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au pied des cônes immenses et impassibles du Trans-Alaï, ce second rempart du Pamir.
De quelque côté que l'œil se risque, tout est blanc : un linceul immaculé est développé sur cette nature sans vie, au calme cadavérique. On dirait une terre maudite, abandonnée de ses habitants, qui sont partis pour un monde meilleur.
Demain, nous nous enfoncerons dans cet inconnu dont les mornes paysages semblent nous narguer tranquillement.
Il nous reste une cinquantaine de chevaux, une vingtaine d'hommes qui doivent aller jusqu'au Pamir. Ils y porteront notre bagage et nos provisions, que nous chargerons alors sur les vingt chevaux de réserve confiés aux cinq hommes de notre armée régulière qui s'en occupent spécialement.
Nous avons eu deux journées terribles : on prévoit que celle de demain sera chaude, — manière de s'exprimer peu exacte, — et chacun se prépare pour la bataille.
Beaucoup ont déjà les lèvres gercées, les yeux malades, les joues brûlées. Ils se soignent à leur façon et prennent les précautions suivantes : sur les lèvres, ils appliquent la feuille d'une plante grasse qu'on recueille a seulement dans l'Alaï », en été; ils en ont un petit sac plein. Ils se fabriquent des lunettes spéciales avec du crin emprunté à la crinière ou à la queue des chevaux : ils engagent une touffe sous leur bonnet de peau de mouton ; elle retombe en broussailles devant leurs yeux, qu'elle protège contre la réverbération. Quant aux joues, ils les bar-
i-ii i ii i • Kara-Kirghiz.
bouillent tout simplement de boue ou le crottin entre sans doute pour une bonne part. Aussi, ces Kirghiz, peu jolis de naissance, ont l'aspect de diables ou de potiches à physionomie mogole que l'on se serait ingénié à enlaidir.
Que ne pouvons-nous quitter notre campement demain, avant le coucher du soleil, et utiliser la gelée qui rend la neige solide! Mais c'est impossible, à cause de ces cordes auxquelles le froid de la nuit enlève toute flexibilité. Le matin, elles sont dures comme du bois. Les chevaux seront chargés tard : ils atteindront la vallée de l'Alaï lorsqu'il fera chaud déjà, que la neige mollira, et les difficultés seront grandes, peut-être insurmontables.
19 mnrj.
Nous partons avec Sadik et deux Kirghiz très vigoureux, à cjui FAlaï est bien connu. Menas est aussi de Pavant-garde. Abdourrasoul, Rachmed et Satti-Koul suivent, avec vingt chevaux non chargés; derrière viendront les trente chevaux de charge et leurs conducteurs.
Nous suivons la direction de la rivière, cjui nous porte sur sa glace, et nous sortons assez facilement de la vallée du Taldik. Puis nous sommes sur le plateau de l'Alaï, qui s'étend de l'ouest à l'est : nos yeux fatigués n'en distinguent pas la fin.
Nous avons le plus grandiose ou du moins le plus éblouissant des spectacles. Au nord, c'est la barrière de l'Alaï; au sud, le pic Kauffinann (7,000 mètres) et le Kizil-Agnin (G, 600 mètres) émergent du Trans-Alaï. La neige revêt tout, à l'exception des roches aux parois lisses où elle ne peut s'accrocher. La journée» est belle. La plaine s'étale ainsi qu'un fleuve entre deux berges colossales, et elle est si éclatante, si brûlante par l'effet de la réverbération et du rayonnement, que l'on croit marcher dans du soleil, et le ciel, au-dessus de nos têtes, est si terne en comparaison, qu'on le prendrait pour cette terre grisaillée où l'homme s'agite. Et, à nos pieds, le scintillement est tel, (pion dirait que de la lumière coule et que sur cette lumière on a sablé les étoiles de là-haut, après les avoir réduites, je ne sais par quelle magie, en une poussière de diamants impalpable, aux reflets d'or, dune vibration incessante et insupportable.
C'est à travers ce rayonnement de feu au soleil, de glace à l'ombre, qu'il nous faut avancer. Tant que nous longeons le^ contreforts de l'Alaï, cela ne va pas trop mal : il n'y a guère plus d'un mètre de neige. Mais le moment arrive où il faut absolument couper, du nord au sud, par la vallée, où pas le moindre sentier n'est visible, bien entendu. Nous discutons un instant et nous décidons de piquer droit sur la rivière de Kizil-Art : elle débouche dans l'Alaï, non loin de la passe qui monte au Pamir. On ira en tâtonnant, en cherchant les places où la neige est le moins profonde, de façon que les chevaux chargés puissent s'en tirer.
