CHAPITRE X
Le général Karalkoff. — Projet de traverser le Pamir. — Partons pour Marguilane ! — Personne ne nom encourage. — Choix d'une passe. — Précautions contre le froid. — Le campement, la lumière, la bougie. — Le feu, et vite ! — La nourriture, l'intendance. — Batterie de cuisine. — Pharmacie. — Les cadeaux. — Les armes. — La monnaie en nature, etc. — Préparatifs minutieux. — Craintes. — Passes fermées. — Comment nous préparons le passage du Taldik. — Espoir.
Voilà décembre, nous sommes rentrés à Samarcande. Nous mettons en ordre nos collections, nous emballons, emballons, et nous écrivons le plus possible de lettres. Nous sommes mécontents et indécis. Vous savez qu'on ne renonce pas d'un seul coup au projet qui vous a occupé des années. Les échecs, dans ce cas, exaspèrent les désirs au lieu de les éteindre, et Ton a beau être sur une mer démontée, avoir constaté que la barque va sombrer sûrement, on ne perd pas l'espoir et l'on se dit : Qui sait? le vent va s'apaiser, le ciel sourire, et une brise caressante nous conduire doucement au port.
Donc, nous sommes à Samarcande à regarder tantôt vers la France,
tantôt vers les Indes, et nous maudissons les circonstances, lorsque nous apprenons la venue du général Karalkoff, le même qui a donné si souvent à notre pays des preuves de sympathie, le même qui, dans notre précédent voyage, ne nous a pas ménagé son aide ni son amitié. Cette nouvelle est pour nous comme une lueur à un sombre horizon. Nous nous disons qu' t il va y avoir du nouveau m . Le général Karalkoff est un des hommes qui connaissent le mieux l'Asie centrale, c'est un général, un administrateur, un homme à vastes idées : nous souhaitons à notre pays d'avoir de tels serviteurs, et nous l'envions à la Russie. Nous ne le rencontrerons pas sans qu'il en résulte une modification de nos plans. Il nous dira ce qu'il pense des autres routes menant à l'Inde.
Nous le vovons, nous nous entretenons longuement du Pamir, de la Kachgarie, des récents voyages exécutés dans ces légions, et, finalement, le général nous dit :
« Pourquoi n'essayeriez-vous pus de pénétrer aux Indes par la Kachgarie et même par le Pamir? On n'a jamais tenté de l'explorer en hiver, on considère l'entreprise comme impossible, mais, qui sait? on pourrait peut-être essayer. »
Ces paroles étaient la brise après laquelle je vous disais soupirer tout à l'heure, juste ce qu'il fallait pour rallumer le feu couvant sous la cendre. Et nous voilà consultant les cartes, questionnant les chasseurs, les indigènes, lisant les récits de voyage de Forsith, de Poutiata, d'IvanofF, de Regel, etc., et bientôt nous décidons d'aller à Marguilane, où nous pourrons plus facilement recueillir des renseignements, préparer notre vovage avec le concours du général Karalkoff, qui nous offre l'hospitalité, et, le cas échéant, partir soit pour la Kachgarie, soit pour le Pamir. Nous n'hésitons pas quant à la première route : les renseignements des caravaniers sont précis ; on peut la suivre en hiver, on peut aller à Ladak par le Terek-Davan, Kachgar, Yarkand, Kargalik et les passes de Karakoroum. Ce sera un pis aller, dans le cas où le Pamir serait totalement impraticable. Car nous n'avons que des données bien vagues concernant l'hiver du « toit du monde » .
Lorsque nous parlons de notre intention de le traverser en février ou mars, on sourit, on pousse des ho ! ho ! les connaissances nous regardent avec stupéfaction, nous donnent à entendre que nous sommes fous et nous engagent à renoncer à ce projet ; au fond, personne ne nous prend au sérieux quand nous parlons du Pamir. Nous-mêmes ne sommes pas bien décidés, et nous n'opposons pas de raisonnements ni d'arguments aux objections qu'on nous fait. C'est à Marguilane que cette question sera tranchée. Partons.
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Nous expédions a l'avance Rachméd et quelques hommes avec nos bagages et nos chevaux : la route étant mauvaise, il lui faudra environ vingtcinq jours pour arriver à Marguilane. Nos affaires réglées, nous disons au revoir à nos amis, et le 14 janvier, notre vieille connaissance Karchefski nous fait la conduite jusqu'au Zerafchane; on s'embrasse, nous traversons le «. Rouleur d'or » qui roule moins d'eau en ce moment qu'en été, et nous filons sur Djizak en traîneau, et par Zaamin, Oura-Tepe, etc., par les sept villes qu'Alexandre prit d'assaut, nous arrivons à Khodjend, cette ville est posée sur le Sir-Darya, que l'illustre conquérant traversa sans doute à peu près à l'endroit où les Russes ont construit un pont. Cette fois, nous nous contentons d'une promenade sur les bords du fleuve, et nous partons pour Kastakos en voiture.
Kastakos est au milieu d'une steppe aride, exposée à des vents d'est assez réguliers. Le Sir-Darya charrie des glaces dont le défilé et>t d'une monotonie désespérante. Pourtant ce mouvement au milieu de l'immobilité de la plaine parait gai. Nous revoyons Kokhand avec son vaste bazar et ses innombrables goitreux. Un matin, nous apercevons les casernes du Marguilane russe, puis l'église sur la grande place, et nous descendons chez le général Karalkofï, que nous trouvons indisposé, mais toujours affable.
Le gouverneur du Ferganah qui habite Marguilane, la capitale de la province, est aussi une de nos anciennes connaissances, et son appui ne nous a pas fait défaut. Nous le remercions bien sincèrement : le général Ivanoft est maintenant gouverneur du Semiretché.
À Marguilane, nous ne sommes pas encore au pied du mur, mais nous n'en sommes pas loin.
Par un temps clair, nous apercevons distinctement la chaine de l'Alaï depuis ses contreforts les plus bas jusqu'à ses cimes ; parfois, la région élevée de la chaine disparait, et nous sommes inquiets : c'est que la neige tombe. Quand l'horizon est dégagé de brume, les montagnes nous apparaissent plus blanches. A tout propos, nous sortons de la ville, afin de « prendre de leurs nouvelles » . Si les passes de l'Alaï étaient tout à fait- impraticables, il faudrait renoncer à notre projet de traverser le Pamir.
Car, j'oubliais de vous le dire, tous renseignements pris, nous sommes décidés à tenter l'aventure. Nous avons trouvé deux personnes qui sont d'avis que nous réussirons sans doute, le général Karalkoff et le capitaine Grombtchefski, un jeune officier très entreprenant qui a voyagé dans le nord du Pamir, en été. D'après le capitaine et les chefs kirghiz que nous questionnons, il y aurait, sur le plateau de l'Alaï, qui précède celui du Pamir, très peu de neige ; la passe de Kizil-Art située au delà serait toujours libre,
et nous atteindrions sans difficultés le <* toit du monde » . Une fois sur le toit, les difficultés seraient peu considérables, la neige devant y être peu profonde. Plus loin, on ne sait pas ; on pense que nous pourrions nous diriger droit sur le Kandjout, et de là gagner 1rs Indes. D'après les khans kirghiz, les obstacles sont au commencement du voyage et pas à la fin. L'important, disent-ils, est de franchir les passes de l'Alaï et d'emporter des provisions pour un mois environ.
