CHAPITRE IX
DE L'AMOU A SAMARCANDE
Le» ruiner. — Patta-Kissar. — Tente du nomade et tente du Turkmène sédentaire. — Kakaïti, entraînement. — Les Kazaks. — Restes d'un aqueduc. — Tente de paille. — Voilà les montagnes. — Rixe. — Sorcellerie. — Cour d'un prétendant évincé. — Raïssounnc. — A Tcliiraktchi. — Le justicier. — Espoir.
7 novembre.
Nous sommes a Tchocbka-Gouzar, où nous retrouvons nos bagages, nos chevaux et Seïd, l'Arabe malheureux en ménage. Seïd a engraissé, il paraît très heureux de nous revoir. Notre joie n'est pas extrême. Être obligés de rebrousser chemin juste au moment où on va toucher le but! Nous ne pouvons que nous résigner et diriger ailleurs nos pas.
Par exemple, il y en a un dans notre troupe qui est très visiblement heureux d'être revenu sur la terre bokhare, c'est notre mirza. Il se redresse, il donne des ordres avec décision, il a sur la tête un turban tordu avec énergie c»t posé bien d'aplomb sur la tête : ce n'est plus un turban mollement roulé, aux plis pour ainsi dire éplorés comme la figure de celui qui le portait. Le
mirza est content. Sa ceinture est serrée à la taille, il pose sa main sur son sabre, et il le ferait jouer gaillardement dans le fourreau, si la lame n'était pour ainsi dire soudée depuis des années à la gaine qui est usée à l'extrémité par où sort la pointe émoussée, — mais pas sur les champs de bataille.
Nous passons la journée à écrire des lettres, à regarder par delà le fleuve le chaînon de collines au pied duquel lialkh est posé, juste au nord de Tchochka-Gouzar. On regarde, on regarde et on « remâche » son ennui, on lance des malédictions à l'adresse de tout le monde, à l'adresse des circonstances et surtout des Afghans, puis on prend son parti. On avise a tirer profit de la nouvelle situation. Les ruines de Termiz sont là, nous
Sakli à Chourab. (D'après une aquarelle.)
continuerons à les examiner avec soin , nous ferons de petites fouilles, et peut-être que nous trouverons des dédommagements à notre mésaventure. Allah seul sait ce que l'avenir nous réserve, et peut-être que nous ne reculons que pour mieux sauter. Demain, nous irons à Patta-Kissar.
8 novembre.
Nous traversons une contrée dont l'aspect est le même que sur la rive gauche du fleuve. Elle est également habitée par des Turcomans disséminés dans les champs qu'ils cultivent. Ils possèdent des sortes de petites fermes consistant en un carré de terre plus ou moins grand, traversé ou longé par des canaux d'irrigation et enclavant un sakli (maison en terre) carré à toit plat, près duquel s'arrondit une vaste tente de feutre pour les riches, et pour les pauvres, une tente plus petite ou une simple hutte de
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paille. Avec ses habitations éparses au milieu d'un paysage terne d'automne, la contrée n'est pas gaie. Et comme on ne voit pas d'agglomération de maisons, rien qui ressemble à un village d'Europe, on n'a pas l'impression d'une société organisée solidement, et pour ainsi dire on sent un manque de cohésion.
Nous nous installons à Patta-Kissar, chez une connaissance de Rachmed, un borgne avec lequel il échange de vigoureuses accolades. C'est un gros
L'A mou a Termiz. (D'après une aquarelle.)
personnage du pays; il est chargé de la perception de l'impôt, et ses concitoyens l'entourent de considération. Il habitait autrefois les environs de Samarcande, il a eu « une affaire» et s'est enfui sur le territoire bokhare à l'arrivée des Russes. Le père de lYmir actuel l'a bien accueilli, il lui a confié divers postes; le borgne a fini par s'installer à l'extrême frontière, où il est devenu riche propriétaire ; il a pris femme, plusieurs femmes, il possède de superbes chevaux. C'est ce que nous appellerions chez nous un homme très bien. On ne lui reproche qu'une mauvaise habitude, .mais personne ne lui tient rigueur, vu son affabilité.
On va de Patta-Kissar aux restes de la forteresse de Termiz, détruite par Genguiz-Khan, en une bonne heure de cheval. Jusqu'au 20 novembre, nous allons passer nos journées dans la ruine et nous revenons coucher le soir à Patta-Kissar. Nous avons travaillé aussi longtemps que la température nous
Ta permis, et autant que la chose était possible avec quelques ouvriers et les mauvais outils dont ils disposaient.
