes, les Mogols; l'exploration du Kafiristan, qui est habité par les ennemis des Afghans et qui leur fournit de si beaux et de si belles esclaves qu'on achète à bon marché à Chost. Il connaît notre peuple et
Intérieur du caravansérail de Chour-Tepe.
paraît se rendre compte de notre nationalité, il comprend que nous ne nourrissons pas des intentions mauvaises. Usait que notre peuple est puissant, que les Afghans n'ont aucun motif de lavoir en haine. Nous sommes donc les bienvenus, et il nous conseille d'attendre ici la décision du chef de frontière, qu'il va prévenir. Il nous prie, si nous avons des papiers russes ou anglais, de les lui remettre. Nous lui affirmons n'avoir que des papiers en langue française, que ses chefs ne comprennent point; nous les lui montrons. Il lit le visa persan et se montre satisfait. Le mirza nous assure que demain matin nous aurons une réponse; il croit, dit-il, que l'on nous donnera libre parcours à travers l'Afghanistan.
Comme nous ne voulons pas brusquer les choses, que nous comptons sur notre diplomatie pour réussir, nous nous installons dans la chambre de l'officier et nous faisons des conjectures. Passerons-nous? Retournerons-nous? Nous savons n'avoir que peu de chance de réussite. Ne commettons pas de bévues, et peut-être que nous réussirons malgré les diplomates et grâce à l'importance qu'ils attachent à ce que les Afghans restent isolés. L'important est d'établir que nous sommes Français, et ce n'est pas chose facile avec des gens qui sont la défiance même et qui ne croient pas les paroles et n'ajoutent pas foi aux écrits. En effet, s'ils sont assurés de notre nationalité, notre venue leur paraîtra chose extraordinaire, ils croiront facilement que
ProHl des montagnes de Bactrea.
nous sommes envoyés par notre gouvernement; leur imagination sera excitée, ils nous supposeront des personnages considérables chargés de commissions importantes. Nous mentirons à propos, et nous verrons des choses intéressantes, cette Bactres d'abord, qui nous préoccupe depuis tant d'années, probablement beaucoup plus qu'elle ne le mérite. Attendons.
Le repas que nous offre le mirza est copieux. A la nuit tombée, grâce à l'obscurité, nous recevons des lettres d'Europe qu'on nous envoie de Samarcande, par un courrier à qui nous recommandons de rester sur la rive droite. Nous nous endormons, heureux d'avoir reçu des nouvelles de nos parents et de nos amis.
15 octobre.
A notre réveil, nous entendons du bruit dans la rue; des cavaliers, des piétons passent et s'assemblent au bazar : c'est le jour du marché. Des bou-
chers en plein vent débitent des vaches dont nous accaparons les filets. Les Ersaris ne mangent pas de cheval. Cette coutume est surtout ousbeg et kirghiz. La principale nourriture des Turcomans de cette région est le sorgho, soit qu'ils en fassent griller les grains et les mangent tels, ce qui leur use les dents jusqu'au ras des gencives, soit qu'ils le réduisent en farine et cuisent une sorte de polenta. Malgré ces aliments peu réconfortants, ils sont généralement d'une taille élevée, avec une ossature tellement forte que Ton peut la comparer à celle des Patagons massifs et gigantesques.
Ceci ne laisse pas de frapper le mirza, qui dit que les Afghans ne pourraient pas vivre avec un pareil régime. Et il s'étonne que, mieux nourris que ces Ersaris, ils soient de taille beaucoup plus petite.
« Mais vous êtes plus courageux, lui dis-je.
— Cela est vrai. Nous ne sommes qu'une douzaine dans le caravansérail, et nous tenons tout le pays. »
La journée se passe à attendre, à observer le va-et-vient des indigènes. Quelques Afghans sont mêlés à la foule; ils ne paraissent pas très riches; ils ne fraternisent pas avec les Turcomans. Un vieil Hindou à lunettes noires, énoimes, accompagné d'un garçonnet à peu près nu, arrive avec deux poneys portant des drogues. Il est fort entouré.
Le mirza nous dit que demain nous aurons certainement une réponse. Le caravansérail s'est peuplé de figures nouvelles.
16 octobre.
ci Iskandar Zulcarneïn conquit les sept parties du monde. Il battit d'abord Dara, qui s'enfuit. Dara fut tué par les siens, mais Iskandar arriva à temps pour recueillir les dernières volontés du mourant; il prit sur ses genoux la tête de Dara, qui lui dit :
u — Traite bien ma famille et, je t'en conjure, tue ceux qui m'ont tué.
« Iskandar promit à Dara de le venger, et il conquit les cinq autres parties du monde. L'empereur tout-puissant de Tsin lui donna sa fille; il soumit des peuples qui vivaient dans les entrailles de la terre ; il tua a coups de lance des poissons dont l'estomac renfermait des lingots d'or; il prit les plus belles juments et les plus vigoureux étalons de l'Arabie... »
Le récit, jamais continué, du mirza est interrompu par l'arrivée de trois cavaliers qui s'arrêtent près de la porte.
u II y en a un avec des lunettes bleues, dit Menas, qui monte un beau cheval. »
C'est avec celui-là que notre conteur va engager conversation à voix basse dans la rue.
Nous rentrons dans notre chambre, où le nouveau venu ne tarde pas à entrer. Près de la porte basse se tiennent plusieurs hommes armés. La conversation s'engage en persan. D'abord, on échange des politesses, puis les questions recommencent touchant le but de notre voyage et notre nationalité.
Nos réponses sont écrites au fur et à mesure. Nous sommes en présence du chef chargé de la surveillance de l'Amou. Sa surveillance n'est pas très efficace, car si nous avions voulu, nous aurions pu aller à Balkh d'une traite sans qu'on nous arrêtât; mais cette marche en avant n'eût pas avancé nos affaires, tout en froissant les autorités afghanes.