Selon les personnes opposées à notre voyage et qui raisonnent d'après leur expérience du Pamir ou ce qu'elles en ont entendu dire, non seulement nous ne pourrons franchir l'Alaï, mais nous y resterons sous la neige des
Porteurs de lait à Kliodjend.
avalanches ; quant au plateau de l'Alaï, il est certainement encombré de neige, et sur le Pamir c'est la même chose. A en croire la grande majorité des pessimistes, nous courons à une mort certaine.
Le froid, dit-on, nous enlèvera toute énergie, et l'altitude considérable, en raréfiant l'air, nous mettra dans l'impossibilité de faire le moindre effort musculaire; puis, les vents constants et terribles là-haut soulèvent des tempêtes de neige épouvantables, etc.. Telles sont quelques-unes des raisons qu'on nous donne de renoncer à l'entreprise.
Mais il est un point sur lequel tout le monde est d'accord, c'est que le Pamir est à peu près complètement inhabité, et nous sommes sûrs de n'y pas trouver en nombre les Kara-Kirghiz pillards, qui nous barreraient la route dans la belle saison. Si la région n'est pas libre de neiges, elle le sera d'hommes durant une bonne partie du chemin, grâce à l'hiver.
Nous avons trois chemins pour aborder le Pamir : la passe de Tengiz-Beï,
au sud-est de Marguilane ; le Terek-Davan, à Test d'Oscb; le Taldik, au sud d'Osch.
La seule route suivie en ce moment par les caravanes passe par le Terek- Davan. Nous ne la prendrons point, elle est la plus longue des trois : une fois arrivés à Irkestame, poste russe situé sur la frontière chinoise, il nous faudrait en quelque sorte revenir sur nos pas vers l'ouest par la vallée de TAlaï, jusqu'au moment où nous prendrions à gauche au sud par le Kizil-Art. Avant le Kizil-Art, nous aurions une passe à quelques journées d'irkestame,
Bord de la rivière à Marguilane. (D'après une aquarelle.)
celle de Touyoun-Mouroun : elle peut être obstruée par les neiges; personne ne nous aiderait à la franchir, et nous aurions une chance d'échec de plus. D'autre part, les Chinois pourraient être prévenus rapidement grâce à leur poste à cheval qui porte au chef de Kachgar les nouvelles intéressantes de la frontière. Ils enverraient des soldats pour nous barrer la route dès que nous serions sur leur territoire au delà du lac Kara-Koul.
Donc, parle Terek-Davan, nous dépenserions plus de temps, plus d'argent, et nous courrions le risque d'être arrêtés par les aimables guerriers de ce coin du Céleste Empire ou par le printemps, qui est très à craindre sur le Pamir. Il faut choisir une autre route.
La passe de Tengiz-Beï n'est pas éloignée de Marguilane, on l'aperçoit des abords de la ville; elle est, dit-on, toujours praticable, mais elle mène au
désert de l'Alai, qu'il faudrait suivre durant huit jours au moins avec des bêtes de somme. Or, nous devons prendre avec nous bois, fourrage, orge, vivres, etc., et du moment que la route est plus longue, le nombre des bêtes doit être plus considérable et celui des hommes également. On u tourne dans un cercle vicieux v , parce qu'un plus gros chiffre d'étapes entraîne une plus grande quantité de provisions; pour les porter, il faut plus de chevaux; pour les conduire, plus d'hommes; pour porter la nourriture des hommes et des chevaux, plus de chevaux, et ainsi de suite. Ce serait une grande dépense. En admettant que nos moyens nous permettent d'organiser convenablement une telle caravane, la route étant plus longue, nous arriverons au pied du Kizil-Art déjà fatigués, au moment où la force sera plus que jamais nécessaire. Or, il importe avant tout que ceux qui doivent aller jusqu'au bout de l'entreprise ménagent soigneusement leur énergie, et je parle aussi bien des bêtes que des hommes.
Il faut donc que notre base d'opération soit portée le plus loin possible, c'est-à-dire que nous suivions la route la plus courte et telle que nous ayons l'assurance de trouver chez les indigènes une aide que nous utiliserons le plus longtemps possible à nous soulager. Et aux environs de la passe de Tengiz-Beï, on ne rencontre que peu de Kirghiz ayant fort mauvaise réputation, et qui fuiront à notre approche ou chemin faisant; en outre, ils sont très pauvres et ne pourraient nous fournir les quarante bêtes de somme qui nous seraient nécessaires. Ne parlons donc plus de la passe de Tengiz-Beï.
Reste le Taldik : on le dit plus difficile, mais il est presque en face de la passe du Kizil-Art, la deuxième porte du Pamir, et au pied du Taldik, — au nord, bien entendu, — les Kara-Kirghiz de l'Alai ont de nombreux campements d'hiver. Deux des principaux khans de ces tribus sont venus rendre visite au gouverneur. Nous les avons vus, ils affirment pouvoir nous procurer autant d'hommes et de chevaux qu'il sera besoin, et l'un d'eux, Kamtchi-Beg, qui habite Goultcha, nous affirme que dans le Taldik la neige n'est pas profonde en ce moment. Il ajoute, ce que nous savions, qu'une fois le Kara- Koul passé, nous pourrons suivre les rivières et traverser les lacs sur la glace. Tous deux nous conseillent d'éviter un certain Nazar-Sahib, pillard du Pamir, qui ne manquera pas de prévenir les Afghans dans le cas où il craindra de nous attaquer. Il faudra aussi ne pas donner l'éveil an poste chinois qui hiverne peut-être dans les environs du Rang-Koul, ni au poste afghan chargé de garder le chemin du Wakhan, qui se tient en été dans la vallée de TAk-Sou (Oxus). Nous n'oublierons aucune de ces recommandations.
C'est affaire bien décidée, nous passerons par le Taldik. Faisons nos préparatifs.
D'abord, nous vendons nos chevaux, bien que nous soyons surs de l'excellence de leurs jambes. Nous les remplacerons par des chevaux de
tt*
Femme du Ferganah. (D'après une aquarelle.)
TAlaï, élevés dans la montagne et accoutumés aux hivers rigoureux : la neige leur sera familière, les sentiers les plus escarpés ne les étonneront point, on les nourrira facilement. L'Àlaï leur aura donné un avant-goùt du Pamir en quelque sorte. Nous les achèterons à Osch, où on nous les amènera des aouls voisins. D'Osch au Taldik, nous verrons quels sont ceux dont la vigueur
laisse à désirer, et nous pourrons les échanger au dernier moment ou les. remplacer.