Nous nous bornerons à vous dire ici que nous croyons avoir trouvé la preuve que Terni iz a été abandonné faute d'eau, qu'il a été habité par des yens de race turque qui ont subi l'influence des populations voisines, bien entendu, et qui avaient les mœurs peu différentes de celles des habitants de la vallée du Zérafchane, dont ils ont partagé l'histoire. En effet, nous avons trouvé h Terni iz à peu prés ce que l'on a exhumé récemment des ruines dites d'Afrosiabe, enclavées presque dans la Samarcande moderne.
20 novembre.
Nous remontons la vallée en suivant la rive droite duSourkhane. A deux kilomètres environ, nous trouvons l'amorce de l'aryk qui alimente la petite oasis de Patta-Kissar. La population de ce village a beaucoup augmenté depuis notre précédent voyage. AuxTurcomans, qui les premiers défrichèrent les roseaux des bords de l'Amou, sont venus se joindre des Ousbegs. Le hameau est presque une petite ville : on a construit un bazar fort animé les jours de marché, puis une mosquée; encore quelques maisons, et il y aura presque une rue.
Les tentes des Ousbegs sont nombreuses le long de la rivière. Elles sont plus petites que celles des Turcomans, plus solides et plus pointues au sommet : ce sont de vraies habitations de nomades, faciles à démonter, à construire, à transporter, telles que la pluie glisse sur leur calotte et que le vent ait peu de prise sur leurs flancs. Les Turcomans de cette contrée sont en général trop pauvres pour être nomades : ils ne possèdent pas assez de bétail pour avoir besoin de se déplacer, et leurs tentes posées entre quatre murs leur servent surtout durant l'été. C'est leur façon d'aller à la campagne.
A une journée de marche, nous avons trouvé Djar-Kourgane. Le lendemain, nous avons passé le Sourkhane, et en une heure et demie nous sommes arrivés à Kakaïti.
21 novembre.
Turkmène.
Le village a une forteresse posée au bord de hautes falaises abruptes. Un beg l'habite. Les maisons du bas lieu ont des toits de chaume en
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pointe : signe d'humidité. Le fond de la population est composé d'Ousbegs Torkoulik ; d'autres s'appellent Nogaï. Et quand on leur demande des renseignements concernant leur origine, ils répondent : u Nous venons d'Arka.
— Où est Arka ?
— Nous n'en savons rien. »
Un vieux prétend qu'Arka est plus loin qu'Aoulie-Ata, au delà de la
Kakaïti.
rivière de Talas, non loin du pays de Kouldja, où Ton rencontre les gens de Tsin (Chine).
Au bas des falaises de loess de Kakaïti, qui se dressent en demi-cercle, une prairie s'étale ; la rivière la borde à l'ouest de ses roselières. L'herbe est verte, des vaches noires la paissent, le ciel n'est pas bleu, des nuages, le traversent lentement : c'est presque un paysage anglo-normand. Mais il est soudainement animé par une troupe de cavaliers qui se précipitent du chemin creux avec des cris joyeux. Immédiatement, nous les voyonsjeter à terre une peau de chèvre, la ramasser, fuir, la jeter de nouveau, se la disputer, se bousculer et poursuivre celui qui fuit Ils interrompent fréquemment leur jeu et discutent, ils s'exercent à ramasser la peau sans.
descendre de leur cheval lancé au galop. Il doit y avoir prochainement une grande fête donnée par un riche du pays à l'occasion d'un mariage. De nombreuses chèvres seront courues, et les jeunes gens de Kakaïti se préparent à la course en entraînant leurs chevaux et eux-mêmes.
Cette réunion a nos pieds en a provoqué une autre au-dessus de nos têtes. Peut-être n'est-ce qu'une coïncidence? Une nuée de corbeaux s'est assemblée, sans doute dans l'espoir qu'on leur abandonnera ce qu'ils prennent pour une chèvre ; ils prétendent l'accaparer, car ils attaquent avec des croassements belliqueux des aigles alléchés par le même espoir; les corbeaux ont pour alliées des pies. Les aigles sont d'abord chassés, nous assistons à leur déroute; puis c'est le tour de quelques éperviers rapides qui fendent la mêlée avec des cris*aigus et fuient; enfin, les corbeaux et les pies se battent à leur tour, et finalement les corbeaux s'attaquent les uns les autres. Tous montrent un véritable acharnement. Pas un seul ne fuit; quand ils sont fatigués de la lutte, ils vont se reposer sur les arbres ou sur les falaises, et, une fois qu'ils ont repris haleine, ils chargent vigoureusement leurs adversaires.
Mais les cavaliers s'éloignent sur leurs chevaux couverts d'écume, et ils emportent la peau de la chèvre, ce qui prouve aux corbeaux qu'il ne faut pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué.