Le questionneur ne ressemble en rien à ceux qu'il commande, il a la face ronde, le nez petit, retroussé légèrement , « du ventre « , quoiqu'il ne dépasse pas la trentaine, et les gros membres d'un. Turc.
Il porte l'uniforme de son grade, nous dit-on. Sur la tête, un bonnet semblable à celui des Turcomans, mais dont on aurait rasé les poils; une tunique en bure grise à gros boutons de cuivre, fermée et serrée par un ceinturon d'origine anglaise, ainsi que le sabre qui y est suspendu. Il a des bottes à tiges solides, comme un gendarme, dont il joue le rôle. Il a en outre un long couteau passé à la ceinture ; sur la poitrine, des cartouchières bien garnies de cartouches, et un énorme fusil se chargeant par la culasse, tel que celui des caporaux de cipayes de l'armée anglo-indienne. En outre, un revolver. Dieu sait ce que contiennent ses poches, s'il en a. Vous avouerez que voilà un homme bien armé.
Lorsque ce jeune officier à mine assez intelligente a consigné tout au long son interrogatoire dans son rapport, nous nous permettons de lui demander où il est né et à quelle tribu il appartient. Et voici sa réponse :
« Je suis d'origine kurde. Il y a cent vingt-sept ans que Nadir-Chah le
Officier afghan, le •« clerc de notaire » .
(D'après une'aquarelle.)
Conquérant a transporté notre tribu près de Caboul. Elle était nombreuse, comptait environ mille guerriers; aujourd'hui elle est petite : c'est à peine si nous sommes trois cents.
— Comment expliquez-vous cela?
— Il en est mort beaucoup dans les batailles, nous n'avons pas d'autre métier que la guerre. Vous saurez que j'ai écrit ce que vous m'avez dit à Issa-Khan, beg à Mazari-Chérif. Demain, il répondra à ma lettre et donnera des ordres pour que le parcours de l'Afghanistan vous soit facilité. Considérez ce pays comme le vôtre, demandez-moi tout ce qui peut vous être agréable, je vous le procurerai immédiatement, je suis votre esclave. »
Il s'incline en prononçant ces mots et se retire. Il revient aussitôt pour nous demander ce que sont les hommes qui nous accompagnent, et nous lui donnons des renseignements précis. Je m'aperçois alors qu'il a les yeux cernés d'antimoine, et je devine facilement, à sa manière imposante de marcher, qu'il est pénétré du sérieux de sa dignité et qu'il a bonne opinion de sa propre personne. Il va s'installer de l'autre côté de la cour, dans une chambre ayant une ouverture fermée d'un volet, par les fentes duquel il nous observe avec une vive attention. Mais nos couvertures ont besoin de prendre le soleil, et nous les faisons déployer sur des cordes tendues : mesure qui nous dérobe aux regards du commissaire de police et permet au plus bancal de nos Arabes de nous remettre, sans être vu, de nouvelles lettres arrivées de Samarcande.
Dans la soirée, le Kurde nous rend visite en tenue de ville : il a quitté ses bottes et chaussé des babouches à bec retroussé. Nous nous entretenons en langue persane. J'r.mène la conversation sur les Anglais et sur les Afghans. Il nous fait la louange de ces derniers. Il vante leur courage, leur mépris de la mort, leur esprit d'indépendance.
a Quand les Afghans sont quelque part, ils y restent, et ils mourront dans leur pays plutôt que de le quitter. Leur maison ne vaîft pas cher, on leur en offrirait une fort belle en échange, plus belle qu'une étoile, ils la refuseraient.
— Avez-vous vécu dans l'Inde?
— Oui, très longtemps; c'est le plus beau et le plus riche des pays. Sans les Indes, les Anglais seraient pauvres.
— Pourquoi dites-vous cela?
— Je le sais. J'ai vu les grandes choses qu'ils ont faites, les canaux, les routes, les ponts. Ils ont rendu de grands services au pays. Ils l'ont couvert de constructions utiles.
— Les Afghans aiment-ils les Anglais?
— Non.
— En ce moment, les peuples sont amis, vous en avez comme hôtes, vous avez défendu ensemble les mêmes intérêts.
— Nous ne nous faisons pas d'illusion sur l'amitié des Anglais et ne comptons que sur nous. Ils sont très riches. J'ai été avec leur commission. Un colonel avait six mille roupies par mois. Vous savez quelle grosse somme cela est, six mille roupies?
— Ce sont de beaux appointements.
— Les Russes sont pauvres, au contraire. Ils n'ont pas d'argent. Leurs généraux sont mal payés. Est-ce qu'ils ont beaucoup de soldats?
— Beaucoup.
— Je l'avais entendu dire. Sans eux, les Afghans auraient pris le Bokhara depuis longtemps, ils auraient conquis tout jusqu'à la frontière de Sibérie. n
Rachmed proteste et dit au Kurde que les gens du Turkestan ont pris l'Afghanistan autrefois, et que, bien commandés, ils pourraient vaincre les Afghans. Quant aux Russes, ils prendront tout ce qu'ils voudront. D'un revers de main ils ont abattu les Turcomans.
Le Kurde hausse les épaules :
«. Les Bokhares ne sont pas des soldats ; les Turcomans non plus : ce sont des voleurs faciles à mettre en fuite. »
C'est le tour de Menas d'intervenir.
u Je connais les Turcomans, je sais comment ceux d'Akkal ont combattu à Geok-Tepe, et ils ont des batirs (héros) nombreux. Jamais les Afghans n'en seraient venus à bout, pas plus que les Persans. »
Le chef est vexé.