Ensuite, nous nous armons contre le froid et la faim. A Marguilane, nous achèterons les objets « civilisés » , et ceux que nous ne trouverons pas dans les magasins, nous les demanderons à Tachkent, où nous avons le plus, dévoué des amis, M. Millier, un Français comme nous en voudrions voir beaucoup à l'étranger. Ils donnent la meilleure idée de notre pays.
Certaines parties du Pamir sont inhabitables, par suite de l'excessive froidure, et le combustible manque. Sous aurons une température sibérienne, polaire : en Sibérie, on chausse des bottes de feutre par-dessus les souliers ; nous en faisons faire en feutre double, garnies de semelles de cuir; les coutures sont consolidées par des bandes de peau; dans le feutre souple et léger de Kachgar on nous taille des bas immenses couvrant la cuisse; un pantalon ouaté à la mode kirghiz, par-dessus lequel on passera un tchalvar (pantalon de cuir), préserve en outre les jambes. Autour des pieds, on entortillera des bandes de» laine. Certaines personnes nous conseillent le papier : de vieux journaux.
Pour le haut du corps, deux pelisses, dont une en mouton de Kachgar à poils très longs, ajustée comme le « bechmet •> des indigènes. Pour la tète, un bonnet de peau de mouton couvrant les oreilles, et dessus un * malakaï » , sorte de pèlerine en peau de mouton descendant par derrière sur les épaules et qu'on peut fermer devant de manière à couvrir totalement le visage, sauf les yeux, qui « regardent » à travers les poils.
Les mains ont, en guise de gants, les longues manches, serrées à l'extrémité, de la pelisse trè& ample tombant jusque sur les talons et qui s'appelle ci ton loup i . Si nous avons froid dans cet accoutrement, c'est qu'il fera... très froid.
Pour la nuit, nous avons en outre d'épaisses couvertures ouatées du pays, et une couverture de laine très serrée d'Europe contre le vent, et des peaux comme matelas sur le feutre qui servira de parquet.
Notre maison sera notre tente-abri double, qui nous sert depuis le commencement du voyage; on peut y dormir cinq... à la rigueur. Trois personnes y sont relativement à l'aise. Pour cette tente, nous ferons faire des piquets en fer et en bois. Rachmed et Menas ne veulent point de tente pour eux, ils en organiseront une chaque soir avec les bagages, les feutres, et, en cas de mauvais temps, avec les toiles cirées. Ils sont équipés comme nous. Ils rient, nous rions comme des fous chaque fois qu'on essaye une nouvelle pièce de notre armure, soit que nous chaussions les bottes informes ou que nous enfilions les culottes à fond extravagant.
On pense ensuite à la lumière. H faut voir clair pour prendre les notes la nuit, et nous décidons de ne pas changer notre système d'éclairage : nous achetons des lanternes du pays que Ton protégera au moyen de boîtes en bois; quand elles seront brisées, on les remplacera par des lanternes vénitiennes. . . de Perse en solide toile huilée. Dans ces lanternes, — il faut mettre quelque chose dans une lanterne, — on mettra de la bougie russe. Elles seront suspendues à la barre de la tente comme des candélabres. Nous ne nous servirons pas d'huile ou de pétrole, ni de lampes : dans une chute, une
Petite fille sarte. (D'après une aquarelle.)
lampe se disloque, un bidon se perce, tandis que la bougie se casse, mais les morceaux sont bons, et on la brûle même sans lanterne, au besoin.
En troisième ligne : les moyens de faire du feu. Là-haut, pas de combustible <pie des racines, des herbes, du kisiak (fiente du bétail), que Ton trouve seulement par places. A Ak-Basoga, près du Taldik, des genévriers parsèment les pentes; on en chargera plusieurs chevaux dune provision qu'on ménagera avec soin. Mais il faut allumer le feu et vite et facilement. Après une pénible étape, les hommes sont fatigués, il leur tarde de voir le feu, de se chauffer, de boire le thé, et sur la neige, par le vent, la tempête, malgré les trous qu'on creuse à grand'peine, il en faudrait, du temps, des essais, avant que la flamme s'élance brillante, réjouissante! Aussi, outre les bri-
268 AUX INDES PAR TEItRE.
qucts, l'amadou, le nombre infini de boites d'allumettes, on prendra du pétrole et de l'esprit-de-vin et un «. âtre » , une plaque de tôle; qui sera le loyer chuque jour déplacé, derrière lequel ne chanteront pas les grillons. Sur la plaque on posera le combustible, qu'on arrosera de pétrole ou desprit, et avec une allumette cela flambera. Vive le feu, ami des voyageurs !
Kt le manger, allez-vous dire, ne vient (pieu quatrième ligne? Il ne vient en aucune ligne, c'est l'affaire capitale dans une expédition ; il est aux autres préparatifs comme le soleil aux planètes : c'est l'intendance, la base des opérations stratégiques de longue baleine, c'est le charbon de la machine, les voiles de la goélette, les ailes de l'oiseau ; c'est au commencement de l'œuvre l'enthousiasme qui persiste; à la fin, le moi al abattu relevé par la digestion. Vous allez me trouver bien matériel. Les idéalistes m'accuseront d'ériger un autel à l'estomac, j'en érige un à la source de l'action. On excusera la franchise d'un homme qui a mené souvent la vie brutale du voyageur, et on lui pardonnera son enthousiasme à l'égard de Y u intendance » , car il a plus de cent fois constaté la mauvaise humeur, la maladresse, l'apathie, le découragement involontaires des estomacs délabrés, je veux dire des hommes obligés à la dépense de forces qu'ils ne pouvaient pas réparer. La citerne se vide, lorsqu'on y puise sans la remplir à propos, et l'archet sans colophane joue faux. Pardon !
Aussi, lorsque l'on discute la quantité des vivres, qu'on suppute le nombre des journées de marche et qu'on dit :
a Prenons pour trente jours à une livre par jour. »
Je dis :
u Prenons pour quarante-cinq jours à deux livres. »
Mais les Kirghiz prétendent qu'on mange beaucoup moins sur le Pamir que plus bas...
u Si les provisions nous gênent, nous les jetterons. »
Et partant de ce principe, nous achetons sucre, sel, thé, bonbons, riz, viandes fumées, charcuterie, oies fumées, mouton fumé, poisson fumé de l'Aral et de l'Oural, fromages, conserves, etc., en doublant ou triplant les. quantités considérées comme nécessaires.
On répare la batterie de cuisine ; en temps ordinaire elle est sommaire, on la réduit au strict nécessaire : deux ou trois marmites de grandeurs diverses, des plateaux qui serviront d'assiettes pour plusieurs personnes; pas de fourchettes, des cuillers en bois, et c'est tout; on prendra chez les Kirghiz. quelques écuelles de bois, elles sont légères. Nous ne devons pas perdre de vue, en achetant notre matériel, que nous devons le transporter, et de deux
objets pouvant servir au même usage, nous choisissons le plus léger; s'il est d'une importance capitale, le moins cassable.