Nous voilà dans la neige. Sadik va devant. Il se laisse guider par son flair d'homme sauvage. Durant une demi-heure, nous avançons sans que les chevaux s'abattent, mais soudain celui de Sadik enfonce. Malgré l'habileté du cavalier, ses coups de fouet, ses efforts, il ne peut ni se relever ni se dégager. Sadik lui-même est pris sous la bête couchée sur le flanc et haletante. On les aide : les voilà tous les deux sur pied.
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C'est le recommencement de la série de chutes et de culbutes des jours précédents. Sadik et les deux Kirghiz se relayent et prennent la tête à tour de rôle.
Le chef de file ôte sa pelisse, la pose sur son cheval, qu'il tire par la bride, et, de son long bâton, il cherche où il doit aller, à la façon d'un aveugle. Et on -le suit. Nous traçons des zigzags infinis, qui allongent beaucoup le chemin, et nous ne nous rapprochons qu'insensiblement du Trans-Alaï, que l'on s'imaginerait pouvoir atteindre d'une enjambée.
Nous avançons tantôt de vingt mètres par minute, tantôt de dix ; parfois, sur une crête, de soixante mètres. Très souvent nous sommes contraints de faire halte.
Personne n'en peut plus, tous sont sans souffle, sans force, presque complètement aveuglés ; nous avons des maux de tête, des suffocations ; tel est étendu sur le dos, à côté de son cheval sur le flanc; un autre se repose debout, la tête appuyée sur la selle; celui-ci, en retard, frappe a coups de fouet son pauvre animal, à la queue duquel il se cramponne comme un noyé à une amarre. On en voit qui saignent du nez ; les chevaux eux-mêmes perdent du sang par les naseaux, le sang gèle, et ils reniflent des rubis; ils en ont aussi sur le corps, taché de caillots rouges là où de petites veines éclatent.
Un cheval a presque disparu dans un trou; on le hisse, on le traîne comme s'il était mort, avec des cordes qu'on lui a glissées sous le ventre; puis c'est une sangle qui rompt et qu'on répare. Si un cheval de bat tombe, on doit le décharger, et ce n'est pas chose facile de dénouer les cordes du côté de l'ombre (à midi, il y a encore — 5°); elles sont couvertes de glace, et les mains gourdes sont inhabiles. On coupe donc les cordes, on remet le cheval sur ses jambes, et les coffres ou les ballots sont de nouveau placés en palan. Parfois, on doit les porter sur le dos, après avoir déblayé avec les pelles, car de tous côtés la neige est profonde de deux mètres. On y plonge en entier des bâtons plus hauts qu'un homme.
Après avoir franchi ces pas difficiles, on se repose... On ne sait dans quelle direction louvoyer. Rien qui nous engage à aller dans un sens ou dans l'autre. La neige est sans vestiges, bien unie, nous agaçant de sa masse vierge, molle et comme indifférente. Elle énerve même les bêtes. Et si, par hasard, un loup a laissé sa trace, on la suit aussi longtemps qu'on le peut, par indécision, ainsi qu'un fil d'Ariane, dans ce labyrinthe que nous-mêmes dessinons. Cette piste nous mène à une impasse, à un trou, veux-je dire, et Ton perd pied. On bat en retraite, on cherche, et, finalement, on va quand
même du côté du Kizil-Art; on se traîne, c'est une lutte sans merci contre cette blanche poudre sans consistance.
La caravane est semée sur la plaine comme les grains d'un chapelet dont le fil a été rompu. Les grains noirs font un tas là où un cheval ou bien un homme arrête par sa chute la marche des suivants, tant qu'on n'a pas repêché ceux cpii se débattent.
Et cela dure de huit heures du matin à quatre heures et demie du soir, sans prendre de repos. Où voulez-vous qu'on fasse halte? Sous allons jusqu'à extinction de forces. En route, on partage un peu de pain
Campement sur l'Alaï, en face du pic KauFPmann.
avec sa bête, on mange un abricot séché, du millet grillé qu'on grignote à la poignée et qui donne le jarret d'arriver enfin au monticule sur lequel on campera.