« Que compares-tu les Persans aux Afghans? Les Persans sont des animaux (heïvane) et pas des hommes. Sans les Russes, nous aurions pris la Perse depuis longtemps.
— Sans les Russes » , fait Menas d'un ton ironique...
Je suis obligé de lui imposer silence, car il est grossier comme pain d'orge, et il ne tarderait pas à injurier notre interlocuteur, que nous avons intérêt à ménager, et à qui nous ferons dire bien des choses en l'agaçant un peu : il est vaniteux et peu endurant.
« Nous n'avons peur ni des Russes ni des Anglais, ajoute le Kurde en regardant Menas, qui sourit, et nous nous ferons tous tuer jusqu'au dernier plutôt que de nous soumettre. Les Anglais savent ce que nous valons. Plus d'une fois nous en avons tué. Il y a huit ans (il montre Capus), un docteur qui vous ressemblait a péri de nos mains avec cent cinquante soldats.
— Se sont-ils bien défendus?
— En braves, en héros. Ils s'étaient barricadés dans une maison, ils ne voulaient pas se rendre. Nos régiments les ont cernés, ils tiraient par des créneaux et du haut des toits. Nos soldats ont pratiqué une brèche dans la muraille, ils ont mis le feu à la maison, mais tous les Anglais ont combattu aussi longtemps qu'ils ont eu un souffle de vie. L'un d'entre eux tirait admirablement : par Allah! il a tué à lui seul plus de cent Afghans. Une balle lui fracassa un bras, il ne tomba pas, et, chargeant son fusil d'une main , il continua d'ajuster et de tuer jusqu'à ce qu'une seconde balle l'atteignit au flanc. Il s'aiTaissa. Un des nôtres l'approcha et l'acheva à coups de sabre. Le blessé se laissa taillader sans pousser un cri de douleur, se bornant à ouvrir les yeux de temps à autre. C'était un héros.
— Les Afghans aussi sont des héros, mais d'une autre sorte, et plus courageux que les Anglais, car ils sont moins bien armés, et cependant n'hésitent pas à les attaquer. Trouvez donc un Ourouss ou un Inglis qui marche contre un tigre le sabre à la main ! Il n'y a pas beaucoup de Yakoub-Khan, et la preuve est qu'on le garde prisonnier avec soin. Les Afghans ne ménagent point leur vie, et s'ils ne s'entendent pas au sujet des conquêtes à faire, lorsqu'il s'agira de défendre leur pays contre l'étranger, ils tomberont tout de suite d'accord et sauront mourir tous, oui, tous, et pas un ne demandera grâce. »
Sur cette tirade, l'orateur demande un ghalyan, que son subordonné, l'affreux hazaré Dadali, lui présente avec un rictus de béte. Nous applaudissons :
» Vous avez parlé en homme, en vérité.
— Oui, je suis un homme, nous sommes des hommes, mais ces Bokhares... Voyez votre mirza, il tremblait tout à l'heure tandis que je le questionnais. Il a eu tellement peur que la fièvre l'a pris, et vous avez dû lui donner un remède. »
C'est la vérité, le mirza est tombé malade de peur, il a perdu l'appétit depuis qu'il est à Chour-Tepe, et après l'interrogatoire qu'il a subi, il a été pris d'un violent accès de fièvre.
« Et vos Arabes, quelle mine font-ils? On a peur de nous en Asie. » Nous lui faisons verser une tasse de thé, deux tasses de thé, plusieurs tasses de thé. Il fume nos cigarettes russes avec une rapidité qui désespère Menas, de son naturel fort économe. Et le Kurde nous apprend qu'il a reçu de l'instruction, qu'il parle l'hindoustani, le turc, le persan, le pouchti; qu'il a un atlas contenant les cartes de tous les pays de la terre ; qu'il connaît l'Inde comme personne; qu'à Bombay il a vécu dans la société de fort jolies
DADALl.
(D'après une aquarelle prise sur nature.)
femmes, lesquelles ont vidé son escarcelle; que son maître Issa-Khan est un brave homme, courageux, intelligent, possédant la confiance d'Abdourrhaman-Khan, qui ne la donne pas à tout le monde. « Est-ce un bon émir?
— Oui, un bon émir, juste, mais sévère. En ce moment, il fait couper au moins trente têtes par jour, rien qu'à Caboul.
— On dit que les Ghilzi se sont révoltés contre lui. Est-ce vrai? Qui a fomenté ce soulèvement?
— Des mécontents qui prétendent que l'émir a trop de condescendance pour les étrangers. On a exagéré l'importance de ce mouvement. La rébellion a été vite domptée. »
Le Kurde se lève pour couper court à nos questions, qui sont décidément indiscrètes.
C'est un fait indéniable : les Afghans sont en Asie les premiers par le courage et par leur aptitude aux choses de la guerre. Ils sont remuants, violents, d'un caractère indomptable; ils aiment les aventures, et, en comparaison de leurs voisins, ils déploient une grande activité. Au contact des Anglais, dans leurs luttes avec les armées indigènes organisées à l'européenne, ils ont acquis une certaine instruction militaire, et s'ils avaient dépensé au nord et à l'ouest la somme d'efforts qui leur a été nécessaire pour défendre leur indépendance menacée à l'est, il n'y a pas de doute qu'ils eussent agrandi considérablement leur empire durant ces cinquante dernières années. Ils auraient porté leur frontière au delà de l'Oxus et sans doute au pied de l'Elbourz, et les Russes auraient eu à les combattre au lieu des khans de Khi va et des émirs de Bokhara; la lutte eût duré plus longtemps, mais les résultats eussent été plus considérables et plus décisifs. La question d'Asie centrale eût été tranchée d'un seul coup, ou au moins simplifiée singulièrement par la suppression d'un des facteurs considérables : la puissance afghane et son prestige. Mais l'histoire a des fatalités, elle aime à traîner en longueur les affaires, et l'on a alors le spectacle de petits peuples a ayant lame chevillée au corps » et placés par la géographie à côté de colosses qu'ils tiennent en éveil, qu'ils importunent, à qui ils mordent le talon comme la fourmi fit au vilain tenant en joue un pigeon qu'il ne put tirer parce que la fourmi lui fit tourner à temps la tête. L'Afghanistan en est une grosse, elle servira au plus habile de ses voisins, à celui pour le compte duquel elle mordra « l'autre » .