Au delà du Sourkhane, on aperçoit la steppe et les montagnes de Chirabad :
« C'est là qu'habitent les Naïmans, des Ousbegs qui ne valent pas cher » , dit un homme du pays.
22 novembre.
Nous partons par un ciel couvert, le long de la rivière, dont les rives sont cultivées.
Jusqu'à Min-tout, à l'extrémité des aryks grands et petits, on voit des villages grands ou petits qui sont comme les fruits au bout des branches et des brindilles sorties du tronc du Sourkhane.
Avant Min-tout, où nous passerons sur la rive droite, nous apercevons des chameaux à deux bosses que nous n'avons pas vus depuis longtemps. Leur présence ne laisse pas de nous surprendre dans ce pays de dromadaires. Ils nous donnent la sensation que nous avons quitté les pays chauds. Leur taille est moindre que celle des dromadaires; ils ont les poils plus longs, la tête plus petite, mais ils ont deux bosses : deux silos où ils ont une double réserve de graisse afin de résister aux rudes hivers et aux interminables bouranes (tempêtes de neige).
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* A qui appartiennent-ils? - Aux Kazaks (Kirghiz).
— Où habitent ces Kazaks ?
— Dans le Koulab. Chaque fois que tu verras des chameaux blancs, tu pourras être sûr qu'ils appartiennent à des Kazaks. »
Le Koulab est une région montagneuse à Test, près du Pamir ; le froid y sévit, car l'altitude est considérable, et il y vit surtout des bêtes du Nord. Dans la montagne, on gagne les climats du Nord en s'élevant : l'altitude est de la latitude en hauteur.
A Min-tout (mille mûriers), ainsi nommé probablement parce qu'autrefois
Koum-Kourgane .
les mûriers y foisonnaient, nous traversons le Sourkhane aux falaises à pic et crevassées, et nous sommes de nouveau dans la steppe inculte et bien en Asie centrale. On pourrait se croire aussi bien près de l'Ablatoum ou près du Tedjène, aux environs de Sarakhs.
Des roselières ondulent dans le lit de la rivière, qui se tord au travers. Elles comblent les anciens lits et sont larges parfois de deux kilomètres.
Voici les ruines d'un tombeau de saint, près d'un monticule portant les pans de murs d'un ancien fortin. Dans la rivière, on aperçoit comme les restes d'une digue que des gens de la forteresse avaient charge de surveiller sans doute.
Près de la rivière, dans une encoignure de la berge qui s'évase, voilà Tachtougaï, puis, à Kich-Kouprouk, à sept kilomètres environ avant Koum- Kourgane, les restes d'un aqueduc dirigé vers le sud, long de quatre-vingts
pas, construit de manière à couper un torrent venant de l'ouest et servant, dit-on, à amener l'eau prise au Sourkhane, en amont, près de Dinau.
A côté de l'aqueduc construit en briques cuites, on distingue des ruines de maisons bâties avec les mêmes briques. Ce sont les traces du grand canal qui amenait de l'eau à Termiz et qui en avait fait autrefois une grande cité. L'artère a été coupée, elle s'est desséchée, et la vie s'est retirée du corps qu'elle animait. Faute d'eau, la ville n'a pu subsister, elle est morte d'hydroragie, pour parler la langue des médecins. Elle n'est pas la seule en Asie qui ait eu ce sort.
Dans ces derniers temps, l'administration du Hokhara s'est occupée avec une activité relative d'utiliser l'eau du Sourkhane. On a creusé des arvks nouveaux, et des villages se sont rapidement formés.
Nous nous arrêtons h Koum-Kourgane, où nous nous abritons de la pluie sous une hutte de roseaux, ou plutôt sous une tente dont elle a la forme roude. Jusqu'à hauteur d'homme, on a dressé des claies sur lesquelles s'appuient quatre grands et gros arcs de cercle réunis par des cercles horizontaux qui sont reliés par d'autres arcs plus minces, comme la carcasse de fer de la halle au blé de Paris. C'est l'armature qui supporte la sphère du toit, percé d'un trou en haut. A l'intérieur, les feuilles des roseaux pendent comme des chevelures; à l'extérieur, ils sont ficelés avec des lianes afin de résister aux rafales du vent. En guise de portemanteaux, nous avons des tiges de jonc fichées dans la ceinture qui rattache et fixe solidement les claies du bas à la coupole. Notre habitation a le style et la forme du Panthéon de Rome, mais avec plus d'élégance.
Nous ne passons pas une mauvaise nuit sur les nattes, près du feu qu'on a allumé dans le trou creusé au centre de l'aire.