Pour lutter contre la neige et contre la glace, nous emportons des pelles, des pioches de tailles diverses, des haches.
La pharmacie n'est pas considérable. Gapus, qui en est l'administrateur, la complète, et il comble les vides résultant des étapes précédentes. Grâce à la pharmacie militaire du Ferganah, nous possédons l'indispensable.
Il nous reste encore de menus objets apportés d'Europe pour être dis-
i .;. .vh^
Jeune fille kara-kirgliiz.
tribués aux indigènes que nous voulons récompenser de leur bonne volonté ou gagner à notre cause. Mais il en reste peu, et nous achetons à Tachkent un beau winchester nickelé que nous destinons au khan de Kandjout, qui garde le sentier des Indes de l'autre côté du Pamir. Une arme aussi luisante l'adoucira. On le dit cruel, barbare; il est mauvais fds, en tout cas, car il s'est défait récemment de son père. Il l'a fait assassiner. Il faudra nous u mettre bien » avec ce jeune potentat. A Marguilane, on fabrique des bandes d'étoffe de soie à dessins pittoresques et à couleurs chatoyantes qui plaisent aux dames et même aux hommes peu civilisés : nous en faisons une petite provision. Avec des glaces, des bagues, des boucles d'oreilles, toute une pacotille de bijouterie d'or et d'argent, nous avons le moyen de nous montrer aimables. Nous sommes, en effet, décidés à faire preuve de la plus grande politesse et à prodiguer les sourires les plus enga-
Î70 AUX INDES l'An TEHRE.
géants lorsque nous le jugerons convenable; mais il peut être indispensable de montrer les dents, et des dents aussi aiguës nue celles d'un loup. Aussi, nous ne négligeons pas notre arsenal. Partez en voyage décidé à tenir toujours un rameau d'olivier dans une main et un revolver dans votre poche. Vous n'aurez pas parcouru trois kilomètres que le rameau d'olivier aura pris dans votre poche la place du revolver, qui vous servira dorénavant à formuler les compliments de présentation et (pie vous tirerez là où chez nous on tire ses cartes de visite. Nos semblables sont généralement mal élevés.
Aussi toutes nos armes sont mises en état, notre provision de cartouches est considérable, Menas et Rachmed aiguisent leurs sabres. Nous nous préparons à la guerre afin d'avoir la paix.
Mais il faudra payer les achats que nous pourrons faire ou les services qu'on nous pourra rendre. Quelle monnaie est préférable? Laquelle a cours? Les sauvages se soucient peu d'une pièce d'argent dont ils ne connaissent pas toujours exactement la valeur et qu'ils n'ont pas l'occasion d'échanger contre des marchandises ou des objets de première nécessité. Ils préfèrent être; pavés en nature. Nous emportons des khalats du Turkestun, de qualité plus ou moins bonne, nous augmentons un peu la provision de thé et de sucre, un morceau qu'on donne à propos ouvre les cœurs, les Kirghiz en sont friands et ils l'acceptent volontiers dans les échanges : ils demandent quelquefois le thé et toujours le sucre. Nous les paverons aussi avec du sel cristallisé que nous prendrons à Osch; avec de la poudre, du plomb, quoique Rachmed prétende que u jamais on ne doit donner de la poudre à celui qu'on ne connaît pas, parce que l'on risque de donner à un ennemi le moven de vous tuer « .
A Osch, nous achèterons de la toile de coton fabriquée a Kachgar et ayant sur chaque pièce le cachet de la douane chinoise. C'est la meilleure monnaie. A défaut de toile, les gens de l'Hindon-Kouch et les gens du Pamir et du Wakhan acceptent, parait-il, volontiers les lingots d'argent appelés iamba, marqués également du cachet chinois. Ils ont la forme d'une calotte de sphère, pèsent une livre, deux livres ou plus; on les taille ainsi qu'on ferait de hâtons de réglisse : à mesure qu'on paye ses dettes, on pèse dans une balance les miettes et les morceaux, et l'on verse la somme due. . . dans le pan de la robe du créancier. Ils échangent cet argent aux bazars contre des marchandises ou en font des bijoux, ce qui est une façon de placer son argent et d'avoir un livret de caisse d'épargne ou des titres au porteur dans un pays où banques et Bourse sont inconnues. C'est pour cela que dans l'antiquité et au moyen âge on a tant bâti de monuments et de si gran-
dioses, qu'on les a ornés avec profusion, que Ton se couvrait de bijoux, ainsi que font les sauvages à l'occasion : on peut citer ces rois africains qui mettent au cou de leurs femmes des colliers d'une vingtaine de livres, comme on met chez nous de l'argent dans une tirelire. Bref, dans les
Jeune fille kara-kirghiz. (D'après une aquareJJe.)
siècles passés, on ne savait très souvent que faire de son argent, et on l'a employé à se parer ou à construire de façon à étonner les contemporains. Mais je reviens à mes moutons.
Et je fais bien, car le Pamir n'est pas franchi, le moment est mal choisi pour disserter, attendu qu'aujourd'hui, 19 février, nous sommes encore à Marguilane, où nous attendions un envoi d'argent que le télégraphe nous.
avait annoncé. L'arpent est vite touché, et en même temps nous recevons la nouvelle, par un télégramme du chef de district d'Osch,que la neige tombe avec une abondance singulière, et que les passes de l'Alaï sont fermées.
On nous conseille de prendre par Tengiz-Beï, qu'on nous assure être facile à franchir. Mais je ne sais pourquoi, je me défie de cette vallée d'Alaï, qu'il faudrait traverser dans le sens de la longueur. Je veux bien la croire libre de neige lorsqu'il s'agit de la passer en travers, cela fait trop bien notre affaire, car c'est un encouragement à tenter de franchir le Pamir ; outre <pie, si la neige barre la route, il nous reste l'espoir de nous en tirer par un effort surhumain, tandis qu'en long, de Tengiz-Beï au Kizil-Art, c'est sûrement un échec, la neige nous vaincrait. Demain, je partirai donc avec le capitaine Groinbtchefski, qui a l'amabilité de m'accompagner, et nous verrons. A Osch, nous aurons des renseignements précis, et je déciderai en conséquence. Au reste, c'est tout décidé, je suis à peu près convaincu en partant qu'il faut passer par le Taldik, si nous voulons réussir. Nos moyens pécuniaires ne nous permettent pas une autre route. Avec de l'argent en quantité suffisante, on peut passer partout, c'est ma conviction. Nous en avons peu. Et l'Allemand dit qu'il faut s'étendre selon sa couverture.