Voilà ce que nous nous disons en nous endormant. Nous réfléchissons en outre à notre propre situation et nous tirons des horoscopes, si l'on peut appeler de ce nom les conjectures que nous suggère la direction du vent. La
brise vient de l'est, elle nous chasse vers l'ouest, nous avons le vent debout. N'est-ce pas que voilà un mauvais présage?
17 octobre.
Nous avons la visite du Kurde et du mirza afghan, qui ne paraissent pas s'accorder très bien, soit dit entre parenthèses. Leurs caractères ne sympathisent pas; l'un est Afghan véritable, et il a un emploi u civil » , puisqu'il est chargé de la perception des impôts et du rendement de la justice; tandis que l'autre est u militaire » , ou du moins se considère comme tel, car il aime à jouer au soldat et à conter ses campagnes. Nous profiterons de cet antagonisme. La division fait régner.
Je dis au Kurde que nous voulons bien attendre la réponse du gouverneur Issa-Khan, mais à la condition que nous nous donnerons un peu d'exercice chaque jour, l'exercice étant une condition de santé. Je demande s'il n'y a pas de gibier aux environs; on trouvera sûrement du faisan dans la broussaille, et le faisan rôti est délicieux. Nous n'aimons pas le faisan faisandé, par barbarie, bien entendu.
C'est affaire décidée, nous ferons un tour de chasse dans l'après-midi.
Au moment de sauter en selle, nous voyons arriver le gros Kurde armé de pied en cap : les cartouchières garnies, le revolver chargé, avec tout son arsenal en un mot, y compris ses bottes de gendarme ; il est suivi de ses estafiers. On dirait qu'il part en guerre. Je lui fais compliment de sa mine guerrière, et alors, afin de me montrer (pie rien ne lui manque, il exécute avec son énorme canardière, « Knfield » , je crois, le maniement des armes, en se criant à lui-même les commandements en anglais et d'une voix tonitruante. Il a ci un bon creux *> .
« Portez armes, présentez armes *) , etc. Il manie très correctement son fusil. Il a servi autrefois dans l'armée anglo-indienne du Penjab.
Lorsqu'il fait son demi-tour à la prussienne en ébranlant la terre d'un formidable coup de pied avant de pivoter sur une jambe et après, je cesse de l'approuver et je lui dis que lorsqu'on est aussi élégant soldat, — je mens effrontément, — il faut exécuter le mouvement avec plus de grâce. Je m'efforce de lui démontrer la supériorité du demi-tour à la française. Et le mirza, qui contredit à tout propos l'officier, répète avec moi que le premier des demi-tours est u lourd » , et que cela convient à un « fil » , c'est-à-dire à un éléphant.
L'officier daigne rire de la comparaison; il enfourche dignement son cheval, et nous partons.
Avant d'entrer dans la broussaille, deux hommes montés sur le même cheval viennent à nous; ils sont suivis d'un Afghan armé. Je reconnais le passeur du bac, qui est en selle; quant à l'homme en croupe, je ne le connais pas, mais à son accoutrement, je présume que c'est un Samarcandais, peut-être un homme qu'on nous envoie de la rive droite, peut-être le courrier qui a apporté nos lettres et qui n'a pas tenu compte de la consigne donnée : nous lui avions expressément défendu de passer l'eau.
L'officier a pris les devants soudainement tandis que je fais ces réflexions. Il échange avec les arrivants quelques paroles, puis questionne Rachmed, qui est derrière. J'ai continué d'avancer. Quant aux autres, ils se dirigent vers Chour-Tepe.
Retour île chasse.
L'officier me rejoint et ne souffle mot. Il paraît préoccupé. Je demande à Rachmed ce qu'il lui a demandé.
u Si je connaissais l'homme que le passeur emmenait en croupe.
— Qu'as-tu répondu?
— Que je ne le connaissais pas.
— Tu n'as donc pas deviné que c'était un Samarcandais?
— Non. Je crois que tu as raison. >
Nous errons dans la broussaille en quête d'un faisan; nous en apercevons quelques-uns, mais nous ne pouvons les tirer. Le voisinage des hommes les a rendus très défiants. L'officier ne descend pas de cheval. Nous rentrons avant le coucher du soleil et d'un bon pas. Nous lançons nos chevaux au galop : c'est à qui ira le plus vite. L'officier croit que je veux le devancer et arriver avant lui à Chour-Tepe, il frappe son cheval; mais Pépin excite le sien, qui est beaucoup plus rapide que les nôtres, et il nous devance facilement. J'arrête le mien, et le pauvre homme fait triste mine ; il a la conviction qu'il ne pourrait arriver le premier, et il ne veut pas me quitter. Il croit que nous l'avons joué.
En entrant dans la cour de notre habitation, nous trouvons tout le monde
sur pied. L'homme que nous avons rencontré est là, il nous salue et nous présente ses hommages. C'est lui qui a apporté les lettres. Menas, qui était resté à la maison, a vu du premier coup d'œil à qui il avait affaire, et il a abondé dans le sens du courrier, disant qu'il le connaissait, que nous l'avions laissé en arrière et qu'il nous rejoignait.