Avec la pelle on déblaye la neige; puis, les feutres sont étendus, la tente dressée, le feu allumé avec de l'esprit-de-vin. On prépare le thé et la bouillie de millet pour nous et pour les affamés qui arrivent les uns après les autres. Les pauvres chevaux, mis à ban après qu'on a desserré leurs sangles, s'exténuent encore à creuser du sabot la neige, afin d'atteindre la mauvaise herbe et les racines peu nourrissantes ensevelies plus bas.
A la nuit seulement, la caravane entière sera réunie. Le soleil vient de laisser tomber son disque d'or derrière les montagnes, bien loin, du côté de la France. Nous attendons encore deux ou trois chevaux qui se trainent à portée de fusil. Vers sept heures, tout le monde a mangé sa bouillie, bu le
thé ; les chevaux ont dévoré leur musette d'orge, — ils sont accourus au premier appel ; — maintenant, ils errent autour des trois petits tertres où nous sommes campés, ou plutôt ils nagent autour des îlots où nous nous sommes réfugiés afin d'échapper à l'inondation, dont la nappe blafarde nous enveloppe.
La brise souffle du sud-sud-est. Les sommets du Trans-Alaï se rident de nuages ; les pics déploient leurs panaches ; le firmament resplendit sur nos têtes avec l'éclat d'un firmament qui n'aurait jamais servi et tel qu'il sortit du chaos. La neige s'est éteinte en même temps que le soleil, la voûte bleue parait s'arrondir bien plus haut que le ciel, au-dessus de ce désert polaire où nos trois petits feux clignotent, dernières étincelles de l'embrasement de la journée.
A huit heures, il fait 20° de froid.
19 marc.
A six heures du matin, 24° de froid. Nous nous contons que nous avons mal dormi, que nous avions souvent la sensation d'étouffer, que les couvertures nous pesaient, que nous souffrons de la tête, que les oreilles nous cornent par moments, que les lèvres nous brûlent, et les yeux, et les joues, etc.; bref, que les temps sont durs.
On ne sait comment faire pour dormir. Si l'on entasse sur soi les pelisses, on a chaud, mais on est oppressé; si on les écarte, on grelotte; si l'on met le nez à l'air, il gèle. Aussi, on passe sa nuit a se plonger sous les couvertures et à en sortir pour respirer, ni plus ni moins qu'un canard apercevant le chasseur qui le guette s'enfonce sous les eaux, vient respirer à la surface et se cache de nouveau, car l'ennemi est toujours là.
Avant que le soleil se montre, au jour, tout est calme au campement; les hommes, serrés les uns contre les autres sous les feutres, ne bougent pas plus que les ballots. Les chevaux par groupes, blancs de glace, plantés immobiles sur leurs membres, ont l'air pétrifié. On ne voit plus d'étoiles, et le paysage, lui aussi, semble taillé dans un morceau de camphre, dans un gros, gros morceau. Est-ce que nous sommes échoués, comme le Robinson des glaces, à l'entrée d'une « mer Blanche u dont le plateau est le chenal? Pas gai, pas gai!
Le soleil parait; il monte, il réchauffe, et tout le monde, bêtes et gens, dégèle. Les chevaux s'agitent, les hommes soulèvent les couvertures, peu à peu les conversations s'engagent, et à mesure que le mercure s'élève, les propos sont plus gais. Avec 10° au soleil", on entend chantonner. Les cordes s'assouplissent, et les préparatifs commencent.
Nous tâcherons de gagner la rivière de Kizil-Aguin le plus vite possible, dans l'espoir que son plancher de glace' ne sera pas trop couvert de neige.
Nous irons par les crêtes, que nous suivrons autant que possible ; le sol est bossue du côté de la rivière, dont la berge est élevée.
Après un repas de viande, nous partons à neuf heures un quart. Jusqu'au Kizil-Aguin, ce sont les mêmes chutes, les mêmes scènes qu'hier. Il est trois heures quand nous nous laissons glisser par une ravine au niveau de la rivière. Sadik, qui est chef de file, lance son cheval au petit trot pour nous montrer que la route est belle. Il y a seulement deux pieds de neige poussiéreuse sur un fond dur ; on se croirait dans un manège. Abdourrasoul, qui nous accompagne aujourd'hui, crie à ceux qui ne sont pas descendus :
" Ioul iakchi! ioul iakchi! Beau chemin, beau chemin! •>
Et il entonne une chanson. C'est un poète.