Donc, nous irons à Osch, et s'il y a seulement dix chances sur cent de franchir le Taldik, nous tenterons fortune. L'essentiel est d'arriver au Pamir vite et sans trop de fatigue. Une fois là-haut, nous irons vers le sud sans regarder dernière nous, comme le nageur qui fixe la rive éloignée où il veut atterrir. Il s'agit pour nous de pouvoir se jeter à l'eau, la berge est haute et le saut difficile. Baste! en prenant un élan rapide.
Nous arrivons à Osch en tarantasse. La neige tombe. Nous nous mettons immédiatement à la besogne. Grâce au capitaine Grombtchefski, qui parle le turc couramment et que tous les indigènes connaissent, nous saurons bientôt à quoi nous en tenir. Les Kara-Kirghiz de l'Alaï ont pour chefs, qu'ils élisent, quatre frères dont la mère jouit parmi eux d'une grande considération. L'élection de ces chefs est approuvée par les autorités russes, qui les chargent de la répartition et de la perception des impôts. Ils exercent une grande influence sur les gens de leurs tribus et nous seront fort utiles. Ils sont mandés à Osch. On leur a recommandé de nous procurer un guide s'il est possible. Et un matin, voilà que des cavaliers arrivent sur de bons chevaux, ce sont les khans, suivis de leurs serviteurs.
On introduit les khans. Ils sont tous de haute taille, ils ont les yeux petits, la tête ronde sur un cou de taureau enfoncé dans de larges épaules ; ils ont des bottes de cuir fauve, des pelisses, le fouet à la main. Ils marchent en se balançant sur des jambes arquées. Des flocons de neige sont pris aux rares
poils de leur barbiche et aux fourrures de leur bonnet ; un seul d'entre eux porte turban : Batir-beg, Faîne, un lettré qui sait lire et écrire couramment et habite Osch. Des Kirghiz parlent mal de lui : des vieux qui sont mécontents lui prêtent des habitudes de Sarte.
Nous leur serrons la main, le capitaine les présente. On apporte des chaises, et ils s'assoient par rang d'âge. Nous tenons divan, tandis que les tasses de thé circulent. Le projet de traverser le Taldik est exposé. Ils écoutent silencieux, la figure impassible. Batir-beg montre son mons-
Osch, vu du trône de Salomon.
trueux voisin, qui a les yeux perdus dans une face rouge taillée dans un bloc et dit :
" Makmoud habite près du Taldik ; il a vu des gens qui en venaient, il pourra vous dire si l'on peut passer, malgré la neige jaune (sari-barf) qui tombe tous les jours depuis une semaine. «>
Makmoud, d'une taille au-dessus de la moyenne, parait petit tant il est gros. Il parle avec une voix enrouée et gutturale. Les mots de cette langue turque, énergique et mâle, sortent nets et clairs à travers ses grosses lèvres.
« Il y a beaucoup de neige dans la montagne. Le Taldik est fermé, mais on peut faire un chemin et porter les Toura de l'autre côté. Seulement, il faut le temps de rassembler des hommes et plusieurs jours de travail. Si la neige continue à tomber, nous aurons beaucoup de peine.
— Dis franchement si tu crois la chose possible.
AUX INDES PAR TEltRE.
— Je la crois possible. - H se tourne vers le quatrième de la rangée, le plus jeune, à mine intelligente, leur neveu.
u Mollah-Baïas est de mon avis. Lui sait encore mieux que moi ce qu'on peut faire, il a des tentes au pied même du Taldik, à Ak-Basoga. *
Mollah-Baïas répond : u Je suis de l'avis de Makmoud. Mais nous aurons
Makmoud.
de la peine parce que nous sommes dans la saison de la neige jaune. Il en est tombé et il en tombera encore beaucoup. Je pense qu'on doit essayer. »
Il ne m'en fallait pas davantage pour être le plus joyeux des bommes. Il me semblait qu'on nous ouvrait la porte du Pamir. On pouvait probablement traverser le Taldik. Quelle chance!
Immédiatement nous nous sommes occupés de la vallée de l'Alaï. Nul ne la visitée en hiver. Tous pensent qu'il y a de la neige, mais peu. Batirbeg dit «pie 1 on peut questionner le djiguite de son hère aîné Abdoullah- Khan, qui lutta contre SkobelelTet mourut dans le pays de Caboul, où il
s'était réfugié. Sadik, tel est le nom du fidèle serviteur, Ta accompagné à travers le Pamir, le Wakhan, le Badakcbane; il connaît le chemin du Pamir, où il a fait souvent des barantas dans la bonne saison. C'est un barantachi illustre. Depuis la mort d'Abdoullah-Khan, il vit dans Taoul du second frère Batir-beg et lui est tout dévoué.
Sadik entre. C'est un homme à la figure tannée, vêtu du bonnet et de la pelisse de peau de mouton traditionnels. Un vrai Kara-Kirghiz; son petit œil est défiant. Il s'agenouille sans mot dire près de Makmond. On lui demande son avis.
Il n'a pas vu l'Alaï en hiver, mais il présume qu'on pourra le traverser.
« Et la passe de Kizil-Art, qui est au sud-est de Taldik et qui mène au Pamir?
— J'ai entendu dire par des Kirghiz du Pamir quelle était toujours libre.
— Et sur le Pamir?
— La neige y est rare, dit-on. »
Si tout cela est vrai, les nouvelles sont cxcel-
lentes, l'horizon est riant.
* Combien penses-tu qu'il faille de temps pour atteindre un endroit où nous trouverons un peu de broussailles et de l'herbe de l'an passé?
— C'est de Basaï-Goumbaz à la tête de l'Ak-Sou (Oxus) que tu veux parler?
— Oui.
— - En douze jours, depuis le pied du Taldik, depuis l'Alaï.
— Et toi, Batir-beg?
— En quinze jours.
— Et toi, Makmoud?
— En vingt jours, car vous avez du bagage, et la saison est mauvaise. » Le capitaine est d'accord avec Batir-beg, moi avec Makmoud. En mon
for intérieur, je pense qu'avec les hasards de la route nous serons un bon mois en chemin avant d'atteindre un village, et peut-être plus longtemps. Les précautions seront prises en conséquence.
u Veux-tu nous montrer la route, Sadik? v
11 s'incline en signe d'acquiescement.
« Jusqu'où connais-tu le chemin?
— Jusqu'au Wakhan . Tu veux passer par le Kandjout. Je ne suis jamais allé
Sadik.
dans ce pays-là. Quand on est arrivé près du Wakhan en venant du soleil levant pendant plusieurs jours, on tourne à gauche vers le midi pour aller au Kandjout.
- - As-tu entendu parler ilvs gens de ce pays?
- Je sais qu'ils viennent sur le Pamir, pendant l'été, pour voler des troupeaux et des hommes, v
La séance est levée. Le lendemain, Batir-beg nous apportera la note de ce qu'il nous croit indispensable pour la traversée du Pamir jusqu'à Basaï- Goumbaz. Il fera le calcul pour huit personnes.