Ces affirmations sont en contradiction avec les dires de Rachmed. Tout ceci n'étant pas clair, voilà les Afghans mis en défiance, persuadés que nous sommes de connivence avec les Russes. D'où des mines refrognées, et tout notre poulailler en émoi, voletant, effaré; notre mirza anéanti, nos Arabes lugubres.
Nous prenons le parti de dire au khan la vérité, ce qui n'améliorera pas la situation, car la vérité n'a pas cours dans ce pays, où un menteur a autant de chances d'être cru que le plus sincère des hommes. Je m'efforce de dissiper les soupçons de l'officier en lui expliquant que nous avions chargé un ami de Samarcande de nous expédier les lettres qui pourraient nous arriver d'Europe après notre départ. Cet ami devait chercher un homme qui voudrait bien se charger de nous les apporter, car nous n'avions pas eu le temps de prendre nous-mêmes ces mesures. Rachmed a donc bien fait de dire qu'il ne connaissait pas l'homme, c'était vrai; mais Menas n'a pas menti en disant que l'homme était à notre service.
L'officier paraît partager notre sentiment et trouver très plausibles nos explications. Il proteste de son amitié pour nous, il nous appelle « bahadour - , — vaillant, — nous accable de flatteries. Son amabilité est extrême. Il est à nos ordres, affirme-t-il.
« La preuve de l'affection que je vous porte, c'est qu'aujourd'hui je vous ai laissés aller à la chasse sans un ordre de mes chefs. Je cours le risque d'en être sévèrement châtié, car l'émir Abdourrhaman est de ceux qui exigent une obéissance absolue, et il punit de mort la moindre peccadille. Demandez-moi ce que vous voudrez, je vous le procurerai immédiatement. »
Il se retire, sous prétexte qu'il est fatigué. La grande porte est fermée et cadenassée avec un soin extrême. Nous apprenons par nos hommes, qui sont aux écoutes, que l'incident de la journée est l'objet d'une vive discussion, que deux longues lettres ont été écrites, et que deux cavaliers ont été dépêchés immédiatement malgré la nuit noire. Les Afghans parlaient à voix basse et dans leur langue. Allons, nos affaires ne vont pas très bien. Nous verrons demain. Au reste, la brise souffle toujours de l'est. Nous avons le vent debout.
J8 octobre.
On nous affirme que nous aurons dans la soirée une lettre de Mazari- Chérif. Des soldats sont venus des postes voisins. La garnison est renforcée. On surveille nos moindres gestes. Racbined s'étant endormi sur l'espèce de chaire de terre bâtie en plein vent du haut de laquelle le muezzin crie la prière, tout le monde le cherche, on nous questionne avec une anxiété visible. Il y a une alerte véritable, les regards deviennent sombres. Enfin on le retrouve, et la tranquillité renaît.
Nous nous couchons sans apprendre rien de neuf. Belle nuit étoilée; toujours la brise de Test.
19 octobre.
Un cavalier turcoman arrive avec une lettre de Mazari-Chérif; il est tard. On envoie Tordre de nous garder de près, de nous interdire toute communication avec la rive droite; il nous est défendu d'envoyer des lettres, de faire prendre à Tchochka-Gouzar du linge, du sucre, même du thé. Je plaisante l'officier de cette sévérité sans but, et lui donne à comprendre que si le coeur nous en disait, nous serions vite partis. Je lui parle de la sorte, tandis qu'il est assis dans notre chambre devant une tasse de thé et qu'il fume sans vergogne nos cigarettes. Je lui explique par badinage, en joignant le geste à la parole, qu'il me serait facile de le faire prisonnier lui-même, tandis qu'il est à notre portée.
« Je vous prendrais au cou, et en cinq minutes Rachmed vous aurait ficelé avec de solides cordes. Avec nos armes, nous pourrions vous tuer tous en un instant; mais nous ne sommes pas méchants, et nous vous tenons pour des amis, bien que vous nous traitiez en prisonniers.
— Mais vous ne l'êtes pas, dit l'officier, qui avait un sourire forcé en m'écoutant; vous êtes nos amis, la terre d'Afghanistan est la vôtre. Nous vous traitons selon la coutume, on prend toujours semblables mesures à l'égard des étrangers. Vous devez être sans inquiétude.
— Combien de temps cela va-t-il durer?
— A peine douze jours, dit-il d'un air charmant, le temps d'aller à Caboul et d'en revenir; l'émir prendra tout de suite à votre égard une décision favorable, soyez-en sûrs. Il expédie vite les affaires. Il lira mon rapport, et immédiatement il enverra l'ordre de vous montrer les curiosités de notre
pays, qui n'en manque pas. Mais je doute c|u"il vous permette d'aller chez les Cafirs, ce sont des sauvages; vous êtes nos hôtes, votre vie nous est précieuse, et nous ne pouvons consentir à ce que vous l'exposiez.
— Vraiment?
— L'Afghan est le plus hospitalier des hommes, et je vous garantis que
vous ne manquerez de rien.
— J'ai peur que vous ne demandiez avis à vos amis les Anglais, et vous nous ferez attendre longtemps.
— Ne croyez pas cela ; l'émir est maitre chez lui, il ne demande avis à personne. *
Voilà la situation plus nettement dessinée; on nous couvre de fleurs, mais on ne veut pas que nous partions. Attendons patiemment la réponse demandée à Caboul; ouvrons l'œil cependant, et sovons prêts à toute éventualité. Et surtout, ne nous désolons pas à l'avance. Tâchons de passer gaiement notre temps.
C'est ce que nous avons fait jusqu'au G novembre, jour où nous avons reçu l'ordre de retourner sur nos pas et où l'on nous a escortés au bac.