Gela va bien pendant trois quarts d'heure, mais un coude se présente, le vent a entassé une telle masse, que nous devons prendre à gauche, le long des collines. Il faut absolument sortir du Kizil-Aguin. Nous échouons dans une première tentative, nous allons un peu plus loin, et cette fois, nous quittons le lit et les bords de la rivière, après des efforts inouïs. Il est cinq heures, le vent souffle de l'ouest, glacial. Les efforts nous ont mis en sueur. Quand je dis nous, je parle aussi des chevaux, et le frisson est général. Maudit vent ! Il parait que c'est une spécialité du Pamir. C'est signe que nous u brûlons * , — comme on dit chez nous, — que nous approchons.
Nous montons, nous descendons les collines en suivant la ligne des faites de notre mieux. A six heures et quart, nous nous arrêtons dans un bas où soudain nous avons découvert deux chevaux sellés qui broutaient. Qu'est-ce que cela veut dire?
Nous sommes intrigués, et cela nous redonne un peu de nerf. Sadik et un Kirghiz s'emparent de ces chevaux et les enfourchent; ils nous confient les leurs, nous nous cachons. Et ils partent à la recherche des propriétaires, très heureux de la rencontre; à certaines particularités ils ont reconnu que les montures n'appartenaient pas à des Kara-Kirghiz de l'Alaï. L'aubaine est excellente. Trouver, juste à l'entrée de la rivière de Kizil-Art, des hommes qui nous aideront de gré ou de force, quelle chance !
Nous apercevons les deux éclaireurs regarder de droite, de gauche; ils disparaissent, puisreparaisscnt en haut d'une colline, la main sur les yeux. Rien. Après vingt minutes de recherches, l'un deux accourt au galop en appelant, il nous fait des signes de bras. Une fois à portée d'être entendu, il nous hèle :
« Venez; en foce il y a des moutons et des hommes. »
Il montre la direction de la rivière du Kizil-Art. Nous le suivons.
Là-dessus arrive Sadik, chassant deux Kirghiz devant lui. Ils ne sont pas
très rassurés, ils font des courbettes humbles qui expriment leur inquiétude.
Ils nous avaient vus venir, et leur premier soin avait été de se cacher. Ils
n'ont donné signe de vie qu'en apercevant
leurs chevaux montés par d'autres. Ils nous
invitent à venir à leur bivouac, « qui est
dans une bonne place » , disent-ils. Ils nous
montrent le chemin en traînant la jambe, et
nous conduisent a un ravin abrité du vent
« pendant la nuit » , où un troupeau de
. i i / tt Kara-Kirghiz chinois.
moutons et de chèvres est rassemble. In
filet de fumée s'élève d'un feu de crottin. Le sol en est couvert, les deux Kirghiz en ont fait des tas dans lesquels ils s'enfoncent pour dormir sur des peaux d'arkars. Cet endroit s'appelle Ourtak.
Le propriétaire du gîte nous étend quelques peaux et nous offre à souper : du mouton bouilli dans de l'eau qui a pris un goût de crottin très prononcé, soit que le vent ait saupoudré d'une poussière de fiente la neige qu'on a fait fondre, soit que la fumée du feu pénètre dans la cafetière. Car c'est dans une cafetière (un koumgane) que ces gens cuisent leur manger. Ils n'ont pas d'autre vaisselle. Ils tirent les morceaux de viande avec leurs doigts, les déchirent à belles dents, et à tour de rôle boivent le bouillon. Il n'est pas salé. Tandis que nous dégustons ce mets délicieux, notre amphitryon nous conte son histoire.
a J'étais allé vendre des moutons à Kachgar, où, m'avait-on dit, on les achetait cher, j'ai constaté Iè contraire. J'en ai acheté quelques-uns, et je suis revenu sur mes pas, par le Markan-Sou. L'hiver m'a surpris, la neige s'est mise à tomber. J'ai eu mille peines à traverser le Kizil-Art, où j'ai perdu deux chevaux et tout mon bagage. Je me suis arrêté ici, où mes moutons et mes chèvres trouvent sous la neige un peu d'herbe de l'an passé. J'étais décidé à attendre le beau temps avec mon domestique que voici, car nous ne pouvions entreprendre de traverser l'Alaï et le Taldik. Nous mangions nos. moutons et nos chèvres. Nous n'avons plus un grain de sel, nous n'avons sauvé que ce koumgane, et il nous reste très peu de pierre pour faire du feu. Mais comme le crottin ne manque pas, nous l'entretenons con stamment afin de n'être pas obligés de l'allumer chaque jour. Je ne sais pas ce que nous serions devenus si vous n'étiez pas arrivés. Si vous le permettez, nous partirons demain en suivant le sentier que vous avez tracé, et nous
gagnerons le Ferganah. Aux environs d'Osch, j'ai des connaissances, je suis un Ousbeg des bords du Syr, et mon domestique est de Sari-Koul.