23 novembre.
Il nous faut quatre chevaux ce matin. Hier, on les a demandés au chef de village; nous les payerons le prix qu'on voudra; il a promis que tout serait prêt. Au jour, je n'entends personne les charger; l'aksakal (la barbe blanche) soulève la portière et, s'inclinant d'un air consterné, dit :
« Les Ousbegs sont un peuple sauvage, ils ne veulent pas m'obéir; ils disent que la route que vous devez faire aujourd'hui est mauvaise, et nul ne veut fournir de chevaux. »
Je m'adresse à Rachmed, qui fait bouillir le thé :
a Prends patience un instant, dit-il; avant que tu aies bu le thé, nous aurons des chevaux. »
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Il sort. J'entends une dispute, des cris; Rachmed rentre. « Qu'as-tu fait?
— J'ai battu l'aksakal.
— Pourquoi?
— Pour avoir des chevaux.
— Tu en es sûr?
— Vallali! tu verras arriver les chevaux incontinent. Au reste, mon père me la dit souvent, et souvent déjà je te l'ai répété : Si tu es bon avec les gens de ce pays et qu'ils ne te craignent pas, ils penseront aussitôt que tu es un âne et chercheront tout de suite un bât à ta taille afin de te le mettre sur le dos. Bats-les, ils te tendront l'échiné. Mon père me l'a dit, et vingt fois j'ai constaté qu'il avait raison, n
On amène les chevaux, on les charge, et nous nous éloignons du Sourkhane, dans la direction de l'ouest, droit sur la montagne. La brunie s'évanouit, et nous nous apercevons que nous sommes dans la plaine, que la route mène à une sorte d'impasse dont les côtés sont figurés par deux contreforts parallèles de la chaîne qui dresse en face sa muraille, et aux flancs de laquelle s'enguirlandent des flocons blancs de légers nuages. Par-dessus, au loin, on distingue des traînées de neige près du sommet.
Nous trottinons sur une table bien rase, par un sentier qui serpente au travers des jachères où les perdrix grises picorent. Voici le lit presque comblé d'un grand canal allant du nord au sud, et la steppe recommence, inculte. Des oiseaux de grande taille à cou très long, à la démarche oscillante, attirent notre attention : c'est une volée de cygnes noirs qui vient de s'abattre ; ils sont fatigués d'une longue route, affamés, et ils cherchent leur déjeuner : il sera maigre, je vous assure.
Puis, nous sommes entre des collines nues, mais dans les ravins on voit fourmiller des troupeaux. En trois heures nous arrivons au fond de l'impasse. Il faut grimper. Ayant contourné quelques mamelons, nons trouvons dans une petite vallée des puits, du bétail, des tentes : un campement d'hiver d'Ousbegs Koungrads. L'eau est salée, et l'on nous apporte dans la mosquée du koumis fait avec du lait de chamelle. Il ne vaut pas le lait de jument.
Nous poursuivons notre route, et voilà que deux chevaux boitent. Il faut les remplacer : ils sont en sueur, ils tremblent. Rachmed va à un aoul placé dans un bas-fond, à droite du sentier : il louera des chevaux et confiera les nôtres aux Ousbegs, qui nous les amèneront à petites journées à Baïssounne.
Nous attendons avec Pépin, qui a du prendre le cheval de Rachmed.
Tout à coup, j'aperçois des bras levés, une mêlée de gens; j'entends des
aboiements de chiens : c'est une rixe. J'accours au grand galop; Racbmed est sans turban, ensanglanté, les vêtements en désordre; autour de lui sont des hommes armés de bâtons, un grand diable sort d'une tente avec un sabre.
u Qu'y a-t-il?
— Ils m'ont battu, ils veulent me tuer. »
S'il a reçu des coups, il en a donné, car deux ou trois individus me font voir qu'ils saignent. Tout autour de moi, ce sont des hurlements, des imprécations, des menaces. Soudain, voilà Menas qui tombe sur ces gens, mais à la mode du Caucase, lekindjial à la main ; ce renfort inattendu les met en fuite :
les uns gagnent la montagne, les autres se réfugient dans les tentes, l'un d'eux est légèrement entaillé dans le dos. J'ai mille peines à retenir Menas, qui n'avait pas suivi l'affaire et qui nous crovait en danger. Je calme les deux fidèles.
, . . Les femmes et les vieux interviennent.