En supposant que tout aille très mal, que jusqu'à ce que nous soyons sur le Pamir, au delà du Kizil-Art, nous ayons des difficultés presque insurmontables, plus loin elles seront moindres, je parle de celles qui nous viendront de la neige.
En effet, on nous dit qu'il n'y a pas de neige sur le Pamir. On l'affirme. En mettant les choses au pis, il y en aura peut-être par places, mais jamais assez pour nous arrêter. Sur l'Alaï, on nous dit qu'il y en a upeu» , mettons u beaucoup » . Le plus grand effort phvsique sera nécessaire dans le commencement; il faut donc que nous sovons soulagés au commencement autant que faire se peut.
Batir-beg pense que le passage du Taldik nécessitera l'emploi d'une centaine» de piétons et de cavaliers. Nous laisserons faire la besogne difficile à ces gens, et nous les ren venons. Nous viserons à ne point fatiguer ni les hommes ni les chevaux qui doivent faire toute la route. Ceux-là voyageront en sleeping-ear jusqu'à l'Alaï. Ceux-là, ce sont Sadik, deux autres Kirghiz qu'il choisira, Menas, Kachmed et nous autres. Jusqu'au delà du Kizil-Art, à travers l'Alaï, nous emploierons une autre bande d'une quarantaine de Kirghiz avec leurs chevaux qui transporteront nos bagages, de façon que nos chevaux n'avant que leur individu à transporter, arrivent relativement dispos sur le Pamir. Ils voyageront en première classe* jusqu'au Kara-Koul. C'est là que nous renverrons la deuxième bande de Kirghiz et (pie nous serons abandonnés à nous-mêmes. C'est également à partir du Kara-Koul que nous commencerons à entamer nos provisions, à moins d'imprévu. En réalité, nous partirons de Kara-Koul. Tel est le plan. Pourrons-nous l'exécuter? Allah seul le sait! Sur le terrain, nous verrons. Pour l'instant, il s agit de prévoir avec la prudence et la pusillanimité la plus grande.
Donc voilà l'avenir. Nous voyagerons en seconde classe d'Osch à Ak-Hasoga, en sleeping-car jusqu'à l'Alaï, en deuxième jusqu'au Pamir, et sur le Pamir en troisième, ou peut-être en dix-huitième classe, qui
est celle du convoi funèbre à prix extrêmement réduits. Nous ne savons pas.
En attendant, nous continuons les achats de chevaux, et je télégraphie à mes deux compagnons restés à Marguilane avec Rachmed : a Arrivez dès que tout ce que vous avez à préparer sera prêt. ^
Deux jours après, toute notre troupe était réunie chez le colonel Deihner, qui nous offrait une cordiale hospitalité. Rachmed manquait encore; il vient à grandes journées avec nos balayes. Quand il sera là, tout sera prêt, et nous partirons.
On cuit deux fois d'innombrables petites galettes de pain mélangées de graisse. On fait bouillir de la viande de mouton, on la sale, puis on l'entasse dans des panses de mouton bien nettoyées : elle se conservera longtemps grâce au froid. On ne s'en servira que dans les circonstances difficiles ou lorsqu'on ne pourra faire du feu, soit que le combustible vienne à manquer, ou que le temps presse, ou que la violence de la tempête nous empêche de rien allumer. A Ak-Rasoga, nous trouverons des moutons, leur viande sera facile à conserver, elle gèlera : en la tenant à l'ombre, elle ne se gâtera pas.
On prépare de la farine, des galettes sans graisse; du millet est grillé à l'avance : tantôt on en fera de la bouillie, tantôt on le prendra dans la poche, et chemin faisant on le grignotera, cela donnera de la jambe; car les étapes seront longues, on ne s'arrête que pour coucher, et à une grande altitude l'homme est sujet aux faiblesses, et il mange peu à la fois, mais souvent. C'est pour cela que le gros Makmoud nous conseille d'ajouter à notre cargaison une soixantaine de livres d'abricots séchés, qu'on suce en chemin quand l'estomac non satisfait le manifeste par des tiraillements. Et puis les Kirghiz aiment beaucoup les abricots séchés, et... nous aussi.
On achète de l'huile, qui remplacera à l'occasion notre graisse de mouton, que nous emploierons en guise de beurre, et qu'on sale à l'avance. Le pain luimême est un peu plus salé que de coutume, car nous craignons le manque de condiments par-dessus tout : le succès de l'expédition, qui demande un grand effort physique, dépend de l'état des estomacs. De temps à autre on distribuera des bonbons de sucre aux huit hommes de l'armée régulière. Sous ne nous refusons rien.
Les chevaux de bat ont chacun une selle, une couverture en feutre double qui les couvrira de la tête à la croupe durant la nuit et qu'on repliera pendant le jour. Les fers, les clous à ferrer, les marteaux, le racloir, le couteau
à corne, tous les outils tle forgeron, les aiguilles h coudre le feutre, les ficelles, tout est empaqueté. On achète encore des cordes russes en chanvre : elles sont beaucoup plus solides que les cordes des indigènes. Nous emportons cependant un lot de cordes de laine et de crin fabriquées parlesKirghiz; elles sont plus faciles à manier par la gelée, on les coupe plus facilement. Car on les devra couper à chaque instant dans la neige, lorsque les bêtes s'abattent, que les doigts sont gourds et ne peuvent défaire les nœuds. Je ne vous parle pas d'autres menus objets, qui tous ont leur importance. J'ai peur de vous fatiguer par cette nomenclature. Je suis entré dans les détails avec l'intention de montrer à quel point les préparatifs de notre entreprise étaient compliqués et que le voyage a cela de commun avec la guerre, qu'il faut le préparer avec prudence et l'exécuter avec audace.
Aujourd'hui, 5 mars, tout est prêt, sauf l'orge, que Makmoud se charge de nous livrer à Ak-Basoga, au pied du Taldik. Chemin faisant, Sadik s'adjoindra un aide de sa connaissance qui est de la tribu de Makmoud. Le huitième sera un individu ayant habité le Pamir; on le cherche.
Le capitaine Grombtchefski est parti il y a quelques jours pour Marguilane, après nous avoir aidés de son mieux. Nous l'en remercions bien. Le souschef de district, le capitaine Glouchanofski, nous accompagnera jusqu'à Ak-Basoga; sa présence nous facilitera le passage du Taldik en nous assurant le concours efficace des Kara-Kirghiz, qui ne sont pas les plus obéissants des hommes. Nous partirons demain. Nous envoyons un télégramme d'adieu et de remerciement à Tachkent, à notre brave ami Millier et au gouverneur général, aux généraux Ivanofiet Karalkoff, qui nous répondent en nous souhaitant bonne chance et au revoir. Et pourquoi n'aurions-nous pas de chance? Pourquoi ne se reverrait-onpas? Nous sommes bien décidés, et nous irons jusqu'au bout. Nous espérons qu'en France, en cas d'échec, on ne nous jettera pas la pierre, et, si nous réussissons, qu'on ne nous blâmera pas d'avoir osé.