Les Afghans, et le mirza en particulier, avec qui nous sommes devenus amis, n'ont pas tardé à acquérir la conviction que nous n'étions
Sous-ofhcier afghan.
(D'après une aquarelle.)
ni Russes ni Anglais grâce à notre gaieté, chose nouvelle pour eux, et dans les instants où ils n'étaient pas assombris par le haschisch qu'ils fumaient souvent, ils prenaient part à nos ébats et riaient avec nous de bon cœur. Nous les avions presque tous apprivoisés, sauf le hazaré Dadali, le plus bel échantillon de brute humaine que j'aie jamais vu; cependant nous le faisions danser, et alors, tout le monde tombait d'accord qu'il ressemblait à un ours. Nous étions arrivés à ébranler l'autorité de l'officier, que nous
avions finalement surnommé le u clerc de notaire » . Grâce à ce sobriquet, nous le faisions rentrer dans le civil.
A force de gaieté, nous avons gagné des sympathies. Les gens vous savent toujours gré de ce qu'on les désennuie, et les Afghans avouaient n'avoir jamais tant ri. Pépin en a profité pour faire des aquarelles d'après les plus intéressants de la troupe. Quelques-uns n'ont jamais voulu se laisser portraiturer.
Nous avons eu des distractions. Les pèlerins et les marchands de passage devant se présenter aux autorités afin d'obtenir le permis d'embarquer, p'ierin
nous apprenions des nouvelles intéressantes par
l'intermédiaire de nos hommes. Nous nous promenions dans la cour, nous grimpions sur le toit pour voir loin , et nous nous faisions conter des histoires.
Parfois, les voyageurs étaient contraints de payer un petit « silao » , c'està-dire de faire un cadeau afin de passer la frontière sans difficulté. Il v a eu des récalcitrants battus. Nous avons vu un certain nombre d'Hindous qui nous disaient que la route des montagnes était belle, que l'émir était en guerre, qu'ils avaient rencontré les Anglais de la commission à telle place ; bref, ils nous contaient des choses qu'on relaterait chez nous dans les journaux. Des pèlerins allaient à Kachgar par le Ferghanah, ils avaient débarqué à Bombay, traversé Caboul, la passe de Bamiane; ils choisissaient cette route afin d'éviter la pénible traversée de l'Himalaya et du Karakaroum. Nous avons remarqué dans le nombre un Arabe efflanqué, parlant quelques mots de turc, qui avait quitté son pays et suivi un Kachgari, poussé parle désir de voir la Chine, un pays merveilleux, lui avait-on dit. Il était renseigné et savait qu'il passerait par Akson et Hami.
En Orient, on n'a pas la diversité de distractions qu'on trouve en Europe. Des oisifs d'Occident peuvent assez facilement remplir leur vie grâce à des occupations bénignes et s'arranger de façon à ne pas souffrir de la longueur des journées vides. Ils ont la pêche à la ligne, les romans du cabinet de lecture, les échos de la politique, la manie des collections de pipes, de clefs, de mouches, les voyages circulaires à prix réduits, ces mille inventions ingénieuses qui ont pour but d'empêcher l'homme de bâiller d'ennui, et qui lui permettent de satisfaire sa curiosité et les invincibles fringales de son imagination.
Tandis qu'en Orient, l'homme que ronge le désir de l'action, qui rêve des choses lointaines, qui, des heures durant, écoute les récits imagés des conteurs et des pèlerins, celui-là est pris un beau jour d'une mélancolie pro-
fonde, et il s'en va visiter les lieux saints, — comme on va en Suisse. Il passe sur les grands chemins des années entières, exposé aux vents contraires, retenu ici par la misère, là par le bien-être, ailleurs par une affection. Il grisonne le bâton à la main, et, retournant dans son pays, il est étonné de ne plus le revoir tel (pie sa mémoire le lui dépeignait, car l'expérience lui a dessillé les yeux. Il ne se plaira dorénavant que là où il arrive, et son bonheur sera de partir; et il repart avec la première caravane qui traverse le pays : comme ces oiseaux voyageurs jetés par les ouragans sur les terres éloignées, y vivent jusqu'à ce qu'un jour ils voient passer dans les airs une bande
Poudrière à Cliour-Tepe.
d'émigrants à qui ils se joignent sans savoir au juste où ils vont, car l'important pour eux est de changer de place. De même, les errants finissent par croire, si l'abus du haschisch ou de l'opium ne les cloue à jamais, (pie cela est mieux qui est nouveau, et ils emploient toute leur vie à « aller voir ? , comme cet Arabe efflanqué.
Je m'aperçois, cher lecteur, que je m'oublie. Nous sommes à Chour-Tepe". Je vous disais que nous avions eu des distractions.
Une fois, nous nous sommes beaucoup amusés de la figure décomposée de notre mirza bokhare, à qui le « clerc de notaire » disait qu'il venait de recevoir l'ordre de l'expédier à Mazari-Chérif, et qu'il eut à faire immédiatement son paquet. Le pauvre diable s'était contenté de s'incliner respectueusement et de mettre en ordre son mince bagage, d'une main tremblante. Et l'homme étant porté à rire du malheur d'autrui, nous avons ri à avoir mal aux côtes. Nous n'avons pas aussi mauvais cœur que vous pourriez croire,
car nous savions qu'un tel ordre n'existait pas, et que rien ne menaçait l'inoffensif gratte-papier.
Nous passions quelques instants à tuer les mouches qui emplissaient notre logis; elles étaient innombrables. Les farces du mouton appartenant au hazaré Dadali nous faisaient rire : il suivait son maître comme un chien, entrait dans les chambres, flairait les plats et même y laissait tomber des crottes; il était toujours en guerre avec les chevaux, mangeant à celui-ci sa paille, à celui-là son orge. Enfin, durant trois ou quatre jours, nous avons eu un compagnon qui nous a intéressés vivement.
