‹ Du Caucase aux Indes a travers le PamirChapitre 20 sur 43 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

LE PAMIR (suite).

Départ pour le Taldik. — L -s adieux. — La traversée de la passe. — Le val du Taldik. — Mauvaises nouvelles de l'Alaï. — Plus d'aides. — Préparatifs de combat. — Un autre monde.

— Où sommes-nous? — Dans la neige. — La lutte. — La « mer Blanche » . — Paysage polaire. — En allant à Ourtak. — Bergers cernés par la neige. — Découragement de la troupe.

— Repos. — L'escalade du Kîzil-Art. — Sur le « toit du inonde >» . — Enfin!

ce Allah est grand ! Allah est grand ! » répète le mollah annonçant la prière. Il est temps de se lever. Je regarde ma montre : deux heures quarante. « Hé! Rachmed! hé! Menas! il faut se préparer ! Du thé! du feu! «î La lanterne est allumée, une flambée ne tarde pas à éclairer les compagnons, qui s'étirent. D'une tente à l'autre, les gens s'appellent, la neige gelée grince sous les pas, quelques-uns toussent : on entend les bruits dun réveil. Je sors. Le ciel est couvert légèrement. Pas de vent. Dix degrés de froid. Espérons que ce beau temps va continuer.

Un énorme personnage s'avance vers moi par le sentier tracé dans la neige : c'est le gros Makmoud, très emmitouflé, qui vient nous éveiller : la veille, il nous avait promis de sonner le boute-selle lui-même. Le capitaine Glouchanofski, Batir-Beg, Mollah-Païas le neveu arrivent à leur tour, et,

assis sur le feutre, nous buvons le thé en attendant l'apparition de la lune. Les chevaux mandent une dernière hotte; on en chargera quelques-uns de bois, et Ton expédiera les chevaux non chargés sous la conduite de Sadik, ayant à ses ordres Abdourrasoul et Satti-Koul; ils prendront une avance sur nous, de manière que nous n'ayons pas d'à-coup, et ils nous faciliteront la route en piétinant la neige.

Ils sont prêts vers quatre heures et demie, et nous sortons de la tente pour assister à leur départ. Quelle belle lune! avec quelle grâce elle plane dans le firmament! Elle ne nous paraît pas aussi éloignée que disent les mathématiciens astronomes.

Satti-Koul, peu expansif, part sans rien dire, le premier, à pied, un bâton à la main ; il tire par la longe un cheval que suivront la moitié des autres chevaux (pion a soin de ne pas écouer, afin qu'ils aient la liberté de leurs mouvements : en liberté, ils se fatigueront moins, et la chute de l'un n'entraînera pas la chute de celui qui précède ou de celui qui suit. Cette première moitié sera suivie de Abdourrasoul, qui excitera de ses cris les paresseux.

Abdourrasoul a des connaissances parmi les assistants, il fait ses adieux à Makmoud, son khan, puis s'en va. Des adieux brefs : les mains à la barbe, un u Dieu est grand! * et c'est tout. Sadik est plus loquace. Il fait des reproches à Batir-Beg de l'avoir engagé dans cette expédition : uTu sais bien que je n'ai pas semé d'orge. Que m'envoies-tu dans la neige! Sais-tu si je reviendrai? Tu prendras soin de mes affaires, pendant mon absence. »

Batir-Beg le rassure en souriant. Sadik a sanglé son dernier cheval, tout en causant. Il dit un u Allah est grand! » ses amis le répètent, et il siffle, frappe sur la croupe des chevaux, l'un après l'autre, et la file s'éloigne; lui, à cheval, ferme la marche.

Nous rentrons dans la tente déjeuner avec le capitaine, puis nous endossons notre harnais et nous montons à cheval. Mollah-Païas nous précédera. Nous échangeons une dernière poignée de main. Les khans portent la main à la barbe. « Que Dieu vous protège! que Dieu vous aide! Avec Dieu! Bonne santé! Au revoir I au revoir! Bonne chance! » nous dit le capitaine levant sa casquette.

Nous répétons :

« Bonne santé! Au revoir! » et nous partons. On se retourne une dernière fois sur la selle, on élève le fouet, on salue du bras... et en avant! Nous ne nous retournons plus. Nous sommes bientôt dans le défilé qui mène à la passe de Taldik.