— Quand as-tu traversé le Kizil-Art?
— Il y a plusieurs semaines.
— Crois-tu que nous puissions le franchir?
— Je ne le pense pas, la neige y est très profonde, des chevaux chargés ne passeront pas. »
Allons, voila encore une mauvaise nouvelle. Après neuf heures de marche exténuante, nous méritions mieux. Mais la place est bonne, il y a des moutons, un peu de mauvaise herbe, de quoi alimenter un feu. Nous nous reposerons une journée, on régalera la troupe avec du mouton et Ton poursuivra la marche après avoir repris des forces. Quant au berger, il ne partira qu'en même temps que nous, lorsque nous aurons tiré de lui tout le parti qu'on peut en tirer. Sous le questionnerons; il nous aidera; nos hommes bavarderont avec lui, et cela leur « remontera » le moral, les distraira. Au reste, il trouve naturel que nous l'employions à nos desseins, car il a demandé quand nous lui permettrions de s'éloigner.
Mais nos bagages n'arrivent pas, et cela se comprend. Nous n'avons pas de tente, et nous dormirons à l'air. J'ai, sur la croupe de mon cheval, tout ce qu'il faut pour dormir, et Menas doit avoir dans son sac de quoi manger et faire du thé. Mais Menas a confié sa besace à un Kirghiz qui n'est pas arrivé, il n'a pas de koumgane, ni sucre ni thé. Cela lui vaut une algarade. Car cent fois je lui ai recommandé d'avoir toujours avec lui des vivres pour une journée au moins et du thé pour plusieurs jours. Mais il est imprévoyant. Il s'avoue coupable de négligence, et me jure bien qu'il n'y sera plus jamais pris.
Nous nous arrangeons du mieux que nous pouvons. Le vent souffle avec violence au-dessus de nos têtes, il hurle, de temps à autre il nous effleure de ses caresses glaciales. Aussi je prends le parti de me réfugier au milieu des moutons et des chèvres. Un bouc, à qui je trouverai demain la mine intelligente, appuie sa tête contre la mienne, je me garde bien de bouger. Une brebis se couche sur mes pieds, une autre lèche la glace collée à mes vêtements, puis s'étend tout le long de mon corps. Une chaleur délicieuse me pénètre, et je m'endors en faisant de beaux rêves. Ils ne durent pas longtemps; je suis éveillé par le passage sur mon corps d'une partie du troupeau qui a été pris d'une des paniques propres à cette gent timide. J'essaye en vain de prendre place au milieu d'eux, ils sont en défiance et fuient quand j'approche. Il ne me reste qu'à m'accroupir près d'un feu sans ardeur qui ne suffit pas à me défendre du froid. Et je lutte contre l'engour-
dissement en me promenant. Mes compagnons m'imitent. Il n'y a pourtant que 18 degrés de froid, mais la brise est incessante, et ceux qui ont passé sur la place de la Concorde au mois de décembre, par un bon vent, comprendront tout le désagrément de la situation. En revanche, les étoiles paraissent plus grosses et nous jettent plus de lumière que chez nous.
20 mars.
A six heures du matin, — 1G%5.
Pépin montre une lace affreuse, tuméfiée, des lèvres énormes, aux
La nuit à Ourtak.
gerçures sanguinolentes; il ne peut ouvrir les yeux et ne voit plus. Capus est boursouflé, son nez a les marbrures de la lèpre, il est méconnaissable, c'est le plus hideux des botanistes. Je suis, parait-il, « un peu mieux conservé » .
a Tu as le cuir plus dur » , dit Menas, qui, lui aussi, est dans un état de décomposition assez avancé.