Le matin du 25 octobre, nous voyons dans la cour un jeune Turcoman occupé à la nettoyer sous la surveillance de Dadali, grimpé sur la terrasse,
Mouton de Dadali.
et qui, les mains derrière le dos, de temps à autre l'encourage d'un « Barik Allah » (bravo) très noble. Le Turcoman a les fers aux pieds et se traîne difficilement. On nous conte son histoire, c'est celle d'Éliézer et de Jacob. Le prisonnier joue le rôle de Jacob, vous le devinez sans peine.
Deux ans auparavant, il était arrivé de Kerki, n'ayant pour toute fortune qu'une pelle, son bonnet, ses hardes et son sabre. Il s'était présenté chez un des riches Turcomans de Chour-Tepe et avait offert de le servir. Celuici accepta l'offre. Le nouveau venu gagna rapidement les bonnes grâces de son maître, qui était le frère de sa mère. Quelques semaines après son arrivée, il conclut le marché suivant avec son oncle : il s'engageait à le servir trois ans ; en échange, il recevrait au bout de deux ans une de ses cousines, en récompense des services rendus.
Le futur gendre, voyant sa position assurée, fit venir auprès de lui sa mère, sa sœur et son jeune frère. Il les installa sous une ci kappa » (abri de roseaux) et associa son frère à ses travaux. Il a reçu dernièrement sa cousine en mariage, en payement, veux-je dire; mais, les noces célébrées, il a refusé
tout service à son beau-père, sous prétexte qu'il ne lui devait plus rien, bien qu'il ne l'eût servi que deux années, a En effet, dit-il, il m'avait promis sa fille contre deux années de travail, je nie suis adjoint mon frère; durant deux ans, nous étions deux, deux fois deux font quatre : nous l'avons donc servi quatre années au lieu de trois, et nous aurions le droit de lui réclamer le pavement dune année. Au reste, je veux lui rendre sa fille, mais il ne se soucie pas de la reprendre. Il est venu se plaindre au mirza afghan, lui disant (pie je devais trois cent quatre-vingts tengas (environ deux cents
Tuicoman de l'A mou.
francs) pour prix de sa fille; il a des témoins, et on m'a arrêté. Je ne céderai point. '
Le lendemain, qui était un jour de marché, le beau-père est venu voir son gendre pour l'engager à composer. Mais le gendre est obstiné, et il ne veut plus de sa femme. Dans l'après-midi, les parties ont eu des pourparlers avec des Turcomans qui voulaient acheter l'abandonnée. On a marchandé longuement, et rien na été conclu par le fait de l'exigence du père.
Il parait (pie le prisonnier a déjà eu des u affaires v , et que s'il a passé sur le territoire afghan, c'est qu'il a eu maille à partir avec les autorités bokhares et même avec les gens de sa tribu. On lui prête plusieurs meurtres. Ces états de service lui attirent immédiatement la sympathie de nos hommes, qui l'invitent à leur table et le gavent si bien qu'il engraisse à vue dVeil. Ils lui ont même proposé de l'aider à se sauver, de lui briser ses
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fers. Le Turcoman a refusé, en disant que le moment n'était pas venu; qu'il saurait bien partir quand tout serait prêt.
Son frère vient le voir de temps en temps ; il lui apporte des galettes de pain; il balaye pour lui la cour, puis s'assied à ses côtés, et ils s'entretiennent à voix basse.
Le soir du 29 octobre, le vent du nord-ouest souffle avec une violence extrême, l'air est rempli de poussière, le fleuve mugit, une véritable tempête laboure la vallée de l'Oxus. Nous nous renfermons dans nos chambres. Nous nous préparions à dormir, quand Rachmed, qui couche en travers de la porte, se lève, puis s'éloigne. Il revient en nous disant que les Afghans cherchaient tout à l'heure Dadali, qui avait disparu taudis que le Turcoman commis à sa garde ronflait tranquillement dans la mosquée. On avait appelé, fureté de tous les côtés, et finalement découvert, dans le fossé, Dadali, plongé dans un profond sommeil. On l'avait secoué, frappé, sans pouvoir l'éveiller. On l'a transporté dans la chambre du mirza; il est a terre, les yeux fermés, et délire.
« Allez donc voir » , ajoute-t-il.
Nous nous approchons, et, par la porte entr'ouverte, nous assistons à un spectacle curieux. Tout autour de la chambre, des Afghans sont assis, les jambes croisées. Trois d'entre eux maintiennent le possédé, qui divague. Le «clerc de notaire « a pris son Coran, et, au milieu du recueillement des spectateurs, il lit, en psalmodiant, les versets du « livre » , et, en même temps, il impose les mains. Puis, par instants, il frappe le possédé à la figure, en adressant au malin esprit des paroles de menace avec un air terrible. Cependant, le mouton du malade le flaire et pousse des bêlements plaintifs; tel un enfant gémit près du lit de mort de son père. La séance d'exorcisme dure longtemps encore sans produire le moindre effet. Dadali n'est pas délivré, malgré une raclée de coups de fouet à l'adresse du djim, malgré l'oignon qu'on lui frotte sur le nez.
Dadali ne cesse de délirer : il voit des ennemis, il insulte l'émir, le khan du Badakchane. Et, à ce propos, nous apprenons que Dadali a dû fuir de ce pays, après avoir violé une fille. Au reste, son casier judiciaire est très chargé. Il parle en mauvais termes de l'épouse du serdar de Mazari-Chérif, et nous apprenons alors que ce gouverneur a habité longtemps Samarcande, d'où il a ramené une femme choisie parmi celles qu'on dit légères. Rachmed est tout à fait au courant de ces sortes de questions.