D'abord, la neige n'est pas profonde, un mètre à peine, et le sentier est

solide relativement, grâce à la gelée. Puis la montée commence, et nous grimpons sur les roches ; les pentes n'ont point gardé de neige, et la gelée qui nous sert dans le bas nous est ici un obstacle : elle a rendu les pentes glissantes, et, malgré les excellentes jambes des bêtes et leur énergie, les chutes commencent. A chaque instant on fait halte, afin que les chevaux reprennent haleine, puis l'ascension recommence; les chevaux, tête basse, les naseaux dilatés, se cramponnent aux aspérités : le sol cède souvent sous leurs pieds, la croûte se rompt, une pierre se détache, et ils montent a

Départ pour le Taldik.

l'assaut nerveusement, comme pris de la peur du vide qu'ils guignent de l'œil et sentent derrière eux. A bout de souffle, ils s'arrêtent, les jambes raidies ; leurs flancs s'élèvent et s'abaissent par la poussée et le ressac de l'air. Quelles courageuses bêtes!

A huit heures, nous mangeons une galette de pain au sommet du Taldik, à 3,700 mètres environ. Il s'agit maintenant de sortir de l'étroite vallée du même nom qui conduit au plateau de l'Alaï.

Nous suivons une crête, car la vallée est étroite et ensevelie sous des monceaux de neige où un cavalier disparaîtrait. Des rochers de quartzite passent leurs pointes à travers, ainsi que des sommets d'édifices enfouis sous la lave d'une éruption : celle-ci est blanche. Puis, nous quittons cette

crête partageant la vallée et nous en descendons comme du faite d'une toiture, et dans le couloir d'en bas, nous tombons dans une suite de véritables puits dont la place est marquée par les groupes des Kirghiz qui se reposent, qui hissent les bagages ou les chevaux, et se traînent dans la neige avec les coffres sur le dos, l'un d'eux tirant le portefaix par devant, un autre l'épaulant par derrière. Nos chutes sont nombreuses. Chaque fois, plusieurs hommes aident à relever les gisants, on dirait des cavaliers en pain d'épice posés sur de la farine, immobiles. On commence par dégager ou dévisser le cavalier, puis on le haie, et c'est ensuite le tour du cheval.

Nous dépassons successivement les chevaux de bât. A quelle heure arriveront-ils? Nous n'en savons rien. Ils sont en marche depuis quatre heures du matin; hier, ils ne se sont arrêtés qu'à minuit. Par places, il y a plus de deux mètres de neige, et nulle part un cheval n'en a moins que jusqu'au cou.

A dix heures, nous nous réfugions sur une croupe caillouteuse que lèvent a balayée. Il nous éventera, nous aurons froid, mais nous serons à l'abri des avalanches. On déblaye la neige, on s'installe. A mesure qu'arrivent les hommes, ils se posent au-dessus ou au-dessous de nous comme sur les bâtons d'un perchoir, où la volaille dort à l'abri des attaques du renard. Le soleil donne, et il nous brûle. A onze heures, + 29°. A une heure vingt, arrive le premier bât, et la neige commence à tomber; les uns après les autres, les muletiers apparaissent. Ils laissent les bagages dans le sentier; les charges ne sont pas réunies, elles sont semées le long du chemin comme le train d'une armée en déroute. C'est pour qu'on puisse les charger plus facilement demain. Au reste, les voleurs ne sont pas à craindre. On rassemble les chevaux pour les abreuver plus bas, à la rivière, où l'on a taillé un trou dans la glace, et aussi par crainte des loups, la nuit.

A quatre heures, la neige tombe dru. A cinq heures et demie, ellç cesse; pas de vent : — G . A la nuit, une partie des piétons envoyés en avant viennent camper au-dessus de nous, autour de Mollah-Païas, leur chef. A minuit et demi, — 12°.

17 mars.

Dans la nuit, le vent d'est a soufflé avec violence. A cinq heures, dans la tente, — 17°; dehors, — 19°. Nos hommes, exténués, dorment. Inutile de les éveiller, de hâter le départ, on ne peut profiter de ce que la neige est gelée : les cordes ne sont pas maniables à l'ombre, et il est impossible de charger les iouks ou de les ficeler. Nous devons attendre le soleil, qui

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