Nous envoyons au-devant des buts. Ils arrivent à neuf heures. On dresse la tente. Le soleil nous réchauffe. On se reposera aujourd'hui et demain, tout le monde en a besoin. Au reste, le propriétaire de l'atar (troupeau) persiste dans ses affirmations décourageantes. Selon lui, le Kizil-Art serait infranchissable, et quant à passer par l'Ak-Baïtal, il ne faut pas y songer, et par le Rang-Koul on court le risque de rencontrer des postes chinois qui nous arrêteront. Sadik lui-même abonde dans ce sens, et pourtant, la veille encore, il était plein d'espoir; il est vrai qu'il croyait le Kizil-Art libre. Il ne le serait
pas. A juger d'après la blancheur des crêtes qui avoisinent cette passe, cela doit être vrai.
Tous nos Kirghiz ont les yeux malades, ils se plaignent du mal de tête; les chevaux sont à moitié fourbus. Encore quatre ou cinq journées pareilles, et tout le monde sera hors de combat et l'expédition terminée. Commençons par garnir les estomacs. Nous achetons deux moutons à TOusbeg et nous régalons la troupe, à qui nous infuserons du courage par le canal de l'œsophage. Le soleil collabore à cette réfection; nous avons 35 bons degrés à deux heures; à l'ombre, seulement 4° de froid.
La journée est charmante et fait oublier la veille. Tous déploient une activité comparable à celle de nos paysans lorsqu'ils tuent leur porc soigneusement engraissé et qu'ils en célèbrent l'exécution gaiement. On fabrique de la charcuterie. Abdourrasoul, qui est poète, comme vous savez, nous confectionne avec le foie, les rognons et la graisse, une saucisse délicieuse. Jamais vous n'avez rien mangé de pareil.
Les bottes sont graissées, les vêtements scellés, les armes fourbies, les chevaux pansés, les selles et les sangles réparées; les Kirghiz se rasent la tête, on entend des rires, des chansons même. Rachmed fait des plaisanteries que les Kirghiz trouvent spirituelles, car ils montrent les dents. Il s'est débarrassé de sa pelisse, et, serrant sa ceinture, il me montre qu'il a diminué de trois pouces au moins en six jours. Il prend un air désolé en constatant sa maigreur, et se lamente de la façon la plus comique.
Les malades pommadent leurs joues de suif, lavent leurs yeux à l'eau chaude; Satti-Koul, le guide, donne les preuves d'une paresse remarquable, il évite soigneusement la besogne, il est vrai qu'il a les yeux gonflés; il se tient la tête baissée, dans l'attitude d'un homme qui cherche quelque chose à terre, il y cherche l'occasion de ne rien faire. Questionné au sujet de la route qui nous attend, il répond invariablement : « Dieu seul le sait ! *
Deux hommes manquent à l'appel et deux chevaux. Que sont-ils devenus? On n'en sait rien. Il nous reste vingt-deux hommes.
À mesure que le soleil descend, la gaieté s'en va. Pour la nuit, on rassemble les chevaux. Ils sont attachés par le pied à la longue corde tendue à ras de terre avec des piquets de fer. Les hommes s'entassent autour des feux allumés près des bagages, ils bavardent longtemps, assis sur leurs talons, les bras croisés, le corps en avant tendu à la chaleur du foyer sans flamme.. Quelques-uns, plus fatigués, s'étendent tout de suite pour dormir. Ils s'allongent tète-bêche, les jambes entrelacées afin de se tenir chaud. Les rôdeurs d'Europe qui passent souvent la nuit à la belle étoile ont de semblables habitudes.
Dans le groupe où se trouve Sadik, on s'entretient à voix basse. J'envoie Menas aux écoutes. Il rampe sans bruit, et, une fois assez près, il se recroqueville dans sa pelisse, se rase derrière un sac et tend l'oreille . Il revient avec des nouvelles très intéressantes.
Le « propriétaire » , Sadik et les principaux de la troupe discutaient de la conduite à tenir. Ils étaient tous d'accord qu'il ne fallait pas continuer le voyage, que c'était folie de vouloir traverser cette neige, et que le mieux était de retourner sur nos pas. Auparavant, on creuserait des silos à cette place et l'on enterrerait l'orge et tous les bagages qui ne seraient pas nécessaires, et nous irions à Goultcba ou à Osch attendre la belle saison. Au mois
Le complot.
de juillet, nous reviendrions dans l'Alaï et nous traverserions le Kizil-Art sans effort. Voilà un projet dicté par la prudence et qui témoigne de l'intérêt qu'on nous porte, mais il ne cadre pas avec nos plans. Donnons. Demain nous aviserons.
21 mars.