Le fou invoque Ali, Mahomet. Le passage des Anglais lui a produit une vive impression, a car, hurle-t-il, l'émir leur a envoyé cinq chameaux de melons, cinq chameaux de pastèques, cinq chameaux d'eau, cinq cha-
meaux de fourrage, etc.. Et cela tous les jours. Mais ils ont envoyé à l'émir dix chameaux d'or, dix chameaux de roupies, dix chameaux de briques qui serviront à construire une belle mosquée au milieu du désert, et dix autres chameaux de briques pour la fontaine que Ton bâtira auprès de la mosquée, etc.. »
Abandonnant cet ordre d'idées et s'occupant de nous autres, il poursuit :
u Nous avons pris des hommes qui ne sont pas de notre pays; nous en
renverrons deux de l'autre côté de l'eau sans leur faire de mal; nous en
Radeau sur TA mou.
renverrons deux après les avoir bien battus ; nous garderons le mirza; quant aux trois cafirs (infidèles), nous les tuerons, après les avoir frappés à coups de bâton. Nous couperons leurs têtes et les porterons à l'émir Abdourrhaman-Khan, qui nous donnera beaucoup de roupies. Car nous aurons fait la guerre sainte (gaza). »
N'ayant pas jugé à propos d'écouter plus longtemps les discours aimables de Dadali, nous sommes allés nous coucher.
Le lendemain, nous apprenions que le prisonnier s'était enfui, et que toute sa famille était passée sur la rive droite à l'aide d'un radeau que ses amis avaient construit secrètement avec des roseaux. Il va sans dire qu'il a laissé sa femme à Ghour-Tepe. Le Turcoman, qui a vécu autrefois à Our-
goût, affirme que le fuyard se vengera, et facilement, car il connaît les chiens, les chevaux de son beau-père, et quelles sont ses habitudes.
Dadali, durant trois jours, fut plongé dans une sorte de léthargie d'où il ne sortait que pour proférer des menaces, délirer et se tordre dans des convulsions. Son chef, craignant qu'il ne se livrât sur ses compagnons à des voies de fait, l'expédia dans la jungle, où on le laissa sous un abri, garrotté, à l'écart, comme une bête dangereuse, jusqu'au moment où il reprit connaissance, sans avoir souvenance de quoi que ce soit.
Les uns attribuèrent cette courte folie à un philtre dont on nous donna la formule, les autres soutinrent que, tout simplement, un esprit malin, un djim, l'avait visité.
A propos de philtre, vous allez voir quel emploi on voulait faire d'une certaine quantité de cyanure de potassium que nous avions dans une fiole où nous enfermions les insectes à tuer. Le « clerc de notaire » avait été frappé de la mort rapide d'une araignée de forte taille, d'une phalange qu'il avait vue à travers le verre du flacon s'agiter, puis devenir raide en quelques secondes. Immédiatement, il nous avait demandé le nom de cette drogue et nous avait certifié que nous causerions un grand plaisir au beg de Chahimardan (Mazari-Chérif) en lui faisant hommage du contenu de la fiole.
« En effet, nous explique-t-il, cela pourrait tuer un homme sans laisser de traces. Il suffirait de l'obliger à respirer par le nez, on lui introduirait le poison dans les narines, on lui fermerait la bouche, et la vie s'échapperait vite du corps. Ne croyez-vous pas que ce procédé réussirait?
— Assurément !
— Et voyez donc quel avantage! Quand on se sert du sabre, ou du couteau, ou du fusil, toujours il y a des blessures visibles, des taches de sang; quand on étrangle ou qu'on pend, la face blêmit et la corde laisse un sillon. Tandis qu'avec cela on tue un homme, personne ne voit comment. Les parents croient qu'il est mort de sa mort naturelle et ne cherchent pas à le venger. C'est très commode. Comment appelez-vous ce poison? Répétezmoi le nom, je vais l'écrire.
— Cyanure de potassium.
— Canour patasiou. J'enverrai ce renseignement au beg, il fera acheter le poison aux Indes et il s'en servira utilement. »
N'est-ce pas charmant?
Là-dessus, repassons l'Amou, car hier, 6 novembre, on nous a donné à entendre que l'accès de l'Afghanistan nous était interdit. Ces messieurs ont
envoyé, parait-il, des espions à Samarcande, lesquels sont revenus en affirmant que deux d'entre nous étaient Russes, l'autre seul Français. L'autre est Pépin, qui ne parle pas russe. Les renseignements ont été pris au bazar, où nous sommes allés souvent. Les indigènes, concluant d'après notre costume et notre langage, auraient affirmé que nous étions Russes. Voilà la rumeur publique. La raison. officielle est que l'émir ne peut nous laisser parcourir son pays aussi longtemps que la commission de délimitation n'aura pas terminé ses travaux. Ils dureront longtemps, car on a se cherche » une frontière. Et le mot, de Méry, je crois, me revient en mémoire : t* Si une commission avait été chargée de créer le monde, tout serait encore dans le chaos, v Remarquez que ce n'est pas une allusion. Un peu de mauvaise humeur me fait répéter une médisance.
On vient de nous reconduire au fleuve avec force politesses. Notre mirza exulte de joie ; le courrier, qui craignait que la situation ne devint épineuse et souvent m'adressait des gestes interrogateurs, portant la main à son dos ou à son cou, est aussi très content. Avant d'embarquer, les Afghans disent à Rachmed que si nous passons le fleuve une seconde fois, sans avoir un papier nous y autorisant, on nous coupera en morceaux, et que nous nous en irons au courant de l'eau. Ces gens veulent nous effrayer. Us appliquent autant que possible le système de la terreur, qui réussirait à leur émir de Caboul, d'après les dernières nouvelles.
> 'ai '
TCDOCUKA-COUZAR.