^ n grand-père qui marche courbé sur un bâton morigène les gens de sa tribu, leur reproche d'avoir manqué aux lois de l'hospitalité, et ordonne qu'on donne deux chevaux. Il s'efforce d'excuser la conduite de ces « fous» , comme il les appelle. H donne sa parole que l'on nous conduira les chevaux à Baïssounne. Je lui fais un cadeau, et tout rentre dans l'ordre. Racbmed roule son turban, l'autre rengaine son kindjial, et nous poursuivons la route au bord d'un ruisseau d'eau salée. Je reproche à Menas de s'être servi de son arme sans que je le lui aie permis.
« De loin, dit-il, je ne voyais pas bien; je croyais qu'ils t'avaient frappé, et je suis accouru pour te défendre. Tu sais la coutume, quand on tire son kindjial, c'est une honte de le remettre au fourreau sans s'en être servi. Je croyais qu'ils t'avaient frappé. »
La vallée est semée de blocs tombés des hauteurs qui la forment; ces éboulis sont de fraîche date ; il s'en produit avec un grand fracas tandis que nous passons. Le- lit de la rivière finira par être obstrué; on dirait qu'une force cachée s'acharne à niveler ce coin de la terre, qu'un des génies de la montagne a juré de réduire en poudre la pierre.
Encore quelques siècles, et les couches colossales de calcaires grisâtres
Raclimed.
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alternant avec des marbres blancs que Pépin compare à des tranches de jambon, seront émiettées. Elles ne menaceront plus le passant que leurs crevasses inquiètent, et les plaques immenses et grises tachetées du velours vert des lichens deviendront le sable très fin et très humble du ruisseau salé qu'aujourd'hui elles regardent de haut.
Quand finit la couche, les plaques sont inclinées et semblent arc-bouter la masse de la montagne.
Nous nous dirigeons vers le nord-nord-ouest. À droite, à gauche, des gorges apparaissent sillonnées de très minces filets d'eau salée. Plus d'un est épuisé déjà, ne laissant comme vestiges de son passage et preuve de son existence éphémère que quelques petites mares dans les creux de son lit : d'innombrables perdrix grises y viennent boire. Elles sont très bonnes à manger rôties.
Les sentiers sont escarpés. A la nuit, Menas et moi, qui formons l'arrière-garde, trouvons Seïd chassant devant lui le cheval de Menas. C'est un poulain turc o ma n auquel son maître tient comme à la prunelle de ses yeux, et qu'il appelle du nom russe de « Maltchik » (petit garçon). Seïd explique que le cheval ne peut plus marcher; en effet, il se traîne avec peine, il est couvert de sueur, la queue baissée, les oreilles abattues, l'œil morne et chassieux. Au moment où nous nous préparons à continuer la route, après avoir pris des nouvelles du malade, Maltchik s'abat, il est étendu les membres raides, haletant. Menas se désespère. « Il va mourir, il va mourir! Il vaudrait mieux que je meure moi-même. » '
Je m'efforce de le consoler : « Ton cheval n'est pas aussi dangereusement malade que tu le crois ; il est jeune, il reviendra à la santé. Et s'il meurt, je t'en achèterai un autre. Ce n'est qu'un cheval. » Vous voyez ce qu'on peut dire en pareille circonstance.
En bas du sentier, à quelque cent mètres, on aperçoit les feux d'un aoul , des silhouettes passent devant les flambées en plein air; il nous arrive des bruits de voix; les chiens, qui nous ont devinés sans doute, hurlent. Seïd hèle l'aksakal au nom du toura de Baïssounne sur le territoire de qui nous nous trouvons. L'aksakal arrive avec trois des siens tenant de longs gourdins, qui sont l'arme favorite de ces gens.
Seïd nous présente, Menas conte son histoire, il allume une bougie, la met dans une des lanternes vénitiennes qui ne le quittent jamais. Le vieux regarde, il hoche la tête : Menas suit ses moindres gestes avec anxiété et lui demande son avis.
« Le cheval est très malade, mais mes ancêtres m'ont transmis le moyen de le guérir, je vais réciter la prière. »
Il enlève la couverture du cheval, qu'on a dressé sur ses pieds, il lui tire la queue, lui pince les naseaux, puis, étant son turban, tandis qu'il marmotte une prière que Menas ànonne en même temps, il frotte le dos et la croupe du malade. Et lorsque le musulman met enfin la main à la barbe en s'écriant : Allah Okbar ! (Allah est grand) le chrétien l'imite et s'écrie aussi : " Allah Okbar! » C'est que Menas, bien qu'Arménien et chrétien, a été élevé en Orient au milieu des musulmans, et qu'il a leurs mœurs, leur tournure d'esprit, et une bonne part de leurs superstitions, sinon leurs croyances.
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Menas et son cheval.