On se reposera encore toute la journée, mais demain, on tachera de franchir le Kizil-Art d'une seule traite, coûte que coûte. Nous laissons les Kirgbiz dans l'espoir que nous allons peut-être battre en retraite. Ils passent le jour à réparer leur équipement. A leur « petit déjeuner » , ils mangent les têtes, les pieds et les entrailles des moutons cuits à l'étouffée dans un four creusé en terre. Nul doute qu'ils ne se régalent d'un plat succulent.
Notre campement a l'aspect le plus pittoresque par le beau soleil. Nous figurons, à s'y méprendre, une bande de brigands réfugiés en lieu sûr avec
leur butin et qui se préparent à une nouvelle expédition. Les mines ont tout le patibulaire désirable.
Aujourd'bui, Satti-Koul, le hideux, a des velléités de travail, et fend du bois d'un bras noncbalant; de temps en temps il fait ' une pause afin de ronger un os auquel il finit par
appliquer un coup de bûchette : c'est pour en extraire la moelle, qu'il suce avec un rictus tel, que le plus indulgent des spectateurs comparerait ce Satti-Koul au moins à un gorille.
Puis il se rapproche du feu et soigne leskoumganes alignés où Ton met fondre la neige. Il aime à manier la poche de bois avec laquelle il fait passer de l'un à l'autre récipient la neige fondante.
Mais il faut vous expliquer comment nous nous procurons de l'eau. C'est simple. Le feu est allumé, on emplit la marmite de neige, qui fond à la chaleur, puis on la tire quand elle se congèle en arrivant à 0% et on la met dans un koumgane où elle devient eau ; on verse cette eau dans un koumgane voisin, où elle tiédit, puis dans un autre où elle chauffe, puis dans un autre, jusqu'au koumgane spécial où l'on a fabrique » de l'eau bouillante pour le thé.
Satti-Koul aime beaucoup transvaser cette bouillie avec une cuiller de bois, mais il déteste aller chercher de la neige propre dans un sac.
A cause de l'altitude, — nous sommes à environ trois mille trois cents mètres, — la viande cuit mal, et le thé n'a pas le parfum qu'on lui trouve dans la plaine. L'ébullition se produit trop vite.
Demain, nous aurons une journée décisive. Nous saurons si la porte du Pamir est ouverte ou fermée.
La nuit sera bonne, ciel libre, pas de vent; à sept heures du soir, 14°, 5 de froid seulement.
Plusieurs chevaux sont aveuglés, celui de Pépin entre autres; son maître ne voit pas davantage. Menas constate dans la soirée que l'on nous a volé de l'orge. Les Kirghizontdù la donner à leurs chevaux, en jeter une partie le long de la route, avec l'intention de la prendre en s'en retournant. Ils ont aussi jeté du bois. Une fois le Kizil-Art passé, nous réglerons ce compte.
Salti-Koul aide de cu:#ine.
22 mars.
A sept heures, — 15°, avec un faible vent d'est.
Les bergers sont renvoyés. Ils se confondent en salutations. Nous faisons charger, puis Sadik est prévenu que nous partons pour le Kizil-Art, qu'il faut que les autres Kirgbiz nous aident à traverser la passe, sans quoi il y aura des têtes cassées, la sienne la première, puis celles des deux ou trois
La montée du Kizil-Art.
chefs h qui nous nous adressons. Nous ne voulons pas retourner à Ak-Basoga avant d'avoir constaté que le Kizil-Art est infranchissable et le Pamir pas « guéable » .
Si ce plateau ressemble à celui de l'Alaï, l'entreprise est au-dessus de nos forces. Sadik et les autres écoutent silencieux, sans un geste, sans qu'un muscle de leur figure tressaille ; un bref papillotement de paupières est la seule marque d'émotion.
a Iakchi, bien! » dit Sadik. Et tous se lèvent et vont immédiatement apprêter leurs montures.
Rachmed fermera la marche, et, le revolver à la main, il obligera à marcher qui voudra fuir. Menas ira derrière la première bande, il reçoit les mêmes ordres. Quant à nous, nous partons immédiatement avec Sadik et
les trois hommes à cpii les Kirghiz obéissent. La caravane s'ébranle sous nos yeux, puis nous prenons les devants, car nous devons tracer la route.
A la confluence des rivières Kizil-Aguiu et Kizil-Art, les amas sont con sidérables, et, plus dune fois, nous remontons sur les collines qui bordent les berces. En bas, on se noierait dans deux mètres au moins de licite en poudre. Enfin, nous découvrons un chenal, et nous voilà sur le Kizil-Art, dont nous foulons la glace, grâce au balayage incessant du vent glacial du nord-est.