6 mars.
Enfin, nous sommes en selle. Nous ne voyons plus Osch, nous allons entrer dans la montagne, nous sommes bien partis. Nous sommes heureux. On éprouve une sensation bien agréable en touchant à la réalisation d'un projet longtemps couvé. On ressent une joie comparable à celle de la poule qui voit les premiers pas de ses petits : ils marchent donc! Supposez
Tantale saisissant entre ses dents une poire tombée de l'arbre où il Ta vue mûrir, ayant L'eau à la bouche, des journées entières; il ne la tient que par la queue, mais il la tient; il a la joie d'un commencement de possession, mais il craint encore que la poire ne lui échappe. Pourvu que nous la mangions tout entière jusqu'aux. . . Indes !
Nous longeons les contreforts de l'Alaï jusqu'à Madi, et le passage nous rappelle les environs de Saridjoui : ce sont les mêmes collines nues. Toujours l'Asie centrale.
A Madi, nous nous installons sous la tente. Voici qu'on a repris la vie
Madi.
de campement : les feux, le va-et-vient des gens, les chevaux au piquet.
Le 7 mars, nous étions à Kaplan-Koul, dans un cirque de montagnes, dans un trou. A mesure que nous nous élevons, la neige est plus drue. Le 8 mars, par une passe glissante sur la neige qui fond, nous descendons dans un autre cirque plus large, tout vert, où il fait chaud, où des troupeaux paissent à l'entour du fortin de Goultcha.
A l'est, nous apercevons les ouï (tentes) du gros Makmoud. Il se joindra à notre troupe.
Le fortin est commandé par le capitaine Galberg, qui vit là avec sa femme et ses deux enfants. Il a une charmante famillç, et l'isolement ne lui pèse pas.
A Goultcha, Sadik nous présente un certain Abdouraksoul qui nous suivra volontiers. C'est un be;»i et vigoureux Kara-Kirghiz, de haute taille,
âgé d'une trentaine d'années. Goulteha est le dernier point où nous trouverons des Russes. Nous examinons notre équipement, on vérifie si rien ne manque. Les chevaux se reposent toute la journée du 9 mars. On les gave d'excellent fourrage et d'orge. C'est leur dernière bonne table; nous aussi, profitons encore une fois de l'excellente hospitalité russe chez le capitaine Galberg. On n'oublie pas ces instants-là.
Un Kachgarien, un rôdeur, nous offre ses services, il s'entend à charger les chevaux et veut nous suivre jusqu'au bout du inonde, dit Rachmed, à
riil*
Goulteha. (D'après une aquarelle.)
qui il plaît beaucoup dès l'abord. En effet, l'engagé volontaire gratte très habilement du dombourak, il chante d'une belle voix et sait conter nombre d'histoires plus belles les unes (nie les autres. H a des talents de société. Il est bouillant d'ardeur, cet artiste. C'est un « farceur» , ou un homme qui ne se rend pas compte de l'engagement qu'il prend. Nous verrons demain. Une étape suffira pour apprécier son mérite.
10 mars.
Par la pluie et la neige, en suivant une route assez facile, se glissant à travers un paysage nous rappelant l'Ablatoum et le Caucase, nous arrivons à Kizil-Kourgane, qui est une réduction de Goulteha. Son nom lui vient des
pans de murs rougeàtres d'un fortin ruiné que les anciens khans du Ferganah avaient fait construire. Il servait de résidence à un poste de zekketchis (employés de douane) chargés de prélever un droit sur les caravanes, et à des soldats qui devaient contenir les barantachis (pillards, voleurs de chevaux).
Le soir, Rachmed, penaud, annonce que le Kachgarien chanteur a disparu.
11 mars.
Le froid commence : à huit heures du matin, il y a encore — 1°, la neige tombe. Une faible brise souffle du nord-nord-ouest.
Nous traversons l'étroit défilé de Djangrik, sauvage et pittoresque, avec des rochers à pic. On nous montre sur un plateau qui le précède les ruines d'une forteresse que les Chinois auraient construite.
En suivant la rivière, nous arrivons à Soufi-Kourgane , où nous trouvons Batir-beg qui revient du Taldik. Il nous annonce que la neige est très profonde, qu'il ne faudra pas moins de trois jours de travail, que des avalanches menacent. La neige tombe toujours. Dans le Terek-Davane, dix chevaux d'une caravane ont été emportés par « la neige qui coule » (l'avalanche).
Ce sera difficile. Les nouvelles sont mauvaises. Est-ce que nous ne pourrions pas passer? Probablement que Batir-beg veut que nous payions plus — i
cher les Kirghiz.
A Soufi-Kourgane , la route bifurque vers le Terek-Davane et Kachgar, où
les Chinois nous attendent. Nous leur avons fait annoncer notre arrivée. Attendez-nous, Chinois !
12 mars.
Abdouraksoul.
Temps mauvais. Un vent du sud très violent nous fouette la face, la neige tombe à gros flocons, par rafales. Quand elle cesse, nous voyons que
tout est blanc autour de nous. Si Ton s'éloigne du sentier, on enfonce à toucher la neige des étriers; dans certaines places, il y a des amas plus profonds encore.
Le soleil donne, et le vent continue; aveuglés par la réverbération et l'air froid, nous faisons un détour involontaire par le kiclilak de Tchoulak-bouz : nous passons sans le voir à coté d'un sentier fraye jusqu'aux tentes dressées à notre intention à Ak-Basoga, au pied du Taldik. Batir-beg nous annonce qu'il a réuni des hommes et qu'on attaquera la passe demain matin, dès que des piétons envoyés en éclaireurs seront revenus.
Tout le monde est d'accord, — et nous le croyons sans peine, — que la passe est obstruée par une énorme quantité de neige.
Nous sommes à environ trois mille mètres d'altitude, le froid commence à être assez rigoureux. A Marguilane, la chaleur est insupportable.
Le froid ne nous effraye pas, mais cette neige ! On ne parle pas d'autre chose. Nous regrettons de n'avoir pu nous mettre en route plus tôt. Nous voulions partir en février, mais les préparatifs se font si lentement! Et puis, à quoi bon des regrets? la situation reste la même, pas encore très nette, sans certitude.
13 mars.
Nous prenons livraison de l'orge. Les Kirghiz avancent dans le défilé du Taldik. Des hommes revenus à la nuit annoncent qu'on sera plus loin que la passe demain. Le ciel est libre, pas de vent. Si ce temps continue cinq ou six jours, le travail sera possible, et nous passerons. Pourvu que le vent ne s'élève pas ! Les écarts de température commencent : à 9 heures du matin, 4 23° au soleil, — 5°, 8 à l'ombre ; à 2 heures du soir, -f- 37° au soleil, — 1°,6 à l'ombre; à 6 heures, — 9° ; à 9 heures 20 du soir, — 18°. Pas de vent, le ciel se couvre à l'est.