On fouette Maltchik afin de le faire avancer, mais il ne bouge non plus qu'une borne. On savonne le cheval avec de l'eau qu'on a apportée de l'aoul, mais le lavement ne lui produit pas d'effet. Il tombe de nouveau sur le flanc et souffle. Avec sa longue barbe, sa maigreur ascétique, sa peau de mouton, sa calotte crasseuse, le vieillard, à la lueur de la lanterne, ressemble véritablement à un sorcier. Il doit inspirer une grande confiance à Menas. Aussi, lorsque soudain il lui dit :
« Combien donnerais-tu pour voir ton cheval guéri ?
— Ce que tu voudras, répond-il.
— Donne-moi cinq sou m (roubles). »
Je veux empêcher cette bévue. J'engage Menas à ne pas croire les billevesées de cet incantateur de rencontre. Je le plaisante. Mais rien ne
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l'arrête. Il délie sa bourse et me supplie de le laisser faire. Il donne les cinq roubles, et voici ce que le vieux lui ordonne en étendant le doigt :
a Tu vas te déshabiller, te mettre nu comme une couleuvre, tu prendras ton cheval par la queue, tu le frapperas trois fois du pied au derrière, et moi, je réciterai entre temps une prière que m'a enseignée mon grand-père, et que seul parmi tous les Koungrads je connais. »
Je fais remarquer que nous sommes en novembre, que tout ce prétendu
Baïssounne.
sortilège n'a pas le sens commun, que son cheval n'y gagnera rien, et que Menas risque une fluxion de poitrine. L'entêté ne veut rien entendre.
« J'aime mieux mourir que mon cheval; je t'en prie, éloigne-toi! Laissemoi faire tout ce qu'ils diront.
— Pourquoi t'obstines-tu? Pourquoi ne pas me croire?
— Quand tout est désespéré et qu'on a déjà écouté les conseils des gens intelligents, il est bon de tenir compte de l'avis d'un imbécile, ne serait-ce qu'une fois. »
Et il se lamente.
Là-dessus, il ne me reste qu'à m'en aller. Je demande un Ousbeg qui me montrera la route, car la nuit est noire, et je laisse le pauvre diable à la discrétion du magicien. Après avoir traversé des ruisseaux, des canaux qui
indiquent une vallée assez large, et rencontré divers kichlaks dont les chiens nous saluent de leurs aboiements, j'arrive gelé à Dachtighaz (plaine aux oies). Nous y passons la nuit sons la tente.
Menas rentre à quatre heures du matin. Son cheval va mieux, et il me conte en riant qu'il s'est déshabillé, mais pas complètement, le vieux ayant eu la condescendance de lui permettre de conserver son pantalon de cuir (tchalvar).
Le 24 novembre, nous arrivons par des collines à Baïssounne, qui s'allonge du nord au sud, pittoresquement étage sur un plateau et les pentes douces des montagnes : elles font à gauche de la route un véritable chaos.
25 novembre.
Nous avons la visite du chef de police du toura, un fort bel homme, luxueusement vêtu, la hache d'acier à la ceinture, qui nous demande avec n:ie infinité de salamalecs des nouvelles de notre santé et à quelle heure nous désirons voir celui qui a manqué être émir de Bokhara. Telle est la coutume, et nous nous y conformons. Le kourbache nous conseille de choisir une heure de l'après-midi, et, à l'heure dite, il vient nous chercher afin de nous introduire. Il nous précède, un long bâton à la main. Nous sommes descendus de cheval a l'entrée de la forteresse, avant le corps de garde; ainsi le veut l'étiquette, qui est très sévèrement observée.
Le palais n'a pas le grand air de celui de Ilissar, il n'a rien de pittoresque : des masures les unes à côté des autres et entourées d'un mur délabré; tout cela a piètre apparence.
Sous le premier portail sont rangés des homme.; brillamment vêtus et à mine longue. L'un deux parle à voix basse au kourbache, qui nous prie d'attendre. Personne n'a l'air gai ici. Notre introducteur, qui a disparu par un couloir, revient; il parait inquiet, émotionné. Est-ce que son maître serait de mauvaise humeur?
Nous traversons un long couloir. Une porte à droite mène dans une grande cour, la cour d'honneur, parait-il. Nouvelle halte. On nous prie d'attendre un instant. Que de précautions ! J'interroge Rachmed du regard.
« Je crois, dit-il, qu'il n'ose pas vous laisser pénétrer dans la cour d'honneur avant de s'être assuré que le toura est prêt à nous recevoir. »
L'homme au bâton et à la hache revient :
u Passez * , dit-il en se courbant jusqu'à terre. Nous entrons dans la salle, ou le maitre de céans, simplement mis, se tient debout devant quelques
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fidèles. Il nous serre la main, nous montre d'un geste les tabourets, et s'assied. Nous nous asseyons.