Allons, la route est bonne! Mais dès que nous tournons à gauche vers la passe, nous nous engageons dans un étroit défilé, et cela change. Il y a d'énormes quantités de neige. Naturellement, il est impossible de suivre la route habituelle qui suit le thalweg. Nous cherchons sur les flancs de la vallée les endroits les moins enneigés, et tantôt sur la rive droite, tantôt sur la gauche, nous avançons comme nous pouvons.
Après six heures de marche, d'ascensions pénibles, de descentes, de chutes, nous arrivons à un endroit où le val devient {;<>!*{;<'• Nous n'apercevons pas encore h» sommet de la passe, et les hommes et les chevaux sont étendus comme des agonisants sur une roche plate. Nous sommes trempés de sueur, à peine pouvons-nous ouvrir les yeux, nous avons mal à la tête et la soif nous dévore, nous mangeons des poignées de neige.
Sadik me montre du doigt la masse blanche qui nous barre la route, et dun geste de tête il nie demande : - Continuons-nous? ?
Je regarde les croupes blanches, elles s'occupent bien de nous! Le soleil les pare de la couleur rosée qu'on voit aux joues des vierges. Elles le sont.
u Aida! Sadik! En avant, Sadik! ^
Sadik porte la main à sa barbe, et, se tournant vers la Mecque, il dit :
u lusmillah, au nom de Dieu! <? d'un ton d'homme qui se courbe sous une fatalité inexorable. Et il part, sondant l'hermine du Kizil-Art de son bâton. Puis il tombe, se relève, tombe encore, s'épuise en efforts; on le tire du trou, et il repart, dès qu'il a repris haleine. Les trois Kirghiz se passent le rôle de chef de file, parfois ils vont chacun de leur côté chercher un gué, parfois tout le monde cherche. Et derrière les premiers, les autres vont, — glissant, culbutant, soufflant.
D'en haut, des bandes d'arkars (moutons sauvages) nous regardent longuement. Notre présence les surprend sans les effrayer. Nous ne leur faisons pas l'aumône d'un coup de fusil.
Enfin, voilà le tas de cornes posé sur un mazar (tombeau) qui marque le sommet du thalweg. Nous ne pouvons passer par là. Et nous prenons à gauche
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par les crêtes, nous les grimpons et nous nous laissons glisser de l'autre côté, sur le Pamir. Après dix heures de marche, à six heures un quart du soir, nous sommes campés à mi-côte, à 4,600 mètres environ, ayant à nos pieds la vallée de Markan-Sou.
Encore une journée que ceux qui l'ont vécu n'oublieront pas. Personne qui ne soit harassé de fatigue. Mais nous sommes contents du résultat, et le paysage paraît agréable, même à Rachmed,qui voudrait y voir un peu plus de monde, car il se plaît en aimable société.
Nous avons la joie des chercheurs lorsqu'ils trouvent, et tandis qu'un à un les chevaux reviennent au bivouac, où on les attire en leur montrant leur tourba (musette) pleine d'orge, je me délecte a regarder vers le sud, du côté du lac Kara-Koul. Par-dessus les hauteurs qui entourent la petite plaine de Markan-Sou que nous dominons, on aperçoit comme un grand vide au-dessus duquel vogue très lentement dans l'azur un nuage unique, rond et blanc ainsi qu'une boule énorme de neige que les divs auraient lancée dans les airs et qui, soudainement impondérable, ne descend plus.
Aussi loin que l'œil voit, il n'y a que dos de montagnes qui ondulent, audessous de pics les dépassant de la cime comme des sultans debout, tête haute, au milieu de la foule inclinée.
Nous faisons un copieux repas de riz, de millet et de viande, et, les notes prises à la lueur de la bougie qu'on a peine à allumer, car elle est gelée, nous parlons des nôtres, de « chez nous » . Nous sommes gais, il y a une détente après tant de peines.
Pourvu que demain la neige diminue ! La plaine a bonne mine, et j'ai un peu d'espoir. Mais dormons. Je n'ose penser à demain, je ne veux pas y penser. Tel un homme couché en joue ferme les yeux afin de ne pas voir venir le coup. Si, si,... Dormons. Nous avons escaladé le dernier rempart qui défend le « toit du monde » .
Sailik cuisinier.