Quinze chevaux sont demandés à Soufi-Kourgane. A Tchoulak-bouz, on n'en aura que quinze pour le transport des bagages jusqu'au Kara-Koul. Toutes les bêtes disponibles sont employées à piétiner la route.
14 mars.
En m'éveillant au jour, je regarde par l'espace libre que laisse la portière trop courte de la tente, et j'aperçois une plaque blanche éblouissante. Serait-ce de la neige? C'est grave. Mes yeux s'habituent à la lumière, et je constate que le sol est illuminé par la réverbération. Aussi, quand Sadik entre afin d'allumer le feu, sa figure me paraît agréable.
CQ 2J
A 7 heures du matin, — 16°, pas de brise; à midi, — 1°,5 à l'ombre, + 17* au soleil.
Makmoud nous annonce que parmi les gens occupés dans le Taldik, il en est un qui a sa tribu sur le Pamir et dont la femme et les enfants sont ici. Il nous accompagnera volontiers. Là-haut, il nous procurera des guides, si nous trouvons du monde.
Nous tuons trois moutons, on achète encore soixante-cinq livres de farine pour la bouillie, et quatre cents livres pour les aides jusqu'au Kara-Koul.
Nous avons plus de deux mille livres d'orge. Nous comptons perdre des chevaux, et alors nous nourrirons mieux les survivants.
A la nuit, pas de vent, un beau firmament. Nous exultons. A 8 heures 15 du soir, — 17°, 5. Ah ! la belle gelée! Elle nous sauvera.
A huit heures du soir, Batir-beg a annoncé que dès demain Ton pourra expédier à l'avance le bagage sur trente chevaux. A vingt verstes, il y a trois avalanches à craindre. Il faudra absolument aller camper au delà, et pour cela, partir après-demain au clair de la lune. Entendu.
On nous annonce que le Kirghiz du Pamir qui doit nous accompagner a dit qu'il avait habité autrefois le Kandjout et y avait fait du commerce. Voilà un guide parfait. Demain, on nous le présentera.
« Et l'Alaï? demandons-nous.
— Nous ne saurions vous renseigner exactement. Nous n'y sommes pas allés. De loin, il est très blanc. Voilà tout ce que nous pouvons vous dire. »
Nous nous occuperons plus tard de l'Alaï, après le Taldik, que nous allons franchir, à moins de vent, de neige, d'une tempête. Mais le baromètre monte. Le ciel est d'azur. Nous sommes pleins d'espoir. Pour mon compte, je suis heureux et très flatté d'avoir voulu choisir absolument cette route, maintenant que j'ai l'assurance qu'elle peut être suivie. Aussi j'ai envie de considérer le paysage. Je sors de la tente. Un coup d'oeil au thermomètre : — 20°, il est 9 heures 30. Bonne gelée! bonne gelée! Pas la moindre brise. Alhamdo lillah ! Alhamdo lillah ! Louange à Dieu! Louange à Dieu! Je crois bien que nous passerons. Il ne me reste plus qu'un tout petit peu de défiance. Mais je suis pessimiste avant d'agir, et, en tenant compte de l'équation personnelle, il faut bien que je m'avoue que je suis sûr de la réussite, à moins de... oui, mais à moins de...
Nous sommes au fond d'une impasse fermée par des montagnes blanches en pointe ; les étoiles scintillent. . . gaiement, — dumoment que je suis gai, — la clarté qui filtre à travers les tentes est poétique, et poétiques aussi les aboiements des chiens, le bruit des chevaux qui mangent, l'homme qui tire la jambe dans la neige en revenant de chercher de l'eau au puits
taillé dans la {{lace de la rivière ; poétique le bois pétillant et lançant des charbons à la face de ceux qui se chauffent, et la nappe blanche tout autour, et la voix de basse de Menas, qui chante un chant de guerre turc en recousant une bâche. Allons nous coucher, faire de beaux rêves !
15 mars.
On nous amène celui qui a fait du commerce dans le Kandjout. Curieux
commerçant! In homme de petite taille, large, trapu, face énorme, atteint de conjonctivite et ne pouvant regarder à cause du feu, et sale. Il ira avec nous moyennant un bon salaire. Il est de la peuplade des Téit, de la tribu des Ichki qui ont leur place près du Hang-Koul. Il est venu dans l'Ahu on ne sait pourquoi. On la accueilli, car il est de la grande famille des Kara-Kirgbiz. Nous le questionnons, ses réponses prouvent qu'effectivement il connait bien la route, w. Y a-t-il beaucoup de neige là-haut?
- Dieu seul le sait *? , répond-il.
Il ne se compromet pas. Il ira à pied et restera chez les siens, où il hivernera. A la belle saison, il reviendra à Ak-Basoga.
Le beau temps persiste. Nous nous mettons en costume de Pamir afin de nous photographier. Nous nous admirons. Nous prenons des proportions phénoménales, grâce aux pelisses et aux bottes; nous sommes boursouflés, gonflés, énormes, avec des membres à assommer un mégathérium d'un coup de poing, à étouffer un animal antédiluvien. Capus a un air antédiluvien, Pépin aussi, et moi aussi; tous nous sommes antédiluviens.
Avec les lunettes et le malakaï fermé sur le nez, notre tête semble coiffée d'un scaphandre. Nous rions.
A l'intérieur de notre tente, partout des armes sont accrochées. u On se croirait dans une caserne » , dit Rachmed.
Avant le coucher du soleil, les bagages partent. On tâchera de les porter au delà du Taldik d'une traite. Les ouvriers qui ont piétiné la route aideront les muletiers. A l'heure où le mollah criera la prière, Makmoud viendra nous éveiller. Nous réglons nos comptes, nous distribuons des cadeaux, et longtemps nous causons avec le capitaine Glouchanofski en
as o
buvant des tasses de thé. Puis, nous écrivons encore quelques lettres, et Ton se couche.
La neige tombe, peu dm heureusement.
Jusqu'à près de minuit, j'entends Ràchmed conter des histoires à nos hommes et à ceux du capitaine. Il y a des intermèdes de chant avec accoin-? pagnement de dombourak. Ils boivent et fument, on entend le glouglou du tchilim (pipe à eau). Puis les histoires reprennent, interrompues par les rires éclatants de Menas, qui est sceptique. Le fait est que Rachined s'attribue des aventures bizarres. Les rires de Menas cessent, il s'est endormi sans doute. Le conteur continue. Je m'endors.
Nos hommes feraient bien de m'imiter, mais on a coutume de se réjouir avec les amis, la veille d'embarquer pour une longue traversée. La nôtre sera-t-elle heureuse? Allah seul le sait, comme dit l'affreux guide qui répond au nom de Satti-Koul . *
Koumgane et tcliilim.