Rachmed sert d'interprète.
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Derviclie. (D'après une aquarelle.)
Nous lui demandons des nouvelles de sa santé. Il répond brièvement qu'elle est bonne, nous en répondons autant à ses questions.
Il se tait. Je vais m'efforcer de lui délier la langue. Je lui explique le but de notre voyage, je lui dis d'où nous venons, où nous voulons aller, etc.
Il répond par des inclinaisons de tête, sans desserrer les lèvres, avec une face impassible.
Tandis que Rachmed traduit mes paroles en un langage fleuri, j'examine mon interlocuteur.
Il est de taille élevée, u en bon point » ; sa barbe, très noire, n'est pas fournie; il a le nez crochu, les yeux assez grands comparés à ceux dun Kirghiz, relevés aux coins et très noirs, très brillants, très mobiles; la tête est banale, une tête d'Ousbeg aux pommettes saillantes, un peu u empâtée n .
Quel lugubre personnage! Il est jaune, exsangue. Sa main est sans caractère, courte, épaisse, correcte, blanche, main d'une forte race oisive depuis longtemps. N'étaient ses yeux, on le prendrait pour une figure de cire.
Il a le regard anxieux d'un homme menacé de malheur, et triste comme s'il était affligé d'une perte récente : il porte le deuil du trône, et ses regrets se comprennent. Nous prenons congé après quelques minutes de conversation, de monologue, veux-je dire. Il pose pourtant une question au moment où nous nous levons : il demande depuis combien de temps nous avons quitté notre pays. C'est tout. Nous serrons cette main qui faillit être royale, et nous nous retirons.
Le kourhache qui nous rejoint à la porte nous dit avoir été chargé par son maître de nous dire que « Baïssounne ne lui appartenait pas, mais aux Russes, et que nous pourrions y faire ce que bon nous semblerait » .
Dès que nous sommes seuls, Rachmed porte les mains à sa figure, ce qui signifie qu'il a une forte envie de rire. Il rit, puis, songeant à la situation difficile du toura :
« On comprend qu'il ne soit pas gai, dit-il. As-tu remarqué Comme il regarde? On dirait un bœuf chassé d'un gras pâturage par un autre bœuf. Il s'est sauvé au milieu d'un aoul, des gens l'entourent le bâton levé, et il roule des yeux effrayés. »
Le bazar de Baïssounne est très animé. Il est le rendez-vous des Ousbegs qui y viennent vendre de l'orge et du bétail. Nous ne voyons que des marchandises russes. Les échoppes sont loin d'être luxueuses, et la potence seule est en bon état.
Dans les cours des maisons, des tentes de feutre sont dressées. Car Baïssounne, que ses cinq ou six mille habitants pourraient faire considérer comme une ville, n'est qu'une façon de grand kichlak dont les habitants ont conservé les habitudes de l'aoul. A chaque pas, on rencontre des vaches, des ânes; on voit du bétail dans des prés, des tas de foin sur les toits, dos huttes de claies, des jardins où les vignes sont couchées. Sur la grande
DE L'AMOU A S AM ARCANDE
place, au delà de la rivière ravinée de Basrikoun, au lit étroit et caillouteux, des cavaliers courent la chèvre, et du haut des toits les femmes regardent, la main sur les yeux, cambrées, le ventre en avant, les seins soulevant la longue robe sombre. Le bétail erre à travers le cimetière. C'est bien un gros kichlak (campement d'hiver).
De Baïssounne, nous allons à Derbend, par une route pittoresque et sauvage, à travers un désert de montagnes. Derbend est assez bien situé dans un bas-fond, au bord d'un ruisseau, à la confluence de plusieurs vallées. C'est un coin du monde fort tranquille et qui conviendrait à l'installation
Derbend.
d'une Trappe. Les habitants des trois ou quatre hameaux épars comptant une cinquantaine de tentes, se disent Tchagataï et parlent tadjik :
u Ce sont des Ietiuruk » , nous dit un Ousbeg avec mépris.
u Des gens de sept sortes » : tel est le sobriquet par lequel on désigne ceux qui ont une généalogie fort mélangée. En Asie centrale, les gens de sang turc méprisent ceux qui ont « perdu leur race » .
De Derbend, remontant vers le nord-nord-ouest, puis nous dirigeant vers le nord-ouest, nous gagnons par la célèbre passe du Tchaktchak, d'abord Karakaval, posé au fond d'un vrai puits, puis Kalta Minor. Toute cette région de montagnes est désolée; par places, on trouve des kichlaks d'Ousbegs Koungrads au fond des vallées.
De Kalta Minor, nous allons à Gouzar, que nous avons déjà visité dans notre précédent voyage, et de là à Tchiraktchi par Karabag.
Partout on nous questionne au sujet du chemin de fer, on nous parle de
la guerre prochaine. Les esprits sont inquiets. A Tcbiraktchi, nous ne trouvons plus dans la forteresse le touradjane, frère de rémir, qui l'habitait autrefois. On nous conte qu'il est devenu fou furieux, et qu'on a du remmener à Bokhara, où son frère Ta fait enfermer. On le surveille avec soin.
D'autres disent qu'il avait pris le parti du toura de Hissar, car il était entouré d'ambitieux mécontents qui exerçaient sur lui une influence pernicieuse. C'est pour le réduire à la raison qu'on l'a fait venir à Bokhara en
fr
De Karakaval ù Gouzar. (D'après une aquarelle.)
l'attirant par des promesses, et c'est pour réparer le mal causé par cette tête faible que l'on a envoyé à Tcbiraktchi le beg énergique qui nous reçoit.
C'est un grand vieillard silencieux, à barbe blanche, vêtu d'une riche fourrure de Karakoul, qu'on voit sans cesse circuler dans la maison. Il passe pour très riche et très avare. Il surveille les ouvriers occupés à restaurer le castel, qu'il a trouvé en mauvais état. On relève les murs tombés, on condamne toutes les issues donnant sur la rivière d'Ak-Sou, qui traîne ses eaux basses au pied de la falaise et enlace de ses bras maigres les îlots de grève. Par les fenêtres, on découvrait un joli paysage; mais le vieux beg
DE L'AMOU A SAMARCANDE
n'en a cure. Que lui importent les rizières, les tentes dans la steppe, la cime blanche du Hazret-Sultan, le géant de la chaîne des montagnes où les Ousbegs engraissent leurs juments dans les prairies vertes? Peu lui importent les hérons majestueux, s'ennuyant sur une patte au bord de l'eau, le beuglement des bœufs qu'on mène s'abreuver, les chameaux à la file sonnant leurs clochettes et qui hurlent de fureur parce qu'on ne les laisse pas boire en passant le gué ; le vieux beg ne veut pas entendre ces bruits, et l'on mure les fenêtres.
Il se plaît à questionner les voyageurs; il aime à examiner les marchan-
Djame.
dises des commerçants de passage, et il ne déteste pas qu'on lui en offre des échantillons. Il aime à remplir ses coffres. On le dit très dur, et l'on n'est pas gai autour de lui.
Son maître l'a envoyé mettre de l'ordre dans les finances et l'administration ; il lui a recommandé de châtier sévèrement les moindres velléités de rébellion. Sans perdre de temps, le vieux beg a ordonné de jeter en prison les coupables. Il aurait fait exécuter immédiatement les plus compromis; nous apercevons par une porte entr'ouverte quatre grands personnages accroupis que des hommes gardent à vue, la lance à la main. Ce sont des dignitaires, des amlakdars, des mirakhors accusés de malversations.
Durant le jour, on se contente d'enchaîner les pieds des prisonniers ; la nuit, on leur rive la jambe à une poutre. Leurs familles les nourrissent.
Rachmcd a vu l'un d'eux à Samarcande ; il le questionne, mais l'autre n'ose parler devant les gardiens.
Le prisonnier pense qu'on les tuera tous; il est résigné : ses compagnons attendent comme lui tranquillement l'avenir. Mais on ne les exécutera pas publiquement, on les conduira à Bokhara et on les feea disparaître. Leur mort sera tenue secrète.
Nous demandons au terrible justicier ce que sont ces gens qu'il a emprisonnés.
u Des méchants, répond-il; il y en avait beaucoup d'autres dans ce pays; mais quand je suis arrivé, ils ont pris la fuite et se sont réfugiés sur le territoire des Russes, qui auraient bien fait de les arrêter et de nous les rendre.
— Qu'en auriez-vous fait?
— Nous les aurions punis comme ils le méritent, et de longtemps on ne les aurait imités. »
De Tchiraktchi nous avons gagné Djame par la steppe mamelonnée, le long des montagnes du Samarcand-Tau, et le 9 décembre, nous étions à Samarcande. Nous rentrions dépités de notre insuccès, mais pas complètement découragés, et nous nous disions que peut-être les circonstances nous favoriseraient. Enfin, nous avions conservé de l'espoir, un espoir vague, mal défini, mais qui devait suffire à nous donner la patience de ne pas «. abandonner notre affût » , et de guetter toujours, l'oreille tendue, l'occasion.
CIMETIERE O AFROSIABE, A SAMARCANDE.